Les différentes classes de la société présentent la même antithèse.

D'une part, la caste inférieure, qui n'a pu encore se dépouiller de

l'allure craintive et timide que lui a laissée son long esclavage; et

d'autre part, la classe riche qui, voulant tout d'un coup s'élever au

niveau de la civilisation moderne, s'inspire des moeurs et de la

littérature étrangères, et qui, à cause de cela, n'a aucune

physionomie propre. Dès qu'on est au centre de la ville, on ressent

cette impression du plagiat de Paris, Paris l'idéal, copié dans ses

monuments, dans ses magasins et même dans l'allure de ses habitants.

Mais si les plus beaux édifices publics sont bâtis en style parisien,

les maisons particulières ne sont malheureusement pas toujours

construites dans le goût le plus pur. La fortune privée est peu

importante, et pourtant chacun veut créer du monumental. De là, ces

vieilles constructions tout habillées de plâtre neuf, à grand relief,

qui s'effritent aux premières rigueurs de l'hiver, et qui sont en

perpétuelle réparation.

De par sa situation au milieu d'une grande plaine largement ouverte au

nord-est, Bucarest a tous les inconvénients du climat sibérien.

L'hiver y est si long et si dur qu'on n'y circule qu'en traîneau

pendant trois mois. En été, le thermomètre monte parfois jusqu'à 40

degrés, et les températures extrêmes peuvent présenter des écarts de

70 degrés. Aussi les beaux arbres sont-ils fort rares: ceux du Nord ne

résistent pas aux chaleurs torrides de l'été, et ceux du midi et de

l'Orient succombent sous les froids rigoureux de l'hiver.

[Illustration: Une fabrique de ciment groupe autour d'elle le village

de Campina (page 404).--D'après une photographie.]

Les voitures publiques, très nombreuses, sont légères, commodes,

toujours attelées de deux chevaux fringants, russes ou moldaves, et

conduites par des cochers à longue robe de velours serrée à la taille

par une ceinture de couleur, et la tête couverte d'une casquette

plate. Les voitures les plus propres, les chevaux les plus vifs

appartiennent à des cochers russes de la secte des «lipovanes», secte

religieuse qui pratique le malthusianisme le plus barbare. Ces

cochers, vulgairement appelés à Bucarest «castrati», se reconnaissent

à ce signe caractéristique que tous s'épilent la figure, tandis que

les cochers roumains non affiliés se contentent de se raser la

moustache. Ils sont bons, honnêtes, fort habiles, et bien qu'ils aient

des tarifs plus élevés que les cochers roumains, ils sont très

recherchés.

Bucarest n'a qu'une population de 250 000 habitants, et cependant sa

superficie est égale à celle de Vienne: 30 kilomètres carrés. Aussi,

lorsque de l'une ou de l'autre colline, on jette un regard sur la

ville, on est frappé du grand nombre de jardins et de terrains vagues

que l'on y aperçoit. Les constructions, les rues, les places

publiques, n'occupent que le quart de son étendue. Aux extrémités de

la ville, se trouvent disséminés de misérables faubourgs; la ville

proprement dite s'étend dans le voisinage de la Dimbovitza. Sur la

rive gauche, se concentrent les ministères, les palais, le quartier

commerçant; sur la rive droite, se groupent des monuments religieux et

des établissements de bienfaisance.

[Illustration: Vue intérieure des mines de sel de Slanic.--D'après une

photographie.]

Nous commençons la visite de la ville par une de ses plus anciennes

églises, la Métropole, construction en style néo-byzantin, datant de

1656. Elle est située sur une colline de la rive droite, et l'on y

jouit d'une vue admirable sur une partie de la ville. Tout autour se

trouvent les bâtiments de l'ancien monastère, modifiés et transformés

aujourd'hui, ceux de gauche en résidence du métropolitain, ceux de

droite en Chambre des députés.

Au bas de la colline, au premier plan du panorama qui se déroule

devant nous, s'élève, au milieu de jardins fleuris, l'église de Domna

Balasa, la plus belle et la plus luxueuse des églises de Bucarest.

Cette église, qui après celle de Curtea de Arges passe pour la plus

remarquable de la Roumanie, est un chef-d'oeuvre de style

néo-byzantin.

Domna Balasa est entourée d'hôpitaux fondés, ainsi que l'église même,

par la fille de Constantin Brancovan, l'avant-dernier voïvode indigène

de la Valachie.

Le nombre des hôpitaux est très considérable à Bucarest, et de tout

temps de riches particuliers ont légué leur fortune pour la création

et l'entretien de ces établissements de bienfaisance, qui font la

gloire de la Roumanie. Leur nécessité s'explique par les maladies

épidémiques qu'amène annuellement le contact de la Roumanie avec les

ports d'Orient.

Tout près de Domna Balasa se trouve l'église de Spiritou Nou,

remarquable par ses vastes proportions. Cet édifice, qui date de 1858,

a remplacé une ancienne basilique où les princes phanariotes se

faisaient couronner à leur retour de Constantinople.

Hormis ces quelques édifices religieux, la rive droite de la

Dimbovitza n'offre que peu d'intérêt; et pour se donner une juste idée

du Bucarest moderne, il faut se rendre dans l'artère principale de la

ville, la Calea Victoriei, ainsi appelée au lendemain de la victoire

russo-roumaine sur la Turquie, en 1877-78.

Ici, se concentre tout le mouvement, et dans cette rue interminable

s'échelonnent le Palais, l'Évêché, l'Athénée, le Théâtre, les

Ministères, les Ambassades. Les magasins les plus luxueux s'ouvrent

sur la Calea Victoriei, et, devant les principaux hôtels, le long des

trottoirs, sont attablés de nombreux consommateurs, dégustant des

glaces et des confitures exquises et variées. Tout à l'extrémité de la

Calea Victoriei, s'ouvre la fameuse chaussée de Kisselef.

Cette chaussée, qui est pour ainsi dire le Bois de Boulogne de

Bucarest, est la promenade favorite et presque obligatoire de la

société élégante et mondaine. Tous les jours, en hiver, alors que la

neige recouvre la ville, et au printemps qui brusquement succède aux

hivers rigoureux, c'est dans ces grandes avenues, de deux à quatre

heures, un luxe inouï de traîneaux et d'équipages. En été, la chaussée

est absolument déserte, et cette longue avenue solitaire, sans ombre,

brûlée par le soleil, encadrée d'arbres sans vigueur, n'est pas faite

pour enthousiasmer le voyageur.

À l'entrée de la chaussée s'élève le palais de l'ancien ministre

Stourdza, chef du parti libéral. Ce palais colossal, bien qu'un peu

surchargé d'ornements, n'en est pas moins une construction fort

imposante. Il fait face au boulevard Coltei, de création récente, où

l'on rencontre une série d'hôtels nouveaux, tout blancs, à l'aspect

original. La plupart de ces constructions appartiennent à des

particuliers riches; mais, de même que la chaussée, ce boulevard est

désert, et les propriétaires de ces riantes habitations sont dispersés

dans les lieux de villégiature recherchés en Roumanie.

Mais tous ces quartiers nouveaux, quelque riants qu'ils apparaissent,

n'ont aucun cachet original, et l'on se prend à regretter que les

Roumains, dans leur légitime ambition de placer Bucarest à la hauteur

des grandes villes occidentales, se soient laissé entraîner à une

véritable rage de démolition, au point d'effacer, pour ainsi dire,

toute trace du passé. Ce que les guerres ont épargné, les Roumains,

pour l'esthétique de leur capitale, le détruisent tous les jours.

Il reste pourtant un petit bijou d'église qui, malgré son état de

vétusté, est encore appropriée au culte grec: c'est le Straviopolis.

Cette construction, vieille de deux cents ans, est en style byzantin

bâtard, avec un curieux péristyle arabe, aux arcades trilobées,

empruntées au style mauresque. Les emprunts au style arabe sont,

d'ailleurs, très fréquents en Roumanie, et constituent un des traits

distinctifs de l'architecture roumaine.

Terminons notre promenade à travers la ville, par une visite à

l'Université, qui renferme, outre les locaux destinés aux facultés de

théologie, de médecine, etc., une grande salle réservée au Sénat

roumain, ainsi que différents musées. Au musée d'archéologie, nous

retrouvons les superbes fresques anciennes enlevées aux monastères,

les manuscrits précieux, les tapisseries brodées. Mais la perle de ce

musée est le trésor de Petrossa, autrement dit le trésor des Goths. Ce

trésor se compose de dix pièces en or massif, datant du IIe siècle de

notre ère. Il fut découvert en 1837 par des ouvriers qui le vendirent

à vil prix à des bohémiens de passage. Ceux-ci, pour reconnaître la

nature du métal, fendirent à coups de hache plusieurs de ces objets,

entre autres un plat merveilleux, décoré de figurines à relief, qui se

trouve au musée. Parmi les pièces qui échappèrent au massacre, il faut

citer un diadème orné de gros grenats, une coupe enrichie de

pierreries, une grande aiguière, un anneau massif. La découverte de ce

trésor constitue une très importante révélation archéologique.

[Illustration: Entre Campina et Sinaïa la route de voiture est des

plus poétiques (page 404).--D'après une photographie.]

On ne peut quitter Bucarest sans visiter Cotroceni, le premier palais

du roi de Roumanie, aujourd'hui résidence du prince-héritier Ferdinand

de Hohenzollern. Le palais, entouré de jardins, est situé un peu en

dehors de la ville, sur une colline boisée.

C'est un ancien monastère fondé en 1679 par un Cantacuzène, et quoique

transformé et considérablement embelli il a conservé son aspect

monacal: il est froid, sévère et triste. On y pénètre par une grande

porte voûtée qui mène dans une première cour, où les cellules et les

cloîtres sont convertis en communs. Au milieu d'une seconde cour, se

trouve l'église, derrière laquelle s'abrite le palais, artistement

orné de guirlandes et de cabochons en majolique. L'intérieur, qu'on

nous permet de visiter en détail, est fort riche, et décoré avec tout

le goût, le luxe et le confort modernes. Le grand hall est peuplé des

victimes cynégétiques du prince: ours, sangliers, aigles, coqs de

bruyère. Dans le cabinet de travail, de nombreuses cartes marines, des

coupes, des plans de navires, indiquent les goûts et les études

préférées de l'héritier de la Couronne. À l'étage, on trouve le home:

les boudoirs, les salons privés de la famille, les chambres d'étude

des jeunes princes, leurs salles de jeux, encombrées de jouets

luxueux. Tout cela est gai, riant, séduisant, et forme contraste avec

l'aspect austère de la façade extérieure. Entre Bucarest et Sinaïa, se

rencontre Slanic, qui possède une des exploitations de sel gemme les

plus importantes de la Roumanie. Un tronçon de chemin de fer, greffé

sur la ligne principale, nous y mène directement.

[Illustration: Un coin de Campina.--D'après une photographie.]

Les couches de sel gemme s'étendent d'une manière ininterrompue, mais

à des niveaux très différents, sur tout le versant moldave et valaque

des Carpathes. Ainsi, à Rimnik-Sarat, en Moldavie, on voit une

montagne de sel scintillant au soleil; dans d'autres régions, le

gisement affleure le sol; mais le plus souvent il faut creuser à dix,

vingt, et même trente mètres de profondeur. Certaines couches n'ont

qu'une épaisseur de deux mètres et demi à trois mètres, mais la

plupart ont une épaisseur beaucoup plus considérable.

Le sel roumain constitue une des grandes richesses du pays, et il

pourrait, pendant des siècles, approvisionner l'Europe entière. En

général, il est très blanc et cristallin, mais la qualité n'est pas

partout la même, et l'on trouve, dans les meilleures salines, des

veines striées de rubans noir bleuté. Ces stries indiquent la présence

de l'argile, et le sel qui en provient n'est pas livré à la

consommation: on s'en sert uniquement pour les besoins de

l'agriculture. Parfois aussi, dans certaines couches, se rencontrent

des poches pétrolifères qui communiquent au sel une saveur très

caractéristique que l'on retrouve même dans le pain auquel on ajoute

de ce sel.

Depuis 1862, l'État a monopolisé l'exploitation du sel gemme. Comme la

production était trop importante en ces derniers temps, il a arrêté le

travail dans les mines de Doftana, dont le produit annuel était de

25 000 tonnes, mais dont le sel était plus bleuâtre et de qualité

inférieure à celui de Slanic. Il ne reste donc plus en activité

aujourd'hui que les exploitations de Slanic, de Targul-Ocna et

d'Ocna-Mare.

