En effet, alors que partout ailleurs les Tziganes sont libres, ceux de

Roumanie restent plongés dans un asservissement honteux pendant des

siècles. Ils restent la chose de l'État, des boyards et des

monastères, jusqu'en 1827, date de leur affranchissement. Leur nombre

est assez restreint, et dans toute la Roumanie on n'en compte

aujourd'hui que 260 000.

Au milieu des vicissitudes de leur triste existence, les Tziganes ont

conservé leur type, leur langage, leurs moeurs. Le langage qu'ils

emploient toujours entre eux est un dialecte hindou se rapprochant des

idiomes sanscrits. Leur type est souvent remarquable et s'est conservé

très pur à travers les âges. Ce n'est guère que depuis leur

émancipation, qu'ils sont alliés aux autres Roumains. Ils ont le

visage ovale, d'admirables yeux noirs étincelants. Les cheveux, très

noirs aussi, sont portés en broussailles, et jamais un peigne n'a

passé par là. Le nez est droit, légèrement aquilin, les dents d'une

blancheur que rien ne peut altérer, pas même l'abus du tabac dont

hommes et femmes font un usage insensé.

Beaucoup d'entre eux sont cultivateurs ou exercent le métier de

forgeron et de maréchal ferrant. Mais ils sont surtout musiciens, et,

sans aucune connaissance théorique, ils exécutent avec une délicatesse

et un sentiment exquis des mélodies suaves.

Nous traversons maintenant des sous-bois ravissants. De tous côtés,

des ruisseaux cachés dans les taillis descendent en cascades des

hauteurs voisines, et murmurent le long de la route poudreuse.

À notre gauche, le monastère de Tismana, adossé à la montagne touffue

et campé sur un ressaut de la roche, domine le paysage. Une chute

d'eau sort tout écumeuse de dessous le monastère, et se précipite d'un

seul jet au fond de la vallée, où, frémissante encore, elle poursuit

sa course au milieu des sombres bosquets que nous côtoyons.

L'abbaye de Tismana, si renommée autrefois, n'a plus aujourd'hui pour

toute richesse que sa position merveilleuse, son cadre superbe.

Une quinzaine de moines y abritent encore leur misère. Depuis la

sécularisation des monastères en 1861, c'est-à-dire depuis l'époque où

ils furent dépouillés de leurs trésors et de leurs biens, le

Gouvernement se borne à allouer à chaque religieux 70 centimes par

jour pour la nourriture, et 50 francs par an pour l'habillement. Les

ornements riches et les icônes précieux leur ont été enlevés et sont

exposés aujourd'hui au musée de Bucharest où ils ont perdu tout leur

intérêt. Aussi quelle misère dans ces couvents: la cellule d'un des

moines, où l'on nous mène pour jouir du magnifique coup d'oeil qu'on a

sur la vallée, est un misérable taudis sans autre meuble qu'un grabat.

Autrefois, au temps de leur splendeur, alors que les auberges étaient

inconnues en Roumanie, les monastères d'hommes et de femmes offraient

l'hospitalité la plus large et la plus gracieuse à tout étranger qui

venait frapper à leur porte. Ils étaient même devenus des endroits de

villégiature où la société des villes se donnait rendez-vous pour y

passer la belle saison. Il y eut beaucoup d'abus, et cette existence

oisive et mondaine, qui peu à peu s'insinua au sein de la vie

monastique, fut même, paraît-il, un des prétextes de la sécularisation

de leurs biens. Aujourd'hui que les moines sont réduits à la misère,

et qu'ils doivent se livrer eux-mêmes à tous les travaux des champs,

les cloîtres sont devenus déserts et silencieux. Quelques familles

tranquilles, fuyant la température torride des plaines, viennent

pourtant encore y chercher le repos et la fraîcheur. Les moines leur

louent des appartements, mais ils n'offrent plus que le gîte. Leurs

hôtes doivent pourvoir eux-mêmes à tous leurs autres besoins.

On pénètre dans le couvent par une première cour carrée où se trouvent

les bâtiments destinés aux étrangers. Ils sont occupés actuellement

par deux familles aisées de Craïova, dont les dames, fort aimablement,

nous servent d'interprètes auprès du portier, superbe moine à la

longue chevelure et à la barbe noire.

Une table se trouve placée dans le cloître à l'usage des visiteurs qui

désirent prendre leur collation au monastère. Mais vraiment, nous

pouvons nous estimer heureux d'avoir songé à apporter nos provisions

et de ne pas nous être fiés à la règle, ancienne il est vrai, qui

oblige les couvents à héberger et à nourrir les étrangers pendant

trois jours. Le portier qui nous servait n'avait pas même de pain à

nous offrir. Il n'avait que des biscuits ronds, durs et plats, comme

d'énormes médailles, avec le chiffré du monastère sur une face, et sur

l'autre l'effigie de saint Nicodème, patron de l'abbaye.

Les moines s'adonnent aux ouvrages les plus simples et aussi les plus

fatigants. Mais ils conservent, même dans les occupations les plus

modestes, une dignité qui impose le respect. Pauvreté n'est pas vice.

Ils appartiennent à la religion grecque orthodoxe. Jusqu'en 1864,

l'Église était soumise au patriarcat de Constantinople; depuis lors,

elle devint une Église nationale indépendante. Son chef est le

Métropolitain primat de Roumanie, qui réside à Bucharest. Le clergé

roumain se divise en deux catégories: les moines de Saint Basile,

astreints au célibat, et les prêtres séculiers, pouvant se marier.

C'est dans la première catégorie seule que se recrute le haut clergé.

La religion grecque fut pendant des siècles la religion dominante en

Roumanie. Même sous le protectorat ottoman, les Roumains parvinrent à

faire respecter le traité qui défendait de construire des mosquées sur

leur territoire. Jamais les Turcs, il faut le dire à leur louange, ne

firent la moindre tentative pour contrevenir à cette défense.

_(À suivre.)_ Th. HEBBELYNCK.

[Illustration: En Roumanie on ne voyage qu'en victoria (page

377).--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--33e LIV. Nº 33.--19 Août 1905.

[Illustration: Dans la vallée de l'Olt, les «castrinza» des femmes

sont décorées de paillettes multicolores (page 392).]

EN ROUMANIE[7]

[Note 7: _Suite. Voyez page 373._]

Par M. TH. HEBBELYNCK.

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour Rouge. -- De Curtea de Arges à

Campolung. -- Défilé de Dimboviciora.

[Illustration: Dans le village de Slanic (page 395).--D'après une

photographie.]

À 65 kilomètres de Targu Jiul se trouve le monastère d'Horezu, tout

près de la petite ville du même nom. Comme la route est assez

fatigante, on a attelé à notre petite voiture habituelle, quatre

chevaux, tous de front. Nous suivons une direction tout opposée à

celle de Tismana; mais, comme hier, nous côtoyons le haut massif des

Carpathes, et nous coupons transversalement une infinité de vallées

qui descendent de la grande chaîne principale pour aller se perdre

dans la puzsta Roumaine. Les vallées mêmes n'offrent guère d'aperçus

remarquables, mais à chaque col nous découvrons des horizons immenses,

empreints d'une poétique mélancolie. Tour à tour, nous dépassons de

superbes forêts de chênes atteignant des hauteurs colossales, et de

ravissants bois de bouleaux aux troncs d'argent et au feuillage

frémissant. Nous faisons halte, tantôt sous un bosquet bien ombragé,

où s'abrite un de ces puits à levier dont le bras unique se dresse

vers le ciel, et où nos pauvres chevaux boivent à longs traits une eau

pure et cristalline, tantôt à une modeste auberge de village, où nous

pénétrons pour nous dégourdir un peu et aussi pour nous donner une

idée de ces intérieurs villageois. Et tandis que, dans la salle

commune, notre cocher prend sa petite bouteille de tzuica[8], liqueur

de prunes, que les Roumains qualifient d'apéritif, l'hôte nous

introduit dans la salle du fond, la salle d'honneur. Nous y trouvons

comme meuble principal un grand lit-divan, scellé dans le plancher. Il

est recouvert d'un beau tapis à rayures et de coussins ornés de

broderies et d'initiales rouges et blanches. Aux murailles sont

accrochées des chromolithographies alternant avec de gros noeuds de

toile blanche, toujours brodés de la même façon et portant des

initiales et des dates. Il n'y a dans toute la maison ni armoire ni

commode. Elles sont remplacées par des coffres en bois de forme

allongée, à la mode turque et serbe, dans lesquels on entasse

pêle-mêle bijoux, souliers, vaisselle, toute la richesse. La salle du

milieu est occupée par la famille. On y voit les métiers à tisser, des

divans-lits, des poteries de toutes les formes, de très primitifs

ustensiles de cuisine et un long baquet, creusé en forme de barque

dans un tronc d'arbre. Ce baquet, qu'on retrouve dans toutes les

maisons, s'emploie aux usages les plus divers. C'est le berceau

portatif des enfants, le cuveau à laver des mamans et le bac à

fourrage des bestiaux.

[Note 8: La tzuica est servie dans de très petites bouteilles

que l'on vide à même le goulot.]

En général, durant la belle saison, les Roumains font la cuisine en

plein air. Le soir, des familles entières se groupent près d'un

brasier sur lequel bout la mamaliga[9], et à la nuit tombante la lueur

rougeâtre du foyer, éclairant tous ces spectres blancs qui se meuvent

alentour, donne au paysage un aspect effrayant et sinistre.

[Note 9: La mamaliga, plat national, est une pâte épaisse de

farine de maïs, bouillie dans de l'eau salée.]

L'hôte, après nous avoir fait les honneurs de sa maison, nous présente

son meilleur vin, qui, par parenthèse, n'était pas buvable; puis il

nous mène à la cour de son établissement, où se dresse une

roue-balançoire, la Grande Roue de l'Exposition de Paris, dans sa plus

simple et sa plus rustique expression. Ces roues se rencontrent assez

fréquemment, aussi bien en Moldavie qu'en Valachie.

Les villages que nous traversons--les rares villages devrait-on dire,

car le pays est peu habité--se ressemblent tous. Ce sont toujours les

mêmes fermes aux toits recouverts de planchettes de bouleau et devant

lesquelles circulent des porcs de toutes les couleurs, munis d'une

cangue triangulaire, ainsi que des groupes d'oies et de canards,

entremêlés d'enfants nus. De l'intérieur de ces fermes, s'élancent de

grands chiens qui aboient à la voiture et nous poursuivent, jusqu'à ce

que le cocher, d'un bon coup de fouet, les rappelle à la bienséance.

Les églises de village, uniformément les mêmes, sont de style

néo-byzantin et frappent de loin l'attention par leurs coupoles

métalliques et leurs hauts tambours octogones, percés de larges baies

cintrées.

[Illustration: Roumaine du défilé de la tour rouge (page

392).--D'après une photographie.]

Beaucoup d'entre elles sont décorées à l'extérieur de grandes

fresques, qui leur donnent un cachet tout particulier. Les cimetières,

généralement isolés au milieu des campagnes, sont plantés de lourdes

croix byzantines peintes et décorées d'images pieuses sur fond or. Le

long des routes se dressent aussi des croix sans origine funèbre, des

croix élevées, comme dans beaucoup de pays montagneux, par la simple

piété des fidèles. C'est ainsi qu'on voit fréquemment une croix

plantée à côté d'une source, où même d'un puits isolé.

À midi, nous faisons halte à Podovraj, localité fort agréable, centre

de plusieurs excursions intéressantes. Nous y trouvons plusieurs

familles roumaines en villégiature.

Les Roumains ont adopté un genre de villégiature aussi simple

qu'économique. Ils ne possèdent guère comme séjour d'été que Sinaïa,

résidence royale où se réunit l'élite de la société, quelques stations

balnéaires, telles que Slanic en Moldavie et Calimanesti, quelques

grosses bourgades, situées au milieu des montagnes, comme Campolung,

Ocna, etc. Aussi les familles dont les ressources sont restreintes, et

qui doivent fuir la chaleur torride de la plaine, se rendent-elles de

préférence dans des villages. Là, elles font accord avec l'un ou

l'autre Tzigane, qui leur cède toute son habitation pour un ou deux

mois. C'est dans ces logements primitifs qu'elles s'installent et

passent leurs vacances, vivant au milieu des bois et de la nature

sauvage des Carpathes, heureuses si elles habitent à proximité d'une

auberge qui puisse leur fournir la nourriture. Pendant ce temps, le

Tzigane campe où il peut. Il n'est, du reste, pas exigeant sous le

rapport du gîte.

