MISS JOANNA BAILLIE, _Basile._

-- Je ne sais que faire de vous, M. Osbaldistone, me dit Mac-

Gregor en me passant la bouteille: vous ne mangez pas, vous ne

paraissez pas avoir envie de dormir, et vous ne buvez point,

quoique ce vin de Bordeaux vaille le meilleur qui soit jamais

sorti de la cave de sir Hildebrand. Si vous aviez toujours été

aussi sobre, vous auriez peut-être évité la haine mortelle de

votre cousin Rashleigh.

-- Si j'avais toujours été prudent, lui répondis-je en rougissant

au souvenir de la scène qu'il me rappelait, j'aurais évité un plus

grand malheur encore, les reproches de ma conscience.

Mac-Gregor jeta sur moi un regard fier et pénétrant, comme pour

voir si le reproche que je m'adressais ne lui était pas destiné.

Il reconnut que je ne pensais qu'à moi en ce moment, et il tourna

sa chaise du côté du feu en poussant un profond soupir.

J'en fis autant, et nous restâmes tous deux quelques minutes dans

une profonde rêverie. Il rompit le silence le premier, du ton d'un

homme qui a pris la résolution d'entamer un sujet d'entretien qui

lui est pénible. -- Mon cousin Nicol a de bonnes intentions, me

dit-il; mais il ne réfléchit pas assez sur le caractère et la

situation d'un homme comme moi, considérant ce que j'ai été, ce

qu'on m'a forcé de devenir, et par-dessus tout les causes qui

m'ont fait ce que je suis.

Il s'arrêta, et quoique je sentisse que la conversation qui

paraissait devoir s'engager était d'une nature délicate, je ne pus

m'empêcher de lui répondre que je ne pouvais douter que sa

situation actuelle ne dût souvent lui déplaire souverainement, que

je serais heureux d'apprendre qu'il lui restât quelque chance

honorable pour en sortir.

-- Vous parlez comme un enfant, répliqua Mac-Gregor d'un ton de

voix sourd qui ressemblait au roulement d'un tonnerre éloigné;

vous parlez comme un enfant qui croit que le vieux chêne peut se

plier aussi facilement qu'un jeune arbrisseau. Puis-je oublier

qu'on m'a frappé de proscription, qu'on a mis ma tête à prix comme

celle d'un loup, qu'on a traité ma famille en mon absence comme la

femelle et les petits d'un renard des montagnes, que chacun peut

tourmenter, avilir, dégrader, insulter; que ce nom glorieux de

Mac-Gregor, que j'avais reçu d'une longue suite d'ancêtres

guerriers, il m'a été défendu à moi et à mon clan de le porter,

comme si c'eût été un talisman pour conjurer les malins esprits?

Tandis qu'il parlait ainsi, il me fut aisé de voir qu'il ne

faisait l'énumération de ses griefs que pour se monter

l'imagination, enflammer sa colère, et justifier à ses yeux le

genre de vie dans lequel il avait été entraîné. Il y réussit

parfaitement. Ses yeux gris contractant et dilatant

alternativement leurs prunelles semblaient lancer des torrents de

flammes. Il ferma le poing, grinça des dents, porta la main sur la

poignée de sa claymore, et se leva brusquement.

-- Et l'on verra, s'écria-t-il d'une voix à demi étouffée par la

violence de ses passions, on verra que ce nom qu'on a osé

proscrire, le nom de Mac-Gregor, est en effet un talisman pour

conjurer les enfers. Ceux qui sourient aujourd'hui au récit des

injures qui m'ont été faites frémiront de ma vengeance. Le

misérable marchand de boeufs montagnard, banqueroutier, marchant

pieds nus, dépouillé de tout, déshonoré, poursuivi comme une bête

féroce, fondra sur eux dans un moment terrible, comme le faucon

sur sa proie. Ceux qui ont méprisé le ver de terre et qui l'ont

foulé aux pieds pousseront des hurlements de désespoir quand ils

le verront changé en serpent monstrueux aux yeux étincelants. Mais

à quoi bon parler de tout cela? ajouta-t-il en se rasseyant et en

prenant un ton plus calme. Vous devez bien penser que la patience

d'un homme est à bout quand il se voit chasser comme un loup, un

ours ou un sanglier, et cela par des amis et des voisins qui

courent sur lui le sabre d'une main et le pistolet de l'autre,

comme vous l'avez vu aujourd'hui au gué d'Avondow: la patience

d'un saint n'y tiendrait pas, à plus forte raison celle d'un

Highlander; car vous pouvez savoir, M. Osbaldistone, que nous ne

passons pas pour posséder à un bien haut degré ce beau présent du

ciel. Et cependant il y a du vrai dans ce que Nicol me disait.

J'ai du chagrin pour mes enfants. Je ne puis penser sans regret

que Rob et Hamish mèneront la même vie que leur père. -- Et le

sort de ses enfants le plongeant dans une affliction que le sien

ne lui faisait pas éprouver, il mit les coudes sur la table et

appuya sa tête sur ses deux mains.

Je ne puis vous dire, Tresham, combien je me sentis attendri en ce

moment. Les chagrins auxquels une âme fière, noble et vigoureuse,

est forcée de s'abandonner, m'ont toujours plus profondément ému

que ceux des esprits plus faibles. Mais je n'en avais jamais été

témoin; et combien n'est-il pas différent d'en lire le récit, ou

d'en avoir le tableau sous les yeux! J'éprouvai le plus vif désir

de consoler Mac-Gregor, quoique je prévisse que cette tâche serait

difficile, et peut-être même impossible.

-- Nous avons des liaisons étendues sur le continent, lui dis-je;

vos fils ne pourraient-ils pas, avec quelque assistance, et ils

ont droit à celle de la maison de mon père, trouver une ressource

honorable en prenant du service chez l'étranger?

Je crois que mes traits annonçaient la sincère émotion que

j'éprouvais, car mon compagnon parut s'en apercevoir. -- Je vous

remercie, me dit-il en me serrant fortement la main; je n'aurais

pas cru que l'oeil d'un homme aurait vu la paupière de Mac-Gregor

se mouiller d'une larme. Et en parlant ainsi il essuyait du dos de

sa main celles qui s'échappaient malgré lui à travers les cils

épais de ses paupières. Demain matin, continua-t-il, nous en

parlerons, et nous causerons aussi de vos affaires; car nous nous

levons de bonne heure dans nos montagnes, même quand par hasard

nous trouvons un bon lit. Boirez-vous avec moi le coup des grâces?

Je le priai de m'en dispenser.

-- Eh bien! par l'âme de saint Maronoch, je le boirai pour nous

deux. Et se versant au moins une demi-pinte de vin, il l'avala

tout d'un trait.

Je me jetai sur le lit qui m'était destiné, résolu de remettre les

questions que je me proposais de lui faire à un moment où son

esprit serait plus tranquille. Cet homme extraordinaire s'était si

bien emparé de mon imagination qu'après m'être couché il me fut

impossible de ne pas suivre tous ses mouvements pendant quelques

minutes. Il parcourait toute la chambre à pas lents, faisait de

temps en temps le signe de la croix, prononçait à voix basse, en

latin, quelques prières de l'Église catholique. Enfin,

s'enveloppant de son plaid, il se jeta sur un lit, plaça d'un côté

sa claymore nue, de l'autre ses pistolets armés, et se disposa à

goûter quelque repos, de manière qu'au moindre bruit il pouvait

mettre la main sur ses armes. Au bout de quelques minutes, je le

vis dormir profondément. Accablé de fatigue, et cherchant à bannir

le souvenir de toutes les scènes dont j'avais été le témoin

pendant cette journée mémorable, je ne tardai pas à m'abandonner

aussi au sommeil; et, quoique j'eusse plus d'un motif pour

m'éveiller de bonne heure, il était assez tard lorsque j'ouvris

les yeux le lendemain. Mac-Gregor était déjà parti. J'éveillai

M. Jarvie, qui, après avoir bâillé, s'être frotté les yeux et

s'être plaint d'avoir encore les os brisés par suite de la fatigue

qu'il avait éprouvée la veille, se trouva enfin en état d'entendre

l'heureuse nouvelle que les billets enlevés à mon père m'avaient

été remis. Il me la fit répéter deux fois pour être certain de

m'avoir bien entendu; et, oubliant aussitôt toutes ses

souffrances, il s'assit près de la table et s'empressa de comparer

les effets qui m'avaient été rendus avec la note que M. Owen lui

avait remise.

-- Fort bien, fort bien! dit-il en faisant sa vérification. Mais

voyons, voyons! Baillie et Wittington, 700 livres 6 shillings 8

pence. Parfaitement exact. Hum! hum! hum! Grub et Grinder, 800

livres. C'est de l'or en barres. Pollock et Peelman, 500 livres 10

shillings. C'est cela même.

Sliperytongue... Ah! ah! il est en faillite, mais c'est une

bagatelle. Il manque bien quelques billets qui étaient aussi pour

de petites sommes. Allons, allons, Dieu soit loué! Voilà notre

affaire finie, bien finie, et rien n'empêche que nous ne fassions

nos adieux à ce maudit pays. Quant à moi, jamais je ne songerai au

loch Ard sans trembler.

Mac-Gregor entrait en ce moment. -- Je suis fâché, cousin, de ne

pouvoir vous recevoir aussi bien que je l'aurais désiré. Si

cependant vous êtes assez bon pour venir visiter ma pauvre

demeure...

-- Bien obligé, cousin, s'écria précipitamment M. Jarvie, bien

obligé! Mais il faut que nous partions, que nous partions sur-le-

champ. M. Osbaldistone et moi nous avons des affaires qui ne

peuvent se différer.

-- Eh bien! cousin, vous connaissez notre maxime: recevez bien

l'hôte qui vous arrive, ouvrez la porte à celui qui veut partir.

Mais vous ne pouvez vous en aller par Drymen. Je vous ferai

conduire par le lac jusqu'au bac de O'Balloch, et j'aurai soin que

vous y trouviez vos chevaux, et c'est une maxime du sage, qu'il ne

faut jamais retourner par la même route quand il y en a une autre

de libre.

-- Oui, oui! c'était une de vos maximes. Quand vous emmeniez des

bestiaux, vous aviez pour principe de ne jamais retourner par la

même route que vous aviez suivie en venant, et Dieu sait pourquoi.

Vous n'aviez pas grande envie de revoir les fermiers dont votre

bétail avait mangé les foins chemin faisant. Et j'ai bien peur

qu'à présent, Rob, votre route ne soit encore plus mal marquée.

