GIL MORRICE.

Les échos des rochers et des ravines des deux côtés de la vallée

répondirent aux trompettes de la cavalerie, qui, se divisant en

deux corps distincts, se mit en marche au petit trot. Celui que

commandait le major Galbraith ne tarda pas à tourner à gauche en

traversant le Forth, pour prendre, me dit-on, ses quartiers de

nuit dans un vieux château situé dans le voisinage. Ce corps, en

traversant la route, présentait un tableau animé; mais nous le

perdîmes bientôt de vue dans les détours de la rive opposée qui

était couverte de bois.

Le détachement commandé par le duc en personne continua sa marche

en très bon ordre. Pour ôter au prisonnier tout moyen de

s'échapper, il le fit placer en croupe derrière un soldat nommé

Ewan, de Brigglands, l'homme le plus grand et le plus vigoureux de

toute sa troupe. Une sangle qui les entourait tous deux, et qui

était attachée par une boucle sur la poitrine du soldat, ôtait à

Rob-Roy la possibilité de tromper la vigilance de son gardien. On

m'avait fourni un cheval, et l'on me donna ordre de marcher à leur

côté. Nous formions le centre d'un peloton chargé spécialement de

veiller sur le prisonnier, et dont chaque homme avait en main un

pistolet. André, à qui l'on avait fourni un poney des Highlands,

reçut la permission de se ranger parmi les domestiques, dont un

assez grand nombre suivaient le détachement sans se confondre avec

la troupe.

Nous marchâmes ainsi pendant plus d'une heure. Enfin nous

arrivâmes au gué où nous devions aussi traverser le Forth. Ce

fleuve, étant formé par le trop-plein d'un lac, a un lit très

profond, même dans les endroits où il a le moins de largeur. On ne

pouvait arriver sur ses bords que par une descente aussi rapide

qu'étroite, et qui ne permettait pas à deux cavaliers d'y passer

de front. Le centre et l'arrière-garde du corps s'arrêtèrent donc,

tandis que les premiers rangs effectuaient le passage tour à tour.

Il en résulta un délai considérable, et même quelque confusion,

car quelques-uns de ces cavaliers, qui ne faisaient point partie,

à proprement parler, de l'escadron, se pressèrent irrégulièrement

vers le gué, et entraînèrent un peu dans leur désordre la

cavalerie de milice, quelque bien exercée qu'elle fût à la

discipline militaire.

Ce fut en ce moment que j'entendis Rob-Roy dire à voix basse au

cavalier auquel il se trouvait trop étroitement lié: -- Votre

père, Ewan, n'aurait pas conduit ainsi un ancien ami à la

boucherie, comme un veau, pour tous les ducs de la chrétienté.

Ewan ne répondit que par un mouvement d'épaules qui semblait dire

que c'était bien malgré lui qu'il agissait ainsi.

-- Et quand les Mac-Gregor descendront de leurs montagnes, Ewan,

quand vous verrez vos étables pillées, le sang répandu sur votre

foyer et votre maison incendiée, vous penserez alors que si votre

ami Rob-Roy eût été à leur tête, il vous aurait épargné tous ces

malheurs.

Ewan de Brigglands ne répondit encore que par le même geste,

accompagné d'un profond soupir.

-- N'est-ce pas une chose déplorable, continua Rob en ménageant sa

voix de manière qu'excepté l'oreille d'Ewan, la mienne était la

seule qui pût l'entendre; n'est-ce pas une chose lamentable que de

voir Ewan de Brigglands, que Rob-Roy Mac-Gregor a si souvent

secouru de son bras et de sa bourse, faire plus de cas du regard

favorable d'un duc que de la vie d'un ami?

Ewan paraissait fort agité, mais il garda toujours le silence.

En ce moment nous entendîmes le duc s'écrier sur l'autre rive: --

Qu'on amène le prisonnier.

Ewan fit avancer son cheval, et j'entendis encore Rob-Roy lui

dire: -- Ne mettez jamais en balance le sang de Mac-Gregor contre

quelques coups de lanière que vous pouvez risquer pour le sauver,

car il y aura un compte terrible à en rendre en ce monde et en

l'autre.

Ewan avançait toujours; il entra dans la rivière avec une certaine

précipitation. Je le suivais pour la traverser après lui quand

plusieurs soldats m'arrêtèrent en criant: -- Pas encore, monsieur,

pas encore! et retenant mon cheval par la bride, ils me firent

rester sur la rive.

Le soleil avait disparu de l'horizon; et à la faible lumière du

crépuscule je voyais le duc occupé à établir l'ordre parmi les

soldats à mesure qu'ils avaient traversé la rivière les uns plus

haut, les autres plus bas, suivant que leurs chevaux avaient plus

ou moins de force pour résister au courant. Tout à coup un bruit

semblable à celui d'une masse qui tombe soudain dans l'eau frappa

mes oreilles, et j'en conclus sur-le-champ que l'éloquence de Rob-

Roy avait déterminé Ewan à lui donner une chance pour échapper à

la mort, et qu'il avait cherché son salut dans le sein du Forth.

Le duc l'entendit comme moi, et courant sur le bord du rivage:

-- Chien! cria-t-il à Ewan qui venait de prendre terre, où est

votre prisonnier? Et, sans attendre la réponse que celui-ci se

préparait à lui faire, il lui tira un coup de pistolet. Mais ils

étaient environnés d'un grand nombre de cavaliers, et je ne sus

jamais s'il avait été atteint. Messieurs, cria le duc à sa troupe,

dispersez-vous. Cent guinées de récompense pour celui qui

m'amènera Rob-Roy.

À l'instant tout ne fut plus que confusion sur les deux rives.

Rob-Roy, dégagé de ses liens, sans doute parce que Ewan avait

débouclé la courroie qui le retenait, s'était précipité dans le

Forth et y nageait entre deux eaux; mais, comme il fut obligé de

reparaître un instant à la surface pour respirer, son plaid attira

l'attention des soldats. Plusieurs d'entre eux firent aussitôt

entrer leurs chevaux dans la rivière, mais au-delà du gué elle

était aussi rapide que profonde, les chevaux perdirent pied,

quelques-uns se noyèrent, et plusieurs des cavaliers faillirent

partager le même sort. D'autres, moins zélés et plus prudents, se

contentèrent de rester sur la rive et de guetter l'instant où le

fugitif sortirait de l'eau, pour le saisir. Les cris de ceux qui

risquaient de se noyer et qui imploraient du secours, la vue d'un

grand nombre de cavaliers qui couraient çà et là, les efforts des

officiers pour rétablir un peu d'ordre, l'obscurité qui croissait

de moment en moment: tout concourait à former le spectacle de

confusion le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu. J'étais

seul occupé à l'observer, car toute la cavalerie était dispersée,

les uns pour chercher le fugitif, les autres pour voir s'il

réussirait à se sauver, quelques-uns même pour favoriser sa fuite;

car, comme je l'appris dans la suite, plusieurs de ceux qui

semblaient apporter le plus d'ardeur à s'emparer de sa personne ne

désiraient rien moins que l'arrêter, et n'avaient d'autre but que

d'augmenter la confusion générale, de donner une fausse direction

aux poursuites de leurs camarades et d'augmenter par là les

chances de salut qui restaient à Rob-Roy.

Il ne fut pas très difficile à un nageur aussi habile que l'était

Mac-Gregor d'échapper à ses ennemis dès qu'il se fut dérobé à leur

première poursuite. Il courait pourtant de grands dangers; car de

même que la loutre pressée par les chiens, et qui cherche à les

éviter en plongeant, comme je l'avais vu plus d'une fois à

Osbaldistone-Hall, est forcée de montrer de temps en temps son

museau hors de l'eau pour renouveler sa provision d'air, ainsi

Rob-Roy, qui, forcé par le besoin de respirer, avait déjà reparu

une fois à la surface de l'eau, ne pouvait tarder bien longtemps à

s'y montrer encore, et tous, les yeux fixés sur la rivière,

attendaient ce moment avec impatience. Mais il eut recours à un

stratagème que la loutre ne peut employer, et qui lui réussit.

Étant parvenu à se débarrasser de son plaid, il l'abandonna au

cours de l'eau, et ce vêtement ayant été aperçu attira sur-le-

champ l'attention générale, et fut criblé de coups de fusil. On se

mit à la nage pour s'en emparer; et pendant ce temps-là Mac-Gregor

était déjà bien loin.

Dès qu'on l'eut perdu de vue, on reconnut l'impossibilité de

retrouver le fugitif. La rivière devenait inaccessible en certains

endroits par la hauteur de ses rives, qui dans d'autres étaient

couvertes de buissons épais qui ne permettaient pas aux chevaux

d'en approcher, et qui fournissaient à celui qu'on cherchait

toutes les facilités possibles pour se soustraire aux poursuites.

Une nuit profonde vint encore ajouter de nouveaux obstacles. Enfin

les trompettes, en sonnant la retraite, annoncèrent que l'officier

commandant, quoique bien à contre-coeur, renonçait à l'espoir de

reprendre le prisonnier qui venait de lui échapper si inopinément.

