Nous nous arrangeâmes pour passer la nuit aussi bien que le
permettait la misérable chambre où nous nous trouvions. Le bailli,
fatigué de son voyage et des scènes qui venaient de se passer, et
moins intéressé au résultat de notre détention qui ne pouvait
avoir pour lui d'autre inconvénient qu'une très courte retraite,
d'ailleurs moins difficile sur la bonté ou la propreté de son lit,
se jeta sur une des crèches qu'on voyait le long des murs et
m'annonça bientôt par un ronflement sonore qu'il dormait
profondément. Pour moi, je restai assis près de la table, et,
appuyant la tête sur mes bras, je ne goûtai qu'un sommeil
interrompu. Je compris, aux discours du sergent et du piquet en
station à la porte, qu'il y avait du doute et de l'hésitation dans
les mouvements des troupes. On faisait partir des détachements
pour obtenir des informations, et ils revenaient sans avoir pu
s'en procurer. Le capitaine paraissait inquiet, il faisait partir
de nouvelles escouades, et quelques-unes ne revenaient pas au
clachan ou village.
Dès les premiers rayons du jour, un caporal et deux soldats
entrèrent d'un air de triomphe, traînant après eux un montagnard
qu'ils avaient arrêté et qu'ils amenaient au capitaine. Je le
reconnus sur-le-champ pour Dougal, notre ci-devant porte-clefs.
M. Jarvie, que le bruit qu'ils firent en entrant éveilla, se
frotta les yeux, le reconnut aussi et s'écria:
-- Que Dieu me pardonne, c'est ce pauvre Dougal qu'ils ont arrêté!
Capitaine, je vous donne mon cautionnement, un cautionnement
suffisant pour Dougal.
Cette offre généreuse était certainement dictée par la
reconnaissance que conservait le bon magistrat du zèle avec lequel
Dougal avait embrassé sa querelle dans le combat qu'il avait
soutenu contre Inverashalloch. Mais le capitaine ne lui répondit
qu'en le priant de ne se mêler que des affaires qui le regardaient
et de songer qu'il était lui-même prisonnier en ce moment.
-- M. Osbaldistone, s'écria le bailli qui connaissait mieux les
formes des lois civiles que celles de la jurisprudence militaire,
je vous prends à témoin qu'il a refusé un cautionnement suffisant.
Il est indubitable que Dougal aura contre lui une action en
dommages et intérêts pour détention arbitraire, et bien
certainement j'aurai soin que justice lui soit rendue.
L'officier, dont j'appris alors que le nom était Thornton, ne
prêta aucune attention aux discours et aux menaces de M. Jarvie,
et, faisant subir un interrogatoire très sévère à son prisonnier,
parvint à en tirer successivement, quoique en apparence malgré
lui, l'aveu qu'il connaissait Rob-Roy, qu'il l'avait vu l'année
dernière... il y avait trois mois... la semaine dernière... la
veille... enfin qu'il n'y avait qu'une heure qu'il l'avait quitté.
Tous ces aveux échappaient l'un après l'autre à Dougal et ne
semblaient arrachés que par la vue d'une corde que le capitaine
Thornton jurait de faire servir pour le pendre à une branche
d'arbre, s'il ne répondait catégoriquement à toutes ses questions.
-- Maintenant, dit l'officier, dites-moi combien d'hommes votre
maître a avec lui en ce moment.
Dougal, en promenant ses regards de tous côtés, excepté celui où
se trouvait le capitaine, répondit qu'elle ne pouvait être sûre de
cela.
-- Regardez-moi, chien de Highlander, et souvenez-vous que votre
vie dépend de votre réponse. Combien de coquins ce misérable
proscrit avait-il avec lui quand vous l'avez quitté?
-- Ah! il n'en avait que six sans me compter.
-- Et qu'a-t-il fait du reste de ses bandits?
-- Ils sont allés avec le lieutenant faire une expédition contre
les clans de l'ouest.
-- Contre les clans de l'ouest? Hé! cela est assez probable! et
que veniez-vous faire dans ces environs?
-- Moi, Votre Honneur! ah! je venais en me promenant voir ce que
Votre Honneur faisait dans le clachan avec les Habits-Rouges.
-- Je crois, me dit M. Jarvie, qui était venu se placer derrière
moi, je crois que ce coquin va se montrer faux frère. Je suis bien
aise de ne pas m'être mis plus en frais pour lui.
-- Maintenant, mon cher ami, dit le capitaine, entendons-nous
bien. Vous venez d'avouer que vous êtes venu ici comme espion, et
par conséquent vous méritez d'être pendu au premier arbre. Mais si
vous voulez me rendre un service, je vous en rendrai un autre.
J'ai deux mots à dire à votre chef pour une affaire sérieuse;
conduisez-moi avec ma troupe à l'endroit où vous l'avez laissé, et
alors je vous rendrai la liberté et vous donnerai cinq guinées
par-dessus le marché.
-- Oh! s'écria Dougal en se tordant les bras d'un air de détresse,
je ne puis faire cela. J'aime mieux être pendu.
-- Eh bien, vous le serez, mon cher ami. Que votre sang retombe
sur votre tête! Caporal Cramp, soyez le grand prévôt du camp, et
expédiez-moi ce coquin.
Le caporal s'était placé depuis quelques instants en face de
Dougal, tenant en mains une corde qu'il avait trouvée dans un coin
de la chambre et qu'il lui montrait avec affectation en y formant
un noeud coulant. Dès que l'ordre fatal fut donné, il la lui jeta
autour du cou, et à l'aide de deux soldats se mit en devoir de
l'entraîner hors de la chambre.
Dougal, effrayé de voir la mort de si près, s'écria comme il se
trouvait déjà sur le seuil de la porte: -- Un moment, messieurs,
un moment... Mais arrêtez donc! elle consent à faire ce que Son
Honneur exige.
-- Emmenez cette créature, s'écria le bailli, il mérite vingt fois
d'être pendu! Emmenez-le donc, caporal! pourquoi ne l'emmenez-vous
pas?
-- Brave homme, répondit le caporal, c'est mon avis et mon opinion
que si j'étais chargé de vous conduire à la potence, du diable si
vous seriez si pressé!
Cet _aparté _m'empêcha de faire attention à ce qui se passa entre
le capitaine et son prisonnier. Mais j'entendis alors celui-ci
dire d'un ton tout à fait subjugué: -- Et vous me laisserez aller
dès que je vous aurai conduit où est Rob-Roy, sur votre
conscience?
-- Je vous en donne ma parole, vous serez libre à l'instant.
Caporal, que la troupe se range en ordre de bataille. Et vous,
messieurs, vous nous suivrez; j'ai besoin de tout mon monde, je ne
puis laisser personne pour vous garder.
En un clin d'oeil la troupe fut sous les armes et prête à marcher.
On nous emmena comme prisonniers avec Dougal. En sortant du
cabaret, j'entendis notre nouveau compagnon de captivité rappeler
au capitaine la promesse qu'il lui avait faite de lui donner cinq
guinées.
-- Les voici, répondit l'officier en lui mettant dans la main cinq
pièces d'or: mais songez bien, misérable, que, si vous essayez de
me tromper, je vous fais sauter le crâne de ma propre main.
-- Ce vaurien, me dit M. Jarvie, est cent fois pire que je l'avais
jugé. C'est un traître, une perfide créature! Oh! cette soif du
lucre! cette soif du lucre! que de choses elle fait faire! feu le
diacre, mon digne père, avait coutume de dire que l'argent perdait
plus d'âmes que le fer ne tuait de corps.
L'hôtesse s'avança alors, et demanda le paiement de l'écot en y
comprenant tout ce qu'avaient bu le major Galbraith et les deux
montagnards. Le capitaine dit que cela ne le regardait point. Mais
mistress Mac-Alpine lui répliqua que si elle n'avait su qu'ils
attendaient Son Honneur, elle ne leur aurait pas fait crédit;
qu'elle ne reverrait peut-être jamais M. Galbraith, ou que si elle
le revoyait elle n'en serait pas plus riche; qu'elle était une
pauvre veuve, et qu'elle n'avait pour vivre que le produit de son
auberge.
Le capitaine Thornton coupa court à ses lamentations en lui payant
le mémoire, qui ne montait qu'à quelques shillings d'Angleterre,
quoiqu'il présentât un total formidable en monnaie du pays. Il
voulait même généreusement payer la portion qui était à la charge
de M. Jarvie et à la mienne; mais le bailli, sans égard pour
l'avis de l'hôtesse qui lui disait tout bas: -- Laissez-le faire,
laissez-le faire, laissez payer les chiens d'Anglais, ils nous
tourmentent assez! demanda qu'on fit la distraction de la portion
de la dette qui nous concernait et l'acquitta sur-le-champ. Le
capitaine saisit cette occasion pour nous faire avec civilité
quelques excuses de notre détention. -- Si vous êtes, comme je
l'espère, nous dit-il, des sujets du roi loyaux et paisibles, vous
ne regretterez pas un jour perdu quand le bien de son service
l'exige: dans le cas contraire, je ne fais que mon devoir.
Il fallut bien nous contenter de cette apologie, et nous le
suivîmes, quoique fort à contre-coeur.
Je n'oublierai jamais la sensation délicieuse que j'éprouvai
quand, en sortant de l'atmosphère épaisse, étouffante et enfumée
de la hutte des Highlands où nous avions si désagréablement passé
la nuit, je pus respirer l'air frais du matin et voir les rayons
brillants du soleil levant, qui, sortant d'un tabernacle de nuages
d'or et de pourpre, éclairait le paysage le plus pittoresque qui
eût jamais ravi mes yeux. À gauche était la vallée dans laquelle
le Forth serpentait vers l'orient et entourait une belle colline
de la guirlande formée par les arbres de ses bords. À droite, au
milieu d'une profusion de taillis, de monticules et de roches
sauvages, s'étendait le lit d'un grand lac que l'haleine de la
brise du matin soulevait doucement en petites vagues dont chacune
étincelait à son tour par le reflet des rayons du soleil. De
hautes montagnes, des rocs escarpés et des rives sur lesquelles se
balançaient les branches mobiles du bouleau et du chêne servaient
de limites à cette ravissante nappe d'eau; le frémissement
harmonieux du feuillage de ces arbres brillant au soleil donnait
aussi à cette solitude une espèce de vie et de mouvement. L'homme
seul semblait dans un état d'infériorité au milieu d'une scène où
tous les traits de la nature étaient pleins de grandeur et de
majesté. Les misérables huttes, appelées _bourochs _par le bailli,
au nombre de douze environ, qui composaient le village ou le
clachan d'Aberfoil, étaient construites de pierres jointes
ensemble avec de la terre au lieu de mortier, et couvertes de
gazon jeté sans soin sur des branches d'arbres coupées dans les
forêts voisines. Les toits en descendaient presque à terre, de
sorte qu'André nous dit qu'il aurait été possible, la nuit
précédente, que nous eussions pris ces cabanes pour de petits
monticules et que nous ne nous fussions aperçus que nous étions
sur des maisons que lorsque les jambes de nos chevaux auraient
passé au travers du toit.
D'après tout ce que nous vîmes, nous pûmes juger que la maison de
mistress Mac-Alpine, qui nous avait paru si misérable, était
comparativement la plus belle du hameau; et si ma description, mon
cher Tresham, vous donne envie d'en juger par vos yeux, je présume
que vous trouverez encore les choses à peu près dans le même état,
car les Écossais sont un peuple qui ne se livre pas facilement aux
innovations, même quand elles ont pour but d'améliorer leur
sort.[122]
Notre départ donna l'éveil aux habitants de ces tristes demeures,
et plus d'une vieille femme vint faire une reconnaissance sur sa
porte entrouverte. En voyant ces sibylles, la tête couverte d'un
bonnet de laine d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux
gris, leur visage ridé, leurs longs bras, en les entendant
s'adresser les unes aux autres, en gaélique, des paroles
accompagnées de gestes qui ne peignaient pas la bienveillance, mon
imagination me représenta les sorcières de Macbeth, et je crus
lire dans les traits de ces vieilles toute la malice des fatales
soeurs. Les enfants même qui sortaient des maisons, les uns tout à
fait nus, les autres imparfaitement couverts de quelques lambeaux
de tartan, faisaient des grimaces aux soldats anglais avec une
expression de haine nationale et de méchanceté qui semblait au-
dessus de leur âge. Je remarquai particulièrement que, quoique la
population de ce village parût assez considérable en raison du
nombre de femmes et d'enfants que nous apercevions, pas un homme,
pas un garçon au-dessus de douze ans ne s'offrait à nos regards.
J'en conclus qu'il était probable que nous recevrions d'eux dans
le cours de notre expédition quelques témoignages d'amitié encore
plus expressifs que ceux dont nous avaient assurés toutes les
figures que nous avions rencontrées.
Ce ne fut qu'à notre sortie du village que nous pûmes bien juger
de toute l'étendue de l'affection qu'on nous portait. À peine
l'arrière-garde avait-elle passé les dernières maisons pour entrer
dans un petit sentier qui conduisait dans les bois qu'on voyait de
l'autre côté du lac que nous entendîmes un bruit confus de cris de
femmes et d'enfants, et de ces battements de mains dont les
matrones des Highlands accompagnent toujours les exclamations que
leur arrachent la haine et la colère.
-- Que signifie ce tapage? demandai-je à André qui était pâle
comme la mort.
-- Je crois que nous ne le saurons que trop tôt. Cela signifie que
les femmes des Highlanders vomissent des imprécations et des
malédictions contre les Habits-Rouges et contre tout ce qui parle
la langue saxonne. J'ai bien entendu des femmes anglaises et
écossaises proférer des imprécations; ce n'est une merveille dans
aucun pays; mais, Dieu me préserve! jamais de semblables à celles
de ces langues montagnardes. Savez-vous ce qu'elles disent?
qu'elles voudraient voir tous les Habits-Rouges égorgés comme des
moutons, se laver les mains jusqu'au coude dans leur sang, les
voir couper en si menus morceaux que le plus gros ne pût suffire
pour le dîner d'un chien comme il advint à Walter Cuming de
Guiyock, et je ne sais combien d'autres choses semblables qui
n'ont pas passé par d'autres gosiers que les leurs. Enfin, à moins
que le diable ne vienne lui-même leur donner des leçons, je ne
crois pas qu'elles puissent se perfectionner dans la science de
jurer et de maudire. Mais le pire de tout, c'est qu'elles nous
disent de continuer notre route vers le lac, et de prendre garde
où nous aborderons.
Les observations que j'avais faites, et ce qu'André venait de me
dire, ne me laissaient guère de doute qu'on n'eût projeté une
attaque contre nous. La route semblait de plus en plus faciliter
cette interruption désagréable. Elle s'écartait d'abord du lac,
pour traverser un terrain marécageux couvert de bois taillis, et
dans lequel il se trouvait d'épais buissons ou touffes d'arbres
qu'on aurait dit plantés exprès pour favoriser une embuscade. Nous
avions quelquefois à traverser des torrents qui descendaient des
montagnes, et dont le cours était si rapide que les soldats, dans
l'eau jusqu'au-dessus des genoux, ne pouvaient résister à sa
violence qu'en se tenant trois ou quatre par le bras. Je n'avais
aucune expérience dans l'art militaire; mais il me semblait que
des guerriers à demi sauvages, tels qu'on m'avait représenté les
Highlanders, pouvaient, dans de telles circonstances, faire avec
avantage une attaque contre des troupes régulières. Le bon sens du
bailli lui avait fait faire les mêmes remarques, et il en avait
tiré les mêmes conséquences. Il demanda à parler à l'officier
commandant, ce qu'il fit à peu près en ces termes:
-- Capitaine, lui dit-il, ce n'est pas pour vous demander quelque
faveur que je désire vous parler; je les méprise, et je commence
même par faire toutes mes protestations et réserves de vous
poursuivre pour cause d'oppression et de détention arbitraire;
mais, étant sincèrement attaché au roi George et à son armée, je
prends la liberté de vous demander si vous ne pensez pas que vous
pourriez choisir un moment plus favorable, et prendre des forces
plus considérables, pour gravir ce glen? Si vous cherchez Rob-Roy,
on sait qu'il n'a jamais été à la tête d'une troupe de moins de
cinquante hommes déterminés; et, s'il y joint les gens de
Glengyle, de Glenfinlas et de Balquiddar, il peut servir à votre
détachement un plat qui ne serait pas à son goût. Mon sincère
avis, comme ami du roi, serait donc que vous retournassiez au
clachan, car ces femmes d'Aberfoil sont comme les cormorans et les
goëlands de Cumries, qui ne chantent jamais que pour annoncer une
tempête.
-- Soyez tranquille, monsieur, répliqua le capitaine Thornton: je
dois exécuter mes ordres. Mais puisque vous dites que vous êtes
ami du roi George, vous serez charmé d'apprendre qu'il est
impossible que le rassemblement de bandits dont les brigandages
désolent le pays depuis si longtemps échappe aux mesures qui
viennent d'être prises pour les détruire. L'escadron de milice
commandé par le major Galbraith, et auquel deux compagnies de
cavalerie ont dû se joindre, s'empare en ce moment des défilés
inférieurs de cette contrée sauvage, et trois cents Highlanders,
sous les ordres des deux chefs que vous avez vus à l'auberge,
doivent garder la partie supérieure. Enfin différents détachements
de troupes régulières occupent l'entrée de tous les glens et
toutes les montagnes. Les informations que nous avons reçues sur
Rob-Roy sont d'accord avec les aveux que ce coquin vient de nous
faire, et il paraît certain qu'ayant appris qu'il est cerné de
toutes parts, il a congédié la plus grande partie de ses gens dans
l'espoir de se cacher plus facilement, ou de s'évader, grâce à sa
connaissance des lieux.
-- Je crois, reprit M. Jarvie, qu'il y a ce matin plus d'eau-de-
vie que de bon sens dans la tête de M. Galbraith; et, quant à vos
trois cents montagnards, si j'étais à votre place, je ne m'y
fierais point. Les faucons n'arrachent pas les yeux aux faucons.
Ils peuvent se quereller entre eux, jurer les uns contre les
autres, se battre, se tuer, mais ils se réuniront toujours contre
ceux qui portent des culottes et qui ont une bourse dans leur
gousset.
Il paraît que cet avis ne fut pas tout à fait perdu. Le capitaine
ordonna à ses soldats de former leurs rangs, d'armer leurs
mousquets et de mettre la baïonnette au bout du fusil. Il forma
une avant-garde et une arrière-garde, chacune sous les ordres d'un
sergent, et leur ordonna de se tenir sur le _qui vive, _Dougal
subit un interrogatoire, dans lequel il persista dans toutes les
déclarations qu'il avait déjà faites. Le capitaine lui ayant
reproché de le conduire par un chemin qui paraissait suspect et
dangereux, -- Ce n'est pas _elle _qui l'avait fait, répondit-il
avec une brusquerie qui semblait accompagnée de naïveté: si vous
aimez les grandes routes, il fallait prendre celle qui conduit à
Glascow!
Cette réponse passa, et nous nous remîmes en marche.
Quoique notre route nous eût conduits vers le lac, il était
tellement ombragé que nous n'avions pu jusque-là qu'entrevoir
cette belle nappe d'eau à travers quelques percées; mais alors le
chemin le côtoyait tout à coup au sortir du bois, et nous pûmes en
contempler toute l'étendue, miroir spacieux qui dans un calme
profond réfléchissait avec magnificence les sombres et hautes
montagnes parées de bruyères, les vieux rocs à la tête chenue, et
la verdure d'une certaine partie de ses rives. Les montagnes
étaient en cet endroit si près du lac, si hautes et si escarpées,
qu'il était impossible de trouver un autre passage que l'étroit
sentier que nous suivions, dominé par des rochers, d'où il aurait
suffi de rouler des pierres pour nous écraser sans que nous
eussions pu faire la moindre résistance. Ajoutez à cela que la
route faisait des coudes à chaque instant, en suivant les baies et
les promontoires du lac, de sorte qu'il était rare que la vue pût
s'étendre à cent pas devant et derrière nous. Notre position parut
causer quelque inquiétude à l'officier commandant. Il donna de
nouveau l'ordre à ses soldats d'avoir l'oeil au guet et de se
tenir sur leurs gardes, et il réitéra à Dougal la menace de le
faire périr à l'instant s'il l'avait conduit dans quelque
embuscade.
Celui-ci écouta ses menaces d'un air de stupidité impénétrable,
qu'on pouvait attribuer également à une conscience qui n'a rien à
se reprocher, ou à une résolution bien ferme de trahir ceux qu'il
s'était chargé de guider.
-- Si les gentilshommes cherchaient les Gregarach, dit-il, à coup
sûr ils ne devaient pas s'attendre à les trouver sans courir
quelques petits dangers.
Comme il prononçait ces mots, le sergent qui commandait l'avant-
garde cria: Halte! et envoya un de ses hommes annoncer au
capitaine qu'il avait aperçu un parti de Highlanders sur un rocher
qui dominait le sentier par où nous allions passer. Presque au
même instant un soldat de l'arrière-garde vint l'avertir qu'on
entendait dans le bois, sur les derrières, le son d'une cornemuse.
Le capitaine Thornton, qui avait autant de courage que d'habileté,
résolut de forcer le passage en avant, sans attendre qu'il fût
attaqué par-derrière; pour rassurer ses soldats, il leur dit que
la cornemuse qu'ils avaient entendue appartenait sans doute au
corps de montagnards qui s'avançait sous les ordres d'Iverach et
d'Inverashalloch, et il leur fit sentir qu'il était important pour
eux de tâcher de s'emparer de la personne de Rob-Roy avant
l'arrivée de ces auxiliaires, afin de n'avoir à partager avec
personne ni l'honneur du succès ni la récompense promise pour sa
tête. Il ordonna à l'arrière-garde de rejoindre le centre,
rapprocha son corps d'armée de l'avant-garde et déploya ses forces
de manière à présenter un front aussi étendu que le permettait
l'étroit sentier sur lequel nous nous trouvions. Il fit placer
Dougal au centre, en lui renouvelant la promesse de le faire
pendre s'il arrivait qu'il l'eût trompé. On nous assigna le même
poste, comme celui où il y avait le moins de danger; et le
capitaine Thornton, prenant sa demi-pique des mains d'un soldat
qui la portait, se mit à la tête de son corps, et donna l'ordre de
marcher en avant.
La troupe s'avança avec la bravoure naturelle aux soldats anglais.
La frayeur avait presque fait perdre l'esprit à André; et, s'il
faut dire la vérité, ni M. Jarvie ni moi n'étions fort
tranquilles. Nous ne pouvions voir avec une indifférence stoïque
notre vie hasardée dans une querelle qui nous était étrangère.
Mais il fallait faire de nécessité vertu.
Nous avançâmes jusqu'à vingt pas de l'endroit où l'avant-garde
avait aperçu des montagnards. C'était un petit promontoire qui
s'avançait dans le lac, et autour de la base duquel le sentier
tournait, comme je l'ai déjà annoncé. Mais en cet endroit, au lieu
de suivre le bord de l'eau, il montait en zigzag sur le rocher,
qui, sans cela, aurait été inaccessible. Le sergent nous fit dire
qu'il apercevait sur le sommet les toques et les fusils de
plusieurs montagnards couchés ventre à terre comme pour nous
surprendre, et couverts par des bruyères qui croissaient sur ce
rocher. Le capitaine lui ordonna de marcher en avant, de déloger
l'ennemi, et lui-même avança avec le reste de sa troupe pour le
soutenir.
L'attaque qu'il méditait fut suspendue par l'apparition inattendue
d'une femme qui se montra tout à coup sur le haut du rocher.
-- Arrêtez! s'écria-t-elle d'un ton d'autorité, et dites-moi ce
que vous cherchez dans le pays de Mac-Gregor.
J'ai rarement vu une figure plus noble et plus imposante que celle
de cette femme. Elle pouvait avoir de quarante à cinquante ans, et
sa physionomie devait avoir autrefois offert des traits frappants
d'une beauté mâle, quoique ses traits eussent plutôt un air de
dureté et d'expression farouche, et qu'on y remarquât déjà des
rides formées, soit par suite de la vie errante qu'elle menait
depuis plusieurs années, couchant souvent sur la dure et exposée à
toutes les intempéries de l'air, soit par l'influence des chagrins
qu'elle avait essuyés et des passions qui l'agitaient. Elle ne
portait pas son plaid sur la tête et les épaules, comme c'est
l'usage des femmes d'Écosse, mais elle en entourait son corps,
suivant la coutume des soldats highlandais. Elle avait sur la tête
une toque d'homme surmontée d'une plume, tenait à la main une épée
nue et portait à sa ceinture une paire de pistolets.
-- C'est Hélène Campbell, la femme de Rob, me dit très bas
M. Jarvie d'un air fort alarmé. Il y aura parmi nous plus d'une
côte brisée avant qu'il soit longtemps.
-- Que cherchez-vous ici? demanda-t-elle une seconde fois au
capitaine Thornton qui s'avançait.
-- Nous cherchons le proscrit Rob-Roy Mac-Gregor Campbell,
répondit l'officier. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes; ne
tentez donc pas de vous opposer au passage des troupes du roi, et
vous n'éprouverez de nous que de bons traitements.
-- Oui! répliqua l'amazone, je connais depuis longtemps vos bons
traitements! Vous ne m'avez laissé ni nom ni réputation. Les
ossements de ma mère se soulèveront dans le tombeau quand les
miens iront l'y rejoindre. Vous n'avez laissé à moi et aux miens
ni maison, ni lit, ni couvertures, ni bestiaux pour nous nourrir,
ni toisons pour nous couvrir. Vous nous avez tout enlevé, tout,
jusqu'au nom de nos ancêtres, et maintenant vous venez pour nous
enlever la vie.
-- Je n'en veux à la vie de personne, dit le capitaine, mais je
dois exécuter mes ordres. Si vous êtes seule, vous n'avez rien à
craindre: s'il se trouve avec vous des gens assez insensés pour
nous opposer une résistance inutile, ils n'auront à accuser
qu'eux-mêmes du sort qui les attend. Sergent, en avant!
-- En avant, marche! cria le sergent. Hourra! mes enfants! une
bourse pleine d'or pour la tête de Rob-Roy!
Il s'avança au pas de charge, suivi de six soldats, et monta
l'étroit sentier qui conduisait sur le promontoire; mais à peine
étaient-ils arrivés au premier tournant de ce défilé qu'une
décharge d'une douzaine de coups de fusil se fit entendre. Le
sergent, atteint d'une balle à la poitrine, chercha à se maintenir
quelques instants; il s'accrocha aux aspérités du roc pour monter
plus avant, mais ses forces l'abandonnèrent, et après un dernier
effort il tomba de rocher en rocher jusque dans le lac, où il
disparut. Trois soldats restèrent morts sur la place, et les trois
autres, blessés plus ou moins dangereusement, se replièrent sur le
corps d'armée.
-- Grenadiers, en avant! cria le capitaine. -- Il faut vous
rappeler qu'à cette époque les grenadiers portaient cette arme
destructive d'où ils ont tiré leur nom. Les quatre soldats ainsi
armés se mirent donc en tête de la colonne, et Thornton les suivit
avec toute sa troupe pour les soutenir. -- Messieurs, nous dit-il
alors, vous êtes libres, pourvoyez à votre sûreté. Grenadiers,
ouvrez la giberne! grenade en main!
Le détachement s'avança en poussant de grands cris; les grenadiers
jetèrent leurs grenades dans les buissons où l'ennemi se tenait
caché, et la troupe monta au pas de charge pour déloger l'ennemi.
Dougal, oublié dans le tumulte, s'enfonça prudemment dans les
broussailles qui croissaient sur le roc, et y monta avec la
rapidité du chat-pard. J'imitai son exemple, pensant bien que tout
ce qui suivrait le sentier tracé se trouverait exposé au feu des
montagnards. J'étais hors d'haleine, car un feu roulant répété par
mille échos, l'explosion des grenades, les cris des soldats, les
hurlements de leurs ennemis ne pouvaient qu'exciter de plus en
plus mon désir d'atteindre un lieu de sûreté. Il me fut pourtant
impossible de rejoindre Dougal, qui sautait d'une pointe de rocher
sur une autre aussi lestement qu'un écureuil, et je finis par le
perdre de vue.
Me trouvant alors assez éloigné des combattants pour n'avoir rien
à craindre, au moins pour le moment, je m'arrêtai pour chercher à
découvrir ce qu'étaient devenus mes compagnons, et je les aperçus
tous les deux, chacun dans une situation fort désagréable.
M. Jarvie, à qui la peur avait sans doute donné un degré d'agilité
qui ne lui était pas ordinaire, était parvenu à monter jusqu'à la
hauteur d'environ trente pieds sur le roc; quand il voulut passer
d'une pointe sur une autre, le pied lui glissa malheureusement, et
de telle manière qu'il aurait été bien certainement rejoindre feu
son père, le digne diacre, dont il aimait tant à citer les faits
et gestes, si, par hasard, une grosse épine n'eût accroché le pan
de sa redingote et ne l'eût retenu; nouveau danger qui n'eût pas
été moindre s'il n'avait trouvé le moyen de conserver une position
à peu près horizontale, en saisissant de la main droite une autre
branche voisine, mais plus basse que la première. On aurait pu
croire qu'il voltigeait entre le ciel et la terre, et il ne
ressemblait pas mal à l'enseigne de la _Toison d'or _qu'on voit à
Londres sur la porte d'une boutique de mercier dans Ludgate-Hill.
André n'avait pas pris le même chemin que Dougal: chemin que
M. Jarvie et moi avions suivi, mais non avec le même succès. Il en
avait choisi un autre pour une double raison: d'abord parce que la
montée en était moins rapide, et ensuite parce qu'il s'en trouvait
plus voisin. Il monta effectivement assez rapidement jusqu'à une
petite plate-forme qu'il rencontra, et qui était à peu près de
niveau avec l'endroit où le bailli était suspendu. Là il se trouva
arrêté par des rochers perpendiculaires qu'il était impossible de
gravir, et il ne pouvait changer de position que pour redescendre
dans le défilé d'où il était parti, ce qui n'était nullement de
son goût. Il avait sous ses pieds le détachement du capitaine
Thornton, au-dessus de lui des montagnards, de manière que le
sifflement des balles qui se croisaient sur sa tête semblait lui
annoncer à chaque instant sa dernière heure. Il courait de tous
côtés sur son étroite plate-forme, poussant des cris affreux, et
implorant la merci des deux partis, en anglais et en écossais,
suivant le côté vers lequel la victoire semblait incliner.
M. Jarvie seul répondait à ses exclamations par des gémissements
que lui arrachait autant la peur que sa situation précaire.
Ma première idée fut de courir à son secours. Mais, de l'endroit
où je me trouvais, il m'était physiquement impossible d'arriver à
lui, en étant séparé par le précipice au-dessus duquel il était
suspendu. André, qui n'en était éloigné que d'environ cinquante
pas, aurait pu facilement lui rendre ce service; mais ni mes
signes, ni mes prières, ni mes ordres, ni mes menaces ne purent le
décider à se rapprocher du lieu du combat; et, après avoir couru
encore quelque temps comme un homme privé de raison, il finit par
se jeter le ventre contre terre, et ne se releva que lorsque le
feu eut entièrement cessé.
Tout cela fut l'affaire de quelques minutes; et, n'entendant plus
le bruit de la fusillade, j'en conclus que la victoire s'était
déclarée pour l'un des partis. Ne pouvant voir le champ de
bataille du lieu où j'étais, je gagnai une éminence voisine qui le
dominait, afin d'implorer la compassion des vainqueurs, quels
qu'ils fussent, en faveur du pauvre bailli, bien convaincu qu'on
ne le verrait pas suspendu au milieu des airs, comme le tombeau de
Mahomet, sans lui prêter une main secourable.
Dès que je fus sur cette hauteur, je vis que le combat avait fini,
comme je le prévoyais, par la défaite totale du capitaine
Thornton. Une troupe de Highlanders le désarmait, lui et une
douzaine d'hommes qui lui restaient, et qui presque tous étaient
couverts de blessures. La troupe avait été exposée à un feu
meurtrier dont elle ne pouvait se garantir et qui l'extermina
presque entièrement, tandis que les montagnards, protégés par leur
position, n'eurent qu'un homme tué et deux blessés par les
grenades, comme je l'appris ensuite; car en ce moment je ne pus
connaître que le résultat de l'affaire, en voyant le capitaine et
le peu d'hommes qui lui restaient environnés d'une horde de
sauvages trépignant d'une joie féroce et soumettant leurs ennemis
vaincus à toutes les conséquences des lois de la guerre.
Chapitre XXXI.
Oui, malheur aux vaincus! telle fut la menace
Que répéta jadis d'une terrible voix
Le belliqueux Brennus dont la bouillante audace
Fit céder la balance aux glaives des Gaulois,
Lorsque Rome orgueilleuse et cependant soumise
Apportait sa rançon à ses fiers ennemis.
Oui, malheur aux vaincus! c'est encor la devise
Que portent nos drapeaux dans les pays conquis.
_La Gauliade._
Mon premier soin fut alors de chercher des yeux Dougal parmi les
vainqueurs. Je ne doutais plus que le rôle qu'il avait joué ne fût
concerté d'avance pour amener dans ce défilé dangereux l'officier
anglais et sa troupe, et je ne pus m'empêcher d'admirer l'adresse
avec laquelle ce demi-sauvage, en apparence si naïf, avait caché
son dessein et s'était fait arracher, comme de force et par
crainte, les fausses informations que son but était de donner. Je
sentais que nous ne pouvions sans danger approcher des vainqueurs
dans le premier moment d'une victoire qui était souillée par des
actes de cruauté; car je vis les montagnards, ou, pour mieux dire,
des enfants qui les avaient suivis, poignarder quelques soldats
mourants qui cherchaient encore à se relever. J'en conclus qu'il
ne serait pas prudent de nous présenter à eux sans quelque
médiateur; et comme je ne voyais pas Campbell, en qui je devais
reconnaître alors le fameux Rob-Roy, j'avais résolu de réclamer la
protection de son émissaire Dougal.
Après l'avoir inutilement cherché, je retournai à l'endroit que je
venais de quitter, pour réfléchir de nouveau sur les moyens
d'aller au secours de l'honnête banquier. Mais, à ma grande
satisfaction, je vis qu'il avait abandonné son poste aérien et
qu'il était assis au pied du roc au haut duquel il était naguère
suspendu. Je me hâtai d'aller le joindre et de lui offrir mes
félicitations sur sa délivrance. Il n'était pas d'abord très
disposé à les recevoir avec la même cordialité que je les lui
offrais, et une forte quinte de toux interrompit à plusieurs
reprises les doutes qu'il exprimait sur leur sincérité.
-- Hem! hem! hem!... On dit qu'un ami!... hem!... qu'un ami vaut
mieux qu'un frère... hem!... Pourquoi suis-je venu ici,
M. Osbaldistone, dans ce pays maudit de Dieu et des hommes?...
Hem! hem! hem!... Que Dieu me pardonne de jurer!... Hem!... Ce
n'était que pour vous. Pensez-vous donc qu'il soit bien beau...
hem! hem! bien beau de m'avoir laissé suspendu comme un archange
entre le ciel et la terre, sans même essayer... hem!... sans
essayer de venir à mon secours?
Je n'épargnai pas les apologies, et je lui fis voir l'endroit où
je me trouvais lorsque cet accident lui était arrivé; il se
convainquit par ses propres yeux qu'il m'eût été impossible
d'aller le joindre; et, comme il avait dans le coeur autant de
justice et de bonté que de vivacité dans l'esprit, il me tendit la
main et me rendit ses bonnes grâces. Je profitai de ma rentrée en
faveur pour lui demander comment il était parvenu à se tirer
d'embarras.