-- Raison de plus pour n'y pas repasser trop souvent. Ainsi donc

vous trouverez vos chevaux à O'Balloch. Ils seront conduits par

Dougal, qui entre pour cela au service du bailli, et qui n'est

plus un montagnard, un homme du pays de Rob-Roy. C'est un habitant

paisible du comté de Stirling. Et tenez, le voici.

-- Jamais je n'aurais reconnu la créature, s'écria M. Jarvie. Et

de fait il aurait été difficile de reconnaître le sauvage

Highlander en le voyant couvert du chapeau, des bas et de la

redingote qui naguère avaient appartenu à André Fairservice. Il

était monté sur le cheval du bailli, et conduisait le mien par la

bride. Il reçut de son maître ses dernières instructions pour

éviter quelques endroits où il aurait pu être suspect, pour

prendre diverses informations dans le cours de son voyage, et

enfin pour nous attendre au lieu indiqué, près du bac de Balloch.

Mac-Gregor voulut nous accompagner, et comme nous devions faire

quelques milles avant de déjeuner, il nous recommanda un verre

d'eau-de-vie comme un excellent préparatif de voyage, et sur ce

point M. Jarvie se trouva parfaitement d'accord avec lui.

-- Mon père le diacre, dit-il, m'a toujours dit que c'était une

mauvaise habitude, une habitude pernicieuse, de boire dès le matin

des liqueurs spiritueuses, si ce n'est quand on a un voyage à

faire, afin de fortifier l'estomac, qui est une partie délicate,

et de le garantir contre l'effet du brouillard; et en pareils cas

je l'ai vu toujours joindre l'exemple au précepte.

-- Il avait raison, cousin, dit Rob-Roy; et c'est pour cela que

nous autres qui sommes les Enfants du Brouillard[136], nous avons le

droit d'en boire tout le long de la journée.

Le bailli, ayant pris cette précaution salutaire, monta sur un

poney montagnard qu'on lui avait amené. On m'en offrit un

pareillement, mais je préférai marcher à pied avec notre escorte;

elle se composait de Mac-Gregor et de six jeunes montagnards d'une

taille athlétique, dispos, vigoureux et bien armés, qui étaient en

quelque sorte ses gardes du corps ordinaires.

Lorsque nous approchâmes du défilé dans lequel le combat avait eu

lieu, et qui avait été témoin d'une action plus horrible encore,

Mac-Gregor se hâta de prendre la parole, comme pour répondre, non

à ce que je lui disais, puisque je gardais le silence, mais aux

réflexions auxquelles il jugeait avec raison que je me livrais.

-- Vous devez nous juger un peu sévèrement, M. Osbaldistone; il

n'est pas naturel de penser que cela puisse être autrement. Mais

vous ne devez pas oublier que nous avons été provoqués. Nous

sommes un peuple ignorant et grossier, peut-être violent et

impétueux; mais nous ne sommes pas cruels. Nous vivrions en paix

et soumis aux lois si l'on ne nous eût privés de la paix et de la

protection des lois. Nous avons été un peuple persécuté...

-- Et la persécution, dit le bailli, rend fous les hommes les plus

sages.

-- Que fallait-il donc que fissent des hommes comme nous, vivant

comme vivaient nos pères il y a mille ans, et n'étant guère plus

éclairés qu'ils ne l'étaient? Les édits sanguinaires rendus contre

nous, la défense qu'on nous a faite de porter un nom ancien et

honorable, les échafauds qu'on a dressés pour nous, la manière

dont on nous chasse comme des bêtes féroces: tout cela n'appelait-

il pas des représailles? Tel que vous me voyez, j'ai assisté à

vingt combats comme celui dont vous avez été témoin hier, mais

jamais je n'ai ordonné la mort de personne de sang-froid; et

cependant on me pendrait volontiers comme un chien enragé, à la

porte du premier seigneur qui voudrait parer son château de ce

trophée.

Je répondis que la proscription de son nom et de sa famille était,

dans mes idées anglaises, une mesure tyrannique et arbitraire; et

voyant que ces paroles lui faisaient plaisir, je lui réitérai ma

proposition de chercher à obtenir du service pour lui et pour ses

fils en pays étranger; il me serra cordialement la main, et,

ralentissant un peu le pas pour que M. Jarvie nous précédât,

manoeuvre d'autant plus facile que le sentier se rétrécissait en

cet endroit, il me dit:

-- Vous êtes un bon et honorable jeune homme; vous comprenez

certainement ce qui est dû aux sentiments d'un homme d'honneur;

mais les bruyères que mes pas ont foulées pendant ma vie doivent

me couvrir après ma mort. Tout mon courage m'abandonnerait, mon

bras se flétrirait comme la fougère pendant la gelée si je perdais

de vue les montagnes qui m'ont vu naître. Le monde entier n'offre

rien qui puisse me dédommager de la perte des cairns[137] et des

rochers, tout sauvages qu'il sont, que vous voyez autour de nous.

Et Hélène, que deviendrait-elle? Resterait-elle ici pour être

exposée à de nouveaux outrages, à de nouvelles atrocités?

Pourrait-elle consentir à s'éloigner d'une scène où le souvenir

des insultes qu'elle a reçues est adouci par la vengeance qu'elle

en a tirée, qu'elle en tirera encore? J'ai été une fois tellement

serré de près par le duc, par mon grand ennemi, comme je puis bien

l'appeler, que je fus obligé de céder à l'orage; j'abandonnai ma

demeure du pays natal, avec ma race et ma famille, afin de nous

réfugier pour un temps dans le pays de Mac-Callum-More. -- Hélène

fit sur notre départ un chant de lamentation que Mac-Rimmon[138]

lui-même n'aurait pu mieux faire. Ce chant était si piteux et si

touchant que nos coeurs étaient brisés en le lui entendant

chanter; c'était comme les gémissements d'un fils qui pleure la

mère qui l'a porté dans son sein! Les larmes coulaient sur les

traits endurcis de nos Highlanders. Non, je ne voudrais pas être

témoin d'une pareille scène, pour toutes les terres que les Mac-

Gregor ont autrefois possédées[139].

-- Mais vos fils, lui dis-je, ils sont encore dans un âge où vos

compatriotes eux-mêmes n'ont pas de répugnance à parcourir le

monde.

-- Aussi serais-je charmé qu'ils tâchassent de faire leur chemin

au service de France ou d'Espagne, comme le font tant de bons

gentilshommes écossais. Hier soir votre plan me semblait

praticable mais j'ai vu ce matin Son Excellence avant que vous

fussiez levé, et je ne puis plus y penser à présent.

-- Il est donc logé bien près de nous? m'écriai-je vivement.

-- Plus près que vous ne le pensez; mais il ne paraissait pas se

soucier que vous vissiez la jeune dame, et c'est pour cela que...

-- Il n'avait pas besoin d'être inquiet, dis-je avec quelque

hauteur: je ne cherche point à voir les gens malgré eux.

-- Il ne faut pas vous piquer ainsi, ni prendre l'air d'un chat

sauvage dans un vieux if; car vous devez savoir qu'il vous veut du

bien, et il vous en a donné des preuves: c'est même ce qui a mis

le feu aux bruyères.

-- Le feu aux bruyères? Je ne vous comprends pas.

-- Quoi! ne savez-vous pas que tout ce qui arrive de mal en ce

monde est causé par les femmes et par l'argent? Je me suis

toujours méfié de Rashleigh, depuis qu'il a vu qu'il ne pourrait

jamais avoir miss Vernon pour femme, et je crois que c'est pour

cela qu'il a eu sa première querelle avec Son Excellence. Mais

ensuite vint l'affaire de vos papiers; et, dès qu'il se fut trouvé

obligé de les rendre, nous avons maintenant la preuve qu'il se

rendit en poste à Stirling, et qu'il déclara au gouvernement tout

ce qui se passait à petit bruit dans nos montagnes, et même encore

plus; c'est ce qui fit qu'on prit sur-le-champ des mesures pour

arrêter Son Excellence et la jeune dame, et pour me faire aussi

prisonnier; et je ne doute pas que ce soit Rashleigh qui ait

déterminé le pauvre diable de Morris, à qui il pouvait faire

croire tout ce qu'il voulait, à entrer dans le complot pour

m'attirer dans le piège. Mais, quand Rashleigh Osbaldistone serait

le dernier et le plus brave de sa race, si jamais nous nous

rencontrons, je veux que le diable me combatte lui-même l'épée à

la main si mon dirk ne fait connaissance avec le coeur du traître!

Il prononça cette menace en fronçant le sourcil d'un air sinistre

et en portant la main sur son poignard.

-- Je serais tenté de me réjouir de tout ce qui s'est passé, lui

dis-je, si je pouvais espérer que la trahison de Rashleigh fût un

moyen d'empêcher l'explosion qu'on croit devoir bientôt éclater,

et pût mettre un terme aux intrigues politiques dans lesquelles je

ne vous cacherai pas que je vous soupçonne de jouer un des

premiers rôles.

-- Ne croyez pas cela. La langue d'un traître ne peut nuire à la

bonne cause. Il est vrai qu'il connaissait nos secrets, et sans

cela les châteaux de Stirling et d'Édimbourg seraient déjà en

notre pouvoir. Mais notre entreprise est trop juste, et trop de

gens y prennent part pour qu'une trahison puisse la faire avorter,

et vous en verrez la suite avant qu'il soit longtemps. Maintenant

j'en reviens à vos offres obligeantes pour mes enfants. Je vous en

remercie beaucoup; et, comme je vous le disais, j'avais hier soir

quelque envie de les accepter. Mais je vois que la perfidie de

Rashleigh va obliger tous nos seigneurs à se déclarer sur-le-

champ, à moins qu'ils ne veuillent se laisser prendre dans leurs

châteaux, enchaîner comme des chiens, et traîner à Londres pour y

être justiciés, comme cela est arrivé à tant d'honnêtes nobles et

gentilshommes en 1701. La guerre civile est comme le basilic. Nous

avions couvé pendant dix ans l'oeuf qui la contient; nous pouvions

le couver encore aussi longtemps; mais Rashleigh est venu casser

la coquille, et a ainsi accéléré la naissance du serpent. Or, dans

une telle crise, j'ai besoin de tout mon monde; sans manquer aux

rois de France et d'Espagne, auxquels je souhaite toute sorte de

bonheur, je crois que le roi Jacques les vaut bien, et qu'il a des

droits aux services de Rob et d'Hamish, puisqu'ils sont nés ses

sujets.

Il ne me fut pas difficile de prévoir que ces mots annonçaient une

convulsion nationale générale et prochaine; et, comme il aurait

été inutile et peut-être dangereux de combattre les opinions

politiques de mon guide, dans le lieu et les circonstances où je

me trouvais, je me contentai de quelques observations générales

sur les malheurs qui seraient la suite de tout ce qu'on pourrait

tenter en faveur de la famille royale exilée.

-- Eh bien! eh bien! répliqua Mac-Gregor, c'est un moment à

passer. Le ciel n'est jamais si beau qu'après un orage: si le

monde est tourné sens dessus dessous, les honnêtes gens ont pour

eux la chance de n'être plus réduits à mourir de faim.

J'essayai de ramener la conversation sur Diana; mais, quoiqu'il

parlât sur d'autres sujets souvent avec plus de liberté que je ne

l'aurais désiré, Mac-Gregor gardait toujours une sorte de réserve

sur celui que j'avais le plus à coeur d'approfondir. Tout ce qu'il

voulut bien me dire fut qu'il espérait que la jeune dame se

trouverait bientôt dans un pays plus tranquille que ne le serait

probablement le nôtre pendant un certain temps. Je me trouvai

obligé de me contenter de cette réponse, sauf à espérer que

quelque hasard heureux pourrait encore me favoriser, et me

procurer au moins la triste consolation de faire de derniers

adieux à l'objet qui régnait dans mon coeur bien plus

souverainement que je ne l'aurais cru avant de m'en séparer pour

toujours.

Nous suivîmes les bords du lac pendant environ six milles

d'Angleterre, par un étroit sentier qui en dessinait toutes les

sinuosités et qui nous offrait une foule de beaux points de vue.

Nous arrivâmes alors à une espèce de hameau, ou plutôt à un

assemblage de chaumières près de la source de cette belle pièce

d'eau appelée, si je m'en souviens, le Diard, ou quelque nom à peu

près semblable. C'est là qu'une troupe de Highlanders, aux ordres

de Mac-Gregor, nous attendait.

Le goût de même que l'éloquence des castes sauvages, ou

incivilisées, pour parler d'une manière plus correcte, est

ordinairement juste, parce qu'il est dégagé de toute affectation

et de tout esprit de système. J'en eus une preuve dans le choix

que ces montagnards avaient fait du local où ils se proposaient de

recevoir leurs hôtes. On a dit qu'un monarque anglais devrait

recevoir l'ambassadeur d'une puissance à bord d'un vaisseau de

ligne; de même un chef des Highlands ne pouvait mieux consulter

les convenances qu'en choisissant une situation où les traits de

grandeur propres à son pays peuvent produire le plus d'effet sur

l'esprit de ceux qui viennent le visiter.

Nous remontâmes à environ deux cents pas des bords du lac, en

suivant un petit ruisseau, laissant sur la droite quatre à cinq

chaumières entourées de petites pièces de terre labourables qui

semblaient avoir été défrichées dans le taillis qui les

environnait, et encore couvertes de récoltes d'orge et d'avoine.

Plus loin la colline devenait plus escarpée, et nous vîmes briller

sur le sommet les armes d'environ cinquante des partisans de Mac-

Gregor qui y étaient stationnés, bannières déployées, et dans un

si bel ordre que je n'y pense encore qu'avec admiration. Le

ruisseau qui descendait de la montagne rencontrait en cet endroit

une barrière de rochers, opposant à sa course des obstacles qu'il

franchissait en formant deux cataractes distinctes.

La première ne tombait que d'environ douze pieds; un vieux chêne

l'ombrageait de ses rameaux obliques, comme pour voiler ses

sombres flots reçus dans une espèce de bassin de pierre presque

aussi régulier que s'il eût été taillé par le ciseau du sculpteur.

Les eaux, se resserrant ensuite dans un lit plus étroit, faisaient

une seconde chute d'environ cinquante pieds dans une espèce de

gouffre formé par des rochers nus et stériles d'où elles

s'échappaient ensuite pour porter tranquillement leur tribut dans

le lac.

Avec le goût naturel aux montagnards, et surtout aux Écossais,

dont l'imagination est souvent poétique et romanesque, la femme de

Rob-Roy avait fait préparer notre déjeuner dans un lieu bien

choisi pour produire sur des étrangers une impression d'admiration

respectueuse. Les Highlanders sont un peuple aussi réfléchi que

fier; et, quoique nous le regardions comme grossier, il porte ses

idées de cérémonie et de politesse à un point qui pourrait

paraître excessif s'il n'avait toujours soin de déployer en même

temps une grande supériorité de forces. C'est ainsi que le salut

militaire, qui paraîtrait ridicule rendu par un paysan ordinaire,

a un caractère martial et imposant quand il est offert par un

Highlander complètement armé. Notre réception eut donc lieu avec

assez de cérémonie.

Les Highlanders qui étaient dispersés sur le haut de la montagne

formèrent leurs rangs dès qu'ils nous aperçurent, et se montrèrent

à nous en colonnes serrées, à la tête desquelles se trouvaient

trois personnes que je reconnus bientôt pour Hélène et ses deux

fils. Mac-Gregor fit alors écarter notre escorte en arrière, et

ayant engagé M. Jarvie à descendre de cheval parce que la montée

devenait trop rapide, il se plaça entre nous deux, et nous

continuâmes notre marche à pas lents. À mesure que nous avancions,

nous distinguions le son sauvage et discord des cornemuses, auquel

le bruit des cascades faisait perdre une partie de sa rudesse.

Quand nous ne fûmes plus qu'à quelques pas, Hélène Mac-Gregor vint

à notre rencontre. Ses vêtements étaient plus soignés que la

veille et lui donnaient un air plus féminin; mais ses traits

offraient le même caractère de résolution et de fierté

inflexibles. Lorsqu'elle ouvrit les bras pour y serrer M. Jarvie,

qui était loin d'espérer et surtout de désirer ce tendre

embrassement, je vis à l'agitation convulsive de tous les nerfs de

mon ami, qu'il éprouvait la même sensation qu'un homme qui, serré

entre les pattes d'un ours, ne saurait si l'animal veut le

caresser ou l'étouffer.

-- Cousin, lui dit-elle tandis qu'il reculait à deux pas pour

rajuster sa perruque, soyez le bienvenu; et vous aussi, jeune

étranger, ajouta-t-elle en se retournant vers moi; excusez la

rudesse de l'accueil que vous avez reçu hier. N'en accusez pas

notre coeur, mais les circonstances. Vous êtes arrivés dans notre

malheureux pays dans un moment où le sang teignait nos mains et

bouillonnait dans nos veines. Elle prononça ce peu de mots avec

l'air et le ton qu'aurait pu prendre une princesse au milieu de sa

cour. Elle ne se servait pas d'expressions vulgaires, comme on le

reproche aux Écossais des Lowlands; elle avait un accent

provincial assez marqué; ayant appris l'anglais comme nous

apprenons les langues mortes, elle le parlait avec grâce et

aisance, mais avec un ton déclamatoire, parce qu'elle ne s'en

était jamais servie pour les usages journaliers de la vie. Son

mari, qui dans son temps avait fait plus d'un métier, employait un

dialecte moins relevé, moins emphatique; et cependant, comme vous

avez pu le remarquer si j'ai pu parvenir à rendre fidèlement ses

discours, ses expressions devenaient plus pures et plus

recherchées et ne manquaient ni de dignité ni d'une certaine

noblesse quand il parlait d'une affaire importante ou à laquelle

il prenait un vif intérêt. Il me parut aussi que, comme d'autres

Highlanders que j'ai connus, il se servait du dialecte écossais

des Lowlands dans la conversation familière et enjouée; mais qu'en

traitant des sujets graves et sérieux ses idées s'arrangeaient

dans sa tête dans sa langue naturelle, et que la traduction qu'il

faisait en anglais donnait à son style un caractère d'élévation

presque poétique. Dans le fait, le langage de la passion a presque

toujours autant de pureté que de force, et il n'est pas

extraordinaire d'entendre un Écossais qui ne trouve rien à

répliquer aux reproches amers et piquants d'un de ses concitoyens

lui dire, comme pour s'excuser: -- Vous avez eu recours à votre

anglais.

Quoi qu'il en soit, l'épouse de Mac-Gregor nous invita à un

déjeuner servi sur le gazon, et qui consistait en tout ce que son

pays pouvait offrir de plus recherché. Mais l'air sombre et

l'imperturbable gravité de notre hôtesse, et le souvenir du rôle

que nous lui avions vu jouer la veille, suffisaient pour rembrunir

la plus brillante atmosphère. Le chef fit de vains efforts pour

inspirer la gaieté. Il semblait que nous assistions à un repas

funèbre; la contrainte et la gêne y régnaient, et nous nous

sentîmes soulagés d'un grand poids quand il fut terminé.

-- Adieu, cousin, dit-elle à M. Jarvie quand nous nous levâmes

pour partir. Le meilleur souhait qu'Hélène Mac-Gregor puisse faire

pour ses amis, c'est de ne plus les revoir.

Le bailli commençait à lui balbutier une réponse qui aurait

probablement contenu quelque lieu commun de morale; mais l'air

grave, le regard sombre et mélancolique de celle à qui il voulait

l'adresser le déconcertèrent au point qu'oubliant son importance

magistrale il toussa plusieurs fois, la salua, et garda le

silence.

-- Quant à vous, jeune homme, me dit-elle, j'ai à vous remettre un

gage de souvenir de la part d'une personne que vous...

-- Hélène! s'écria Mac-Gregor en fronçant le sourcil, que veut

dire ceci? Avez-vous oublié?...

-- Je n'ai rien oublié de ce dont je dois me souvenir, Mac-Gregor.

Ce ne sont pas des mains comme les miennes, ajouta-t-elle en

étendant ses bras nus, longs et nerveux, qu'il faudrait employer

pour présenter un gage d'amour, si ce gage ne devait être

accompagné de misère et de désespoir. Jeune homme, continua-t-elle

en me présentant une bague que je me souvins d'avoir vue au doigt

de miss Vernon, ceci vous est offert par une personne que vous ne

verrez plus. Si c'est un gage de malheur, il ne pouvait mieux vous

parvenir que par la main d'une femme à qui tout bonheur est

désormais étranger. Les derniers mots qu'elle m'adressa furent

ceux-ci:

-- Qu'il m'oublie pour toujours!

-- Et peut-elle croire que cela soit possible? m'écriai-je presque

sans savoir que je parlais.

-- Tout peut s'oublier, reprit cette femme extraordinaire; tout,

excepté le sentiment du déshonneur et le désir de la vengeance.

-- _Seid suas[140]_! s'écria Mac-Gregor en frappant du pied la

terre avec impatience.

Le son discordant de l'instrument favori des montagnards coupa

court à la conférence; nous prîmes congé de notre hôtesse en

silence, et nous nous remîmes en route, tandis que je

réfléchissais sur cette nouvelle preuve qui venait de m'être

acquise qu'aimé de Diana, j'en étais séparé pour toujours.

Chapitre XXXVI.

Adieu, contrée où les nuages

Comme un vaste linceul s'arrêtent sur les monts;

Où l'aigle, roi des airs, mêle ses cris sauvages

À la voix du torrent qui creuse les vallons;

Adieu, belle contrée où dans un lac limpide

La lune aime à baigner son front chaste et timide.

Nous traversions une contrée pittoresque quoique aride; mais

absorbé dans mes réflexions je ne pus l'admirer en détail; il me

serait donc impossible de la décrire. Le sommet élevé du Ben-

Lomond, le monarque de toutes ces montagnes, apparaissait à notre

droite, comme une imposante limite. Je ne sortis de mon apathie

que lorsque, après une marche longue et fatigante, nous sortîmes

d'un défilé des montagnes, et que le lac Lomond se développa

devant nous. Je ne chercherai pas à vous peindre ce que vous

comprendriez difficilement sans l'avoir vu; mais certainement ce

noble lac, semé de tant de charmantes îles dont l'aspect et les

formes varient au-delà de tout ce que l'imagination peut se

figurer; son extrémité du côté du nord, se rétrécissant jusqu'à ce

qu'il se perde au loin entre de sombres montagnes, tandis que

s'élargissant de plus en plus vers le sud, il se dessine dans sa

plus vaste étendue autour des anses et des promontoires d'un bord

fertile. Voilà ce qui forme un des spectacles les plus

surprenants, les plus beaux, les plus sublimes de la nature. La

rive orientale, particulièrement agreste et sauvage, était celle

où le clan de Mac-Gregor faisait alors sa principale résidence. On

avait placé une garnison sur un point central entre le lac Lomond

et un autre lac, pour défendre le pays limitrophe contre ses

incursions; mais les fortifications naturelles du pays avec ses

défilés nombreux, ses cavernes, ses rochers et ses marécages,

faisaient que la construction du petit fort qu'on y avait établi

paraissait un aveu du danger plutôt qu'une mesure pour le

prévenir.

Dans plus d'une rencontre semblable à celle dont j'avais été le

témoin, la garnison avait souffert de l'esprit entreprenant de

l'_outlaw _et de ses gens. Quand Mac-Gregor commandait en

personne, la victoire n'était jamais souillée par des actes de

férocité. La cruauté ne lui était pas naturelle, et il avait assez

de sagacité pour ne pas vouloir exciter contre lui des haines

inutiles. J'appris avec plaisir qu'il avait rendu la liberté au

capitaine Thornton et aux autres prisonniers faits le jour

précédent, et l'on rapporte de cet homme remarquable beaucoup de

traits semblables de clémence et même de générosité.

Une barque nous attendait dans une crique abritée par un rocher,

et nous y trouvâmes quatre vigoureux rameurs montagnards. Notre

hôte prit congé de nous avec tous les signes d'une véritable

affection. Il semblait exister entre M. Jarvie et lui une sorte

d'attachement réciproque qui formait un contraste frappant avec la

différence de leurs caractères et de leur manière de vivre. Après

s'être cordialement embrassés, M. Jarvie lui dit, dans la

plénitude de son coeur, et d'une voix tremblante d'émotion, que,

si un millier de livres lui était jamais utile pour le mettre lui

et sa famille dans une bonne voie, il n'avait qu'à écrire un mot

dans Salt-Market, et que son messager ne reviendrait pas sans

argent; et Rob appuyant une main sur la garde de sa claymore et

serrant de l'autre celle de M. Jarvie, l'assura que si jamais son

cousin souffrait une insulte et voulait l'en faire avertir, il

couperait les oreilles à l'insolent, fût-ce l'homme le plus

puissant de Glascow.

Après ces assurances de secours mutuels et de bonne intelligence,

nous nous rendîmes à l'extrémité sud-ouest du lac, où il donne

naissance à la rivière Leven. Rob-Roy resta quelque temps debout

sur le rocher où nous l'avions quitté; et, même quand nous ne

pouvions déjà plus distinguer ses traits, il était facile de le

reconnaître au long fusil qu'il portait, à son tartan agité par le

vent, et à la plume qui couronnait sa toque, emblème qui, à cette

époque, désignait le gentilhomme et le guerrier des Highlands. Je

remarque qu'aujourd'hui cette toque est décorée d'une quantité de

plumes noires, ressemblant à ces panaches dont on se sert pour les

funérailles. Enfin, lorsque nous étions sur le point de ne plus

l'apercevoir dans l'éloignement, nous le vîmes descendre lentement

la montagne, suivi de ses gens, c'est-à-dire de ses affidés ou

gardes du corps.

Nous voyageâmes longtemps sans nous parler. Notre silence n'était

rompu que par le chant gaélique d'un de nos rameurs, marqué d'une

mesure lente et irrégulière, et qui était coupé de temps en temps

par le choeur sauvage de ses compagnons.

Quoique je ne fusse occupé que d'idées tristes, il y avait pour

moi comme un charme consolateur dans la magnificence du paysage

qui m'environnait. Il me semblait, dans l'enthousiasme du moment,

que, si j'avais professé la foi de Rome, j'aurais pu consentir à

vivre et à mourir ermite dans une des îles pittoresques au milieu

desquelles nous voyagions.[141]

M. Jarvie se livrait aussi à ses pensées, mais elles étaient d'un

genre tout différent, comme je m'en aperçus lorsque, après avoir

passé dans la barque une heure qu'il avait employée à faire de

grands calculs, il entreprit de me prouver la possibilité de

dessécher ce lac et de rendre à la charrue tant de centaines, tant

de milliers d'acres de terre, qui ne produisaient, me dit-il, rien

d'utile pour l'homme, si ce n'est de temps en temps un plat de

perche ou de brochet.

D'une longue dissertation qu'il faisait entendre à mes oreilles

sans que mon esprit y fût très attentif, tout ce que je puis me

rappeler, c'est qu'il entrait dans son projet de conserver une

partie du lac, en largeur et profondeur suffisante pour former une

espèce de canal qui rendrait le transport des charbons aussi

facile entre Dunbarton et Glenfalloch qu'il l'est entre Glascow et

Greenock.

Enfin nous arrivâmes à l'endroit où nous devions débarquer, près

des ruines d'un ancien château, dans l'endroit où le lac décharge

le superflu de ses eaux dans le Leven. Nous y trouvâmes Dougal

avec nos chevaux. M. Jarvie avait formé un plan relativement à la

créature, comme pour le dessèchement du lac, et peut-être dans les

deux cas il avait donné plus d'attention à l'utilité de ses

projets qu'à la possibilité de les exécuter.

-- Dougal, lui dit-il, vous êtes une bonne créature. Vous avez le

sentiment et la conscience de ce qui est dû à vos supérieurs. Mais

j'ai du chagrin pour vous, Dougal car, avec la vie que vous menez,

vous finirez mal un jour ou l'autre, un peu plus tôt ou un peu

plus tard. Je puis me flatter qu'attendu mes services comme

magistrat, et ceux qu'a rendus avant moi feu mon digne père le

diacre, j'ai assez de crédit dans le conseil de la ville pour

obtenir qu'on ferme les yeux sur des fautes même plus graves que

les vôtres, de manière que j'ai pensé que, si vous voulez nous

suivre à Glascow, créature robuste comme vous êtes, je pourrai

vous employer dans mon magasin jusqu'à ce que je vous aie trouvé

quelque autre occupation.

-- Elle est bien obligée à Votre Honneur, répondit Dougal, mais

que le diable lui rompe les jambes si elles la conduisent jamais

dans une rue pavée, à moins qu'on ne l'y traîne pieds et poings

liés, comme cela lui est déjà arrivé.

J'appris en effet que Dougal avait été conduit à Glascow comme

accusé de quelques déprédations et condamné à quelques mois de

détention; son air de franchise et de simplicité ayant séduit le

concierge, celui-ci avait fini, peut-être un peu légèrement, par

lui confier les fonctions importantes de porte-clefs. Cependant

Dougal avait quelques notions d'honneur, et il avait rempli sa

charge avec fidélité, jusqu'à ce que la voix de Rob-Roy eût fait

taire en lui tout autre sentiment que celui de l'attachement pour

son ancien chef.

Surpris de voir refuser si rondement une proposition si favorable,

M. Jarvie se tourna vers moi en me disant: -- Certainement la

créature est naturellement un idiot.

Je témoignai ma reconnaissance à Dougal d'une manière qui lui plut

infiniment davantage, en lui glissant dans la main une couple de

guinées. Il n'eût pas plus tôt reconnu qu'il tenait de l'or dans

sa main qu'il bondit en l'air avec l'agilité d'un chevreuil, et

battant les talons l'un contre l'autre de manière à surprendre un

maître de danse français. Il nous fit ses adieux, courut à la

barque, et tandis qu'elle prenait le large je le vis montrer aux

rameurs ce qu'il devait à ma libéralité, et une portion qu'il leur

en distribua excita en eux les mêmes transports. Alors, pour me

servir d'une expression favorite du dramatique John Bunyan[142], _Il

continua son chemin, et je ne le vis plus._

Le bailli et moi nous montâmes sur nos chevaux, et nous reprîmes

la route de Glascow. Quand nous eûmes perdu de vue le lac Lomond

et son superbe amphithéâtre de montagnes, je ne pus m'empêcher

d'exprimer avec enthousiasme les sentiments que ces beautés de la

nature m'avaient inspirés, quoique je prévisse bien que le

banquier de Glascow n'était pas d'un caractère à les partager.

-- Vous êtes jeune, me répondit-il, et vous êtes anglais. Tout

cela peut être fort beau pour vous; mais moi qui suis un homme

tout simple, et qui connais un peu la différence des terres, je

donnerais toutes les montagnes que nous venons de voir pour une

acre de terre à un mille de Glascow. Je ne sais si je le reverrai

jamais, mais permettez-moi de vous dire, M. Osbaldistone, que ce

ne sera pas sans de grands motifs que je perdrai de vue dorénavant

le clocher de Saint-Mungo.

Le brave bailli fut bientôt satisfait; car en voyageant longtemps

après le soleil couché, nous arrivâmes chez lui cette même nuit,

ou plutôt le lendemain matin. Ayant confié mon compagnon de voyage

aux soins de l'officieuse et attentive Mattie, je me rendis à mon

auberge chez mistress Fleyter; et quoiqu'il fût bien tard, je vis

encore au travers d'une croisée briller de la lumière dans une

chambre. Je frappai à la porte, et ce fut André lui-même qui vint

m'ouvrir. Il poussa un grand cri de joie en m'apercevant, et sans

prononcer un seul mot monta l'escalier précipitamment. Je le

suivis, présumant qu'il voulait se hâter d'annoncer mon arrivée à

M. Owen. Je trouvai effectivement M. Owen, mais il n'était pas

seul; il y avait quelqu'un avec lui dans l'appartement: -- C'était

mon père.

Son premier mouvement fut de conserver sa dignité et son sang-

froid habituels. -- Je suis bien aise de vous voir, Francis. Le

second fut de m'embrasser tendrement. -- Mon cher fils! mon pauvre

enfant! Owen prit une de mes mains et la mouilla de ses larmes, en

me félicitant de mon retour. C'est là de ces scènes qu'on peut

voir et comprendre, mais non raconter. Après un intervalle de tant

d'années, mes yeux sont encore obscurcis de larmes en me rappelant

ce moment, et vous vous le représenterez, mon cher Tresham,

beaucoup mieux que je ne pourrais vous le décrire.

Quand les transports tumultueux de notre joie furent calmés,

j'appris que mon père était revenu de Hollande et arrivé à Londres

deux jours après le départ d'Owen pour l'Écosse. Aussi prompt à

former une résolution qu'actif à l'exécuter, il ne resta dans la

capitale que le temps nécessaire pour mettre ordre à ses affaires.

Ses ressources, son crédit, ses relations étendues lui procurèrent

presque à l'instant même la somme que l'infidélité de Rashleigh

lui rendait nécessaire, et que son absence avait peut-être seule

fait paraître impossible à réunir. Il partit alors pour l'Écosse,

tant pour y faire commencer les poursuites judiciaires contre

Rashleigh que pour régler les affaires considérables qu'il avait

dans ce pays; et voulant complètement rétablir le crédit de sa

maison qui pouvait avoir souffert de cette fâcheuse circonstance,

il avait apporté les sommes nécessaires pour régler et solder tous

ses comptes courants. Son arrivée fut un coup de foudre pour

Macvittie, Macfin et compagnie, qui, le voyant paraître dans une

situation aussi florissante que jamais, sentirent que son étoile

n'était pas éclipsée. Mais mon père était irrité du traitement

qu'ils avaient fait essuyer à son premier commis, à l'homme qui

avait toute sa confiance; il rejeta leurs basses excuses, solda la

balance de leur compte et leur annonça qu'il les avait déjà rayés

du nombre de ses correspondants.

Tandis qu'il jouissait de ce petit triomphe sur de faux amis,

Owen, qui ne connaissait que les environs de Londres, ne s'était

jamais imaginé qu'un voyage de cinquante à soixante milles, qu'on

aurait pu faire dans toute l'Angleterre avec aisance et sécurité,

pût exposer au moindre danger. Mais l'alarme est un mal

contagieux, et Owen même le gagna de mon père, qui connaissait

mieux le pays où je m'étais rendu, et le caractère de ses

habitants.

Les craintes devinrent encore bien plus vives quelques moments

avant mon arrivée. André Fairservice parut à l'auberge et rendit

un compte désastreux et exagéré de la situation où je devais me

trouver, ne pouvant même dire ce que j'étais devenu. Le duc, qui

nous retenait en quelque sorte prisonniers, l'ayant interrogé, lui

avait permis de se retirer, et il n'avait pas perdu un instant

pour reprendre le chemin de Glascow.

André était un de ces hommes qui ne sont pas fâchés d'obtenir de

l'importance et d'attirer l'attention qu'on accorde naturellement

au porteur d'une mauvaise nouvelle. Il n'avait donc nullement

cherché à affaiblir l'impression que pouvaient produire les divers

événements qui nous étaient arrivés, surtout quand il apprit que

le riche marchand de Londres était un de ses auditeurs. Il fit un

récit détaillé de tous les périls auxquels j'avais échappé, grâce,

eut-il soin d'ajouter, à son expérience, à son adresse et à sa

fidélité.

Mais qu'allais-je devenir, maintenant que mon ange gardien, en la

personne de M. Fairservice, n'était plus à mes côtés? C'est sur

quoi, disait-il, on ne peut former que des conjectures aussi

tristes qu'incertaines. Quant au bailli, il ne s'en inquiétait

pas. C'était un homme qui cherchait toujours à se donner de

l'importance, et André n'aimait pas les importants. Mais bien

certainement, au milieu des carabines et des pistolets, des

cavaliers de milice qui faisaient pleuvoir les balles comme la

grêle, des dirks et des claymores des montagnards, on pouvait bien

penser qu'il était difficile de savoir quel pouvait être le sort

du pauvre jeune homme, et il pouvait même s'être noyé en voulant

passer le gué d'Avondow.

Ce récit aurait jeté le désespoir dans l'âme du bon Owen s'il eût

été seul. Mais mon père, qui avait une grande connaissance des

hommes, apprécia sur-le-champ le caractère d'André à sa juste

valeur; néanmoins, en dépouillant de toute exagération le compte

qu'il avait rendu, il restait encore de quoi les alarmer. Il

résolut donc sur-le-champ de partir en personne pour prendre des

informations plus précises, et si j'étais prisonnier, soit des

Highlanders, soit de la milice, de chercher à obtenir ma liberté

par négociation ou par rançon. Il avait donné à Owen les

instructions dont il avait besoin pour suivre ses affaires à

Glascow pendant son absence; et c'est pour ce motif que je les

avais trouvés encore debout à une pareille heure.

Nous ne nous séparâmes que fort tard pour nous mettre au lit; mais

j'étais encore trop agité pour goûter beaucoup de repos, aussi

étais-je sur pied de fort bonne heure. André entra dans ma chambre

dès qu'il m'entendit marcher, mais je ne reconnus plus l'André

dépouillé de tout, la figure d'épouvantail d'Aberfoil. Il était

vêtu d'un habit noir complet fort propre, comme s'il avait dû

suivre un enterrement dans la matinée; et ce ne fut qu'après

plusieurs questions, qu'il feignit le plus longtemps possible de

ne pas comprendre, qu'il voulut bien m'apprendre que, n'osant plus

espérer de me revoir vivant, il avait cru convenable de prendre le

deuil, et que, comme son ami le chantre M. Hammorgaw tenait aussi

une boutique de friperie, il avait acheté cet habit chez lui pour

mon compte, ajoutant que c'était justice, puisqu'il avait perdu le

sien à mon service; et que certainement si la Providence ne

m'avait pas conservé, mon honorable père n'aurait pas voulu qu'un

pauvre diable, un ancien serviteur de sa famille, fit une si

grosse perte. Un habillement complet était peu de chose pour un

Osbaldistone (Dieu soit loué!), surtout quand il s'agissait d'un

ancien et fidèle serviteur.

Il y avait quelque chose de juste dans ce raisonnement d'André; sa

finesse réussit, et il gagna un bon habillement complet, avec un

chapeau et les autres accessoires à l'avenant, signes extérieurs

du deuil qu'il avait pris pour un maître plein de vie et bien

portant.

Le premier soin de mon père en se levant fut d'aller voir

M. Jarvie, dont la conduite généreuse et affectionnée lui avait

inspiré la plus vive reconnaissance, et il la lui témoigna en peu

de mots, mais d'une manière expressive. Il lui expliqua ensuite la

situation de ses affaires, et lui offrit de lui confier la suite

de celles dont Macvittie et compagnie avaient été chargés

jusqu'alors. M. Jarvie félicita mon père d'être sorti si

heureusement de l'embarras momentané où son absence avait laissé

sa maison, et, sans affecter de rabaisser le mérite de ce qu'il

avait entrepris pour le servir, il lui dit qu'il n'avait fait que

ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui; que, quant aux nouvelles

affaires dont il lui proposait de se charger, c'était une offre

qu'il acceptait avec plaisir, et qu'il l'en remerciait. Si

Macvittie et compagnie se fussent honnêtement conduits, il ne

voudrait ni les supplanter, ni aller sur leurs brisées; mais,

d'après la manière dont ils avaient agi, ils ne pouvaient que

s'accuser eux-mêmes.

Le bailli, me tirant alors par la manche, me dit d'un ton un peu

embarrassé: -- Je voudrais bien, mon cher M. Francis, qu'on parlât

le moins possible de tout ce que nous avons vu là-bas. À quoi bon

raconter l'histoire déplorable de ce Morris, à moins que nous ne

soyons appelés à en déposer sous serment devant une cour de

justice? Et puis les membres du conseil n'apprendraient pas avec

plaisir qu'un de leurs confrères s'est battu contre un montagnard,

dont il a jeté le plaid dans le feu. Et par-dessus tout, quoique

je sois un homme comme un autre quand je me trouve sur mes jambes,

certainement le bailli de Glascow faisait une pauvre figure quand

il était, sans chapeau et sans perruque, suspendu par le milieu du

corps, comme un chat à une corde, ou comme un style de cadran

couvert d'un manteau. Le bailli Grahame donnerait beaucoup pour

savoir une pareille histoire.

Je ne pus m'empêcher de sourire en me rappelant la situation à

laquelle mon digne ami faisait allusion, quoiqu'elle n'eût

certainement rien de risible au moment où il s'y était aussi

trouvé. Il sourit d'un air un peu confus, et me dit en branlant la

tête: -- Vous voyez! vous voyez! ainsi donc n'en disons rien, pour

ne pas faire rire les autres. Mais surtout tâchez de faire taire

cette langue toujours en action que vous avez à votre service,

défendez-lui bien de parler. Je ne voudrais pas même que cette

petite friponne de Mattie en fût informée, ce serait à n'en plus

finir.

Il fut soulagé de la crainte qu'il avait de se trouver exposé au

ridicule quand je l'informai que l'intention de mon père était de

quitter Glascow dès le lendemain, et que nous comptions emmener

André. Effectivement, maintenant que mon père avait recouvré

presque tous les effets que Rashleigh avait soustraits de sa

caisse, il n'avait pas de motif pour rester plus longtemps en

cette ville. Quant à ceux que mon respectable cousin était parvenu

à toucher, il fallait en poursuivre le recouvrement par les voies

judiciaires, et mon père laissa des pouvoirs à cet effet à un

avocat qui lui promit de lui faire rendre bonne et prompte

justice.

Nous passâmes la journée avec notre ami M. Jarvie, qui ne négligea

rien pour nous traiter dignement. Nous prîmes ensuite congé de

lui, comme je vais le faire en cette narration. Il continua à

prospérer, vit les richesses et les honneurs s'accumuler sur sa

tête, et parvint au premier grade de la magistrature de Glascow.

Environ deux ans après l'époque dont je parle, se trouvant fatigué

d'un long célibat, il tira Mattie de sa cuisine pour la faire

asseoir au haut bout de sa table, en qualité de mistress Jarvie.

Le bailli Grahame, les Macvittie et quelques autres (car il n'est

personne qui n'ait ses ennemis, surtout dans le conseil d'une

ville de province) tournèrent cette métamorphose en ridicule.

Mais, disait M. Jarvie, laissons-les jaser; je ne m'en fâcherai

pas; je ne perdrai pas le bonheur du reste de mes jours pour une

semaine de bavardage. Feu mon père le diacre, honnête homme! avait

un dicton:

_Sourcil d'ébène, teint de lis,_

_Gaîté, franchise, gentillesse,_

_Taille fine, coeur bien épris,_

_Valent mieux qu'argent et noblesse._

D'ailleurs, Mattie (conclusion favorite du bailli) n'était pas une

servante ordinaire. N'était-elle pas petite-cousine du laird de

Limmerfield?

Quelques amis du bailli pensèrent qu'un tel mariage était une

expérience un peu hasardeuse; mais, soit par un effet du noble

sang qui coulait dans ses veines, soit par suite de ses bonnes

qualités, ce que je n'entreprends pas de décider, il est certain

que Mattie se conduisit parfaitement dans le rang auquel M. Jarvie

l'avait élevée, et que jamais il n'eut à s'en repentir.

Chapitre XXXVII.

Approchez tous, mes six enfants...

Écoutez-moi; surtout que chacun soit sincère.

Vous êtes braves et vaillants;

Qui de vous veut défendre et le comte et son père?

Cinq d'entre eux, d'un commun accord,

Tandis que dans leurs yeux brille une ardeur guerrière,

Répondent: Oui, jusqu'à la mort,

Je jure de défendre et le comte et mon père!

_L'Insurrection du Nord._

Le lendemain matin, comme nous pensions à partir de Glascow, André

se précipita dans ma chambre d'un air effaré, la parcourant à

grands pas, gesticulant comme un homme privé de raison, et

chantant et criant avec force:

_Le four est en flamme,_

_Le four est en flamme!_

_Prenez garde, belle dame!_

_Le four est en flamme._

Ce ne fut pas sans peine que je lui imposai silence et que je

parvins à me faire expliquer ce dont il s'agissait. Il m'informa

alors, comme si c'eût été la plus belle chose du monde, que les

Highlanders étaient sortis en masse de leurs montagnes, tous

jusqu'au dernier homme, et que Rob-Roy, à la tête de sa bande

d'enragés diables, serait à Glascow avant vingt-quatre heures.

-- Taisez-vous, imposteur! lui dis-je; il faut que vous soyez

toujours ivre ou en démence, ou bien, si vous dites vrai, y a-t-il

là de quoi chanter, imbécile?

-- Ivre ou fou, répliqua-t-il. Oh! sans doute; car, Dieu me

préserve! on est toujours ivre ou fou quand on annonce aux autres

des nouvelles qu'ils ne se soucient pas de savoir. Au surplus, ne

me croyez pas: vous verrez ce qui en résultera, quand les clans

arriveront dans la ville, si nous sommes assez fous ou assez ivres

pour les attendre.

Quoiqu'il fût encore de très bonne heure, je me rendis sur-le-

champ dans l'appartement de mon père. Il était déjà debout: Owen

était avec lui, et tous deux semblaient fort alarmés.

La nouvelle d'André n'était que trop vraie. La grande rébellion

qui déchira la Grande-Bretagne en 1715 venait d'éclater.

L'infortuné comte de Marr avait déjà levé l'étendard des Stuarts;

fatale rébellion qui causa la ruine de tant d'honorables familles

d'Angleterre et d'Écosse! La trahison de quelques agents

jacobites, entre autres celle de Rashleigh, et l'arrestation de

quelques autres avaient informé le gouvernement de George Ier de

l'existence d'une conspiration tramée depuis longtemps, et dont

les ramifications étaient bien étendues. Cette découverte accéléra

l'explosion, et, quoiqu'elle eût lieu sur un point trop éloigné du

centre pour qu'il en pût résulter des suites funestes pour le

pays, une partie de l'Écosse et de l'Angleterre n'en devint pas

moins un théâtre de confusion.

Ce grand événement me donna l'explication de divers propos que

m'avait tenus Mac-Gregor. Je vis aussi bien aisément pourquoi les

deux clans de l'ouest qui avaient été rassemblés pour marcher

contre lui avaient fini par se retirer. Il était clair qu'ils

avaient fait céder leurs ressentiments particuliers à la

considération qu'ils allaient incessamment combattre sous les

mêmes drapeaux, pour le soutien de la même cause. Enfin, je me

rappelai diverses expressions de Galbraith qui m'avaient paru

obscures quand il parlait au duc, et que je comprenais maintenant

à merveille. Mais la plus cruelle de mes réflexions était de

songer que Diana Vernon était alors l'épouse d'un de ces hommes

occupés à troubler le repos de ma patrie, et qu'elle allait se

trouver elle-même exposée à toutes les privations et à tous les

dangers qui devaient accompagner la vie hasardeuse de son mari.

Après une courte consultation sur ce que nous devions faire en

cette circonstance, nous adoptâmes le plan de mon père, qui

consistait à partir sur-le-champ pour Londres.

Je lui fis part du désir que j'avais d'offrir mes services au

gouvernement pour entrer dans un corps de volontaires dont

plusieurs se formaient déjà. Il y consentit, car, quoiqu'il fût

par principe ennemi de l'état militaire, personne n'aurait plus

volontiers exposé sa vie pour la défense de la liberté civile et

religieuse.

Nous traversâmes en grande hâte, et non sans courir quelques

dangers, le comté de Dumfries et tous les comtés du midi de

l'Écosse et du nord de l'Angleterre. Tous les seigneurs de ces

environs, du parti des tories, avaient déjà pris les armes et les

avaient fait prendre à leurs vassaux, tandis que les whigs, se

rassemblant dans les principales villes, en armaient les habitants

et se préparaient à la guerre civile. Nous manquâmes plusieurs

fois d'être arrêtés, et nous fûmes souvent obligés de choisir des

routes détournées pour éviter des points de rassemblement.

Quand nous arrivâmes à Londres, mon père s'associa aux banquiers

et aux négociants qui étaient convenus de soutenir le gouvernement

et d'empêcher la baisse des fonds publics, sur laquelle les

conspirateurs avaient compté pour faire réussir leur entreprise,

en obligeant le gouvernement à une sorte de banqueroute. Il fut

nommé président de ce corps formidable de capitalistes dont tous

les membres étaient pleins de confiance en ses talents, en son

zèle et en son activité. Il devint aussi l'organe de leurs

communications avec le gouvernement, et trouva le moyen d'acheter,

tant avec ses propres fonds qu'avec ceux de la société, l'immense

quantité d'effets publics qu'à la première nouvelle de la révolte

on eut soin de présenter à la bourse afin de parvenir à les

déprécier, ce qui pourtant n'arriva point, grâce à l'heureux effet

de l'association dont je viens de parler.

Moi-même je ne restai pas dans l'inaction. J'obtins une

commission, je levai deux cents hommes aux dépens de mon père, et

je joignis l'armée du général Carpenter.

Cependant la rébellion s'était étendue jusqu'en Angleterre. Le

comte de Derwentwater avait pris les armes pour les Stuarts avec

le général Foster. Mon pauvre oncle, sir Hildebrand, dont le

domaine était réduit presqu'à rien par suite de son insouciance,

de l'inconduite de ses enfants et du désordre habituel qui régnait

dans sa maison, s'était laissé persuader de joindre ce malheureux

étendard; mais, avant de prendre ce parti, il avait eu une

précaution que personne ne lui aurait supposée, celle de faire son

testament.

Par ce testament, il léguait son domaine d'Osbaldistone-Hall et

tous ses biens à tous ses enfants successivement et à leurs

héritiers mâles, en commençant par l'aîné, jusqu'à ce qu'il

arrivât à Rashleigh, qu'il détestait de toute son âme à cause du

changement qui s'était opéré dans ses sentiments politiques. Il

lui léguait un shilling à titre de légitime, et me nommait pour

son héritier en cas de mort de ses cinq autres enfants sans

postérité mâle, directe et légitime. Le bon vieillard avait

toujours eu de l'amitié pour moi; il est d'ailleurs probable qu'en

voyant autour de lui cinq enfants robustes et bien constitués, il

ne croyait pas que ce legs pût jamais avoir d'effet, et qu'il lui

avait été principalement inspiré par le désir de laisser une

preuve authentique de son mécontentement contre Rashleigh. Par un

dernier article il léguait à la nièce de sa défunte femme, Diana

Vernon, qu'il nommait lady Diana Vernon Beauchamp, quelques

diamants qui avaient appartenu à sa tante, et un grand vase en

argent sur lequel étaient gravées les armes des familles Vernon et

Osbaldistone.

Mais il était entré dans les décrets du ciel que sa race

s'éteindrait plus tôt qu'il ne le présumait. Dès la première revue

que les conspirateurs passèrent dans un endroit nommé Green-Rigg,

Thorncliff eut une querelle sur la préséance avec un gentilhomme

des frontières du Northumberland, aussi farouche et aussi

intraitable qu'il l'était lui-même. En dépit de toutes les

remontrances, ils donnèrent à leur commandant une preuve de la

bonne discipline qui régnait dans son corps en se battant en duel,

et Thorncliff fut tué sur la place. Sa mort fut une grande perte

pour sir Hildebrand, car, malgré son caractère querelleur, il

avait un grain ou deux de bon sens de plus que ses autres frères,

en exceptant toujours Rashleigh.

Percy l'ivrogne eut une fin digne de son caractère: il fit un défi

à un de ses frères d'armes, fameux par ses exploits en ce genre,

et surnommé Brandy-Swaleweel, à qui boirait le plus d'eau-de-vie

quand le roi Jacques serait proclamé par les insurgents à Morpeth.

J'ai oublié la quantité exacte de cette liqueur pernicieuse que

Percy avala, mais elle lui occasionna une fièvre inflammatoire

dont il mourut le troisième jour, en criant à chaque instant: --

De l'eau! de l'eau!

Dick se cassa le cou près de Warrington-Bridge. Désirant vendre

très cher une mauvaise jument à un de ses camarades, il voulut lui

prouver qu'elle était en état de faire des prouesses. Il essaya de

la faire sauter par-dessus une barrière; l'animal trébucha et

renversa son écuyer, qui se brisa la tête contre un arbre voisin.

L'imbécile Wilfred eut, comme cela arrive souvent, la meilleure

fortune de toute la famille. Il fut tué à Proud-Preston, dans le

Lancashire, le jour où le général Carpenter attaqua les

barricades. Il avait combattu avec un grand courage, quoiqu'on

m'ait assuré qu'il n'avait jamais pu bien comprendre la cause de

la querelle, et qu'il ne se souvenait pas toujours duquel des deux

rois il avait embrassé le parti. Son frère John se trouvait à la

même affaire; il s'y conduisit avec bravoure, et y reçut plusieurs

blessures dangereuses dont il n'eut pas le bonheur de mourir sur

le champ de bataille.

L'armée des insurgés se rendit à discrétion le lendemain, et le

vieux sir Hildebrand, déjà accablé des malheurs arrivés à sa

famille en si peu de temps, fut conduit prisonnier à Newgate avec

son fils John.

Dès que je me trouvai déchargé de mes devoirs militaires, je ne

perdis pas un instant pour tâcher de porter du secours à ces deux

infortunés parents. Le crédit de mon père auprès du gouvernement

et la compassion qu'inspirait généralement un vieillard qui avait

perdu successivement quatre fils, auraient sauvé mon oncle et mon

cousin du danger d'être mis en jugement comme coupables de haute

trahison; mais leur arrêt était porté par un tribunal suprême et

sans appel. John mourut de ses blessures à Newgate, me

recommandant à son dernier soupir une paire de faucons de chasse

qu'il avait dressés lui-même, et qu'il avait laissés à

Osbaldistone-Hall, et une chienne épagneule nommée Lucy.

Mon pauvre oncle semblait tout à fait abattu sous le poids de ses

malheurs domestiques et des circonstances qui les avaient amenés.

Il parlait peu, mais il paraissait sensible aux attentions que je

me faisais un devoir d'avoir pour lui. Je ne fus pas témoin de sa

première entrevue avec mon père, qu'il n'avait pas vu depuis bien

des années. Elle dut être pénible pour tous deux, à en juger par

l'état où je trouvai mon père après qu'elle eut eu lieu. Sir

Hildebrand ne parlait jamais de Rashleigh, le seul fils qui lui

restât, qu'avec un sentiment d'amertume. Il l'accusait de la ruine

de sa maison et de la mort de ses frères, déclarant que ni lui ni

ses enfants n'auraient pris part à toutes ces intrigues politiques

si ce n'eût été à l'instigation de ce misérable, qui avait été le

premier à les trahir. Il parlait quelquefois de Diana, et toujours

avec beaucoup d'affection; il me dit, un jour que j'étais assis

près de son lit: -- Mon neveu, depuis la mort de Thorncliff et de

tous les autres, je suis fâché que vous ne puissiez l'épouser.

Cette expression de _tous les autres _m'affecta vivement, car

c'était une phrase dont se servait ordinairement le pauvre

baronnet quand il se disposait à partir joyeusement pour la chasse

avec ses enfants; il distinguait Thorncliff en l'appelant par son

nom, parce qu'il était son favori, et il désignait toujours ses

frères d'une manière générale. -- Holà! hé! criait-il avec une

gaieté bruyante, appelez Thorncliff, appelez tous les autres!

Quelle différence avec le ton morne et lugubre dont il venait de

prononcer les mêmes mots! Ce fut alors qu'il me parla de son

testament. Il m'en communiqua le contenu, m'en remit une copie, et

m'apprit que l'original était déposé entre les mains de mon

ancienne connaissance le juge Inglewood. Ce magistrat, n'étant

craint de personne, était regardé comme une espèce de puissance

neutre; les deux partis avaient en lui une égale confiance, et je

crois qu'il était à cette même époque dépositaire de la moitié de

tous les testaments du Northumberland.

Mon oncle employa ses derniers moments à s'acquitter des devoirs

prescrits par la religion qu'il professait, et nous obtînmes du

gouvernement, non sans quelque peine, la permission que le

chapelain de l'ambassadeur de Sardaigne lui en apportât les

consolations. Ni mes propres observations, ni les réponses que les

médecins firent à mes questions ne purent m'apprendre le nom de la

maladie qui termina ses jours. Son tempérament, usé par ses excès

de boisson et par les fatigues de la chasse, à laquelle il se

livrait sans ménagement, avait reçu un dernier choc par les

chagrins qu'il venait d'éprouver; il s'éteignit plutôt qu'il ne

mourut, de même qu'un vaisseau, après avoir été longtemps le jouet

des vents et de la tempête, livre passage à l'eau par mille fentes

imperceptibles, et coule à fond sans cause apparente de

destruction.

Il est assez remarquable que mon père, après avoir rendu les

derniers devoirs à son frère, parut désirer vivement que je ne

perdisse pas un instant pour me mettre en possession

d'Osbaldistone-Hall et devenir le représentant de la maison de son

père, ce qui jusqu'à ce moment avait été la chose du monde qui

semblait avoir le moins d'attrait pour lui; mais il avait été

comme le renard de la fable qui affectait de mépriser ce qui était

hors de sa portée: je ne doute pas d'ailleurs que son ressentiment

contre Rashleigh (maintenant sir Rashleigh Osbaldistone), qui

jetait les hauts cris et menaçait d'attaquer le testament de son

père, ne contribuât à augmenter son désir d'en maintenir la

validité.

-- J'ai été injustement déshérité par mon père, me dit-il, parce

que j'avais pris le parti du commerce. Mon frère a réparé cette

injustice en vous laissant les restes de sa fortune délabrée. Vous

en étiez l'héritier naturel, et je dépenserai dix fois la valeur

du legs plutôt que de vous y voir renoncer.

Rashleigh en ce moment n'était pourtant pas un personnage sans

conséquence et dont on pût mépriser les menaces. Les révélations

qu'il avait faites au gouvernement dans un moment critique,

l'étendue des informations qu'il avait données, l'adresse avec

laquelle il avait su se faire un mérite des moindres détails et

des plus légers services lui avaient procuré des protecteurs assez

puissants dans le ministère. Nous étions déjà en procès avec lui

pour l'affaire des billets qu'il avait soustraits de notre caisse,

et, à en juger d'après le peu de progrès que faisait une poursuite

si simple en apparence, on aurait pu craindre que la seconde

difficulté ne se prolongeât au-delà du terme naturel de notre vie.

Pour abréger ces délais le plus possible, mon père, par l'avis de

son avocat, acheta en mon nom toutes les créances qui étaient

hypothéquées sur le domaine d'Osbaldistone. Peut-être aussi

voulut-il profiter de cette occasion pour réaliser une partie des

profits considérables qu'il avait retirés de la hausse qui avait

eu lieu dans les fonds lors de la dispersion des rebelles. Quoi

qu'il en soit, il en résulta que, lorsque j'eus déposé l'épée et

quitté le ceinturon, au lieu de m'ordonner de prendre place dans

son bureau, comme je m'y attendais, car je lui avais déclaré que

je me soumettrais à toutes ses volontés, il me fit partir pour

Osbaldistone-Hall, afin d'en prendre possession, comme le

représentant actuel de cette famille. Il me chargea de voir le

juge Inglewood, de réclamer de lui la remise du testament de mon

oncle, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour le faire

mettre à exécution.

Ce changement de destination ne me fit pas tout le plaisir qu'on

pouvait croire. Osbaldistone-Hall ne se présentait à mon esprit

qu'accompagné de souvenirs pénibles. Je pensai pourtant que ce

n'était que dans ses environs que j'avais quelque probabilité

d'obtenir des renseignements sur le destin de Diana Vernon.

J'avais toutes sortes de raisons pour craindre qu'il ne fût bien

différent de celui que je lui aurais souhaité, et je n'avais pu

jusque-là me procurer aucune information. Ce fut en vain que, lors

des fréquentes visites que je faisais à mon oncle à Newgate,

j'avais cherché à gagner la confiance de divers prisonniers, en

leur rendant tous les petits services qui étaient en mon pouvoir;

le soupçon qui s'attachait naturellement à un homme qui avait

porté les armes contre eux, à un cousin du traître Rashleigh,

fermait tous les coeurs et toutes les bouches, et je ne recevais

pour tous mes bons offices que de froids remerciements qu'on

semblait même m'adresser à regret. Le bras de la loi s'était déjà

appesanti sur plusieurs d'entre les détenus, et les autres qui

leur avaient survécu n'en concevaient que plus d'éloignement pour

tous ceux qu'ils regardaient comme ayant des liaisons avec le

gouvernement existant. Comme on les conduisait successivement au

supplice, les derniers finissaient par ne plus prendre aucun

intérêt au genre humain, et perdaient même le désir d'avoir avec

les hommes aucune communication. Je me souviendrai longtemps

qu'ayant demandé à l'un d'eux, nommé Edouard Shafton, s'il

désirait quelque chose que je pusse lui procurer pour varier la

nourriture grossière de la prison:

-- M. Frank Osbaldistone, me répondit-il, je dois supposer que

votre demande part d'un bon coeur, et je vous en remercie; mais,

de par Dieu! croyez-vous qu'on engraisse les hommes comme de la

volaille? et quand nous voyons emmener tous les jours quelques-uns

de nos compagnons, ne devons-nous pas prévoir que notre tour ne

peut tarder?

Tout bien considéré, je ne fus pas fâché de quitter Londres et

d'aller respirer l'air plus pur du Northumberland. André était

resté à mon service, un peu grâce à la protection de mon père qui

avait paru désirer que je le conservasse. Les connaissances

locales qu'il avait à Osbaldistone-Hall et dans les environs

pouvaient m'être utiles en ce moment; je le prévins donc qu'il m'y

suivrait, et ce ne fut pas sans jouir d'avance du plaisir de

pouvoir m'en débarrasser en le rétablissant dans les fonctions de

jardinier qu'il y remplissait autrefois. Je ne puis concevoir

comment il avait réussi à intéresser mon père en sa faveur, si ce

n'est par l'art, qu'il possédait à un degré supérieur, d'affecter

le plus grand attachement pour son maître. Cet attachement

n'existait pourtant qu'en théorie, et ne l'empêchait nullement de

chercher tous les moyens de remplir sa bourse aux dépens de la

mienne; mais il faut convenir aussi que c'était un privilège dont

il voulait jouir seul, et qu'il défendait mes intérêts avec zèle

toutes les fois qu'ils n'étaient pas en opposition avec les siens.

