D'une part, la caste inférieure, qui n'a pu encore se dépouiller de
l'allure craintive et timide que lui a laissée son long esclavage; et
d'autre part, la classe riche qui, voulant tout d'un coup s'élever au
niveau de la civilisation moderne, s'inspire des moeurs et de la
littérature étrangères, et qui, à cause de cela, n'a aucune
physionomie propre. Dès qu'on est au centre de la ville, on ressent
cette impression du plagiat de Paris, Paris l'idéal, copié dans ses
monuments, dans ses magasins et même dans l'allure de ses habitants.
Mais si les plus beaux édifices publics sont bâtis en style parisien,
les maisons particulières ne sont malheureusement pas toujours
construites dans le goût le plus pur. La fortune privée est peu
importante, et pourtant chacun veut créer du monumental. De là, ces
vieilles constructions tout habillées de plâtre neuf, à grand relief,
qui s'effritent aux premières rigueurs de l'hiver, et qui sont en
perpétuelle réparation.
De par sa situation au milieu d'une grande plaine largement ouverte au
nord-est, Bucarest a tous les inconvénients du climat sibérien.
L'hiver y est si long et si dur qu'on n'y circule qu'en traîneau
pendant trois mois. En été, le thermomètre monte parfois jusqu'à 40
degrés, et les températures extrêmes peuvent présenter des écarts de
70 degrés. Aussi les beaux arbres sont-ils fort rares: ceux du Nord ne
résistent pas aux chaleurs torrides de l'été, et ceux du midi et de
l'Orient succombent sous les froids rigoureux de l'hiver.
[Illustration: Une fabrique de ciment groupe autour d'elle le village
de Campina (page 404).--D'après une photographie.]
Les voitures publiques, très nombreuses, sont légères, commodes,
toujours attelées de deux chevaux fringants, russes ou moldaves, et
conduites par des cochers à longue robe de velours serrée à la taille
par une ceinture de couleur, et la tête couverte d'une casquette
plate. Les voitures les plus propres, les chevaux les plus vifs
appartiennent à des cochers russes de la secte des «lipovanes», secte
religieuse qui pratique le malthusianisme le plus barbare. Ces
cochers, vulgairement appelés à Bucarest «castrati», se reconnaissent
à ce signe caractéristique que tous s'épilent la figure, tandis que
les cochers roumains non affiliés se contentent de se raser la
moustache. Ils sont bons, honnêtes, fort habiles, et bien qu'ils aient
des tarifs plus élevés que les cochers roumains, ils sont très
recherchés.
Bucarest n'a qu'une population de 250 000 habitants, et cependant sa
superficie est égale à celle de Vienne: 30 kilomètres carrés. Aussi,
lorsque de l'une ou de l'autre colline, on jette un regard sur la
ville, on est frappé du grand nombre de jardins et de terrains vagues
que l'on y aperçoit. Les constructions, les rues, les places
publiques, n'occupent que le quart de son étendue. Aux extrémités de
la ville, se trouvent disséminés de misérables faubourgs; la ville
proprement dite s'étend dans le voisinage de la Dimbovitza. Sur la
rive gauche, se concentrent les ministères, les palais, le quartier
commerçant; sur la rive droite, se groupent des monuments religieux et
des établissements de bienfaisance.
[Illustration: Vue intérieure des mines de sel de Slanic.--D'après une
photographie.]
Nous commençons la visite de la ville par une de ses plus anciennes
églises, la Métropole, construction en style néo-byzantin, datant de
1656. Elle est située sur une colline de la rive droite, et l'on y
jouit d'une vue admirable sur une partie de la ville. Tout autour se
trouvent les bâtiments de l'ancien monastère, modifiés et transformés
aujourd'hui, ceux de gauche en résidence du métropolitain, ceux de
droite en Chambre des députés.
Au bas de la colline, au premier plan du panorama qui se déroule
devant nous, s'élève, au milieu de jardins fleuris, l'église de Domna
Balasa, la plus belle et la plus luxueuse des églises de Bucarest.
Cette église, qui après celle de Curtea de Arges passe pour la plus
remarquable de la Roumanie, est un chef-d'oeuvre de style
néo-byzantin.
Domna Balasa est entourée d'hôpitaux fondés, ainsi que l'église même,
par la fille de Constantin Brancovan, l'avant-dernier voïvode indigène
de la Valachie.
Le nombre des hôpitaux est très considérable à Bucarest, et de tout
temps de riches particuliers ont légué leur fortune pour la création
et l'entretien de ces établissements de bienfaisance, qui font la
gloire de la Roumanie. Leur nécessité s'explique par les maladies
épidémiques qu'amène annuellement le contact de la Roumanie avec les
ports d'Orient.
Tout près de Domna Balasa se trouve l'église de Spiritou Nou,
remarquable par ses vastes proportions. Cet édifice, qui date de 1858,
a remplacé une ancienne basilique où les princes phanariotes se
faisaient couronner à leur retour de Constantinople.
Hormis ces quelques édifices religieux, la rive droite de la
Dimbovitza n'offre que peu d'intérêt; et pour se donner une juste idée
du Bucarest moderne, il faut se rendre dans l'artère principale de la
ville, la Calea Victoriei, ainsi appelée au lendemain de la victoire
russo-roumaine sur la Turquie, en 1877-78.
Ici, se concentre tout le mouvement, et dans cette rue interminable
s'échelonnent le Palais, l'Évêché, l'Athénée, le Théâtre, les
Ministères, les Ambassades. Les magasins les plus luxueux s'ouvrent
sur la Calea Victoriei, et, devant les principaux hôtels, le long des
trottoirs, sont attablés de nombreux consommateurs, dégustant des
glaces et des confitures exquises et variées. Tout à l'extrémité de la
Calea Victoriei, s'ouvre la fameuse chaussée de Kisselef.
Cette chaussée, qui est pour ainsi dire le Bois de Boulogne de
Bucarest, est la promenade favorite et presque obligatoire de la
société élégante et mondaine. Tous les jours, en hiver, alors que la
neige recouvre la ville, et au printemps qui brusquement succède aux
hivers rigoureux, c'est dans ces grandes avenues, de deux à quatre
heures, un luxe inouï de traîneaux et d'équipages. En été, la chaussée
est absolument déserte, et cette longue avenue solitaire, sans ombre,
brûlée par le soleil, encadrée d'arbres sans vigueur, n'est pas faite
pour enthousiasmer le voyageur.
À l'entrée de la chaussée s'élève le palais de l'ancien ministre
Stourdza, chef du parti libéral. Ce palais colossal, bien qu'un peu
surchargé d'ornements, n'en est pas moins une construction fort
imposante. Il fait face au boulevard Coltei, de création récente, où
l'on rencontre une série d'hôtels nouveaux, tout blancs, à l'aspect
original. La plupart de ces constructions appartiennent à des
particuliers riches; mais, de même que la chaussée, ce boulevard est
désert, et les propriétaires de ces riantes habitations sont dispersés
dans les lieux de villégiature recherchés en Roumanie.
Mais tous ces quartiers nouveaux, quelque riants qu'ils apparaissent,
n'ont aucun cachet original, et l'on se prend à regretter que les
Roumains, dans leur légitime ambition de placer Bucarest à la hauteur
des grandes villes occidentales, se soient laissé entraîner à une
véritable rage de démolition, au point d'effacer, pour ainsi dire,
toute trace du passé. Ce que les guerres ont épargné, les Roumains,
pour l'esthétique de leur capitale, le détruisent tous les jours.
Il reste pourtant un petit bijou d'église qui, malgré son état de
vétusté, est encore appropriée au culte grec: c'est le Straviopolis.
Cette construction, vieille de deux cents ans, est en style byzantin
bâtard, avec un curieux péristyle arabe, aux arcades trilobées,
empruntées au style mauresque. Les emprunts au style arabe sont,
d'ailleurs, très fréquents en Roumanie, et constituent un des traits
distinctifs de l'architecture roumaine.
Terminons notre promenade à travers la ville, par une visite à
l'Université, qui renferme, outre les locaux destinés aux facultés de
théologie, de médecine, etc., une grande salle réservée au Sénat
roumain, ainsi que différents musées. Au musée d'archéologie, nous
retrouvons les superbes fresques anciennes enlevées aux monastères,
les manuscrits précieux, les tapisseries brodées. Mais la perle de ce
musée est le trésor de Petrossa, autrement dit le trésor des Goths. Ce
trésor se compose de dix pièces en or massif, datant du IIe siècle de
notre ère. Il fut découvert en 1837 par des ouvriers qui le vendirent
à vil prix à des bohémiens de passage. Ceux-ci, pour reconnaître la
nature du métal, fendirent à coups de hache plusieurs de ces objets,
entre autres un plat merveilleux, décoré de figurines à relief, qui se
trouve au musée. Parmi les pièces qui échappèrent au massacre, il faut
citer un diadème orné de gros grenats, une coupe enrichie de
pierreries, une grande aiguière, un anneau massif. La découverte de ce
trésor constitue une très importante révélation archéologique.
[Illustration: Entre Campina et Sinaïa la route de voiture est des
plus poétiques (page 404).--D'après une photographie.]
On ne peut quitter Bucarest sans visiter Cotroceni, le premier palais
du roi de Roumanie, aujourd'hui résidence du prince-héritier Ferdinand
de Hohenzollern. Le palais, entouré de jardins, est situé un peu en
dehors de la ville, sur une colline boisée.
C'est un ancien monastère fondé en 1679 par un Cantacuzène, et quoique
transformé et considérablement embelli il a conservé son aspect
monacal: il est froid, sévère et triste. On y pénètre par une grande
porte voûtée qui mène dans une première cour, où les cellules et les
cloîtres sont convertis en communs. Au milieu d'une seconde cour, se
trouve l'église, derrière laquelle s'abrite le palais, artistement
orné de guirlandes et de cabochons en majolique. L'intérieur, qu'on
nous permet de visiter en détail, est fort riche, et décoré avec tout
le goût, le luxe et le confort modernes. Le grand hall est peuplé des
victimes cynégétiques du prince: ours, sangliers, aigles, coqs de
bruyère. Dans le cabinet de travail, de nombreuses cartes marines, des
coupes, des plans de navires, indiquent les goûts et les études
préférées de l'héritier de la Couronne. À l'étage, on trouve le home:
les boudoirs, les salons privés de la famille, les chambres d'étude
des jeunes princes, leurs salles de jeux, encombrées de jouets
luxueux. Tout cela est gai, riant, séduisant, et forme contraste avec
l'aspect austère de la façade extérieure. Entre Bucarest et Sinaïa, se
rencontre Slanic, qui possède une des exploitations de sel gemme les
plus importantes de la Roumanie. Un tronçon de chemin de fer, greffé
sur la ligne principale, nous y mène directement.
[Illustration: Un coin de Campina.--D'après une photographie.]
Les couches de sel gemme s'étendent d'une manière ininterrompue, mais
à des niveaux très différents, sur tout le versant moldave et valaque
des Carpathes. Ainsi, à Rimnik-Sarat, en Moldavie, on voit une
montagne de sel scintillant au soleil; dans d'autres régions, le
gisement affleure le sol; mais le plus souvent il faut creuser à dix,
vingt, et même trente mètres de profondeur. Certaines couches n'ont
qu'une épaisseur de deux mètres et demi à trois mètres, mais la
plupart ont une épaisseur beaucoup plus considérable.
Le sel roumain constitue une des grandes richesses du pays, et il
pourrait, pendant des siècles, approvisionner l'Europe entière. En
général, il est très blanc et cristallin, mais la qualité n'est pas
partout la même, et l'on trouve, dans les meilleures salines, des
veines striées de rubans noir bleuté. Ces stries indiquent la présence
de l'argile, et le sel qui en provient n'est pas livré à la
consommation: on s'en sert uniquement pour les besoins de
l'agriculture. Parfois aussi, dans certaines couches, se rencontrent
des poches pétrolifères qui communiquent au sel une saveur très
caractéristique que l'on retrouve même dans le pain auquel on ajoute
de ce sel.
Depuis 1862, l'État a monopolisé l'exploitation du sel gemme. Comme la
production était trop importante en ces derniers temps, il a arrêté le
travail dans les mines de Doftana, dont le produit annuel était de
25 000 tonnes, mais dont le sel était plus bleuâtre et de qualité
inférieure à celui de Slanic. Il ne reste donc plus en activité
aujourd'hui que les exploitations de Slanic, de Targul-Ocna et
d'Ocna-Mare.