Les cavaliers commencèrent à se rassembler lentement, se

querellant les uns les autres et regrettant la riche prise qu'ils

avaient manquée. Je vis ceux qui étaient de l'autre côté de la

rivière former leurs rangs, et ceux qui ne l'avaient pas encore

passée reprendre le chemin du gué pour la traverser.

Jusque-là je n'avais joué que le rôle de spectateur, quoique bien

loin d'être indifférent à ce qui se passait. Mais tout à coup

j'entendis à quelques pas de moi une voix rauque s'écrier:

-- Où est donc l'étranger anglais? C'est lui qui a donné à Rob-Roy

un couteau pour couper la courroie.

-- Il faut lui fendre le crâne jusqu'à la mâchoire, s'écria une

voix.

-- Il faut lui envoyer une paire de balles dans la cervelle,

reprit une autre.

-- Ou lui enfoncer trois pouces d'acier dans le coeur, dit une

quatrième.

J'entendais les pas des chevaux qui s'approchaient de plusieurs

côtés, et ce bruit me rappela le danger de ma situation. Je ne

doutais nullement que des gens armés, dont les passions irritées

n'étaient réprimées par aucun frein, n'exécutassent leurs menaces

et ne me punissent d'abord d'un crime imaginaire, sauf à examiner

ensuite si je l'avais commis. Frappé de cette idée, je me laissai

glisser à bas de mon cheval, et je m'enfonçai dans un taillis,

espérant que les ténèbres me déroberaient aux yeux de ceux qui

voudraient me suivre. Si j'avais été assez près du duc pour

recourir à sa protection, je n'aurais pas pris le parti de me

cacher; mais il était déjà en marche à la tête de son avant-garde

de l'autre côté de la rivière, et je ne voyais sur la rive où je

me trouvais aucun officier dont j'osasse réclamer l'interposition.

En de pareilles circonstances, je ne crus donc pas devoir me faire

un point d'honneur d'exposer inutilement ma vie.

Lorsque le tumulte fut apaisé et que je n'entendis plus le bruit

des chevaux que dans le lointain, ma première pensée fut de

chercher à gagner le quartier-général du duc, où le rétablissement

de la tranquillité et de la discipline ne me laisserait plus rien

à craindre de la première fureur du soldat, et de me livrer à lui

comme un sujet royal qui n'avait rien à craindre de la justice, et

comme un étranger qui avait droit à sa protection et à

l'hospitalité.

Je quittai ma retraite dans ce dessein. L'obscurité était

complète; tous les cavaliers avaient passé le Forth, et le son des

trompettes, que j'entendais de loin, pouvait guider ma marche du

même côté. Je trouvai pourtant de grands obstacles à l'exécution

de ce dessein. Je n'avais plus de cheval, et je n'étais pas tenté

d'essayer de traverser à pied un gué où les chevaux avaient de

l'eau jusqu'à la selle, et où j'en avais vu plusieurs entraînés

par la force du courant. Si pourtant je ne prenais pas ce parti,

il ne me restait d'autre ressource que de terminer les fatigues de

ce jour et de la nuit qui l'avait précédé en rentrant dans le pays

des montagnards.

Après un moment de réflexion, je pensai qu'André Fairservice,

suivant sa louable coutume de songer à sa sûreté avant toute

chose, aurait traversé le gué avec les autres domestiques, et sans

doute un des premiers, qu'il ne manquerait pas d'apprendre au duc,

et à quiconque voudrait l'entendre, mon nom, ma situation dans le

monde, et tout ce qu'il savait de mon histoire; qu'en conséquence

le soin de ma réputation n'exigeait pas que je me montrasse sur-

le-champ, au risque de me noyer en voulant traverser le Forth, ou

de me faire massacrer par quelque traînard qui croirait par un tel

service se faire pardonner de n'avoir pas plus tôt rejoint les

rangs; ou bien, si j'échappais à ces deux dangers, d'errer au

hasard toute la nuit, le son des trompettes n'arrivant plus alors

jusqu'à moi.

Je résolus donc de retourner à la petite auberge où j'avais passé

la nuit précédente. Je n'avais rien à craindre de Rob-Roy. Il

était bien certainement en liberté; et si je tombais entre les

mains de quelques-uns de ses gens, cette nouvelle que je leur

apprendrais m'assurerait sans doute leur protection. Je ne pouvais

d'ailleurs songer à abandonner M. Jarvie dans la position délicate

où il se trouvait, et où il s'était engagé en grande partie pour

moi. Enfin ce n'était qu'en revoyant Rob-Roy que je pouvais

espérer d'avoir quelques nouvelles de Rashleigh, et de recouvrer

les papiers de mon père, motif qui m'avait seul déterminé à une

expédition suivie de tant de dangers. J'abandonnai donc toute idée

de traverser le Forth, et je repris le chemin du petit village

d'Aberfoil.

