Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut

très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se

briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli,

découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son

père, pour sa convalescence--si l'on peut ainsi nommer l'espèce de

prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait,

respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait

pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se

trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait

qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait

éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.

Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété

venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint

d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il

s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on

en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres,

sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi,

l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut

de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir.

L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des

mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui

font éclater en larmes... pas assez fort.

Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie,

tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées

peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous

son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de

vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait

peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse

et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors

pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé:

«Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé

de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût

jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce

cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié

gêne, moitié crainte, je me réservais.

Mais il m'en coûtait!

Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter

la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même--Dieu! je

conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante,

à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se

détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir

personne, ni rien--quand il avait été possible enfin qu'on la

descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:

--«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de

la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite.

--Elle veut aller chez M. Leguel?

--Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose...

Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon.

--Elle vous l'a dit?

--Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.

--Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai

moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière,

il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire...

Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.

--Quoi donc?»

Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa

laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et

sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans formait

l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu

en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle

avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre,

elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade

professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son

expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait,

la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude

pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme

opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas!

Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte

légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que

je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt

ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle

par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais

aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq

ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait.

Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à

Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement

pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait

toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de

l'indiquer à Thérèse, en termes convenables.

--«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de

l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est

pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père.

--Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne

veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre

Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne

parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et

lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries.

Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part,

il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour

quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette

année.

--J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille...

si vous voulez.

--Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse.

--Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son

temps, un petit mois.

--Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non

moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage...

--Le bruit distrait.

--C'est vrai, après tout.

--D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement

quelques consolations dans sa grande piété.

--Oui.

--Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à

lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance.

--Certes.»

Je vis Yvonne après cet entretien:

--«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà

prisonnier. Je ne puis aller où je veux.»

Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:

--«Qui te retient?

--Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec

toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne...

Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y

reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien

volontiers: demandons-le-lui. Cela va?»

Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible

père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours

étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces

gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous

assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel

exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté

vaudrait tellement mieux!

Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il

s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous

dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part

les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui

emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année,

il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une

villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses

opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.

Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:

--«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça,

ici.»

Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et

je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.

Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier

et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M.

Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.

--«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle

sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes

devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel

se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage

que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!

L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à

mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine.

J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée

dans son voile noir.

--«Ah! fit-elle... François!»

Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les

lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute

chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.

Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au

delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement

déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que

les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères,

la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une

hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence,

va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle.

Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la

nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap,

et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement,

délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide,

que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se

rouillait, que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la

cheminée, des brumes en forêt...

--«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne.

Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi

qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre

close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus.

--«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête.

A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain

s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se

leva soudain:

--«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.»

Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand

nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à

Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:

--«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne

peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle

tristesse! Attends encore, François...»

La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion,

qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier.

Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel?

Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion

était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y

avait rien de si simple.

Bien entendu.

Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie

sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente

amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée,

environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la

famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins

menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles

se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive

qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route,

un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la

première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour

d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq

chantaient sous la feuillée.

A vrai dire, c'était _la Valse bleue_ que ces demoiselles

fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention,

vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper

effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre

l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.

--«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»

Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières

baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis.

Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant

la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un _camping_. Je

me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me

corrompit pour un verre de porto.

Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de

remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne

Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse.

J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère,

deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou

innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins

d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait

sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel

ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!

D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils

aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque

ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y

trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je

ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des

hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur,

au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux--il dit «d'une

harde»--le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et

comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun,

à «déharder» Yvonne.

Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants,

où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied

d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier

plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma

prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan

sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause

des _girls_, mais oui, des simples _girls_ de music-hall? Je me

trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors

une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes

m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces

sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si

modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne

pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve

tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi

ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir

d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à

demander sa main.

--«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur

de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas

davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile

à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français

m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.

--Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet

Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.

--Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.

--En effet.

--Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander

chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos

cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur

la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis

y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux,

quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et

parce que... si vous voulez...»

Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de

venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque

cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise

fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que

cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai

le premier baiser, elle détourna les yeux.

--«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»

Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:

--«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous.

Je vous attendais.»

Plus tard, je murmurai:

--«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»

Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre

petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai

compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que

j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas

inspire d'abord du respect.

Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien

riche, Yvonne non plus: nos dots unies firent néanmoins une

petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon

titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse

très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du

mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert.

--«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous

qui avez une taille d'officier de cavalerie!»

Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si

bien à la corde!»

Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en

garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il

discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne...

Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos

n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui

répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!»

lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon

beau-père et moi.

Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des

parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je

m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne

quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions:

--«Tu rentreras pour dîner?

--Mais oui.

--Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.

--Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou

d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»

Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne

coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de

Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais

la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant

que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne

tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à

la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer?

Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant

aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous:

quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et

fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient

pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux

phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres:

on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les

textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance,

à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas

sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux

pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible...

Et elle se remettait à jouer aux cartes.

Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la

plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui

eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un

optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve,

confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela

ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une

lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette

également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne

ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante:

son démon ne l'y poussait point.

Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai

pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était

vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller

à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne,

et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même

évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre,

hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît

à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les

algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des

baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la

joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y

sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces

vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le

ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris,

mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives,

emplissaient la fontaine.

Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie!

Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres

l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent

des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les

Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils

prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non,

qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et

que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave,

presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et

déjà la voix baisse et s'assombrit.

La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée

si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre

golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie

parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite

maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.

Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque

jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les

paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées.

Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non

plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez

bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd,

il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.

Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette

petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de

quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par

l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants,

tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un

homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au

bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons

vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence

pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient

point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la

pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un

peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même

surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant,

qui pataugeait dans une flaque d'eau: et le soleil dorait ses

jambes nues...

Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence

voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable

d'or.

A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce

Baudry.

Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une

cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un

lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre

d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons

chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux

mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton,

jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant.

Il me disait sans cesse:

--«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!»

Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus

prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite,

en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant

un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et

prétendait dormir au concert, puisque je n'entendais rien à la

musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles,

soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être

jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de

caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai.

Le fourbe · 第 5 / 15 段