Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus,

LE FOURBE

DU MÊME AUTEUR

ROMANS ET CONTES

_La Femme baroque.--Le Page.--La Croix de Malte.--Couplées.--Au

pays de Sylvie.--Souvenirs du marquis de Floranges.--L'Amazone

blessée.--Les Doigts de fée.--Le Pavé du roi.--Mes Relations.--Le

Marché aux fleurs._

VARIA

_Les Quatre Maladies du style.--La Querelle de

l'orthographe.--Lettres de Chantilly.--Nos Élégances.--Opinions

choisies.--Introduction à la Vie comme-il-faut.--Cours de Vie

Parisienne._

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,

y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S'adresser pour traiter à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée

d'Antin, Paris.

[Illustration: Marcel Boulenger]

MARCEL BOULENGER

LE FOURBE

_ROMAN_

PARIS

_Société d'Éditions littéraires et Artistiques_

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by Marcel Boulenger, 1914.

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:

_cinq exemplaires sur papier de Hollande

cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais

numérotés à la presse._

EXEMPLAIRE Nº 316

[Illustration]

LE FOURBE

_Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour

quelques jours._

_Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société

anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près

d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé

d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec

les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il

vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la

vieille Europe ou sauter la jeune Amérique._

_Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon

camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux.

Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause

d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend

volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque,

Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques

riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été._

_J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis

l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh

bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si

longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est

parfait. Denis est terrible._

_Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il

dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient

guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre

dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi

matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés

par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la

rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en

avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore,

notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa

petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant

de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne

le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la

fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple

illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron._

_Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,_ _est comme réglée

au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant

compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce

garçon si rude et si content!_

_Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et

imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille

correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries

irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au

sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur

des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces

de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un

élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les

nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet,

enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude

avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante

qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un

instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en

ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de

chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de

légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On

voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas._

_Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre les doigts: il

s'animait et parlait sans réserve._ _Notre amitié, vieille de

vingt ans et plus, nous grisait un peu._

_--Ah! François, me disait-il, mon bon ami François, j'ignore ce

que je vaudrais pour l'un de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à

tant de choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce jour ma

vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen ne sont pas malheureux,

que je sache. Jamais la moindre grève, là-bas. Ma vieille maman

ne se plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, et en

gagnerais bien davantage encore, ne fussent le_ general manager

_et toutes sortes d'administrateurs. Enfin, bon patriote, je me

suis une fois cassé le bras aux manœuvres, et une autre fois le

pied sur un terrain d'aviation militaire, en service commandé.

Donc, ma vie n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient

cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, ni mon temps.

De ce que je ne pense pas, enfin, et suis un rustre, et voire un

sauvage._

_--Ne prends plus de cock-tails, Denis._

_--Tu crois que je déraisonne? En aucune façon. J'exagère

seulement: mais c'est là un procédé de conversation, destiné à

provoquer ingénieusement l'indignation de celui qui écoute; après

quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. Si tu te montres

délicat et modéré du premier coup, qui t'écoutera? Personne...

Enfin, je voulais dire que je ne pense pas dès que cela ne_

_m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que je recherche

si c'est vraiment Dieu qui me pousse à ouvrir la porte, lorsqu'il

me faut sortir? Non pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon

revolver, si je sais qu'une canaille me guette dans la rue, comme

à sourire de mon mieux si c'est un ami qui m'attend au jardin.

Quoi de plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour l'ami...

Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, ou le rendre adroitement

heureux, voilà le difficile; et c'est là que les penseurs

s'arrêtent, pour laisser travailler les bonnes têtes modestes...

Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout de suite en

marche vers le but! Loin d'envoyer sans trêve les ambassadeurs en

congrès, commencer la guerre immédiatement, et débuter par les

obus..._

_--De ton usine._

_--Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon système! Agis

d'abord, agis toujours, crois-moi. Vive le grand Empereur,

lorsqu'en 1815, vaincu, écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison

et presque en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour

le consulter sur les moyens d'aller explorer le Pôle ou les

Tropiques; et quand, peu de jours après, entendant près de

Rueil quelque canonnade, le Héros montait incontinent dans ses

appartements, puis en redescendait bientôt, botté, éperonné,

la redingote grise au dos, en ordonnant_ _au général Becker:

«Courez dire à Paris que je demande à tenter encore de repousser

l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme un général dont le

nom et la réputation pourraient malgré tout changer la face des

choses!...» Foin des temporisateurs, foin des penseurs, «sujets

à leurs opinions », selon qu'écrivait un rogomme de jadis! Les

meilleurs ne parviennent au juste qu'à expliquer à peu près ce que

les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages qu'un

plaisir d'un art bien pauvre. Mieux vaut chercher ailleurs la

beauté palpitante, poignante!... Barman, faites-nous deux autres

cock-tails.»_

_Quand mon ami prononçait ce mot: «La beauté», il n'y avait là,

pour lui, rien de vague. Il savait. Il vous eût déclaré sans

hésiter, de la voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté

exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se trouve à Rome et à

Naples, dans les musées d'antiques; toutefois elle y est immobile

et fixée dans le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et

bondit dans mes chenils de lévriers!» Et voilà._

_Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant les six mois

d'automne et d'hiver, ses affaires, ainsi qu'on le pourrait

croire, ne l'y contraignaient pas seules, mais bien plutôt les

lévriers de courses, qui le ravissaient dans une sorte d'extase.

Il en possédait près de cent dans_ _son chenil célèbre, les

envoyait courir par tous les comtés d'Angleterre, et passait des

journées d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner.

Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse Waterloo Cup dans les

prairies d'Altcar, avec son chien Claude Silvère, l'orgueil et la

joie l'eussent fait mourir: telle avait été, de son propre aveu,

la plus violente émotion de sa vie. Je tenais de lui deux beaux

chiens, Claude Marsyas et Claude Marion, devenus plus simplement

Marsyas et Marion chez moi._

_Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une main savante les

muscles herculéens de ses champions: «Tu vois, faisait-il, c'est

la beauté divine: le plus haut point de grâce, uni au plus haut

point de force. La sveltesse et la puissance. L'athlète enfin,

selon Lysippe et Praxitèle. L'être irréprochable: le voilà, il

existe!»_

_Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où ma profession me

contraint à loger, avant que de retourner en Champagne. Nous

avons fait de longues promenades, par mes forêts ivres d'été. Il

nous fallait trotter alors, ou prendre le galop pour échapper à

la danse guerrière des mouches. Que de bêtes, partout! Le bois

fourmillait, frémissait, sursautait, les oiseaux se défiaient à

chanter._

_--Moque-toi bien de moi, François, traite-moi de maniaque!

s'écriait mon ami. Mais il_ _faut agir, agir!... Regarde autour

de nous: quels combats entre toutes ces bestioles qui veulent

vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de duels sous l'herbe

et dans les branches, combien d'agressions, de pirateries, quelle

razzia universelle! La guerre est sublime, je suis heureux de

vendre les explosifs effroyables!... Si la force prime le droit?

Est-ce que je sais! Voila un problème bien niais. En réalité, le

fait accompli a force de loi, parce que c'est un fait, et qu'on en

a peur. Il ne faut pas tergiverser...»_

_Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot bien rythmé, bien

droit devant soi. Après quoi, il reprenait en ces termes_:

_--Mes chiens, oui, mes chiens enseignent une morale à qui les

aime. Dans le parc ou au château, les voici qui flânent, jonchent

l'herbe ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement,

comme s'ils fussent installés dans une loge princière, pour

le spectacle: et leurs yeux fardés se ferment peu à peu...

