Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis,
un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la
même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les
paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte
milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne
humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui
a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des
caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette
nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et
son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier
paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit
si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une
Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le
plus d'eau possible en arrivant dans un port?...»
Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale
ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs,
c'était vrai, apparemment.
Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me
fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me
rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même
voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les
yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant
nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je
changeai d'entretien--elle savait bien pourquoi--et lui posai cent
questions:
--«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous
fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours
dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent
anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel
Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir:
quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!»
Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait
Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et
comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude
comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On
apporta du thé, du porto.
--«Mais où est l'asti d'antan!...
--Ah! vous vous rappelez?
--Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je
sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure...
--Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.
--Chiche, madame!»
L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit:
«Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était
joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très
joli Arlequin pour amuser les enfants.
--J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François,
laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement,
pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez
pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir
un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le
colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait
donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je
présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane...
--Eh bien, en effet, pourquoi non?...
--Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin.
D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet
homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la
Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais
élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!...
Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un
être sacré.
--Le poète, justement.
--Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois.
Il n'y a pas de père au monde qui m'eût paru plus admirable que
le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement
légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à
cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à
lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais
plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète,
j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»
L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière.
Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue
prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière
de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la
façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si
le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne
est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement
autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme
de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si
gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle
dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter,
toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de
chaste effronterie, et de cynisme sans péché.
En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu
gêné.
Elle me regarda, surprise, et fit:
--«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un
dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société
d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A
propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière
fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller
au Pôle.
--Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement
chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois
fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus
héroïques.»
Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai
sursauté:
--«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué.
--Vous prendrez le suivant.
--Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»
Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est
l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur
m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais
donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je
sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible
en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée,
et vraiment une sorte d'incantation m'enivrait tout bas: «Mais
dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu
l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est
fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes
lèvres s'ouvrirent toutes seules:
--«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.
--Là-bas, je n'en étais pas sûre...
--Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu.
--Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de
vous retrouver.
--Vous auriez dû m'appeler plus tôt.
--Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!
--Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...
--Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez,
François. J'ai confiance en vous.
--Quand reviendrai-je?
--Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou
écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai
besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains,
tenez... Demain, à demain.»
Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu
de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me
semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je
l'appelai dorénavant Marie, à la française.
Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:
--«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli,
tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné
à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane
Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante
Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer
l'heure.»
Ma femme répliqua sans humeur:
--«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.
--Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un
jour ici. Tu verras qu'elle est très belle.
--Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne
serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.
--Vendredi, alors?
--Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard.
--Et jeudi?
--Je peux moins que jamais.
--Où vas-tu donc?
--Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le
sais bien.»
Marie vint en effet...
Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait
promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me
rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais
dû partir.
Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie,
délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.
--«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la
reine Bérénice.
--_Invitam dimisit!_»
Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne
savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi
que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée
capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la
tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante
qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine,
nom de chez nous, combien il m'a paru sentir la rosée, la fumée
des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne
servait qu'à moi!
Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne
s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une
courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne
elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué
à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff,
la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux
reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que
Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux
de la froide Yvonne.
--«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci.
--Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te
contrarie?
--Du tout.
--Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider
aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et
revenir par la forêt d'Halatte.
--C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il
indispensable qu'elle passât par notre logis?
--Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es
souffrante.
--Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera
pas Mme Gianelli, voilà tout.»
Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le
fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa
tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en
souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que
son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être
nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde.
Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre
ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret
d'affection? Mystère.
Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva
de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt
entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée,
gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte,
bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi,
en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne
s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?
Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en
forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines
immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa
mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette
vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses
traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves.
Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de
son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux
illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la
garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes
militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.
--«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne
allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce
sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin,
à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force
austère de la jeune Italie.»
Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec
une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.
Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent
à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz,
victoires dont celui-ci prit sa part.
--«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux
côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme
un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps
qu'un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux
que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat
Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui
s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient
tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours
et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents
m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les
terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»
Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de
Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys
des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise
Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui
les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le
courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait
appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du
théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la
rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le
Pape.
--«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII.
Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins
d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville.
N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?»
Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout
bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux.
Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit
simplement:
--«Il est le Pape.»
Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même
et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que
Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net.
Dix minutes après, elle se levait.
--«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un
tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures,
vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»
Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser.
--«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand
nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close.
--Oui, répondis-je, très jolie.
--Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique?
--Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus
profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.
--Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?
--Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon
âme.
--Mais vous l'aimez d'amour?
--Marie!...»
Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie
se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais,
qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle
voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre
Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et
brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards
et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là?
Fi donc!
Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée
sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix
bouleversée:
--«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais
voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si
jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour
le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens,
les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de
famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et
si malheureuse... François!...»
C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle
entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites
et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié,
et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle.
Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale
et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait?
Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane
Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.
Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:
--«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire
que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir,
Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de
loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma
maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un
enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...
--Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi
aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et
vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis
par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux:
tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en
miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai
la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute
seule...»
Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont
je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si
comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon
épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante
dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.
Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser,
tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore
comment parler aux enfants... Je lui ai promis--avec quelle
ardente foi!--de lui consacrer ma vie, du moins presque entière,
de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui
faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était
ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec
respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand
et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue,
nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre.
Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto
avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la
forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes,
et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait,
par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus
délicate la verdure d'hier.
--«Il faut rentrer, François.
--Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?
--Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux
plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me
fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant
là.
--Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...
--François, c'est parce que je vous aimerai.»
Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela,
nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne
l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.
Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:
--«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.
--Belle, et mise à ravir.
--N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé
par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à
quelle heure...»
Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la
porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni
boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait.
Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est
paisiblement sortie de la pièce, voilà.
Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau,
décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait
sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par
les glaces dans le hall d'entrée.
Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où
habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère,
afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à
regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans
parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui
peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme
qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse!
Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou,
Marie écrivait--en russe!--à sa mère vénérable. Sa robe tailleur
orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les
tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et
son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des
turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume
et sourit:
--«Comme vous voilà sévère! fit-elle.
--Sévère, non, mais déterminé.
--Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?
--Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous
ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur
le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux
Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.
--Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier
l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un
peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut
encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient.
--Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique
balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du
Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le
ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des
pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache
d'eau, parmi les festons et les astragales des façades.
--Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.
--Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point
de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques
jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la
nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence
encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes,
et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...
--Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire
tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant?
--Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est
très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire.
--Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»
Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux,
je repris:
--«Vous le saurez!
--Eh! quoi donc?
--Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir
dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne
puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les
commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez
vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le
concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence...
Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si
doucement qu'à Chantilly, dans votre auto.
--En effet.
--Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité
se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net,
et de vous supplier enfin... Marie!...
--Allons, c'est dit.»
Je pensai tomber de mon haut.
--«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est
irrévocable? Vous viendrez?
--Oui.
--Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?
--Demain.
--Demain!»
Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.