La profondeur actuelle de la mine de Slanic est de 100 mètres. Au
passage de la cage de descente, on aperçoit à 20 ou 30 mètres une
première galerie, puis bientôt on arrive au niveau de la grande salle,
taillée en voûte comme une superbe ogive, de 60 mètres de hauteur. On
se croirait dans une cathédrale de marbre, dont les murs scintillent
sous les reflets blafards des grandes lampes électriques. Les parois
ressemblent, en effet, à s'y méprendre, au marbre dépoli, et, comme
pour rendre l'illusion plus grande encore, on a ménagé le long de ces
énormes murailles des parties saillantes, formant contrefort, et
représentant des piliers carrés.
Trois cents ouvriers, tout habillés de blanc, travaillent dans cette
grande salle; quelques-uns ne conservent que le pantalon, car la
besogne est rude. L'extraction se fait dans le bas dans le sol même,
qui va ainsi toujours s'approfondissant. Depuis la muraille jusqu'au
petit chemin ménagé au centre de la galerie pour la circulation des
wagonnets, on creuse, à la pioche, des sillons parallèles, distants de
60 centimètres et ayant 20 centimètres de largeur sur 50 de
profondeur. Puis, au moyen de lourds leviers actionnés par deux ou
trois hommes, on détache du sol de gros blocs qu'on divise ensuite en
morceaux de 25 à 50 kilos. Dans la salle que nous visitons, le
travail est exécuté par des hommes libres, mais dans des galeries
séparées, il est fait par des forçats. Avant 1848, ces malheureux, une
fois descendus dans la mine, ne remontaient plus au jour, et bien peu
d'entre eux survivaient à trois ou quatre années de ce régime barbare.
Aujourd'hui, leur vie est devenue supportable et, tous les jours,
après huit heures de travail en hiver et douze heures en été, ils
rentrent au pénitencier. En outre, ils reçoivent une gratification de
60 à 80 bani par jour.
Le sel de Slanic est réputé le plus beau de la Roumanie, et ses
salines seules fournissent au commerce 300 000 kilos par jour. On le
débite sous deux formes: ou bien en gros blocs informes, ou bien pilé
sur place et mis en sac. Après la Serbie, les principaux débouchés
sont la Bulgarie et la Russie.
À peine avons-nous quitté Slanic, que nous entrons dans la région
pétrolifère. Toutes les gares sont encombrées de wagons-réservoirs qui
répandent au loin une odeur nauséabonde. Nous sommes dans le district
de Prahova, qui occupe le premier rang dans la production totale du
pays.
De Campina, où nous faisons arrêt, nous nous rendons en voiture à
Doftana pour visiter les puits et les raffineries. Aux approches du
village, de larges conduites, longeant la route et suintant un liquide
gras et boueux, annoncent le voisinage de la région industrielle. Il
nous faut mettre pied à terre devant la Doftana, dont les eaux sont si
basses qu'elles forment une série d'îlots rocailleux entre lesquels se
précipitent des courants impétueux. Un pont en bois traverse la
rivière. Pour y aboutir, il faut marcher pendant cinq minutes sur la
crête étroite d'un mur qui longe la rivière, et qui retient ses eaux
aux époques des crues. Mais notre équipage, qui ne peut naturellement
suivre cette route d'acrobate, doit descendre dans la rivière,
chercher les endroits guéables, et, par de nombreux circuits, gagner
la rive opposée. Nous voici dans la région des exploitations. À droite
et à gauche, un peu partout autour de nous, d'énormes pylônes en
charpente nous indiquent les puits en activité. Tout le sol est
imprégné de pétrole, l'air est saturé de ses émanations, et les arbres
tout alentour sont sans feuillage. Comme au Caucase et en Amérique, le
forage des puits se fait au moyen du derrick. Mais on ne rencontre que
rarement, en Roumanie, ces sources où, sous la pression des gaz
emmagasinés, la soude fait jaillir violemment le liquide au-dessus du
sol. Généralement on a affaire à des nappes souterraines non
jaillissantes, ou à des couches d'argile ou de schiste qui retiennent
le pétrole à la façon d'une éponge. Dans ce dernier cas, on fore le
sol en plusieurs endroits, et le pétrole va se réunir, par exsudation,
au fond d'un puits creusé au moyen d'une pompe à succion.
[Illustration: Les villas de Sinaïa (page 404).--D'après une
photographie.]