-- À me tirer d'embarras! Je serais resté suspendu jusqu'au jour
du jugement dernier plutôt que de m'en tirer moi-même, ayant la
tête pendante d'un côté, et les pieds de l'autre. C'est la
créature Dougal qui m'a tiré d'embarras, comme il l'avait fait
hier. Il est venu à moi avec un autre Highlander, a bravement
coupé d'un coup de dirk les deux pans de ma redingote, et ils
m'ont replanté sur mes jambes, aussi sain que s'il ne m'était rien
arrivé. Voyez pourtant comme il est utile d'avoir des habits de
bon drap! Si la redingote eût été de vos camelots ou de vos draps
légers de France, elle se serait déchirée cent fois sous un poids
comme celui de mon corps. Dieu bénisse l'ouvrier qui en a fabriqué
le tissu! J'étais là-haut, nageant dans l'air comme le poisson
dans l'eau, aussi en sûreté qu'une gabarre attachée au rivage par
un triple câble à Broomielaw.
Je lui demandai alors ce qu'était devenu son libérateur.
-- La créature, répondit-il en continuant à l'appeler ainsi, la
créature m'a dit qu'il ne serait pas trop sage de me montrer à la
dame en ce moment, et il m'a conseillé de rester ici jusqu'à ce
qu'il revînt, ce que je ne manquerai pas de faire. J'ai dans
l'idée qu'il vous cherche. C'est un garçon plein de bon sens. Je
crois qu'il ne se trompe pas relativement à la dame. Hélène
Campbell, étant fille, ne brillait point par la douceur, et elle
n'a pas changé de caractère en se mariant. Bien des gens disent
que Rob-Roy lui-même en a une sorte de crainte respectueuse. Je
crois qu'elle ne me reconnaîtrait pas, car il y a bien des années
que nous ne nous sommes vus. Bien décidément, j'attendrai Dougal
avant de me montrer à elle.
Je lui dis que ce parti me paraissait le plus prudent. Mais le
destin avait décidé que pour cette fois la prudence du bailli ne
lui serait d'aucune utilité.
Lorsque la fusillade avait cessé, André s'était relevé, et n'osant
encore descendre de sa plate-forme, il y restait appuyé contre un
roc, position qui le découvrit aux yeux de lynx des montagnards
quelques instants après que la victoire se fut déclarée en leur
faveur. Aussitôt ils poussèrent un grand cri, et cinq ou six
d'entre eux, le couchant en joue, lui signifièrent, par des gestes
auxquels il était impossible de se méprendre, qu'il fallait qu'il
vînt les trouver sur-le-champ, ou qu'ils prendraient un moyen plus
prompt pour le faire descendre.
André n'était pas homme à se refuser à une pareille invitation. La
crainte du danger le plus imminent lui ferma les yeux sur celui
qui paraissait inévitable. Il descendit donc sur-le-champ à
reculons, par la route la plus courte, quoique la moins facile,
marchant sur ses genoux, rampant à plat ventre suivant les
occasions, s'accrochant aux fentes du rocher, à ses aspérités et
aux arbrisseaux qu'il rencontrait, et n'oubliant jamais, chaque
fois qu'il avait une main libre, de la tendre vers ceux qui le
menaçaient, comme pour implorer leur merci. Les montagnards
semblaient s'amuser de la terreur d'André, et ils tirèrent par-
dessus sa tête deux ou trois coups de fusil, plutôt pour se
divertir de sa frayeur que dans l'intention de le blesser, et afin
de le voir redoubler d'efforts pour arriver au bout d'une course
périlleuse que la crainte pouvait seule lui avoir donné le courage
d'entreprendre.
Enfin il arriva au pied de la montagne, ou pour mieux dire il y
tomba; car, ayant glissé lorsqu'il n'en était plus qu'à huit ou
dix pieds, il roula jusqu'au bas, sans se faire aucun mal.
Quelques montagnards l'aidèrent à se relever, et, avant qu'il fût
bien affermi sur ses jambes, ils l'avaient déjà débarrassé de son
chapeau, de son gilet, de sa cravate, de ses bas; enfin, ils
mirent une telle célérité à le dépouiller qu'on pouvait dire qu'il
était tombé complètement habillé, et qu'il s'était relevé au même
instant, effrayant par sa nudité presque absolue. Dans cet état,
ils le traînèrent, sans égards pour ses pieds nus, à travers les
broussailles et les pointes aiguës des rochers, jusqu'à l'endroit
où s'était livré le combat et où toute la troupe était encore
rassemblée.
Ce fut tandis qu'ils l'emmenaient ainsi qu'en passant vis-à-vis
l'espèce de gorge où nous étions assis ils nous découvrirent
malheureusement. À l'instant cinq à six Highlanders armés
accoururent à nous, en nous menaçant de leurs claymores, de leurs
poignards et de leurs pistolets. Vouloir opposer quelque
résistance eût été folie, d'autant plus que nous étions sans
armes. Nous nous soumîmes donc à notre destin; et ce fut avec
quelque rudesse que ceux qui s'occupèrent de notre toilette se
préparaient à nous réduire à _l'état de nature[123]_ (pour me
servir de la phrase du roi Lear), comme le bipède _déplumé _André
Fairservice, qui était à quelques pas de nous, transi autant de
crainte que de froid. Un heureux hasard nous préserva de cet excès
d'outrage; car, au moment où je venais d'être débarrassé de ma
cravate, vraie batiste, garnie en dentelles, par parenthèse, et
que le bailli venait de céder les restes de sa redingote, Dougal
parut, et la scène changea. Il cria, menaça, jura, autant que j'en
pus juger par ses gestes et par le ton dont il s'exprimait, et
força les pillards non seulement à nous laisser ce qu'ils
s'apprêtaient à prendre, mais à nous rendre ce qu'ils nous avaient
pris. Il arracha ma cravate au montagnard qui s'en était emparé;
et, dans le zèle qu'il mit à m'en faire la restitution, il la
serra autour de mon cou avec assez de force pour me faire croire
qu'il avait, pendant son séjour à Glascow, non seulement servi de
substitut de geôlier de la prison, mais pris quelques leçons de
l'exécuteur des hautes-oeuvres. Il replaça de même sur les épaules
de M. Jarvie les lambeaux de sa redingote écourtée, et, se mettant
en marche avec nous, il sembla ordonner aux autres montagnards
d'avoir pour nous et pour le bailli surtout respect et attention.
André aurait bien désiré que la protection que nous accordait
Dougal s'étendît jusqu'à lui, mais ce fut en vain qu'il l'implora;
il ne put même obtenir que ses souliers lui fussent rendus.
