votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre
nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai
manqué d'indulgence, peut-être!
J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie,
aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté,
j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut
tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention.
--«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez
prendre un rhume!»
C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans
plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais
il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y
songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de
bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et
la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante,
fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution
nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu
qu'Yvonne...
Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite
Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois
pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle
me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions
des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je
n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce
s'arrangeait de tout.
Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux
écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant
moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle
avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre
pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux;
elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime,
jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la
Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion,
mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça
simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là
formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent
beaucoup à penser.
Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était
douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait
rien de ces énergumènes.
Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait
un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le
lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et
il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue,
sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant,
qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue
d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons
jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses.
Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais
j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à
l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être...
Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les
revis jamais, ni l'un, ni l'autre.
J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette
fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère
honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante
souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois,
pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou
certains chuchotements dont on se méfie!
Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle
m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air
continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs--à
l'église notamment!
Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle:
je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur.
Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me
trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où
notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau,
dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre
part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une
impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des
autres enfants nous rompaient le cœur.
Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer
d'humbles obligations. Elle me répondait:
--«Oui... J'écrirai au _Printemps_.
--Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.
--Je ne peux pas.
--Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le
train tantôt!
--Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté
des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!...
Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur.
--Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon!
--Tu ne savais pas.»
Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe;
un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient:
jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner
un peu sa pensée.
--«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.
--Et tes bois? Et ton métier?
--Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.
--D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe,
la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions
pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»
J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon
cheval de chasse à un méchant tilbury.
--«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.
--Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.
--Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la
terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une
famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà
des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent
leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre,
leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé
une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la
province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là.
De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres:
on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après,
celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs
ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes
des bois.»
Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors
assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la
taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout d'abord deux
fillettes et un gamin déguenillé--le petit Poucet sans doute--qui,
serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père,
aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin,
Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la
maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre
fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci,
de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules
bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de
vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée
à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un
cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la
maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite
en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote,
perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres,
ornées de vitres. Et le silence--n'eussent été les coups de
hache--un grave et paisible silence autour de tout cela.
Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu:
--«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme.
--Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait
machinalement. On mange un sou de bidoche chaque fois qu'on perd
une dent.
--Vous avez bonne mine.
--Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne
profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot
comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame.
--Il est bien droit.
--Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués.
Ça flotte, la nuit, dans la cambuse.
--Ça flotte?
--Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout.
Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait
rentrer la boue, bien sûr.»
Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la
bûcheronne débitait du ton le plus indifférent.
--«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu?
--Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas
mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se
chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille...
Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche...
Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne
toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»
Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui
accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux
yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas
que cet enfant me regarde...»
Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de
Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive
et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis
séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe
des étangs, le long du bois.
La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours
éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était
alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de
l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait
comme il faut.
--«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne
soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur
l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez
trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le
fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des
cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait
jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois
et les moutards...»
Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier
ajouta:
--«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours
bien?... Voilà un beau bébé!...»
Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers
Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais
une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui
se traînait.
--«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je
souffre également... Yvonne!
--C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...»
Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de
courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.
--«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de
venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma
femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une
circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je
suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me
sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et
lui parler?
--Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends
de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour
elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que
votre affection y échoue.
--Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec
toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous
l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais...
Venez vite!»
Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant
Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir.
--«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être
jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.
--Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend
du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger
d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve
moi-même...
--Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie.
N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer
récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?
--Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux
semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez
raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»
Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent.
Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre
sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver
Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que
nous n'avions pas d'enfant--que nous n'en aurions plus jamais...
Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai
vivement l'abbé.
Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son
chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main
déjà sur la porte:
--«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne
qui l'encourage à prier en toute confiance...»
Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était
bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas
distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire
de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours
contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.
Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions
décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir...
Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je
me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine
pourquoi.
La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y
demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula,
coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est
avancé tristement.
Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour
à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables:
elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour
au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces
dames disaient le _Benedicite_, l'on se mettait à table, et il
arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le
dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en
février les perce-neige.
Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes
aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée,
et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige
et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps
d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que
l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais
du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de
bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine
Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah!
bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient
ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne!
La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma
femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le
souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés,
et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que
nous n'entendrions plus jamais!
Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à
l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant
l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours
enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle
vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je
fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir
à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un
homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure
avec une invincible logique, et de politique intérieure sans
obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il
aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des
parcs.
Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon
que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie.
Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul
ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera
pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il
y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes
étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et
dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas
à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta
femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas;
les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines,
les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par
contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le
bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta
présence, ton action, ton bon vouloir--néant, mon ami, néant! Ta
femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime
encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son
cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»
Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à
coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.
Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre
deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus
les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et
bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais
forêt ne fut mieux surveillée.
Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais
d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de
fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.
Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La
Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et
j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans
cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même
capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait
à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly.
Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au
côté--n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?--il expédiait
des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des
coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer
les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles
randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète
exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en
présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le
temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?
Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant
les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas
dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait
M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je
proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement
serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé
seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des
Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une
tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars
traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs
bizarres.
A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser,
au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de
Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même
où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.
Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un
long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je
répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans
doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images
de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne
songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon
chagrin.
Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant.
Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé
comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis
nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens
d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on
entend chanter les Sirènes.
Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16
mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en
apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur
une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris--je tremblais déjà--et je
lus ceci:
«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où
j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis
bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous
me trouverez.»
Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais
avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre
davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si
Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes
humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis,
il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en
demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.
L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli
occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire,
vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou
de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum,
l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà
dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le
puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!
La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum:
--«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement
frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas,
n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?...
Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»
J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.
--«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me
donner la main?
--Oh! pardon...
--J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par
l'affection.
--Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie
profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande
douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en
cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue
Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?
--Beaucoup de peine, mon ami.
--Le poète?»
Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces
aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en
éprouvai comme un vertige.
--«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?
--Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos,
de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette
milliardaire intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son
yacht...
--Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas
un homme.
--Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un
tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous
son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie,
cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait,
pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus
universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement
d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia
me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui,
vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai
chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son
bateau!...»
Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le
spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais
un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux
étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous
eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre.
Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone.
Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète
plus vite encore: