rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec
passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit
commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail,
la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois,
puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup
mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle
n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu
nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de
reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce
qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle?
Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances
choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de
ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait
un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?...
Seulement...
Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En
outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait
d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu
en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer
encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des
vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à
mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins
urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever
peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail,
et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes
bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche
ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre
avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de
niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que
l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse
susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le
Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.
--«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.
--Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la
villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce
grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les
coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache
sur le feuillage sombre, c'est très joli.
--Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites
pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade
en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs
ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»
Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris
aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses
réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle
s'est bien jouée de moi durant un instant:
--«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter.
Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de
cyprès, le bizarre jardin sauvage...
--La vallée de Tempé...
--Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles
avoines...
--Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs
propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on
goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...
--Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...
--Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil
épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École
de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste,
un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque
prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies
femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront
irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé...
--Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore
indispensable?...
--Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...
--Stéphane?
--Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement.
--Vous pensez qu'il viendra?
--Mais sans doute.»
Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle
me répondit doucement:
--«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du
tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.
--La Clarke?
--Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé
morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne
succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke,
enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux
mariage...
--Mais quelle colère!
--Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire.
Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son
chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour
d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un
salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce
qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit;
elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je
ne suis pas conviée, vous le supposez bien.
--Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière?
--Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le
droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et
l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus
sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs,
s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous
l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant,
donc, je vous prie...»
Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce.
C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la
fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir,
comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante,
ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux
d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et
fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au
seuil desquels tous les bruits s'évanouissent!
--«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais
c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme.
Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez
le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime
cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait
les formuler et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis
le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si
vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit
et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans
un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du
reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves,
la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons
cela le _soumbour_, en russe... Or, vous me tirez du _soumbour_,
quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole
bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air
de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera,
j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon
athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré le _soumbour_,
je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours
la même chose... Vous êtes un homme.»
Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura
pas avec des louanges aussi élémentaires--voire avec des mensonges
si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle
pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est
bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front
sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.
--«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa
d'Este?»
Sans répondre absolument, je lui demandai:
--«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec
vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...»
Amusée, elle m'a dit:
--«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez
qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus
Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine,
Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peu
_soumbour_, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain,
vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este...
--Marie tout court.
--Si vous voulez.»
Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers
mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui
obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux
exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du
Bellay:
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...
Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent
cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre
d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait,
elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à
Chantilly.
Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain
matin, j'étais parti.
Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore?
Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que
je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de
théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma
vie, ainsi qu'une grosse comédie?
Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi
Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je
n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si
elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non
que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi!
ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans
le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne.
On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la
guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache
un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant
la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun
demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même
entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des
galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à
fait.
Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans
mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du
monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage
en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre
de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà
délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule
figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant,
je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient
plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je
berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.
Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne
parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de
degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et
si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma
poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait,
paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait
et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien
que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une
fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune
demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin
une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le
moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait
bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement,
profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette
distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je
montré plus impatient... Peut-être.
Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel.
La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà
tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je
suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins
rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes
s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.
Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel
chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe
beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais
pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon
garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon
petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi,
tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement
dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»
J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu
s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non
hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon
bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome;
il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de
l'art, en découvrant Taine et Bourget, et _le Lys rouge_, et
d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept
ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un
beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui
me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès
naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon
béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville
autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après
quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable:
de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me
faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...
Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs,
montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier!
Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!...
Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre
ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide,
jeune enfin, glorieusement jeune!...
Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près,
ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant,
une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces
têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.
Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra
en Lombardie...
Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que
je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague
et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments
qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je
trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi,
sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour,
Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse
jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes
cuisantes me montaient aux yeux.
Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis
conduit en bon soldat.
Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait
quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare.
A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion
m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non
plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait
largement.
--«Tout va bien, Victor?
--Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.»
Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases
pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne
mît seulement le nez à la fenêtre.
Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le
palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or
elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge,
fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez
battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur
sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit.
--«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?»
Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux
mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force
d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il,
durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui,
positivement froide:
--«Pneumonie.
--Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»
C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La
chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce
ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait
le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain,
on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait
net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en
sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait
sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse,
contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non
moins que de terreur!...
Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si
tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce
redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée
frissonnante et claquant des dents, prise d'un point de côté, et
son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible.
--«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.»
Sur quoi elle ajouta:
--«Je vais voir si elle s'éveille.
--Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin...
Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand
tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et
seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer,
maintenant, près d'Hélène?»
J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému,
qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle
me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois,
elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais
serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses
lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une
ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble.
Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme.
--«C'est grave, docteur?
--Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et
bien caractérisée. Cependant, ne vous tourmentez pas trop: chez
un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se
termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que
d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la
convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les
bains, la potion pour le cœur...
--Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître
aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque
temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement.
On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui
voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle
imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve.
--Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous,
je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser
personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé.
--Ça, je l'ai su.
--Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier,
point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il
n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours
normal.»
Quelques phrases encore, et le médecin se retira.
... Et le médecin se retira.
J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La
maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...»
Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient
ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela
veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre
d'accident le malade à la mort. Pourquoi non?
N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces
mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je
mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que
notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante:
elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs,
marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des
troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies
affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesse
inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi
secrète et impassible, en apparence du moins.
Un jour--nous étions alors à Lyons-la-Forêt--Victor arriva, un peu
solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire:
--«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison.
--Qu'est-ce qu'il y a, Victor?
--Madame est malade.
--Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!...
--Non, non, que Monsieur se dépêche.»
J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme
les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue
morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus
qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle:
--«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»
Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis
contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de
plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit:
--«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise,
il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou
après-demain, il n'y paraîtra plus.»
Or le médecin s'est présenté dans l'instant même. Moins d'une
heure après, il me prenait à part:
--«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de
péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout
cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite
infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je
me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le
prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré
cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une
poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très
sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention
chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une
consultation...»
Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le
lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà.
--«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs.
--Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.»
Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus
«gradé» des médecins devait me prévenir:
--«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de
santé. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir vu naître cette
charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait
se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons
décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces
messieurs... l'opération inévitable.
--Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien...
ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien
cela que vous me dites?
--Oui, malheureusement, monsieur.»
Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir
s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui,
brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux!
Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en
perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi
l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après,
ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon
soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer
à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je
tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne
reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés,
pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme
estropiée, oui, estropiée...
Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse
et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle
se contentait de reporter sur sa fille--sa fille unique--une
tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive,
plus frémissante!
Et maintenant...
Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son
cours normal... Dans sept ou huit jours...»