Mais qu'un gibier passe au loin, et soudain jetés debout, nos

courtisans se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs pieds

griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, ils se rompraient

les os pour tourner plus court sur leur proie qui fuit! Puis,

ont-ils saisi--parfois à l'horizon--celle-ci entre leurs crocs

terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte, c'est fini,

ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient_ _voulu que courir,

saisir et tuer, bref agir, encore une fois, agir, et avec quelle

soudaineté folle, quel élan furieux, grâce à quel grand vol

d'aigle! Voilà, François, comment il faut se comporter. La plus

radieuse époque du monde dut être le quattrocento des condottières

cuirassés d'or, le siècle de ces irrésistibles tyrans italiens,

qui, menacés chaque jour du poignard et du poison, régnaient

pourtant coûte que coûte... N'a-t-on pas bien su convoiter et

vivre au temps des Vinci et des Sforza, des Michel-Ange et des

Malatesta?_

_--Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période atroce! Tes

princes du quattrocento en usaient ainsi que des bandits et

des scélérats: ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards

couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa parole..._

_--Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle est nécessaire

et belle, la ruse devient permise à quiconque se sent assez de

bravoure pour la mener à bien. Il rusait, le condottière qui

jurait en étendant sur la Bible sa main chargée de bagues: puis il

entrait dans la ville par surprise et celle-ci, sous son règne,

se couvrait d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse,

quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes périlleux. Ils

rusaient, les petits Spartiates, d'un sang si fier, qui devaient

dérober_ _leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au sang

lorsqu'ils se laissaient prendre._

_--Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui, ayant fait à

son supérieur le sacrifice de sa réputation même, captait sans

vergogne un héritage, pour la plus grande gloire de l'Ordre._

_--Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait gros: découvert,

il affrontait la honte. Soldat d'une cohorte active entre

toutes, fondée en plein siècle de_ virtù, _le valeureux Père

jésuite accomplissait parfaitement son devoir quasi militaire.

Il perpétrait une entreprise, comme fait à la guerre l'éclaireur

astucieux, sur l'ordre de son capitaine, pour la plus grande

gloire de la patrie. L'honnête et peut-être héroïque Père

jésuite, qui avait la foi, travaillait de toute âme à se montrer

industrieux, pour la gloire de Dieu! Qu'y a-t-il à reprocher là?

Et quoi de plus magnifique, au contraire? Une ruse intrépide,

c'est encore du combat: et la noblesse du but emporte tout!»_

_Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait ensuite Paris, je

regardais mon ami marcher de long en large. Ses bottes foulaient

le sol posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait la

santé, la force et la patience._

_Or il se peut que cette espèce de gladiateur m'ait, sans qu'il

s'en fût douté, poussé à prendre un parti dans la plus douloureuse

angoisse de_ _ma vie. Même si simples en effet, de telles

harangues troublent à la longue, et l'on s'en souvient._

_Une fois donc, je me suis vu si malheureux, et surtout une telle

souffrance m'entourait, me pressait, j'avais fait tant de mal

enfin, qu'un moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis dit:

«Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu ne dois pas aller plus

loin. Tu vas tout réparer maintenant: et non pas demain, mais

sur-le-champ, au plus vite. Allons, suivant les rudes principes de

Denis Claudion, il faut agir--tout de suite!»_

_Il se trouva que pour agir promptement, utilement et bien, un

seul moyen s'offrait à moi: et c'était une ruse--ruse impudente,

impie, laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les instants

m'était nécessaire pour la soutenir sans défaillance. Force me

fut de mentir jusqu'au pied des autels. Il est un cœur exquis et

martyrisé qui se fût rompu de stupeur et d'effroi, si l'on m'eût

jamais percé à jour. Il est un amour que j'ai dû ruiner aussi, et

cet amour, c'était toute ma vie; un bonheur--le mien--que j'ai mis

en miettes; une existence--la mienne encore--que j'ai condamnée au

désespoir sans rémission, et pis, à la vieillesse._

_Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir, j'en suis sûr.

Peut-être me suis-je un moment cabré_ _devant ce mensonge

immense. Mais le rustique Denis m'eût dit que cette faiblesse

n'était point selon la_ virtù. _Je crus plus d'une fois entendre

sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse, une belle

action...»_

_Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint désormais, et ne

cessera plus, j'ai raconté mon histoire. Voici, ma confession.