La profondeur actuelle de la mine de Slanic est de 100 mètres. Au

passage de la cage de descente, on aperçoit à 20 ou 30 mètres une

première galerie, puis bientôt on arrive au niveau de la grande salle,

taillée en voûte comme une superbe ogive, de 60 mètres de hauteur. On

se croirait dans une cathédrale de marbre, dont les murs scintillent

sous les reflets blafards des grandes lampes électriques. Les parois

ressemblent, en effet, à s'y méprendre, au marbre dépoli, et, comme

pour rendre l'illusion plus grande encore, on a ménagé le long de ces

énormes murailles des parties saillantes, formant contrefort, et

représentant des piliers carrés.

Trois cents ouvriers, tout habillés de blanc, travaillent dans cette

grande salle; quelques-uns ne conservent que le pantalon, car la

besogne est rude. L'extraction se fait dans le bas dans le sol même,

qui va ainsi toujours s'approfondissant. Depuis la muraille jusqu'au

petit chemin ménagé au centre de la galerie pour la circulation des

wagonnets, on creuse, à la pioche, des sillons parallèles, distants de

60 centimètres et ayant 20 centimètres de largeur sur 50 de

profondeur. Puis, au moyen de lourds leviers actionnés par deux ou

trois hommes, on détache du sol de gros blocs qu'on divise ensuite en

morceaux de 25 à 50 kilos. Dans la salle que nous visitons, le

travail est exécuté par des hommes libres, mais dans des galeries

séparées, il est fait par des forçats. Avant 1848, ces malheureux, une

fois descendus dans la mine, ne remontaient plus au jour, et bien peu

d'entre eux survivaient à trois ou quatre années de ce régime barbare.

Aujourd'hui, leur vie est devenue supportable et, tous les jours,

après huit heures de travail en hiver et douze heures en été, ils

rentrent au pénitencier. En outre, ils reçoivent une gratification de

60 à 80 bani par jour.

Le sel de Slanic est réputé le plus beau de la Roumanie, et ses

salines seules fournissent au commerce 300 000 kilos par jour. On le

débite sous deux formes: ou bien en gros blocs informes, ou bien pilé

sur place et mis en sac. Après la Serbie, les principaux débouchés

sont la Bulgarie et la Russie.

À peine avons-nous quitté Slanic, que nous entrons dans la région

pétrolifère. Toutes les gares sont encombrées de wagons-réservoirs qui

répandent au loin une odeur nauséabonde. Nous sommes dans le district

de Prahova, qui occupe le premier rang dans la production totale du

pays.

De Campina, où nous faisons arrêt, nous nous rendons en voiture à

Doftana pour visiter les puits et les raffineries. Aux approches du

village, de larges conduites, longeant la route et suintant un liquide

gras et boueux, annoncent le voisinage de la région industrielle. Il

nous faut mettre pied à terre devant la Doftana, dont les eaux sont si

basses qu'elles forment une série d'îlots rocailleux entre lesquels se

précipitent des courants impétueux. Un pont en bois traverse la

rivière. Pour y aboutir, il faut marcher pendant cinq minutes sur la

crête étroite d'un mur qui longe la rivière, et qui retient ses eaux

aux époques des crues. Mais notre équipage, qui ne peut naturellement

suivre cette route d'acrobate, doit descendre dans la rivière,

chercher les endroits guéables, et, par de nombreux circuits, gagner

la rive opposée. Nous voici dans la région des exploitations. À droite

et à gauche, un peu partout autour de nous, d'énormes pylônes en

charpente nous indiquent les puits en activité. Tout le sol est

imprégné de pétrole, l'air est saturé de ses émanations, et les arbres

tout alentour sont sans feuillage. Comme au Caucase et en Amérique, le

forage des puits se fait au moyen du derrick. Mais on ne rencontre que

rarement, en Roumanie, ces sources où, sous la pression des gaz

emmagasinés, la soude fait jaillir violemment le liquide au-dessus du

sol. Généralement on a affaire à des nappes souterraines non

jaillissantes, ou à des couches d'argile ou de schiste qui retiennent

le pétrole à la façon d'une éponge. Dans ce dernier cas, on fore le

sol en plusieurs endroits, et le pétrole va se réunir, par exsudation,

au fond d'un puits creusé au moyen d'une pompe à succion.

[Illustration: Les villas de Sinaïa (page 404).--D'après une

photographie.]

