Après trois quarts d'heure de route, nous pénétrons dans Romnicu.

C'est une ville bien roumaine. Les hôtels, avec leurs galeries au

premier étage, contournant les cours intérieures comme de vrais

caravansérails; les théâtres en plein air, où se jouent des drames et

des vaudevilles; les restaurants où circulent des Turcs avec des

pastilles du sérail, et jusqu'aux veilleurs qui, la nuit, à des

intervalles réguliers, lancent des sifflements stridents et aigus, se

répercutant dans la ville comme les appels des sentinelles dans les

forteresses, tout cela donne à Romnicu une physionomie spéciale.

Adossée à la montagne, Romnicu voit s'étendre devant elle la riche

plaine de l'Olt, avec d'énormes champs de froment et de maïs. La

Roumanie, on le sait, produit des céréales en abondance, et exporte

annuellement quantité de ses produits. Mais le paysan cultive mal; il

brûle les engrais et se fie uniquement à la richesse du sol. De plus,

comme il n'a aucune idée d'épargne ni d'économie, si les récoltes

viennent à manquer par suite d'inondation, de grêle ou de sécheresse,

la famine sévit dans le pays.

En Serbie, une loi de 1889 impose à chaque commune rurale

l'établissement de greniers communaux, destinés à parer aux effets de

la disette et devant servir, en cas de guerre, au ravitaillement des

armées.

[Illustration: Les religieuses du monastère d'Horezu portent le même

costume que les moines (page 387).--D'après une photographie.]

Tout contribuable serbe est tenu de verser, chaque année, 90 kilos de

maïs et autant de kilos de blé. Si un cultivateur, par suite d'un

accident quelconque, manque de vivres, il lui est livré par les

greniers communaux ce qu'il lui faut pour sa nourriture et ses

semailles, à condition de restituer l'année suivante ce qu'il a

prélevé pour ses besoins momentanés.

Cette institution fut d'une utilité incontestable lors de la guerre

serbo-bulgare, et lors des inondations de 1897 qui furent aussi

désastreuses pour la Serbie que pour la Roumanie. Chez les Roumains,

rien de pareil, et ce défaut de précaution les place dans une

situation d'infériorité incontestable[10].

[Note 10: Un projet de loi, inspiré de la loi serbe, vient

d'être déposé.]

Les céréales ne sont pas les seules ressources du district de Romnicu.

Toute cette portion des Carpathes contient des minerais en abondance:

or, argent, mercure, fer, cuivre, arsenic, plomb; mais jusqu'ici,

toutes ces richesses ne sont que peu ou point exploitées.

C'est de Romnicu que l'on entreprend l'excursion de la passe de la

Tour Rouge. Cette route a de tout temps été la grande ligne

stratégique de la Valachie, et elle traverse les Alpes à un endroit où

elles atteignent leur plus grande élévation et où elles prennent

l'aspect le plus sauvage. C'est la route naturelle des invasions,

celle que suivit Trajan pour vaincre les Daces, celle que suivirent

les Turcs pour envahir la Hongrie.

Ce long défilé, dans lequel nous allons nous engager, a été, à tous

les âges de l'histoire, le témoin de luttes héroïques. Mais de tout ce

passé de sang et de gloire il ne reste aujourd'hui que bien peu de

souvenirs. Quatre petits chevaux fringants, attelés de front, nous

mènent en quatre heures et demie au Rotherthurm, distant de 64

kilomètres de Romnicu. Au sortir de la ville, on jouit d'une vue fort

étendue sur la vallée de l'Olt, très large en cet endroit. Puis on

approche rapidement des sombres Carpathes, et l'on ne tarde pas à

s'arrêter dans la jolie petite ville de Calimanesti, située dans un

site charmant, et où des sources minérales sulfatées, iodées et

ferrugineuses attirent, chaque année, bon nombre de baigneurs.

La toilette des femmes a un caractère spécial dans cette partie de la

vallée. Leurs «castrinza» sont décorées de paillettes multicolores qui

scintillent sous les feux du soleil, et leurs voiles, toujours en

tissus très légers et vaporeux, ont toutes sortes de nuances: on en

voit de jaunes, de verts, de roses et de mauves.

Vers Cozia le paysage devient grandiose; des rochers volcaniques, aux

formes bizarres et contournées, se rapprochent et dominent la route.

Nous traversons le monastère de Cozia, dont la petite église domine le

rocher de gauche, tandis qu'à droite s'élèvent les anciens cloîtres,

aujourd'hui restaurés et transformés en pénitencier. Au delà de Cozia,

de hautes falaises découpées à pic resserrent la route, le long de

laquelle bouillonne l'Olt, dont nous suivrons désormais le cours tout

le long du défilé.

Sur la rive opposée, le cocher attire notre attention sur les traces

encore très visibles de la grande chaussée romaine et sur une large

pierre isolée qui, détachée de la montagne, s'avance en cap dans la

rivière. C'est la Table de Trajan. La légende dit que, du haut de

cette pierre où il avait dressé sa tente, Trajan assista au défilé de

ses légions victorieuses.

[Illustration: Devant l'entrée de l'église se dresse le baptistère de

Curtea (page 394).--D'après une photographie.]

Des aigles planent au-dessus de nos têtes, et s'abattent entre les

rochers convulsionnés qui nous entourent. Des arbres touffus ombragent

la route solitaire, et tout à côté l'Olt, étroitement encaissé, écume

et bondit en torrent furieux.

La route conserve ce caractère sauvage et grandiose sur une distance

de 17 à 18 kilomètres. C'est toujours la lutte entre le torrent qui

veut s'ouvrir un passage et le rocher qui lui barre le chemin; d'où

les courbes et les circuits sans nombre qu'il faut faire pour suivre

les zigzags de la rivière.

[Illustration: Au marché de Campolung.--D'après une photographie.]

Puis peu à peu les montagnes s'écartent, et de pauvres villages

viennent s'échelonner sur les rives de l'Olt devenu moins impétueux.

Voici, tout contre la rivière, les ruines d'une forteresse romaine,

devant laquelle une auberge est venue s'installer. Plus haut, au

sommet d'une colline, les restes du château de Landskron, d'où l'on

jouit d'une vue superbe sur le fond de la vallée. De nombreux

troupeaux de boeufs, de buffles et de moutons trouvent ici un

excellent pâturage. La vallée se resserre une fois encore. Nous

approchons des montagnes de Fogaras, du Surul et du Négoï, aux cimes

aiguës, dont les fines dentelures grises projettent sur le ciel chargé

d'orage leurs sombres silhouettes. À un étranglement de la vallée,

accroché au rocher et suspendu au-dessus de la route, le Rotherthurm,

qui a donné son nom au défilé, nous apparaît dans ses ruines

majestueuses.

Cette forteresse, s'il faut en croire la légende, fut un jour si

couverte du sang des Turcs que son badigeon blanc disparut sous

l'affreuse couleur rouge, et c'est en mémoire de cette journée

sanglante que depuis l'on a peint ses murailles en rouge vif.

34 kilomètres séparent Romnicu de Curtea de Arges. Curtea de Arges

doit son nom à Radu Negru, le premier voïvode de Valachie, qui vint,

en 1244, y établir sa cour (curtea) sur la rivière Argis. Il n'est

cependant pas, comme le prétend la légende, le fondateur du monastère,

qui ne date que de 1512. L'église, bâtie par Radu Negru, est la

«Biserica Domneasca», église princière, située au centre de la ville,

et qui, pour le moment, menaçant ruine, et devant subir des

réparations urgentes, est fortement étançonnée.

Mais la perle de Curtea, c'est cette superbe église blanche, toute

scintillante sous ses coupoles dorées, qui se dresse à un quart de

lieue de la ville, au sommet d'un monticule isolé; c'est l'église du

monastère, dont on a dit qu'à elle seule elle valait le voyage de

Roumanie.

Le créateur de ce bijou architectural, où s'épanouit l'art byzantin,

avec des réminiscences d'art arabe et d'art persan, est le prince

Neagu Voda Bessaraba, qui régna en Valachie en 1513. Dans son enfance,

il fut amené comme otage à Constantinople. Le sultan le prit en

affection et lui fit enseigner l'architecture par un homme de talent

nommé Manoli de Niaesia, avec lequel il bâtit, entre autres, une des

grandes mosquées de Constantinople. De retour dans le pays, il

construisit l'église du monastère. Il y employa un grès calcaire très

fin, provenant des carrières voisines d'Albesci. C'est dans ces mêmes

carrières que M. Lecomte de Nouy, l'architecte français qui, en 1875,

restaura l'édifice, put encore aisément trouver les matériaux qui lui

étaient nécessaires pour son travail.

D'une blancheur de marbre, rehaussée par le bleu des émaux et par la

dorure des ornementations et des coupoles, l'église s'élève au milieu

d'une esplanade, entrecoupée de jardins fleuris et clôturée par un

grillage artistique. Les tourelles, ainsi que les hémicycles de la

partie postérieure, sont couronnées par des dômes en cuivre doré, à

grand relief et à nervures, d'où partent des chaînes dorées, qui vont

relier les croix à bras multiples, surmontant chaque coupole. Les murs

extérieurs disparaissent sous les torsades, les écussons, les arceaux

et les panneaux à décoration mauresque, qui les recouvrent. Toute

cette profusion d'émaux bleus, rehaussés de dorures, est d'une

richesse, d'une variété de détails telle, qu'un critique a dit

«qu'elle était plutôt digne d'une châsse que d'une église». Les

portes, dans le style des mosquées arabes, sont encadrées de nombreux

ornements plats, or sur azur. Dans le tympan, de superbes mosaïques,

qu'entoure un arceau de pierre blanche, découpé en fer de lance.

L'intérieur, éclairé d'un demi-jour mystérieux, tombant des voûtes, a

été totalement restauré. Les peintures murales, fort détériorées, ont

dû être refaites entièrement. On s'est borné à rafraîchir et à raviver

le reste, et on a respecté en tout le bizarre assemblage des styles

divers, réunis ici. Des chapiteaux persans surmontent de ravissantes

colonnes, surchargées d'émaux azur et or. Des marbres rares, des onyx,

se mêlent aux métaux les plus précieux, pour parer l'iconostase.

Devant l'entrée principale se dresse une gracieuse construction

appelée le baptistère. C'est une sorte de pavillon ouvert, formé par

quatre colonnes en pierre blanche soutenant quatre arceaux en plein

cintre, découpés en fer de lance barbelé. De lourdes torsades en émail

bleu et des arabesques d'or sur fond d'azur décorent le haut du petit

édifice. Une coupole de cuivre doré et à chaînettes, comme celles de

l'église, émerge d'un couronnement de pierres blanches finement

dentelées.

Derrière l'église s'élèvent le monastère, les bâtiments du palais

épiscopal et l'église du séminaire, le tout absolument neuf. Car lors

de la restauration de la célèbre église, il a fallu, pour l'isoler,

démolir toutes les anciennes constructions qui l'enserraient

complètement.

À part ses églises, Curtea de Arges offre peu d'attrait pour

l'étranger. Des moines à longs cheveux et à longue barbe noire

circulent de tous côtés. Leur toilette est irréprochable et contraste

singulièrement avec le dénûment de la plupart des religieux des autres

monastères. Leur allure est fort simple, et ils s'entretiennent

volontiers avec le peuple, qui semble les avoir en haute estime, et

leur témoigne le plus profond respect.

Dans l'unique rue de la ville, se tient en ce moment un grand marché

de poisson. Il y a là des monceaux de carpes colossales, recouvertes

de gros blocs de glace, des carpes que le Danube, à la suite des crues

de ces derniers jours, a refoulées dans ses affluents, et qui sont

bientôt tombées dans les filets des pêcheurs. Ces poissons, dont le

poids moyen est de dix à vingt kilos, sont débités en grosses tranches

et se vendent trente centimes le kilo.

Il nous reste une dernière étape à franchir avant d'arriver à

Bucarest, c'est celle qui nous mène à Campolung. Généralement les

voyageurs s'y rendent par chemin de fer, en descendant jusqu'à Pitesci

et en remontant ensuite par Golesci; mais nous préférons la route de

voiture, qu'on dit être originale et accidentée.

[Illustration: L'excursion du défilé de Dimboviciora est le complément

obligé d'un séjour à Campolung (page 396).--D'après une photographie.]

À sept heures et demie du matin nous sommes prêts pour notre

expédition. À peine sommes-nous partis depuis une heure, que nous

éprouvons une série de déboires. Les eaux, fortement gonflées par les

dernières pluies, ont emporté les ponts, et il nous faut suivre une

route impraticable, descendre en plein lit des torrents, parfois très

rapides, au risque d'être inondés dans la voiture. Tout autour de

nous, le paysage révèle la plus grande misère. Les fermes, les huttes,

les chapelles sont dans le plus triste état de délabrement, et l'on se

demande vraiment si quelque cataclysme a secoué ce coin de terré où

plus rien n'est debout et où tout semble voué à la destruction. À part

quelques pêcheurs descendus dans les torrents et qui retiennent de

grands filets pour capturer les poissons, nous ne voyons pas un seul

habitant. Ce n'est qu'à Domnesci que l'animation reprend.

Domnesci n'est qu'un pauvre village, mais, à l'occasion du dimanche,

tous les habitants ont revêtu leurs plus coquets atours. Dès que nous

exhibons nos appareils de photographie, on nous entoure de la façon la

plus sympathique. Nous n'avons qu'un geste à faire et ces braves gens

se mettent en groupe, enchantés de poser devant nous. Il y a même

certaines jeunes personnes pour qui l'objectif a un tel attrait

qu'elles nous suivent pas à pas et que nous sommes obligés d'user

d'artifices pour ne pas les retrouver constamment sur nos clichés.

L'église du village, poétiquement abritée par un bouquet de grands

arbres, est entourée d'une cour dans laquelle on pénètre par une porte

de style très curieux. Cette porte, quoique appartenant à la plus

misérable commune, perdue au fond des montagnes, est décorée

d'adorables figurines d'anges et de saints, d'inscriptions et de

guirlandes vraiment artistiques. Ces décorations sont dues à des

artistes nomades qui, à force de reproduire les mêmes figurines,

acquièrent de l'habileté et même un vrai talent.

[Illustration: Dans le défilé de Dimboviciora.--D'après des

photographies.]

Le pope du village traverse en ce moment la route et regagne le

domicile conjugal, un pain sous le bras. Il est déguenillé; il paraît

si misérable, sous sa houppelande déteinte et sa haute toque brune,

qu'instinctivement nous dirigeons notre objectif vers lui. Mais

l'avouerai-je, nous sommes retenus par un certain respect devant cette

pauvreté digne et fière, qui semble vouloir se dérober à nos regards

peut-être indiscrets. Ces popes de village sont de très braves et très

dignes gens, peu instruits, généralement aimés des populations dont

ils partagent la triste condition, mais sur lesquelles ils n'exercent

cependant que peu d'influence.

En remontant les pentes de la vallée de Domnesci on aperçoit,

presqu'au sommet d'une colline, les coupoles scintillantes d'une

église de village. C'est l'église de Slanic, charmante localité propre

et coquette, en contraste frappant avec la région misérable et peu

habitée que nous venons de traverser. Tout ce village respire

l'aisance et la gaieté. D'énormes fermes étalent leurs vastes

bâtiments, leurs larges et belles cours d'une propreté irréprochable.

Des jeunes filles, fort jolies et à la mise élégante, vont, viennent,

vaquant aux soins du ménage, au milieu des poulets, des dindons, des

canards, qui sont les seuls hôtes actuels de ces grandes fermes. Le

gros bétail en est absent. Durant tout l'été, il pâture en liberté

dans les montagnes. Le soir, on le parque dans des enclos, et pas un

abri ne le protège contre les intempéries.

Au sortir de Slanic, c'est la solitude qui recommence. Des pasteurs

conduisant leurs troupeaux, des groupes de travailleurs tout blancs,

se reposant sous les arbres des rudes fatigues de la fenaison, sont

les seuls êtres vivants que nous rencontrions en chemin pendant la

dernière partie du trajet qui nous sépare de Campolung. La route

traverse une série de vallées poétiques qui descendent des Carpathes.

Dans les lointains, de ravissants bois de bouleaux abritent de leur

ombre les boeufs errant sur les coteaux. À gauche, toujours la chaîne

bleuissante et vaporeuse des Alpes de Transylvanie. Mais plus une

habitation, plus une hutte; et tout autour de nous c'est un silence de

mort. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, nous faisons notre

entrée à Campolung.

Campolung est une jolie localité dont l'importance remonte à Radu

Negru, fondateur de la principauté de Valachie. Il n'existe plus

aujourd'hui que de faibles traces de l'ancien palais de ce prince;

mais le grand monastère qu'il fonda à l'entrée de la ville, bien

qu'ayant subi d'importantes restaurations, subsiste encore. Une tour

romane, haute de 40 mètres, large de 6, donne accès à la cour

intérieure du monastère. Cette tour imposante, dont le style rappelle

l'influence lombarde, a beaucoup de caractère. C'est un des monuments

les plus anciens et les plus appréciés de la Roumanie. La ville est si

propre, si bien située, l'air y est d'une pureté si remarquable que,

chaque année, bon nombre de citadins viennent y passer une partie de

l'été.

Des hauteurs qui environnent la ville, on découvre un superbe panorama

de montagnes. Nous sommes d'ailleurs tout proche des Carpathes, et les

vallées qui en descendent sont autant de buts d'excursions agréables

et variées. La ville, quoique peu étendue, a pourtant son quartier

tzigane: une rue entière non loin du monastère. Quelle rue singulière,

surtout vers la soirée, alors que de toutes les habitations largement

ouvertes se projettent les lueurs rouges et sinistres des feux de

forge, devant lesquels circulent de superbes femmes en haillons, au

teint mat et aux yeux noirs, et des amours d'enfants demi-nus, qu'on a

revêtus, par décence sans doute, d'une courte veste descendant jusqu'à

la ceinture. Des hommes grands et minces, à la figure bronzée,

éclairée par la lueur des foyers, frappent le fer; d'autres dans

l'ombre agitent des soufflets de forge. C'est l'heure du travail pour

ces parias. Leur rude métier n'est pas supportable pendant les

chaleurs du jour, et ce n'est qu'à la nuit tombante que ce quartier se

réveille.

L'excursion du défilé de Dimboviciora est le complément obligé de tout

séjour à Campolung. Cette gorge est une des plus célèbres et des plus

visitées de cette partie des Carpathes.

Depuis le départ de Campolung, c'est une succession ininterrompue de

points de vue superbes, d'horizons étranges, où les chaînes de

montagnes s'étagent les unes par-dessus les autres, jusque dans un

lointain infini. Au village de Rocaru, nous traversons la Dimbovitza,

que nous côtoierons dans le défilé jusqu'à la grotte de Dimboviciora.

La roche blanche qui émerge de son lit, entremêlée de touffes de

verdure sombre, encadre merveilleusement cette petite rivière aux eaux

pures et cristallines. Puis nous approchons rapidement de la haute

muraille déchiquetée qui, depuis quelque temps, borne notre horizon,

et au milieu de laquelle se dissimule l'entrée du célèbre défilé. À

peine pénétrons-nous dans la gorge, qu'un spectacle réellement

admirable se découvre à nos yeux. Des tours massives, des aiguilles

élancées, des murailles inaccessibles, des gradins en ruine, le tout

d'une superbe teinte blanc rosé, nous enserrent dans l'étroite

crevasse; et dans le haut, une frange de verdure se dessine sur le

ciel bleu.

À la sortie du défilé, le paysage devient moins sévère, plus alpestre,

et l'on rencontre quelques pâturages et quelques huttes de bois. À

l'une de ces huttes nous mettons pied à terre, et un jeune garçon nous

mène jusqu'à la grotte de Dimboviciora, à travers un nouveau dédale de

rochers éboulés. La grotte s'ouvre au milieu d'un décor des plus

sauvages; mais malgré les descriptions enthousiastes des guides, elle

vaut à peine une visite. À l'entrée, des montagnards affairés, munis

de quelques maigres chandelles, s'offrent à nous précéder. On s'attend

à quelque chose d'un peu fantastique, et l'on n'a devant soi qu'une

caverne de 15 à 20 mètres de profondeur, avec quelques stalactites et

quelques stalagmites d'un blanc jaunâtre.