Celui qui l'ouvrira peut être assuré de lire ici la vérité, sans

ornements ni chansons. On lui présente un document, on le voudrait

net et nu._

Je devine pourtant que l'on va sourire, je sais que l'on se

moquera, que dès l'abord un mauvais air littéraire empoisonnera

mes confidences. L'on dira: «Ah! oui, encore, comme tant d'autres,

comme tous les autres, en Italie...»

Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré

Marie-Dorothée, marquise Gianelli.

J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il y a nombre

de raffinés qui se soumettent voluptueusement à toutes les

traditions: rien de choquant pour eux à aimer sans rémission

dans les lieux consacrés à l'amour depuis tant de siècles. Ils

s'épanouissent à Florence, succombent à Venise, et goûtent ensuite

comme il faut la tristesse à Versailles: dommage que Cythère se

trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin d'y être tendres.

Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me tenir pour un paysan,

j'ai toujours peur que l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je

crains jusqu'au boniment des choses inanimées, et me méfie des

plus merveilleux décors, dès qu'ils sont illustres, ou qu'ils

environnent une femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon

dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli précisément

sous les oliviers de la villa Médicis?

Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était trop. Ces oliviers,

piliers pressés et retordus, forment un temple sombre où le pire

étourdi se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se figure

une femme, fût-elle médiocrement belle, passant sous cette voûte

auguste de feuilles, parmi cette musique secrète, rompant à peine

le silence mélodieux du bosquet vénérable et recueilli comme une

église, et néanmoins ouvert à tous les parfums, à tous les soupirs

de mai? Car c'était à la fin du printemps, et déjà le soleil d'été

brûlait Rome.

Or Mme la marquise Gianelli n'était pas médiocrement belle. Je la

connaissais, l'ayant aperçue dix ans auparavant, au cours d'une

fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En ce temps-là, il

y avait encore un archevêque logé somptueusement sur la place

Stanislas, à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et Forêts.

Un grand nombre d'ouvriers italiens--on sait qu'il s'en trouve

beaucoup, émigrés en Lorraine--venaient d'être victimes d'un

accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés à l'hôpital.

Ainsi qu'il faisait souvent, l'archevêque, très secourable,

avait organisé chez lui une petite fête de charité pour soulager

ces malheureux. C'était un dimanche: toute occasion de mettre

des gants frais, et de paraître au milieu des dames, semble

une précieuse aubaine à des exilés de province, et les fêtes

charitables de l'archevêque ne nous attiraient pas moins que les

galas de la préfecture et les bals de la garnison: un jeune homme,

sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un air obsédé, qu'il va

trop dans le monde, qu'il n'en peut plus.

Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, quelques camarades

et moi, et déjà préparions-nous les pièces de cent sous qu'il

nous faudrait donner à des jeunes filles charmantes en échange de

fleurs et de bibelots affreux, quand une grande automobile fermée

arriva, vis-à-vis de nous sur la place, prit à droite, se trompa,

hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter à grand bruit

sous nos yeux. On sait que la place Stanislas est la plus noble

du monde, sans aucun doute: le virage de cette auto ralentie,

majestueuse, eut une allure quasi officielle et royale, vous

eussiez cru qu'un souverain en allait sortir, une fois la portière

ouverte par le valet de l'archevêché... Et en effet, ce fut bien

une princesse qui parut!

Quelle merveille! Une grande femme, excessivement mince, vêtue

de blanc et de gris, et qui portait magnifiquement, au-dessus

d'un long col de cygne, le visage même de Napoléon Bonaparte

adolescent, Bonaparte jeune et noir capitaine à Toulon; mêmes

sourcils admirables, cachant à demi les yeux clairs, même nez sec

et droit, même menton bien ciselé, un peu plus fin cependant, même

bouche serrée, même sourire enchanteur également, mêmes cheveux

sombres enfin, tombant sur les sourcils et les oreilles, car

cette dame émouvante était coiffée singulièrement, ou du moins

semblait telle, en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures

blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. Ajoutons qu'un

détail néanmoins brisait la ressemblance: les images populaires

montrent le jeune Bonaparte allant toujours pensif, le front

baissé; au lieu que notre surprenante personne s'avançait en

tenant haut sa tête de médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait

comme on danse, sur un rythme régulier, avec une souplesse, une

dignité, une grâce déconcertantes: démarche étudiée, eût-on cru,

ainsi qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, au bout d'un

instant, il n'y paraissait plus, elle avait l'air tout naturel à

se mouvoir ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une Nuits

la suivaient comme une traîne, comme une nuée divine, comme une

écharpe de Circé.

Nous nous enquîmes du nom que portait cette magicienne, égarée

à Nancy, en ce dimanche indifférent et pâle d'automne, où Mgr

l'archevêque organisait sans éclat une fête de charité. L'on nous

répondit que la dame s'appelait la marquise Gianelli, et qu'elle

voyageait. Sans doute, apprenant par hasard l'incident de la

mine, était-elle venue apporter son obole aux italiens sinistrés,

ses compatriotes. Toutefois, on lui marqua beaucoup d'estime, le

clergé s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit avec grande

faveur.

--C'est, me dit d'une voix émue l'une des dames vendeuses, la

femme d'un marquis du monde noir, là-bas.

Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont un air, en province,

on y croit... Et puis, «là-bas»... Ah! «là-bas», mais c'était

cette Rome où je n'étais encore jamais allé à cette époque,

Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa gloire, impératrice

endormie parmi des ruines et des jardins, la Rome excitante et

irrésistible enfin de cet _Enfant de volupté_, que nous avions

tous lu au collège comme un bréviaire de tous les raffinements!

L'étonnante, l'imprévue et poignante apparition qui marchait si

harmonieusement là, sous nos yeux, et qui embaumait alentour,

était donc une marquise de ce troublant «monde noir» dont parlent

les romanciers, sinon les historiens, et elle venait de Rome, où

vécut et cavalcada l'incomparable poète et dandy Andréa Sperelli!

On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? Des

niaiseries touchant Rome et l'Italie, sans doute, il ne m'en

souvient plus: et je voulais en outre paraître assuré, je

bredouillais avec arrogance, hélas! en vrai béjaune que j'étais...

Pourtant, je me rappelle l'attention de ses yeux, mi-émeraude,

mi-turquoise, posés sur ma pauvre personne, et que dis-je,

posés!--fixés plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la marquise

Gianelli avait parfaitement expertisé du regard, si l'on peut

ainsi parler, le jeune forestier qui tâchait sottement, avec la

plus gauche aisance, de lui faire la conversation, devant tout

Nancy aux écoutes, croyait-il.

Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire éblouissant, sur ses

dents fraîches et carrées, la marquise Gianelli me dit:

--Votre uniforme vert et gris est ravissant.

Puis elle ajouta très gracieusement:

--Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue en Lorraine. La

place Stanislas est un vrai parterre... Portez-vous toujours ce

costume?

Elle reprit:

--Je pars demain, en auto. Je retrouverai le marquis en

Champagne... Les arcs de triomphe, à Nancy, feraient croire que

des cortèges vont toujours passer dans les rues.

Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus, je

n'y songeais même pas... Immobile et charmé, j'écoutais sa voix!

La marquise Gianelli avait de l'accent, mais comment préciser

lequel? Nullement italien, non plus que français, ni d'aucune

nation connue. Elle chantait en parlant, voilà: mais elle chantait

positivement, et l'on eût au besoin pu reproduire au piano la

mélopée délicieuse de chacune de ses phrases. Joignez qu'elle

s'exprimait en un français parfait, où ne manquaient même pas

certaines négligences du boulevard. Qui se fût imaginé que la

marquise Gianelli n'eût pas vu le jour au bord de la Seine? Elle

ne roulait aucunement ses _r_. Elle modulait seulement son langage

sur quelques véritables notes de musique, et il n'y a point de

Parisienne qui eût osé courir ce risque, de crainte que l'on ne

se moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, ni moi qui

l'écoutais, je le répète, stupéfait et comme en extase.

Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... Des fâcheux

survinrent, se firent nommer à leur tour avec la timide

suffisance qui est du bon ton en province. La marquise Gianelli,

circonvenue, m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, et je

ne la revis plus... Sans doute ai-je lu bien souvent, non sans

quelque bref et poignant souvenir, son nom dans les journaux; de

même ai-je rencontré son portrait en feuilletant des magazines.

Ainsi qu'à tout le monde, sa liaison fameuse et tapageuse avec

l'illustre Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne retrouvai

plus sur la route un peu terne que j'ai depuis lors suivie, cette

femme si prestigieuse qui, dans une fête provinciale de charité,

m'était autrefois apparue comme la reine scintillant jadis aux

yeux du pauvre Jacques Bonhomme, bien au-dessus de sa guenille,

plus loin encore de ses rêves!

Or, c'était à présent la même épiphanie qui de nouveau s'avançait

là, devant moi, dans l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle

marchait de son pas régulier, balancé, pareil à une danse; elle

parlait de cette voix lente et curieusement musicale, semblable à

un chant; ses boucles sombres, comme à Nancy, tombaient sur son

front et ses tempes; ses yeux clairs luisaient sous ses sourcils

joints; et déjà le bois, autour d'elle, embaumait...

Qui ne connaît la profonde émotion où Rome vous jette, pour rien,

parce qu'on y vit seulement, parce qu'on y respire cet air lourd

de gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me trouver ainsi,

soudain, en l'un des sublimes jardins de la Ville Éternelle,

face à face avec cette femme entrevue une fois presque en songe,

cette femme d'une race évidemment supérieure à mon humble race,

cette femme destinée aux puissants de la terre ou aux grands

artistes, cette femme de luxe!... A la lettre, mon cœur se

crispait, et tandis que la marquise Gianelli s'en venait, presque

en dansant, presque en chantant, souriante et exhalant tous les

parfums du ciel et de la terre, vers le banc où j'étais assis,

il me sembla que j'eusse attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau

me dire: «Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination,

genre «Stendhal en voyage», c'est du délire romain. Il est doux

de s'y abandonner, mais élégant de savoir ce que cela vaut...»

La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, mes pauvres

petites idées factieuses, bientôt mesquines, puis anéanties, puis

envolées!

Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand Luzot,

pensionnaire de l'Académie de France, me connaissait un peu.

L'autre, un homme grisonnant et très mal mis, se promenait les

mains derrière le dos, en mâchonnant un bout de cigarette éteinte;

la marquise semblait lui témoigner de la déférence.

--Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant tout à coup, vous

voici donc à Rome? Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, à

la villa Médicis, dans mon propre jardin!... Madame, permettez que

je vous présente M. François Simonin, l'un de mes excellents amis.

M. Simonin mérite toute votre sympathie. Il s'occupe en effet des

arbres, que vous aimez tant: il les soigne et les gouverne. Il est

seigneur dans nos forêts françaises.

Je rectifiai, assez bêtement:

--Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... Inspecteur adjoint,

cela suffit bien.

--Diable!... Toujours deux galons?

--Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...

Pourtant, la marquise me regardait en souriant vaguement: elle

semblait chercher. Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la

tête, d'un regard paisiblement, impudemment expert, un regard dont

je me souvenais, que j'avais vu déjà.

--Trois galons d'argent! reprit Fernand Luzot... Voilà un joli

ton sur votre uniforme vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un

intrigant, madame!...

A ces derniers mots néanmoins, le visage de la marquise Gianelli

venait de s'éclairer:

--Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille à celles

qu'entendit seul Ulysse, lié sur son vaisseau, ne nous sommes-nous

jamais rencontrés?

--Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix ans.

--Je me rappelle très bien Nancy, et la place Stanislas, et

l'archevêché.

Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, j'eusse été décoré sur

le front des troupes pour avoir conquis une ville, que ma fierté

n'eût pas été plus grande!

Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me nommer aussi à leur

compagnon. J'appris ainsi que ce dernier n'était rien de moins que

le célèbre professeur Gatti, directeur des fouilles du Palatin.

--M. François Simonin, mon ami...

Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer à M. le professeur

Gatti, que je m'appelasse Simonin ou autrement, et que Fernand

Luzot me tînt pour son ami? Il ne me regarda même point, et sans

ôter de sa bouche la cigarette éteinte qu'il y oubliait, M.

Domenico Gatti reprit un entretien dont j'avais dû rompre le cours:

--Ces fragments insignifiants de bas-relief, madame, que l'on

nous a montrés tout à l'heure, et dont M. le commandeur Carolus

Duran fait grand état, sont d'une basse époque. Il est difficile

de ne pas les trouver infectés d'alexandrinisme. Je reconnais

là, d'ailleurs, le zèle extraordinaire des messieurs directeurs

d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...

S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement le discours,

pourtant fort intéressant, de M. le professeur Gatti. Toute mon

attention s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute et fine

silhouette de la marquise Gianelli, à la façon dont elle ornait

divinement l'allée, le bois, l'univers entier, me semblait-il.

Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi parfaitement le

professeur Gatti dans tous ses développements, car sur une

phrase encore plus amère de celui-ci touchant les entreprises

inqualifiables de l'Autriche dans le domaine archéologique, la

marquise m'a dit:

--Vous viendrez me voir? J'habite près de Saint-Pierre. Nous

parlerons de Nancy.

Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:

--N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il brusquement, à la

façon dont le maître interpelle en classe l'élève distrait, et lui

ordonne à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en sommes-nous?»

Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans doute, pour

déconcerter la marquise! A ma profonde surprise, elle répliqua

sans se troubler:

--Assurément, mon cher Gatti. Votre point de vue est le bon.

D'ailleurs, on agirait bien mieux en se remettant à vous pour

toutes ces questions. C'est ce que je disais justement à M.

Simonin.»

Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas le loisir de m'en

trouver surpris, tant je fus exquisement sensible à cette secrète

et savoureuse petite familiarité: pour si peu que ce fût, elle

venait de me faire complice de son mensonge!... Je crois qu'à ce

moment-là, exactement, j'ai commencé de l'aimer.

Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane Courrière.

Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, soit de rééditer

des faits que tout le monde sait, soit de rapporter des anecdotes

légendaires, ou moins encore, des commérages. Notre illustre

Stéphane Courrière est tellement connu, on l'a tant étudié,

commenté, glorifié, chanté, que sa physionomie est populaire à

l'égal des plus notoires visages de nos ministres tout-puissants,

ou de nos comédiens considérables, et voire du président de la

République en personne. Ce ne sera rien apprendre à quiconque lira

ces pages, que lui décrire les traits de ce maître incontesté

du théâtre en vers, grâce auquel la langue française a résonné

mélodieusement sur toutes les scènes du monde. Dirai-je qu'il

appartient, depuis douze ans et plus, à l'Académie française,

qu'il a gagné des millions, qu'il est commandeur de la Légion

d'honneur, gorgé de dignités, rassasié d'hommages nationaux--et

que pourtant il n'a point encore atteint la cinquantaine?

Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il surveille ses gestes,

ses paroles, son sourire, et s'habille comme un dandy? Non,

laissons cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait bientôt

à faire des réserves ridicules.

Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière

dramatique, ses premiers succès, _l'Escarpolette_, et _Comment

dire?_ puis cette mélancolique et tendre féerie, _Peau d'Ane_;

ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, _Sa voix_, où

Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie

furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin

hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène,

qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans _Je veux_,

Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde

foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur

atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible.

Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, _les

Sabots_, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines,

promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion

du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime,

dans le frémissement de tout un peuple en armes!

Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle

de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public

trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. _Les Sabots_

furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en

Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes.

Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique

des deux mondes.

La pièce qu'il donna deux ans après _les Sabots_ était une satire

ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se

nommait _le Masque blanc_. Le carnaval vénitien y bondissait avec

beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que

fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut

discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et

Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé

par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les

autres.

Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un

poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun.

Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se

prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour

personne que Stéphane Courrière préparât une _Bérénice_... Cette

pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé

la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme

Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de

M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire

sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une

adresse inouïe.

Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes

redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore,

et néanmoins resplendissante?

Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de

tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière

est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de _la

Journée_. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, _la Journée?_

On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures,

pour un des organes officieux de la République: et de fait, il

est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa

prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le

mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal _la

Journée_ en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue

politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse,

ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au

plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand

poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères,

l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables,

telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et

_monsignori_ de bureau.

Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand

il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il

fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le

protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste

s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure

eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et

mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de _Sa voix_,

et le prodigieux triomphe des _Sabots_, n'avaient-ils pas été

présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et

guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire!

L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière

lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi

les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France,

nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour

et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors

qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet

directorial de _la Journée_.

Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il.

Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant

ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je

n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe.

Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est

pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les

coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de _la

Journée_ démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera

ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des _Sabots_

vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une

interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un

coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue

tous ses talents. C'est très habile.

Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître

marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des

lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé,

en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de

dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement

que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne

recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré

des vers éclatants, des vers de bravoure, dans _les Sabots_; que

_Sa voix_ est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve

des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en

scène dans _le Masque blanc_; que _Bérénice_ frémit de tendresse,

on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée,

marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus

digne d'elle--hélas! pas même moi, surtout pas moi!

Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas

seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas

un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une

fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il

reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin.

Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un

raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait

avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le

professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en

même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il

fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs

un mouchoir parfumé--eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour

le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non

Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine

n'avait rien de beau.

Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais

fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que

Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la

baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à

Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient

pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le

jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine

tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers

au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois

une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous

son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière

sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur

inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait,

m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un

homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un

peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur

Marie-Dorothée, que j'aimais.

La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi

bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin

d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très

glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des

journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et

paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle,

pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des

femmes assez librement.

--Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me

vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage,

nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de

terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou

gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais

on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y

visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous,

monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne,

l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées

et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler

que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est

un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et

ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils

forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie

des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de

l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas,

chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain...

Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment

aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais,

arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était

à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme

des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet,

ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire

et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner

ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les

autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour

prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît,

ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du

vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa

cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de

littérature et d'esprit.

Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil,

une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses

pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un

appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La

marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux

absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il

sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez

pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre

chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»

Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je

sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne

même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on

m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»

Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses,

il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage

infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore

il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et

j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son

élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses

yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la

grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à

Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait,

mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent.

--Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'_Hortulus_ symbolique de

Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique

langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en

réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je,

comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les

essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc,

ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par

opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à

fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah!

qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois

sombre et souple, perfide et bizarre

... _vitiosæ ilicis_,

disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment

est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le

demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne

serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus

de chêne-vert, s'il faut tout avouer...»

Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute,

il ne m'entretenait que de sylviculture--seul sujet où je me

connusse bien, devait-il penser--je ne trouvais presque rien à

lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais

ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses

gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui

adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la

fameuse tirade des _Sabots_, au cours de laquelle il avait évoqué,

avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français,

dans le bois desquels furent taillées ces galoches immortelles

qui conquirent le monde.

--«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il,

en courant les buissons. Mais _les Sabots_, bah! je n'y songe

plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... Dans _Bérénice_, bientôt,

j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre

Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y

parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un

plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»

Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa

plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser

sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé:

--«Du reste, _Bérénice_ ne verra sans doute jamais le jour: la

marquise Gianelli m'empêche de travailler.»

Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique,

j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée,

s'entendant nommer, s'avança vers nous:

--«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous

empêche, moi, de travailler?»

Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise:

--«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!»

Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle

se fait gloire de moi...»

Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle:

--«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!»

Le fourbe · 第 1 / 15 段