Un vent très vif, qui se faisait entendre et sentir de temps en

temps, écarta l'épais brouillard qui aurait pu autrement dormir

immobile sur la vallée jusqu'au matin: quoiqu'il ne pût

complètement disperser ces nuages de vapeur, cependant il les

divisa en masses confuses, tantôt s'amoncelant autour de la cime

des monts, et tantôt remplissant comme des flots de fumée les

divers enfoncements où des masses de brèches détachées des

hauteurs se sont précipitées, laissant dans le vallon,

profondément déchiré par leur passage, les traces d'une ravine

semblable à celle que forment les eaux grossies d'un torrent. La

lune, qui était dans son plein, et qui brillait avec tout l'éclat

que lui prête une atmosphère glaciale, argentait les détours de la

rivière, ainsi que les saillies et les pics des rochers que le

brouillard ne cachait pas, tandis que les rayons semblaient comme

absorbés par le blanc tissu des vapeurs, là où elles étaient

encore épaisses et condensées; çà et là quelques parties plus

légères se laissaient davantage pénétrer par ses molles clartés

qui leur donnaient l'apparence d'un voile de gaze transparente.

Malgré l'incertitude de ma situation, un spectacle si romantique,

joint à l'active influence du froid de la nuit, releva mes esprits

abattus en rendant la vigueur à mes membres; je me sentis disposé

à oublier mes soucis, à mépriser les périls qui pouvaient encore

m'attendre, et je me mis à siffler sans y penser, comme pour

accompagner la cadence de mes pas, que l'impression du froid me

fit accélérer. Je jouissais davantage du sentiment de la vie à

mesure que je reprenais confiance en mon courage et en mes propres

forces, et j'étais tellement absorbé dans mes pensées que deux

personnes à cheval arrivèrent derrière moi sans que je m'en

aperçusse avant qu'elles fussent à mes côtés.

-- Hé! l'ami, me dit l'un d'eux en ralentissant la marche de son

cheval, où allez-vous si tard?

-- Chercher un gîte et un souper à Aberfoil.

-- Les passages sont-ils libres? me demanda-t-il d'un ton

d'autorité.

-- Je l'ignore. Je le saurai quand j'y serai arrivé. Mais si vous

êtes étrangers dans ce pays, je vous conseille d'attendre le jour

pour continuer votre route. Ces environs ne sont pas sûrs, ils ont

été ce matin le théâtre d'une scène sanglante.

-- Les soldats n'ont-ils pas été battus?

-- Oui, tout ce qui composait le détachement a été tué ou fait

prisonnier.

-- En êtes-vous bien sûr?

-- Aussi sûr que je le suis de vous parler. J'ai été témoin

involontaire du combat.

-- Involontaire! N'y avez-vous donc pris aucune part?

-- Non. J'étais retenu prisonnier par le capitaine des troupes du

roi.

-- Et pour quel motif? Qui êtes-vous? Quel est votre nom? Que

faites-vous en ce pays?

-- Je ne sais, monsieur, pourquoi je répondrais à tant de

questions faites par un inconnu. Je vous en ai dit assez pour vous

convaincre que vous ne pouvez traverser ce pays sans courir

quelque danger. Si vous jugez devoir continuer votre route, c'est

votre affaire; mais, comme je ne vous fais pas de questions sur

votre nom et sur les motifs de votre voyage, vous m'obligerez de

ne m'en adresser aucune.

-- M. Francis Osbaldistone, dit l'autre cavalier d'une voix qui me

fit tressaillir jusqu'au fond de l'âme, ne devrait pas siffler ses

airs favoris quand il désire ne pas être reconnu.

Et Diana Vernon, car c'était elle, enveloppée d'un grand manteau,

qui venait de me parler, se mit à siffler, comme pour m'imiter en

riant, la seconde partie de l'air que son approche avait

interrompu.

-- Juste ciel! m'écriai-je ne pouvant retenir l'expression de ma

surprise, est-il possible que ce soit vous, miss Vernon, que je

rencontre dans un tel pays, à une telle heure, et sous un tel?...