À Horezu, nous devions nous fier à notre cocher pour le choix d'un

logement. Il nous mène dans une sorte de ferme que nous trouvons

absolument vide. Personne dans la salle d'auberge, personne à l'étage,

où nous jetons un coup d'oeil rapide et furtif. Mais tout nous paraît

si sale, si affreusement sale, que nous ne pouvons nous résigner à y

passer la nuit, et nous nous mettons en quête d'un logement plus

convenable. Après bien des recherches, nous trouvons une auberge moins

préhistorique, presque moderne. L'hôtelier nous montre des

appartements où les lits, il est vrai, sont remplacés par des divans à

la mode roumaine, mais où les draps sont d'une blancheur d'excellent

augure.

[Illustration: La petite ville d'Horezu est charmante et

animée.--D'après une photographie.]

Hélas! l'augure avait menti. Toute la nuit, des insectes sauteurs

dansèrent leur sarabande. L'ammoniaque, l'eau de Cologne, rien ne put

en avoir raison, et nous fûmes obligés de passer notre nuit sans

sommeil.

La petite ville d'Horezu est charmante et animée. Les habitations,

moins quelconques qu'à Targu Jiul, ont un certain relief avec leurs

larges balcons qui s'avancent sur la rue. Les habitants, les femmes

surtout, ont l'air plus gai, avec je ne sais quoi de plus gamin. Le

soir, à l'extrémité de la grande artère, des chants étranges, entonnés

par des jeunes filles revenant de leur travail, parviennent jusqu'à

nous. Ce sont des mélodies turques, avec des modulations toutes

particulières, et ce chant est vraiment captivant, si captivant que

nous suivons ces groupes jusqu'au moment où ils disparaissent à nos

yeux, chantant toujours, et faisant retentir au loin les échos, de

leurs trilles et de leurs notes élevées.

À vingt minutes de la ville se trouve le monastère d'Horezu. On se

rend en voiture par la grande route jusqu'à la colline, que dominent

les masses imposantes de la vieille abbaye. Là, le chemin devient si

raide et si rocailleux, qu'il nous faut mettre pied à terre. À

mi-côte, nous apercevons un moine de taille moyenne, qui gravit avec

nous ce calvaire. Nous le suivons pas à pas, comme semble nous y

convier le gentil sourire qui se dessine sous sa fine moustache, et

bientôt, après lui, nous pénétrons dans la grande cour centrale du

monastère, très animée en ce moment. Un laïque s'approche de nous, et

après un court colloque avec le moine qui nous avait introduits,

s'adressant à nous en un français très correct: «Madame la supérieure,

nous dit-il, vous invite à passer au salon.» Nous étions stupéfaits.

Nous ignorions que le monastère d'Horezu qui, de tout temps, avait été

un couvent d'hommes, fût devenu un couvent de femmes, et le costume et

la moustache de la supérieure nous avaient totalement induits en

erreur. En effet, le costume des religieuses de Roumanie est

complètement copié sur celui des moines. C'est la même robe noire,

très ample, à larges manches, serrée à la taille par un cordon de

laine noire qui retient le chapelet, et sur la tête, aux cheveux

courts, c'est la même toque ronde et rigide, un peu moins haute

toutefois que celle des hommes.

Pour des profanes comme nous, l'erreur était presque fatale, d'autant

plus qu'au moment de la rencontre, la supérieure n'avait pas le voile

qui se revêt seulement dans les grandes circonstances et pour la

toilette du choeur.

Voulant accomplir à notre égard les devoirs de l'hospitalité, elle

nous conduit à l'étage, dans un modeste salon meublé à l'orientale,

c'est-à-dire garni, sur tout le pourtour, de larges divans. Une jeune

religieuse, conformément à l'usage turc, fait circuler à la ronde un

plateau avec des confitures et des verres d'eau glacée. Après quelques

minutes d'entretien, comme nous manifestons le désir de prendre

quelques photographies, la supérieure, spontanément, rassemble la

communauté, qui vient se réunir, en costume de cérémonie, devant la

porte principale de l'église.