Mais que l'on se trouve en présence d'une nappe souterraine, ou que le

pétrole se dépose par suintement au fond d'un puits artificiel, la

manière de l'amener au jour est la même. On descend dans les trous de

sonde, garnis au préalable de tuyaux en fonte comme les puits

artésiens, un cylindre de 4 à 5 mètres de longueur sur 15 à 20

centimètres de diamètre, et muni d'un clapet à son extrémité

inférieure. Ce cylindre est suspendu à une longue chaîne qui,

s'enroulant autour d'une poulie, au sommet du pylône, redescend et va

se fixer à un balancier à contrepoids. Un ouvrier, à l'aide du

balancier, fait agir tout le mécanisme, descend le cylindre dans le

puits, et le remonte ensuite à la surface. Alors un second ouvrier

ouvre la soupape, et le liquide se déverse dans des conduites de bois

qui le mènent dans des réservoirs larges et peu profonds.

Le pétrole, à la sortie du puits, est un liquide épais, trouble et

onctueux, de couleur brun-rouge avec des reflets verdâtres.

Des réservoirs, où on le déverse à sa sortie du sol, on le conduit, à

l'aide de pipelines, aux usines de raffinage qui se trouvent dans la

vallée. La pente du sol ne suffirait pas pour faire voyager le liquide

chargé de matières étrangères, et on doit le refouler au moyen de

pompes spéciales, parfois très puissantes.

[Illustration: Vues de Bucarest: Le boulevard Coltei. -- L'église du

Spiritou Nou. -- Les constructions nouvelles du boulevard Coltei.

--L'église métropolitaine. -- L'université. -- Le palais Stourdza. --

Un vieux couvent. -- D'après des photographies.]

À la raffinerie, on soumet le pétrole à des températures s'élevant

jusqu'à 270 degrés centigrades. Pour les opérations de distillation,

on l'enferme dans des cornues d'où les gaz ne peuvent s'échapper. Il

s'y transforme en naphte, gazoline, etc., etc.

La profondeur des forages varie considérablement, car le pétrole est

distribué, dans toute la région des Carpathes, à des différences de

niveau très sensibles. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, on ne creusait

guère au delà de 30 mètres, pour recueillir ce liquide, dont on se

servait uniquement pour le graissage des voitures. Aujourd'hui, on

fore les puits à une profondeur variant de 130 à 400 mètres, et la

production qui, déjà, en 1900, avait été de 247 000 tonnes, a

notablement augmenté en 1901, grâce surtout à l'extension prise par la

Steana Romana, la plus importante des Sociétés roumaines pour

l'exploitation du pétrole.

Mais les progrès de l'exploitation ne sont pas en rapport avec

l'importance des gisements pétrolifères; et les vices d'organisation

des Sociétés exploitantes, l'absence de dividendes rémunérateurs,

éloignent les capitaux étrangers cependant si nécessaires à la

prospérité industrielle de la Roumanie.

La promenade de Campina à Sinaïa par la route de voiture est une des

plus poétiques qu'on puisse rêver. Une série de paysages riches, d'un

coloris superbe, se déroule à nos yeux, tandis que nous remontons la

vallée de la Prahova. La rivière est bordée de rochers rougeâtres

couverts de maigres prairies, dans le bas. Dans le haut, des touffes

de saules, d'un gris d'argent, sont jetées en désordre sur leurs

flancs. Les fermes sont plus grandes, mieux construites, bien

entretenues, et les habitants n'ont plus l'aspect servile et craintif,

l'air de chien battu que nous avons remarqué chez presque tous les

campagnards.

[Illustration: Le monastère de Sinaïa se dresse derrière les villas et

les hôtels de la ville (page 406).--D'après une photographie.]

Une importante fabrique de ciment groupe autour d'elle tout un village

aux habitations blanches, recouvertes de tuiles rouges. C'est la

richesse qui pénètre dans la région; mais avec elle le charme, la

poésie disparaissent, et bientôt cette route sera souillée et ternie

par les fumées des usines qui ne tarderont pas à s'installer sur ses

bords.

Au fond de la vallée, large et profonde, roule la Prahova, dont les

méandres et les circuits innombrables vont se perdre dans la plaine

lointaine. Ses eaux, divisées en une infinité de minces filets,

scintillent au soleil comme de longues et capricieuses traînées

d'argent, escortées des deux rubans d'acier de la voie ferrée.