Au retour de cette excursion remarquable, dont certains sites

rappellent la célèbre Bastei de la Suisse saxonne, nous visitons une

bien modeste petite abbaye de religieuses, l'abbaye de Namaesci qui

présente un détail curieux: son église est entièrement creusée dans un

monolithe. Seuls la tour et un petit avant-corps sont en maçonnerie.

Tout l'intérieur est taillé dans le rocher, au-dessus duquel on peut

circuler à l'aise, et d'où l'on jouit d'un panorama magnifique. Nous

disons adieu à Campolung. Un embranchement de chemin de fer nous mène

à Golesci, où nous retrouvons la grande ligne de Bucarest.

(_À suivre._) Th. HEBBELYNCK.

[Illustration: Dans les jardins du monastère de Curtea.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--34e LIV. Nº 34.--26 Août 1905.

[Illustration: Sinaïa: le château royal, castel Pélès, sur la montagne

du même nom (page 406).--D'après une photographie.]

EN ROUMANIE[11]

[Note 11: _Suite. Voyez pages 373 et 385._]

Par M. TH. HEBBELYNCK.

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la Couronne.

[Illustration: Un enfant des Carpathes.--D'après une photographie.]

L'entrée à Bucarest est une déception pour l'étranger. De la gare au

centre de la ville, on traverse des rues dignes des villages les plus

primitifs, des rues bordées de masures en ruine et de boutiques

infectes, où les trottoirs disparaissent sous des monceaux de fruits

et de légumes. Mais l'impression se modifie bientôt. À ces faubourgs

malpropres succèdent de superbes artères, où des édifices luxueux

rappellent ceux des plus grandes villes d'Europe.

Les Roumains sont très fiers de leur capitale, et vantent volontiers

le confort qu'on y trouve. Ils comparent, avec un visible amour-propre

national, leurs voies publiques, admirablement pavées, aux abominables

rues de Belgrade, où, après un quart d'heure de voiture, on a les

reins brisés. Aussi se plaisent-ils à appeler Bucarest le Paris de

l'Orient. Déjà en 1884, M. de Blowitz, revenant d'une promenade en

Orient, disait: «Je ne crois pas qu'il existe au monde une ville qui

représente aussi fidèlement que Bucarest le pays dont elle est la

capitale.... La ville de Bucarest, à cette heure, c'est l'image

vivante et curieuse de la Roumanie. Elle se dégage de son incohérence

d'hier, et aspire aux splendeurs de demain. Le haillon se teint en

pourpre, l'ambition va grandissante: c'est la capitale naissante d'un

royaume qui naît.»

Avec non moins de vérité, Carmen Sylva, la reine de Roumanie, disait

en 1892: «Le Bucarest oriental et pittoresque, le Bucarest aux petites

maisons enfouies dans la verdure, où l'on disait: la maison de

Monsieur un tel ou de Madame une telle (en nommant ces gens par leur

nom de guerre), disparaît pour faire place à une ville comme toutes

les autres. Il ne paraît oriental qu'à ceux qui viennent de

l'Occident. Ceux qui viennent de l'Asie, traversent le Danube avec un

soupir de satisfaction.--Ah! disent-ils, nous voici en Europe.»

Encore aujourd'hui Bucarest nous apparaît avec tout l'orgueil, toute

l'ambition de l'affranchi d'hier, qui cherche, par son luxe nouveau, à

faire oublier son trop récent état de servage. De là, ces contrastes

frappants auxquels on se heurte à chaque pas dans la cité: ici des

maisons basses, vrais taudis de bohémiens, d'où s'échappent des gens à

peine vêtus; là des palais somptueux, comme ceux de la Caisse

d'épargne et de l'Hôtel des Postes, des cafés richement décorés, où

s'étale toute la haute société roumaine. D'un côté, des boutiques de

ferblanterie, comme celles de la rue de Leipzig, où les détaillants

exhibent toutes leurs marchandises sur les trottoirs; de l'autre côté,

des magasins luxueux, du goût le plus moderne, pouvant rivaliser avec

les plus beaux magasins de Paris.

Le Tour du Monde; En Roumanie Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 8 段