--A trois heures.»
Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de
quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant
rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément
trouvée ouverte, bien simplement.
Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y
eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine
en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château
commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce
château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à
vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers
les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de
la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout
juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul,
bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins,
en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les
chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les
boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante,
suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des
douves, et j'étais chez moi.
Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait
de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme
était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les
salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les
clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en
cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les
serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement
dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je
m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me
faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine
de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des
merles.
De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le
plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les
clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège
de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de
centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes
dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les
châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages
classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana»,
et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan,
depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et
Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers
1885.
Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent
tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un
grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux,
et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées,
devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais
je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus
m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne
sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir
quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de
monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les
châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un
crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis,
pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais
figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et
ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et
plantais sur l'oreille mon képi de collégien.
En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien
rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je
connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non
moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept
ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au
milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra,
c'était un succès.
Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École
forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant
mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce
le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance,
je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les
intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste»,
tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».
Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis
seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque
j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en
effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et
de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont
Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret.
Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace
et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse
courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes
romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la
suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège
d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même
jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par
hasard?...»
O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie
fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit
logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela...
Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car
celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si
longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait
ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout
était parfait en ce chef-d'œuvre.
Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche...
La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir.
L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse
et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements
caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au
point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin
d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son
cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin
de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin
d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en
désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate
qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un
amour de tête.
Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais
encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion,
étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour,
mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:
--«Tu es heureuse?»
Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était
de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait
semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise.
Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé,
les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie,
coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet
sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller
sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi,
elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.
Un beau jour d'août--le seul peut-être qui fut beau, cette saison,
et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait
Marie!--on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie
arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très
ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.
--«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place,
et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin
de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis
trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute,
maintenant... Enfin!
--Mais quoi?
--Eh bien, mais je suis enceinte donc!»
Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta
aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus
poignants baisers que nous échangeâmes.
Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en
deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti?
--«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as
des regrets?»
Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien,
après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui
m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez
lourdement:
--«Que pensera de cela le poète, Marie?»
Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie
bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout
d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée,
la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant
d'insolence et d'orgueil:
--«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente
chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là!
Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane,
peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à
la suite de son infante yankee... Écoute, François, je dis la
vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet
instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour
m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore
reconquise, cependant--oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu
vois!--s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre,
à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au
monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est
comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne
te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus
désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...»
Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.»
Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra
rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu
déjà--hélas!--une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà
tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas?
--Oh! Marie, en doutes-tu?
--Enfin, tu es encore triste, ou fâché?
--Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y
aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole
pleine de mélancolie pour moi... Dame!»
Marie se mit à rire:
--«Oh! toi, tu es le père».
Oui...
Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses
regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards
d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais
de tout, ce jour-là.
Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres
rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où
percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce
cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise
Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit
hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla
très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer
les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune
papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait
qu'à rire.
Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se
soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène
prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une
humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant
lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli,
revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin,
n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter de s'être
couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de
réconciliations et d'embrassades.
Le colonel répondit par une carte digne et très froide.
Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné
quiconque: mais non pas Marie.
Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli?
Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée,
ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir
ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle
dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique
suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste
peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.
Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre
cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non,
cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment
ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si
longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser
nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y
tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais
supposez que nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à
l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de
là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une
fois, n'ignorait pas.
Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc?
Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin
de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte
aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse,
toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui
tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et
poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on
brode.
A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais
sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou
telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages!
Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle
répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine,
pèse et juge--un peu vite, sans doute--tant de scandales dont on
l'entretient.
Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué
longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là
des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir le
mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses.
S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée
sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas,
puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse
Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses
chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement,
et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors
prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques
et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est
trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme
évidemment «mon adultère», sinon pis.
Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle
médite sur ses péchés--hélas! quels sont-ils?... ils n'ont
guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de
méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui
la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu
qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses
propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!
A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore
par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le
voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en
plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait?
Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.
De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque
expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou
qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables
bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une
ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois--comme on
dit--sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard
d'Yvonne.
Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la
marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un
compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant:
«Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»
Enfin--et ceci fut certes le plus grave--le nom de «l'absente»
disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous
n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni
la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane
Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous
n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la
Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes
furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc
été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde
noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans
ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut
plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon
camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je
positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane
Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se
fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de
conversation.
Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers
onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par
téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans
ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le
directeur sérénissime de _la Journée_, cet homme considérable
sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur
de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce
potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine
de la République--chez moi!... Il fallait que l'affaire fût
d'importance.
Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il
déclaré tout d'abord.
--«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près
de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors
jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux
de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur--cela
se comprend assez--ne peut se séparer... Ah! monsieur, que
d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur
des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier
rhumatisme, naît la modestie.»
M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout
en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque
sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant
d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un
espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr,
et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.
--«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir
recours à vos lumières...»
Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière
m'apprit que _la Journée_ s'aviserait peut-être d'entreprendre
une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement
conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être
vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands
propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y aurait rien de
gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et
des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès
lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une
entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si
c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or,
quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel
projet?
--«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets.
Mais quel est son degré d'extravagance?»
D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son
seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut,
puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère
Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus
diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre.
--«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher
garçon va se marier.»
Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière
reprit en souriant de plus belle:
--«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là.
Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante
Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne
tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit que de savoir
si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à
Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut
recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et
qu'un rien peut troubler!»
Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté--il
faut tout prévoir--ou peut-être intéressé pour quelque autre
raison moins simple, le directeur de _la Journée_ tenait à ce
que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire:
il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la
marquise Gianelli--notre liaison, hélas! n'étant plus un secret
pour personne--afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni
scandale...
Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains
affectueusement.
--«Envoyez-moi votre avis à _la Journée_, touchant cette affaire
du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai
pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit,
ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre
ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé
cet enfant-là!»
Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du
tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle
n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphane se marie.» Et
elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a
remué.
--Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.
--Car c'est un fils, j'en suis sûre...»
Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par
galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut
lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous
quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans.
Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante
visite:
--«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière,
oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur de _la Journée_.
Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament
d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage
curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère,
avec l'infante Pia...»
Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était
telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal.
Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible
s'ensuivit, et dès lors l'infante, _la Journée_, Adolphe
Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus.
C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous
taire.
Ai-je assez souffert!
Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un
fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et
chaque seconde de silence forment autant de reproches!
J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son
accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses
richesses d'âme--puis me trouvais soudain en face d'une femme
serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec
pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes,
n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non
plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir
d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille,
c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où
viens-tu?»