L'abbaye d'Horezu est un des monastères les plus imposants et les

mieux conservés de la Roumanie. Couvent d'hommes, autrefois, il est

transformé aujourd'hui en hôpital, sous la direction des religieuses

grecques orthodoxes. Aussi ne faut-il pas être surpris du triste

spectacle qu'offrent les cours et les abords du monastère. Les misères

humaines, dans tout ce qu'elles ont de plus hideux, de plus

repoussant, viennent chercher ici un soulagement à leurs souffrances.

Les religieuses ne reçoivent, chacune, de l'État, que la somme de 35

centimes par jour, alors que les moines en touchent 70; le

Gouvernement prétend, qu'à raison du genre de travaux auxquels elles

se livrent, elles parviennent plus aisément à subvenir à leurs

besoins.

Le monastère d'Horezu fut fondé, dans la dernière moitié du XVIIe

siècle, par Constantin Brancovan, avant-dernier voïvode indigène de

Valachie, qui, aspirant en secret à délivrer son pays du joug ottoman,

fut livré au sultan par les boyards, et périt à Constantinople dans

les plus affreux supplices.

De loin, le monastère ressemble à un château féodal, avec son énorme

donjon et ses quelques restes de fortifications. Mais à peine a-t-on

pénétré dans la cour centrale que tout change d'aspect.

Des arbres magnifiques y projettent leur ombre sur les vastes

constructions dont l'étage s'ouvre sur une ravissante galerie à

colonnes, et à côté des anciens appartements princiers se dresse un

délicieux petit pavillon formant avant-corps.

L'église, comme dans presque tous les monastères, occupe le centre de

la cour. Elle est de style roumain très pur, nous dit-on là-bas. Somme

toute, c'est du byzantin, d'aspect simple et sévère, sans surcharge

d'ornements. Le portique est très richement décoré de peintures sur

fond or. Cette jolie église servit, avec celle de Curtea de Arges, de

type au pavillon roumain de la dernière Exposition de Paris.

[Illustration: La perle de Curtea, c'est cette superbe église blanche,

scintillante sous ses coupoles dorées (page 393).--D'après une

photographie.]

Sur la route de Romnicu, beaucoup de villages présentent un petit air

de fête. Rien n'est si original que ces fêtes paisibles, qui se

passent dans un «dolce far niente». Les femmes sont groupées d'un côté

de la route, les hommes de l'autre. À l'heure de la danse, tout ce

monde s'entremêle, et l'on peut difficilement se faire une idée du

charme et de la poésie de ces scènes villageoises. Mais ces gens sont

timides à l'excès, et si l'on veut assister à leurs ébats, il faut

user d'une très grande discrétion.

Nous faisons halte au village de Tomsani, et, autant par nécessité que

pour nous dégourdir les jambes, nous quittons la voiture pour faire à

pied la visite de l'abbaye de Bistritza.

Cette excursion, très vantée par nos guides, et qui, nous disait-on,

ne comportait qu'une heure de marche, nous prend trois grandes heures.

Entreprise en plein midi, sous un soleil de plomb, elle nous met

vraiment à bout.

[Illustration: Une ferme près du monastère de Bistritza.--D'après une

photographie.]

Certes, la vallée ne manque pas de poésie: de hautes montagnes,

couvertes de forêts, se dessinent à l'horizon, et des fermes, où tout

respire le bien-être et l'aisance, sont échelonnées le long de la

route. Au fond des cours rustiques et ombragées, des femmes, en leur

costume biblique, tenant en main de lourds fuseaux, filent la laine

destinée à la famille.

Mais la vue de ces tableaux charmants ne dédommage pas de la fatigue

que l'on éprouve sur cette route mal tracée, en partie défoncée, où

l'ombre fait totalement défaut.

L'abbaye de Bistritza, aujourd'hui transformée en école militaire,

nous cause une désillusion complète. À l'entrée, les bâtiments

présentent une masse imposante, mais ils sont sans style et,

disons-le, sans intérêt. L'officier de service en est si convaincu

qu'il se borne à nous proposer la visite de la cascade, cachée dans un

creux du rocher, derrière l'abbaye. Après le mécompte que nous venons

d'éprouver, cette entreprise ne nous tente guère, et nous avons hâte

de rebrousser chemin.

