trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de
toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il
m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli,
c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants
foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les
jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un
Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on
dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora
X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche,
Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal
Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège
de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,
Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je
voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain
de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.
L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les
hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français,
m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si
j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et
le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort
le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche
tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me
trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque
Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte
lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage,
certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et
j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y
aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?
Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me
remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais
où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon
habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine
d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus
aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il
était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.
--«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»
Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient
de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier
n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le
plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il
brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations.
Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait
trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y
contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à
Luzot de belles injures en italien.
Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis.
Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune
éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les
plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux
en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant
des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri.
--«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre,
Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle
italien mieux que moi.
--Ce n'est pas difficile.
--Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce
que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes
sornettes, ravaudeuse...»
Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais
je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les
premières phrases.
--«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce
que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son
poète.»
Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu
les mots «marquise Gianelli», elle s'écria:
--«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait.
Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée.
--Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit
Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!...
--Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.
--Vous m'y verrez.
--Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot?
--Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera
sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais
il y a un portrait en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère,
dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre
et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid,
volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible
croûte. Il s'est bien conduit...
--Des campagnes?
--Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret,
et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre
part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a
constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit
modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le
séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina,
tenez, par exemple.
--Qu'est-ce que tu dis?
--Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens
m'embrasser.
--Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?»
Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:
--«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg!
--Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon
cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale,
ayant été choisie par le roi en personne, que la reine de France,
élue par les ministres. Mais pas de potins.
--La Du Barry ne s'en froissera pas.»
Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:
--«Ni les aïeux de Mme Gianelli.
--Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit
d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du
Pape, à Tivoli.»
Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus
proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans
doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père
putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline,
qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de
Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée.
Fernand Luzot, songeant--déjà--à de futures commandes et à des
portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire
mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails
touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son
père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895
il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis
Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg,
née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne
cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe
entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille
dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses
cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui
vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine
d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée
détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui
rendait bien.
--«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme
Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille,
quand vous voudrez.»
Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force
d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre
entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle
s'approcha de nous:
--«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle
possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une
personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai
bien au Transtévère...»
Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance:
diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont
point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi.
Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je
m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler
si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille?
Je croyais, la porte fermée, les entendre rire.
--«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans
doute.
Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement
pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès.
Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses
amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière
se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux
ni plus raisonnable.
On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on
les eût prises pour des cailles.
--«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais
oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers,
du côté de la mer, et qui sont excellents.
--Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une
saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière.
Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les
vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des
mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des
moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy
dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de
carabine contre le fermier.»
Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice
Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un
homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si
dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté
des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs
et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres
et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la
reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard
et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait
réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit
du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste
du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris
par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane
Courrière l'aimait extrêmement.
Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise
Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti
et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse
Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était
placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et
l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand
Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à
l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.
M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de
l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même
temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que
l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance
ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le
remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son
épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme.
C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant
fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente
comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles,
d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome
défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables
dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant
celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les
hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne
figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse
Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on
allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.
Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une
personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même
salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si
commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant
sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule
petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait
une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane,
par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur
tout-puissant de _la Journée_.
Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite,
cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot
paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu
débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant,
chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid,
l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré
aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre
que lui ne peindra officiellement un jour le président de la
République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.
--«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda
Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.
--Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.
--Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer
pendant les poses.»
Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table,
et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans
son berceau d'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun:
«Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque
inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu.
--«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort,
monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate
ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut
la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie
en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette
bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse
individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une
triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons,
combien de quartiers!...»
Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un
bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en
orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il
combattait.
--«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse,
vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie.
Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si
loin: je me suis seulement juré--c'est un vœu, bête comme un
vœu!--de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux
que l'on récolterait à Trieste, à Nice, en Corse et en Tunisie,
quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire
électorale, vous comprenez, service commandé.
--Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri,
vaguement inquiète.
M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute
sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En
même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait
officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents
de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul
coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres
beylicales. Il procéda par voie d'allusion.
--«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à
Trieste, il me semble.»
La comtesse Alessandri poussa des cris:
--«Ah! charmant! le mot est un régal!
--Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de
reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés
à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule
chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a
hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient
d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer
notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer
aux conquêtes. Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord
valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les
jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des
uniformes.
--Il vous en faudrait un, Gatti.
--Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour
aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me
voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.
--C'est ridicule», décréta Mme Napier.
Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils,
le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne
savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger,
point de doute!
--«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice
Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas,
m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient
trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.
--Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot.
Burckhardt, dans son _Cicerone_, constate avec une charmante
pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir--ce sont là ses
propres mots--une force bien différente de celle qui accomplit
les douze travaux. Tout de même il fera bon tirer sur cette
truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.»
Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en
parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient
parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque
succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il
le croyait du moins.
Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux
sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence
avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait
incessamment s'entendre avec la France:
--«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus
d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt
plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la
cantinière.
--Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles.
D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait
surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur
les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration
de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien
ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux
lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid,
partout, des Sociétés analogues pour l'amélioration de la race
humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les
épreuves publiques, inscrits au _stud book_, et leurs produits
élevés aux frais de l'État.
--Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes!
--On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»
Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots
avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un
sourire:
--«Non plus que laid, hélas!»
Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement:
--«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait
déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang,
lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves
publiques: il prétendait, dans son _Anacharsis_, que, forcés de
paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi,
les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible,
et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là
des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne
voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères
de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait de se
développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons
sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est
une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du
Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore,
beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais
d'Auguste...
--Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la
comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait
ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en
maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après
avoir soulevé des poids faux.
Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de
Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain:
--«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme
à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées,
genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs
de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à
fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois
gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira
des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée.
Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...
--Non!...» répondit Marie-Dorothée.
Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise
Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il
semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses,
disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne
s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient
avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins
et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une
bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici
que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle
netteté, quelle compétence inattendue!
--«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne
remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes
qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées
qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours?
Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut
le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite,
ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande
sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas:
un Lysippe...»
Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des
méchancetés.
Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai
dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne
pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les
cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la
taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée
discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je
lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité
jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je
me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur
et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois
depuis, attaché sur ma personne...
La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.
Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus,
mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce
sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans
l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont
riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on
devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants
et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces
personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se
retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses
ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe
arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.