-- Sous ce déguisement masculin, alliez-vous dire, mais que

voulez-vous? la philosophie du caporal Nym[133] est la meilleure

après tout. -- Il faut laisser aller les choses, _pauca verba._

Tandis qu'elle parlait, je cherchai, à la faveur des rayons de la

lune, qui malheureusement était alors couverte d'un nuage, à

distinguer les traits de son compagnon; car on peut aisément

supposer que Diana voyageant dans un pays désert et dangereux, au

milieu de la nuit et sous la protection d'un homme seul, c'étaient

autant de circonstances faites pour éveiller ma jalousie aussi

bien que mon étonnement. Je ne pus prendre pour Rashleigh celui

qui l'accompagnait. Il avait la taille plus haute, la voix plus

forte, le ton plus impérieux que ce premier objet de ma haine et

de mes soupçons. Il ne ressemblait pas davantage à aucun de mes

cousins, car on remarquait en lui ce je ne sais quoi

d'indéfinissable qui fait reconnaître à la première vue un homme

qui a reçu une bonne éducation.

Il s'aperçut de l'examen que je faisais de sa personne, et parut

désirer de s'y soustraire.

-- Diana, dit-il d'un ton d'autorité tempérée par la douceur,

donnez à votre cousin ce qui lui appartient, et continuons notre

route.

Miss Vernon, tirant un portefeuille d'une poche de son

portemanteau, et se penchant sur son cheval pour me le présenter,

me dit d'un ton où l'on voyait qu'un sentiment plus grave et plus

profond le disputait à son habitude de s'exprimer avec gaieté et

bizarrerie:

-- Vous voyez, mon cher cousin, que je suis née pour être votre

ange gardien. Rashleigh a été obligé de lâcher sa proie, et si

nous avions pu arriver la nuit dernière à Aberfoil, comme nous

nous le proposions, j'aurais chargé quelque sylphe des Highlands

de vous porter ces emblèmes de richesse commerciale. Mais il se

trouvait sur la route des géants et des dragons, et quoique les

chevaliers errants et les demoiselles ne doivent pas plus manquer

de courage aujourd'hui qu'autrefois, il ne leur convient plus

comme jadis de se jeter inutilement dans le danger. Soyez aussi

prudent, mon cher cousin.

-- Diana, lui dit son compagnon, songez que la nuit s'avance et

que nous ne sommes pas au terme de notre voyage.

-- Je viens, répondit-elle, je viens. Songez que je fais mes

derniers adieux à mon cousin... Oui, Frank, derniers adieux... Un

gouffre est ouvert entre nous... un gouffre de perdition

absolue... Vous ne devez pas nous suivre où nous allons... vous ne

devez pas prendre part à ce que nous faisons... Adieu, puissiez-

vous être heureux!

En se courbant sur son cheval, qui était un poney des Highlands,

sa joue toucha la mienne, et ce ne fut peut-être pas un hasard:

elle me pressa la main, et une larme de ses yeux tomba sur mes

joues. C'était un de ces moments qu'il est impossible de jamais

oublier, où le coeur partagé entre le plus doux plaisir et la plus

cruelle amertume, ne sait s'il doit se livrer à la joie ou à la

douleur. Il fut bien court cependant, car, maîtrisant à l'instant

le sentiment auquel elle s'était abandonnée, elle dit à son

compagnon qu'elle était prête à le suivre; et, faisant prendre le

grand trot à leurs chevaux, ils disparurent bientôt à mes yeux.

J'étais plongé dans une sorte de stupeur qui ne me permit pas de

répondre aux adieux de Diana. Les expressions que mon coeur me

dictait ne pouvaient arriver jusqu'à mes lèvres. Interdit,

désespéré, je restai sans mouvement, tenant en main le

portefeuille qu'elle m'avait remis, et les regardant s'éloigner

comme si j'eusse voulu compter les étincelles que faisaient

jaillir les pieds de leurs chevaux. Je cherchais encore à les voir

quand ils étaient invisibles pour moi, et à entendre le bruit de

leur marche quand il ne pouvait plus arriver à mon oreille. Enfin

je sentis mes yeux devenir humides, comme s'ils se fussent

fatigués des efforts que je faisais pour apercevoir des objets que

je ne pouvais plus découvrir; ma poitrine était oppressée,

j'éprouvai l'angoisse du pauvre roi Lear[134], et, m'asseyant sur le

bord du chemin, je versai les larmes les plus amères qui eussent

coulé de mes yeux depuis mon enfance.

Chapitre XXXIV.

DANGLE. -- Diable! il me semble que des deux c'est le commentateur

qui est le plus difficile à comprendre.

Rob-Roy · 第 26 / 29 题