Mais que l'on se trouve en présence d'une nappe souterraine, ou que le
pétrole se dépose par suintement au fond d'un puits artificiel, la
manière de l'amener au jour est la même. On descend dans les trous de
sonde, garnis au préalable de tuyaux en fonte comme les puits
artésiens, un cylindre de 4 à 5 mètres de longueur sur 15 à 20
centimètres de diamètre, et muni d'un clapet à son extrémité
inférieure. Ce cylindre est suspendu à une longue chaîne qui,
s'enroulant autour d'une poulie, au sommet du pylône, redescend et va
se fixer à un balancier à contrepoids. Un ouvrier, à l'aide du
balancier, fait agir tout le mécanisme, descend le cylindre dans le
puits, et le remonte ensuite à la surface. Alors un second ouvrier
ouvre la soupape, et le liquide se déverse dans des conduites de bois
qui le mènent dans des réservoirs larges et peu profonds.
Le pétrole, à la sortie du puits, est un liquide épais, trouble et
onctueux, de couleur brun-rouge avec des reflets verdâtres.
Des réservoirs, où on le déverse à sa sortie du sol, on le conduit, à
l'aide de pipelines, aux usines de raffinage qui se trouvent dans la
vallée. La pente du sol ne suffirait pas pour faire voyager le liquide
chargé de matières étrangères, et on doit le refouler au moyen de
pompes spéciales, parfois très puissantes.
[Illustration: Vues de Bucarest: Le boulevard Coltei. -- L'église du
Spiritou Nou. -- Les constructions nouvelles du boulevard Coltei.
--L'église métropolitaine. -- L'université. -- Le palais Stourdza. --
Un vieux couvent. -- D'après des photographies.]
À la raffinerie, on soumet le pétrole à des températures s'élevant
jusqu'à 270 degrés centigrades. Pour les opérations de distillation,
on l'enferme dans des cornues d'où les gaz ne peuvent s'échapper. Il
s'y transforme en naphte, gazoline, etc., etc.
La profondeur des forages varie considérablement, car le pétrole est
distribué, dans toute la région des Carpathes, à des différences de
niveau très sensibles. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, on ne creusait
guère au delà de 30 mètres, pour recueillir ce liquide, dont on se
servait uniquement pour le graissage des voitures. Aujourd'hui, on
fore les puits à une profondeur variant de 130 à 400 mètres, et la
production qui, déjà, en 1900, avait été de 247 000 tonnes, a
notablement augmenté en 1901, grâce surtout à l'extension prise par la
Steana Romana, la plus importante des Sociétés roumaines pour
l'exploitation du pétrole.
Mais les progrès de l'exploitation ne sont pas en rapport avec
l'importance des gisements pétrolifères; et les vices d'organisation
des Sociétés exploitantes, l'absence de dividendes rémunérateurs,
éloignent les capitaux étrangers cependant si nécessaires à la
prospérité industrielle de la Roumanie.
La promenade de Campina à Sinaïa par la route de voiture est une des
plus poétiques qu'on puisse rêver. Une série de paysages riches, d'un
coloris superbe, se déroule à nos yeux, tandis que nous remontons la
vallée de la Prahova. La rivière est bordée de rochers rougeâtres
couverts de maigres prairies, dans le bas. Dans le haut, des touffes
de saules, d'un gris d'argent, sont jetées en désordre sur leurs
flancs. Les fermes sont plus grandes, mieux construites, bien
entretenues, et les habitants n'ont plus l'aspect servile et craintif,
l'air de chien battu que nous avons remarqué chez presque tous les
campagnards.
[Illustration: Le monastère de Sinaïa se dresse derrière les villas et
les hôtels de la ville (page 406).--D'après une photographie.]
Une importante fabrique de ciment groupe autour d'elle tout un village
aux habitations blanches, recouvertes de tuiles rouges. C'est la
richesse qui pénètre dans la région; mais avec elle le charme, la
poésie disparaissent, et bientôt cette route sera souillée et ternie
par les fumées des usines qui ne tarderont pas à s'installer sur ses
bords.
Au fond de la vallée, large et profonde, roule la Prahova, dont les
méandres et les circuits innombrables vont se perdre dans la plaine
lointaine. Ses eaux, divisées en une infinité de minces filets,
scintillent au soleil comme de longues et capricieuses traînées
d'argent, escortées des deux rubans d'acier de la voie ferrée.