Nous avisons un paysan qui, après quelques pourparlers, consent à nous

prêter sa charrette et son cheval, tandis que son voisin nous fournira

un poney pour compléter l'équipage. La charrette est une sorte de

birdj; deux planches attachées de chaque côté par des cordes forment

les banquettes, et en guise de tapis, nous avons un épais lit de foin

parfumé.

Nous nous mettons en route cahin-caha. À chaque ornière, et Dieu sait

si elles sont nombreuses, nous sommes lancés les uns sur les autres,

et par deux fois notre cocher, un petit bonhomme d'une quinzaine

d'années, est projeté hors de la charrette; mais il s'accroche aux

brancards et rebondit sur son siège avec une légèreté d'écureuil.

Quant à nous, nous nous cramponnons aux banquettes avec la perspective

de nous sentir les reins brisés lorsque nous arriverons à destination.

Tout à coup, crac!... la banquette d'arrière cède, et nous voilà

gigotant sur le tas de foin au fond de la voiture. C'est dans ce

piteux état que nous rejoignons notre cocher d'Horezu qui, inquiet de

notre longue absence, était venu à notre rencontre aussi loin que le

mauvais état de la route le lui avait permis.

De Tomsani à Romnicu, le trajet est superbe de sauvage poésie. C'est

un énorme désert rocheux qu'il faut traverser. La haute chaîne des

Carpathes continue à dominer à gauche, et rares sont les passants,

rares sont les habitations qu'on rencontre en route. Des chiens

errants parcourent ces plaines rocailleuses, et l'on en voit se

nourrir de cadavres d'animaux abandonnés au détour des chemins. Il y a

dans l'ensemble du paysage quelque chose de sinistre, de lugubre. Ce

n'est qu'aux abords de la vallée de l'Olt, que la campagne prend un

autre aspect, et les grandes croix, plantées ça et là, nous annoncent

l'approche des villages et la fin du désert.

À l'un de ces villages, nous faisons halte devant une ferme-auberge, à

l'aspect malpropre. À l'entrée, des débris saignants, déchets de

boucherie, sont accrochés aux charpentes basses de la toiture, et des

chiens, toujours des chiens, rôdent tout alentour, prêts à se jeter

sur cette proie dégoûtante.

Dans la vallée de l'Olt, le paysage devient gai et riant, et à

l'horizon s'estompent des montagnes richement boisées. Des birdj,

couverts d'une lourde bâche et attelés de petits chevaux pleins

d'entrain, reviennent de la ville, et de la large ouverture de devant

surgissent de curieux petits minois bronzés, où brillent de grands

yeux noirs intelligents. Plus loin, de lourds chariots remplis de

blocs de sel gemme nous indiquent le voisinage des célèbres salines

d'Ocna. Nous nous étions proposé de les visiter, mais déjà le jour

baisse, et à six heures du soir les salines sont fermées. Nous aurons,

du reste, l'occasion de voir celles de Slanic en Prahova, qu'on dit

être les plus importantes et les plus belles de la Roumanie.

La petite ville d'Ocna, dont bientôt nous traversons l'unique et large

artère, paraît fort intéressante et animée. Dois-je le dire? après les

mauvais logements des jours derniers, nous éprouvons un petit

serrement de coeur de ne pouvoir nous arrêter dans les délices d'Ocna,

au milieu de ces riantes villas, dont une foule élégante encombre les

terrasses. Nous avons à peine le temps de formuler nos regrets que

nous voilà de nouveau en pleine campagne, au milieu de tentes

déchirées et rapiécées, autour desquelles s'agite tout un peuple de

Tziganes. Ils ont un aspect extrêmement sauvage et audacieux, et leur

allure contraste avec la physionomie douce des Tziganes que nous avons

rencontrés jusqu'ici en Roumanie.

[Illustration: Entrée de l'église de Curtea (page 393).--D'après une

photographie.]

Le Tour du Monde; En Roumanie Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 8 段