Nous fîmes notre voyage vers le nord sans aucune aventure

remarquable, et nous trouvâmes ce pays, naguère tellement agité

par les fureurs de la rébellion, jouissant d'une tranquillité

parfaite. Plus nous approchions d'Osbaldistone-Hall, plus mon

coeur se glaçait à l'idée de revoir ce château jadis si bruyant et

aujourd'hui si désert. Enfin, pour y retarder mon arrivée de

vingt-quatre heures, je résolus d'aller d'abord rendre ma visite

au juge Inglewood.

Ce personnage vénérable, pendant les troubles qui venaient

d'éclater, avait eu beaucoup à réfléchir sur ce qu'il avait été

autrefois, et sur ce qu'il était alors. Ses retours sur le passé

n'avaient pas eu peu d'influence pour ralentir l'activité qu'il

aurait été de son devoir de déployer en de pareilles

circonstances. Il en était pourtant résulté une bonne fortune pour

lui. Son clerc Jobson, fatigué de son indolence, l'avait quitté

pour travailler chez un certain seigneur Standish, nouvellement

nommé juge de paix, et qui donnait les preuves les moins

équivoques d'un zèle ardent pour le roi George et pour la

succession protestante. Il le portait à un tel degré que Jobson,

bien loin d'avoir à le stimuler comme son ancien patron, était

quelquefois obligé de chercher à le retenir dans de justes bornes.

Le vieux juge Inglewood me reçut avec beaucoup de politesse, et me

remit sans difficulté le testament de mon oncle, qui paraissait

parfaitement en règle. Il eut d'abord l'air embarrassé, parce

qu'il ignorait dans quel sens il devait parler en ma présence.

Mais quand il vit que, quoique partisan décidé, par principes, du

gouvernement actuel, je n'étais pas dénué de compassion pour ceux

qu'un sentiment mal dirigé de devoir et de loyauté avait entraînés

dans un parti opposé, il me fit une narration très divertissante

de ce qu'il avait fait et de ce qu'il n'avait pas fait, me nommant

ceux qu'il avait déterminés par ses avis à ne pas joindre les

rebelles, et ceux sur la fuite desquels il avait fermé les yeux

quand la révolte dans laquelle il avait eu le malheur de jouer un

rôle actif avait été comprimée.

Nous étions tête à tête, et, d'après l'exprès commandement du

juge, plusieurs santés avaient été bues, quand tout à coup il

m'invita à remplir mon verre jusqu'au bord, _bona fide, _afin de

porter un toast à la pauvre miss Diana Vernon, la rose du désert,

la bruyère de Cheviot, cette fleur qui allait être transplantée

dans un maudit cloître.

-- Est-ce que miss Vernon n'est pas mariée? m'écriai-je. Je

croyais que Son Excellence...

-- Bah! bah! Son Excellence, Sa Seigneurie! pures billevesées,

titres de la cour de Saint-Germain! C'est le comte de Beauchamp,

sir Frédéric Vernon, que le duc d'Orléans, le régent, avait nommé

son ministre plénipotentiaire, sans peut-être savoir qu'il

existât. Mais vous avez dû le voir au château, quand il y jouait

le rôle du P. Vaughan.

-- Du P. Vaughan! est-il possible? Mais sir Frédéric Vernon était-

il donc le père de miss Diana?

-- Sans doute. Il n'y a pas de nécessité d'en faire un mystère à

présent, car il a quitté le pays, sans quoi ce serait mon devoir

de le faire arrêter. Allons, votre verre est-il plein? La santé

maintenant, la santé de cette chère miss Diana qui est perdue pour

nous. Vous savez la chanson:

_À sa santé buvons tous avec joie,_

_À sa santé,_

_Et vainement vous portez bas de soie,_

_À genoux donc pour porter la santé_

_De la beauté._

Le lecteur[143] croira sans peine que je n'étais pas disposé à

partager la gaieté du juge. J'étais étourdi de la nouvelle que je

venais d'apprendre. -- J'ignorais, lui dis-je, que le père de miss

Vernon vécût encore.

-- Ce n'est pas notre gouvernement qu'il en faut accuser, dit

Inglewood, car du diable s'il existe un homme pour la tête duquel

il donnerait plus d'argent. Il fut jadis condamné à mort pour la

conspiration de Fenwick, ce qui ne l'empêcha pas de diriger le

complot de Knight-Bridge du temps du roi Guillaume, et comme il

avait épousé une parente de la maison de Breadalbane, il avait en

Écosse une influence considérable. Le bruit courut même qu'on

avait voulu faire de son extradition une des conditions de la paix

de Ryswick; mais il eut la précaution à cette époque de feindre

une maladie et de faire annoncer sa mort dans la Gazette de

France.

Enfin il revint ici, et nous autres vieux Cavaliers[144] n'eûmes pas

de peine à le reconnaître; c'est-à-dire que je le reconnus bien,

sans être Cavalier moi-même; mais comme on ne m'adressa point de

dénonciation contre lui, et que de fréquentes attaques de goutte

m'avaient rendu la mémoire fort courte, je n'aurais pu affirmer

son identité sous serment. Vous entendez?

-- Mais il n'était donc pas connu à Osbaldistone-Hall?

-- Il ne l'était que de sa fille, du vieux gentilhomme et de

Rashleigh, qui avait découvert ce secret, comme il en découvrait

tant d'autres, et qui s'en servait comme d'une corde passée autour

du cou de cette pauvre Diana. Cent fois je l'ai vue prête à lui

rompre en visière si elle n'avait été retenue par crainte pour son

père, dont la vie n'aurait pas été cinq minutes en sûreté s'il

avait été découvert par le gouvernement. Mais comprenez-moi bien,

M. Osbaldistone; quand je parle du gouvernement, je ne veux pas

dire qu'il ne soit pas bon, juste et clément. Il a fait pendre

bien des rebelles sans doute, pauvres diables! mais tout le monde

conviendra qu'il n'en aurait pas touché un seul s'ils étaient

restés tranquilles chez eux.

Peu curieux d'entrer dans une discussion politique, je fis

retomber la conversation sur un sujet plus intéressant pour moi,

et je trouvai que Diana, ayant positivement déclaré qu'elle

n'épouserait aucun des frères Osbaldistone, et ayant témoigné

particulièrement son aversion pour Rashleigh, celui-ci montra

quelque refroidissement pour la cause du Prétendant, cause qu'il

avait embrassée parce que étant le plus jeune de six frères,

hardi, rusé, capable de tout, il espérait s'ouvrir par là un

chemin à la fortune. Quand il avait cru trouver le moyen d'arriver

au même but par une autre route, il n'avait point hésité et avait

trahi ses anciens associés pour obtenir les faveurs du

gouvernement anglais. Probablement il s'y était déterminé aussi

par esprit de vengeance, parce que sir Frédéric Vernon et les

chefs montagnards l'avaient obligé à restituer les billets qu'il

avait soustraits de la caisse de mon père. Il avait voulu faire

passer ce vol pour une mesure politique, comme mon ami M. Jarvie

me l'avait fort bien expliqué. Mais ce qui prouvait qu'il avait eu

d'autres vues, c'est qu'il avait touché les billets à vue, qu'il

s'en était approprié le montant, et qu'il avait même cherché à

négocier les autres à Glascow. Comme il était doué d'une grande

pénétration, surtout quand il s'agissait de ses intérêts, il est

encore possible qu'il eût enfin reconnu que les conspirateurs

n'avaient ni les moyens ni les talents nécessaires pour renverser

un gouvernement bien établi, et il était dans ses principes de se

ranger du côté qui lui offrait les chances les plus avantageuses.

Ce n'était pas sans peine que sir Frédéric Vernon, ou, comme le

nommaient les jacobites, Son Excellence le comte de Beauchamp,

s'était soustrait avec sa fille aux suites de la dénonciation de

Rashleigh.

Là se bornaient les informations de M. Inglewood, mais il ne

doutait pas que sir Frédéric et sa fille ne fussent alors en

sûreté sur le continent, puisqu'on n'avait pas appris qu'ils

fussent tombés entre les mains du gouvernement, qui n'aurait pas

fait un secret d'une capture de cette importance. Diana, ayant

refusé d'épouser un des fils de sir Hildebrand, devait entrer dans

un couvent, aux termes d'un arrangement cruel fait entre lui et

sir Frédéric Vernon. M. Inglewood ne put m'expliquer parfaitement

la cause de ce traité singulier, mais il prétendait que c'était

une espèce de pacte de famille dont le but avait été de conserver

à sir Frédéric une partie de ses biens, qui, par suite de quelque

manoeuvre légale, étaient passés dans la famille Osbaldistone lors

de leur confiscation; traité, comme on en vit plusieurs à cette

époque, dans lequel on n'avait pas eu plus d'égard aux sentiments

des principales parties intéressées que si elles avaient fait

partie des bestiaux attachés à une ferme à titre de cheptel.

Le coeur humain est si difficile à analyser que je ne saurais dire

si cette nouvelle me fit peine ou plaisir. Il me parut pourtant

que la certitude que Diana était séparée de moi, non par les liens

du mariage, mais par les grilles du cloître, augmentait mes

regrets de l'avoir perdue, au lieu de les adoucir. Je devins

distrait, rêveur, et je me trouvai incapable de soutenir plus

longtemps la tâche d'une conversation avec le juge Inglewood. Je

le vis bâiller à son tour, et je lui demandai la permission de me

retirer de bonne heure.

Je lui fis mes adieux le soir même, mon intention étant de partir

le lendemain à la pointe du jour pour Osbaldistone-Hall.

-- Vous ferez bien, me dit-il, de vous y montrer avant que le

bruit de votre arrivée ici se soit répandu. Je sais que sir

Rashleigh Osbaldistone est dans le pays. Il loge chez Jobson, et

il s'y couve sans doute quelque complot. Ils sont bien faits l'un

pour l'autre, car quel homme d'honneur voudrait se trouver en leur

compagnie? Mais il est impossible que deux têtes pareilles se

rassemblent sans tramer un complot contre quelqu'un.

Il conclut en me recommandant de ne pas partir le lendemain sans

avoir mis mon estomac en état de braver l'air froid du matin en

faisant une attaque sur le pâté de venaison, et en vidant une

bouteille de vin qu'il laissa à cet effet sur la table où nous

venions de souper.

Chapitre XXXVIII.

Oui, son maître n'est plus! sous ce toit solitaire,

Hommes, chiens et chevaux, aujourd'hui tout est mort!

Lui seul survit, achevant sa carrière

Dans le château d'Ivor.

Rob-Roy · 第 28 / 29 题