Franchissant des ravins sauvages, côtoyant de sombres précipices, nous
entrons dans la forêt, suivant à mi-côte les sinuosités de la
montagne.
Au coeur de la forêt, au pied d'un énorme rocher de 2 500 mètres, tout
dentelé, tout dénudé, s'abrite Sinaïa.
Sinaïa, villégiature de création récente, doit sa prospérité au séjour
du roi et de la reine de Roumanie, qui choisirent un des sombres
vallons de la Prahova comme résidence d'été. Autour d'eux, se groupa
bientôt toute la haute société du royaume: ministres, députés,
ambassadeurs, dignitaires de la Cour et de l'armée. Aujourd'hui, tout
ce que Bucarest a de plus distingué passe l'été à Sinaïa.
Nous pénétrons dans Sinaïa par une large et somptueuse avenue, bordée
de villas magnifiques, qui aboutit à un jardin tout émaillé de fleurs,
égayé de jets d'eau, avec de vastes pelouses, courtes et serrées,
servant de plaines de jeux. Les hôtels de Sinaïa sont établis dans ce
jardin. Ils ne sont guère nombreux, du reste: trois, quatre,
peut-être. Aussi sont-ils bondés d'étrangers, et nous avons de la
peine à y trouver logement.
[Illustration: Une des deux cours intérieures du monastère de Sinaïa
(page 406).--D'après une photographie.]
À l'hôtel Sinaïa, qu'on nous a spécialement recommandé, l'hôtel
Caraïman étant en reconstruction, il ne reste plus que des mansardes
au second. Comme nous hésitons à accepter ce logement, on nous montre
des chambres voisines, disposées de la même manière et occupées par
des ambassadeurs. Cela nous décide.
L'hôtel est bon, mais d'une propreté orientale à laquelle
malheureusement nous ne parvenons pas à nous faire. Dans la plupart
des appartements, on ne trouve que des divans, qui, pour la nuit, sont
transformés en lits, et qui, le jour, servent de sièges.
Au restaurant, toutefois, on se croirait encore à Paris. Tout le monde
parle français; on sert la cuisine française, et seule la mignonne
tasse de café turc, qu'on vous présente à la fin du repas, vous
rappelle que vous êtes aux portes de l'Orient.
Les vins roumains sont généralement fins et délicats. Les vins blancs
de Dragashani et de Cotnar surtout, conquièrent immédiatement nos
suffrages. Nous apprécions moins favorablement les vins rouges, dont
on semble faire beaucoup de cas, et qu'on cherche à mettre sur le même
pied que les vins du Bordelais. Bien que les Roumains aient fait de
louables efforts pour faire prospérer leurs vignobles, qu'ils aient
même fait venir de France de nombreux vignerons pour la préparation de
leurs vins rouges, ceux-ci ne pourront jamais supporter la comparaison
avec les vins français.
À Sinaïa, la vie est luxueuse et chère; d'ailleurs, le Roumain riche
est dépensier: il aime la toilette, le plaisir: c'est un civilisé dans
toute la force du terme.
Le monde qui nous entoure à l'hôtel est du monde officiel. C'est
l'hôtel des ambassadeurs, des ministres à portefeuille. Il y a là des
familles roumaines qui mènent grand train, et se distinguent par des
allures fort mondaines.
Les grands noms qu'elles portent me rappellent une des particularités
de l'état civil roumain. Ce n'est pas qu'on puisse mettre en doute
l'authenticité de leur haute origine; mais, jusqu'en ces dernières
années, l'hérédité des noms n'existait pas. Généralement même on
s'appelait tout simplement Jean fils de Philippe, Philipesco, comme on
dit en Serbie Pavitsh, fils de Paul, et chacun pouvait à son gré
ajouter à son prénom le nom de son voisin, voire le nom d'un prince ou
d'un général illustre, qu'il faisait sien, et transmettait à ceux de
ses héritiers qui voulaient l'accepter. De sorte que ces grands noms,
qui nous rappellent des personnages célèbres, ne doivent pas nous
faire croire qu'on se trouve nécessairement en présence de leurs
descendants, mais plutôt des descendants d'un admirateur de leur nom
illustre.