Franchissant des ravins sauvages, côtoyant de sombres précipices, nous

entrons dans la forêt, suivant à mi-côte les sinuosités de la

montagne.

Au coeur de la forêt, au pied d'un énorme rocher de 2 500 mètres, tout

dentelé, tout dénudé, s'abrite Sinaïa.

Sinaïa, villégiature de création récente, doit sa prospérité au séjour

du roi et de la reine de Roumanie, qui choisirent un des sombres

vallons de la Prahova comme résidence d'été. Autour d'eux, se groupa

bientôt toute la haute société du royaume: ministres, députés,

ambassadeurs, dignitaires de la Cour et de l'armée. Aujourd'hui, tout

ce que Bucarest a de plus distingué passe l'été à Sinaïa.

Nous pénétrons dans Sinaïa par une large et somptueuse avenue, bordée

de villas magnifiques, qui aboutit à un jardin tout émaillé de fleurs,

égayé de jets d'eau, avec de vastes pelouses, courtes et serrées,

servant de plaines de jeux. Les hôtels de Sinaïa sont établis dans ce

jardin. Ils ne sont guère nombreux, du reste: trois, quatre,

peut-être. Aussi sont-ils bondés d'étrangers, et nous avons de la

peine à y trouver logement.

[Illustration: Une des deux cours intérieures du monastère de Sinaïa

(page 406).--D'après une photographie.]

À l'hôtel Sinaïa, qu'on nous a spécialement recommandé, l'hôtel

Caraïman étant en reconstruction, il ne reste plus que des mansardes

au second. Comme nous hésitons à accepter ce logement, on nous montre

des chambres voisines, disposées de la même manière et occupées par

des ambassadeurs. Cela nous décide.

L'hôtel est bon, mais d'une propreté orientale à laquelle

malheureusement nous ne parvenons pas à nous faire. Dans la plupart

des appartements, on ne trouve que des divans, qui, pour la nuit, sont

transformés en lits, et qui, le jour, servent de sièges.

Au restaurant, toutefois, on se croirait encore à Paris. Tout le monde

parle français; on sert la cuisine française, et seule la mignonne

tasse de café turc, qu'on vous présente à la fin du repas, vous

rappelle que vous êtes aux portes de l'Orient.

Les vins roumains sont généralement fins et délicats. Les vins blancs

de Dragashani et de Cotnar surtout, conquièrent immédiatement nos

suffrages. Nous apprécions moins favorablement les vins rouges, dont

on semble faire beaucoup de cas, et qu'on cherche à mettre sur le même

pied que les vins du Bordelais. Bien que les Roumains aient fait de

louables efforts pour faire prospérer leurs vignobles, qu'ils aient

même fait venir de France de nombreux vignerons pour la préparation de

leurs vins rouges, ceux-ci ne pourront jamais supporter la comparaison

avec les vins français.

À Sinaïa, la vie est luxueuse et chère; d'ailleurs, le Roumain riche

est dépensier: il aime la toilette, le plaisir: c'est un civilisé dans

toute la force du terme.

Le monde qui nous entoure à l'hôtel est du monde officiel. C'est

l'hôtel des ambassadeurs, des ministres à portefeuille. Il y a là des

familles roumaines qui mènent grand train, et se distinguent par des

allures fort mondaines.

Les grands noms qu'elles portent me rappellent une des particularités

de l'état civil roumain. Ce n'est pas qu'on puisse mettre en doute

l'authenticité de leur haute origine; mais, jusqu'en ces dernières

années, l'hérédité des noms n'existait pas. Généralement même on

s'appelait tout simplement Jean fils de Philippe, Philipesco, comme on

dit en Serbie Pavitsh, fils de Paul, et chacun pouvait à son gré

ajouter à son prénom le nom de son voisin, voire le nom d'un prince ou

d'un général illustre, qu'il faisait sien, et transmettait à ceux de

ses héritiers qui voulaient l'accepter. De sorte que ces grands noms,

qui nous rappellent des personnages célèbres, ne doivent pas nous

faire croire qu'on se trouve nécessairement en présence de leurs

descendants, mais plutôt des descendants d'un admirateur de leur nom

illustre.

Le Tour du Monde; En Roumanie Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 8 段