dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais
aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour
aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret,
chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo
Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait
épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé,
mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier
ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde,
s'il en fallait croire la renommée.
Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome
ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant
et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt
Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique,
parfum, cependant que Stéphane Courrière se reprenait à
étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer,
à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et
charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par
fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien,
en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une
Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de
sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de
Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et
les palais d'Armide.
Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de
Marie-Dorothée.
Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant
plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et
sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt
passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré
toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de
la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la
suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les
journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune
amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les
cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on
dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par
les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je
doutais de Marie-Dorothée.
Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle était trop belle, en
tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle
parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop
parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du
grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de
vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême,
d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante
envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle
semblait née dans la pourpre enfin--et parce que j'étais Français
de race pure, moi!
Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un
crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers
sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent
le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une
fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus
de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos
compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie
de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous
plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les
miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre.
Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de
fronde passe toujours sur nous.
Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même
temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres--oh!
attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et
raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si
vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire,
une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des
siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y
a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or
en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos
ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose
en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que
ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense,
c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et
d'ailleurs non sans grâce.
Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de
Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite:
elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère,
mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars
y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une
lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux
portes de ces belles Romaines dont M. de Stendhal admirait l'âme
naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de
chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre
langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était
visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée
de fresques et supportée par des colonnes, que des _monsignori_
et des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant
celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème,
à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des
roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir
aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui
alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans
telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un
sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante
d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu
qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout,
même contraste: 1810 et 1920.
Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites
d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient
plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces
robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout
cela était-il pour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit:
«Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent
est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais
enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet
être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»
Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première
fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du
Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots:
--«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en
France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui
commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit
être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous
réveille pas la nuit?
--Et pourquoi la nuit?
--Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un
homme qu'on éveille en sursaut, à minuit.
--Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à
accomplir, oui...
--En plein hiver?»
Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus
des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les
premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de
Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble
carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais
séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire
mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma
famille, apprécier mes amis:
--«J'en ai peu, fis-je.
--Mais pourquoi?
--Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque
part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens
condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des
fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai
pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant
aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils
me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent
«raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand
ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les
«intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les
«intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un
modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins
par-ci, par-là, les amis se cachent.
--Pourtant, il y a les femmes.
--Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez
donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui,
mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est
joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...
--Moi, je pourrais, cependant...
--Vous, madame!»
Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce.
Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait
malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont
certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de
me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de
coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point
tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu
auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit
signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour
au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque
de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire
rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait
pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant
était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine,
devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre
petit jeu de coquetterie?
--«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute
confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne
me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière
simplicité, voulez-vous?»
Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine
venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de
se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et
tout spontané, me prit la main:
--«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi
compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le...
Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une
trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant
que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent.
Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi
ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez
ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous
les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon
camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de
l'asti: nous allons faire la fête!»
Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait
de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche
avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur la mienne: et
je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement.
Bientôt, levant sa coupe pleine:
--«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»
Je bus en riant, mais sans répondre.
--«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre
camarade?
--Je voudrais. Seulement...
--Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous
ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez!
--Parce que?
--Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit,
me lire une scène de _Bérénice_, et que s'il trouve un tiers,
il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute
cordialité, ça, oui ou non?...»
Oui, parbleu, bien sûr!...
Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de
Marie-Dorothée--ou la mienne.
«Cher Monsieur et Camarade,
«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en
tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous
aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je
vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul,
afin de me lire ses vers.
«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très
facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous
sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt
seulement, mais je le regretterai beaucoup.
«MARIE-DOROTHÉE GIANELLI.»
Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée.
Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il
vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle
d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les
lèvres.
J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même!
Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà
une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie
dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette
pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre.
Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi
de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et
cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans
ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,--un mot assez bien
tourné, assez clair et court, il est vrai--te parvient au réveil.
Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air
de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie
quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et
les soucis de ton emploi...»
Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie
seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée
à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes
réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément
ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane
Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de
coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver.
C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un
et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à
entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût
s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de
comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine
mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et
alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais,
là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois
solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une
biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu,
suivi, elle m'avait...
Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à
cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en
bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur
un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant
et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette
femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple
passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis
pourtant la marquise Gianelli me demander:
--«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans
et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là,
vous n'êtes pas triste?»
Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite
vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux
vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.
Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus
cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin,
je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait
au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il
achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente
incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte
s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main
tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé
à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce
grison marquait vingt ans.
--«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous
attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la
distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place
Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est
dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut
de jeunes yeux. Montez, montez vite!»
Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux,
plein de la plus révoltante bienveillance.
--«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...
Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de
plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.
--«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?
--Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?
--C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des
yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur
d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont
jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui,
ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.
--Ce n'est pas sans raison.»
Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère,
cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais
même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi.
Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous
ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler,
ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de
vos peines...»
Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais
bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable
stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de
tendresse:
--«Je sais, oui, je le sais bien...
--Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je
vous...
--Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous
n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux.
Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un
aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne
pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée...
Ne le dites pas. Ne dites rien...»
Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!
--«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à
Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester...
--Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur
d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez...
Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame.
--Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si,
dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande.
J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux,
là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»
Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du
mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement
ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette:
sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet
instant. Oui, elle devait la dire...
D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en
souriant à demi:
--«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et
causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance,
sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas
commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme
si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets.
Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?»
Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec
un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de
remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme
si c'eût été tout naturel.
Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin
pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait,
l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane
Courrière?
Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment
modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque
aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux
et discuté du _Masque blanc_, on avait annoncé dans un salon de
Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait
voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits
publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et
fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée,
se fit présenter:
--«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte,
celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne
croirait à quelque ressemblance de famille?
--Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal
Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère
paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement,
il est vrai.
--Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée
des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant
donné un iris impérial, et c'est vous.»
Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les
caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu
séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il
lui avait parlé d'Annibal.
--«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite
l'officier: mais il méprise notre art militaire.»
Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi
de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le
fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une
reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en
esclave sur ses pas, sur sa trace.
--«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je
l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit
Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et
bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle,
au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la
Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres
choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa
renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes
auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime
que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de
courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...
--Mon amie, ma pauvre amie...
--Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce
soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis
pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,
allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser
seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous,
dites, pas vous?»
Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans
même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait.
Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux.
Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me
tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout
court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.
Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère.
J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais
droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.
Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme,
devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle
exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de
dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais
plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait
senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole
qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le
regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de
mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes
m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir
toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre
familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage
en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la
surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à
toute minute, en avoir le droit!
Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus
séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle
m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir
vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre
passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...