-- Non, non, lui répondit Dougal, vous n'êtes pas un gentilhomme,
vous, et il y en a ici plus d'un qui vaut mieux que vous et qui
marche nu-pieds. Et, laissant à André le soin de nous suivre, ou
plutôt laissant aux montagnards qui l'entouraient le soin de
presser sa marche, il nous fit rentrer dans le défilé où le combat
avait eu lieu pour nous conduire comme prisonniers devant la
femme-chef de la bande, grondant, repoussant, frappant même ceux
qui semblaient vouloir s'approcher de nous de trop près, comme
s'il était plus menacé que nous-mêmes par ceux qui semblaient
vouloir prendre à notre capture plus d'intérêt qu'à lui.
Enfin nous parûmes devant l'héroïne du jour, dont les traits
farouches, comme ceux des figures martiales et sauvages qui nous
environnaient, me frappèrent, je l'avoue, d'une véritable crainte.
Je ne sais si Hélène avait pris une part active au combat, mais
les taches de sang qu'on voyait sur ses mains, sur ses bras, sur
ses vêtements, sur la lame de son épée qu'elle tenait aussi à la
main, son teint enflammé, le désordre de ses cheveux, dont une
partie s'était échappée de dessous la toque rouge surmontée d'une
plume qui formait sa coiffure, tout semblait prouver qu'elle n'en
était pas restée simple spectatrice. Ses yeux noirs et vifs et
toute sa physionomie annonçaient l'orgueil de la victoire et le
plaisir de la vengeance satisfaite. Elle n'avait pourtant l'air ni
cruel ni sanguinaire, elle me rappelait plutôt quelques portraits
des héroïnes de l'Ancien Testament, que j'avais vus dans les
églises catholiques de France. Elle n'avait pas la beauté d'une
Judith, ni les traits inspirés d'une Débora, ni ceux de la femme
d'Héber le Cinéen, aux pieds de laquelle l'oppresseur d'Israël qui
demeurait dans l'Haroseth des Gentils baissa la tête, tomba et ne
se releva plus[124]; mais l'enthousiasme peint sur sa figure, une
sorte de dignité farouche auraient pu donner quelques idées aux
artistes qui ont traité des sujets sacrés.
Je ne savais trop en quels termes m'adresser à cette femme
extraordinaire; mais M. Jarvie me tira d'embarras en se chargeant
de la harangue. Après avoir toussé plusieurs fois: -- Je m'estime
fort heureux, dit-il, mais n'ayant pas réussi à donner au mot
_heureux _toute l'emphase qu'il voulait y mettre, -- très heureux,
reprit-il en appuyant sur ce mot, d'avoir l'occasion de souhaiter
le bonjour à l'épouse de mon cousin Rob. Comment vous portez-vous?
ajouta-t-il en tâchant de prendre le ton d'importance et de
familiarité qui lui était ordinaire; comment vous êtes-vous portée
pendant ce temps? Ce n'est pas hier que nous nous sommes vus. Vous
m'avez peut-être oublié, mistress Mac-Gregor Campbell; mais tout
au moins vous vous rappellerez feu mon père, le digne diacre,
Nicol Jarvie de Salt-Market à Glascow... C'était un honnête
homme... un homme solide... un homme qui vous respectait vous et
les vôtres. Ainsi donc, comme je vous le disais, mistress Mac-
Gregor Campbell, je m'estime heureux de vous voir, et je vous
demanderais la permission de vous embrasser comme ma cousine, si
vos gens ne me tenaient le bras d'une manière un peu gênante; et
pour vous dire la vérité, comme un magistrat doit le faire, je
crois qu'avant de songer à faire bon accueil à vos hôtes, un peu
d'eau ne vous serait pas inutile.
Le ton familier de ce discours n'était guère en harmonie avec
l'état d'exaltation où se trouvait alors l'esprit d'une femme
animée par le combat qui venait d'avoir lieu, échauffée par la
victoire, et qui allait prononcer une sentence irrévocable sur la
vie et la mort des prisonniers qu'elle avait faits.
-- Qui diable êtes-vous, s'écria-t-elle, vous qui osez prétendre à
une parenté avec les Mac-Gregor, sans porter leur habit et sans
parler leur langage? Qui êtes-vous? parlez, vous qui avec la
langue et la forme du limier venez vous reposer parmi les daims.
-- Il est possible, cousine, répondit le bailli sans se troubler,
que notre parenté ne vous ait jamais été expliquée; mais c'est une
chose sûre, et qu'il est facile de prouver. Ma mère Elspeth Mac-
Farlane était épouse de mon père le diacre Nicol Jarvie, que Dieu
fasse paix à leurs âmes! Elspeth était fille de Farlane Mac-
Farlane, qui demeurait à Loch-Sloy. Or ce Farlane Mac-Farlane
avait épousé Jessy Mac-Nab de Struckallachan, qui était cousine au
cinquième degré de votre mari, car Duncan...
La virago interrompit cette généalogie pour lui demander avec
hauteur si un ruisseau coulant librement reconnaissait quelque
parenté avec l'eau qu'on y avait puisée pour l'employer aux vils
usages domestiques de ceux qui habitaient sur ses bords.
-- Vous avez raison, cousine, répondit M. Jarvie, et cependant, en
été, quand le ruisseau montre les pierres blanches de son lit
desséché, il ne serait pas fâché qu'on lui rapportât toutes les
gouttes d'eau qu'on en a retirées. Je sais bien que dans vos
montagnes vous faites peu de cas de la langue qu'on parle à
Glascow et des vêtements qu'on y porte, mais il faut pourtant bien
que chacun parle le langage qu'il a appris dans son enfance, et il
me semble que mon gros ventre et mes courtes jambes ne
figureraient pas trop bien sous l'habillement de vos montagnards.
D'ailleurs, cousine, continua-t-il sans faire attention aux signes
que lui faisait Dougal, qui voyait que cette harangue impatientait
l'amazone, puisque vous honorez votre brave mari... comme toute
femme doit le faire, puisque l'Écriture le commande, ... puisque
vous l'honorez, comme je le disais, vous devez vous rappeler que,
sans parler du collier de perles que je vous ai envoyé le jour de
vos noces, j'ai rendu à Rob quelques services dans le temps où il
faisait un commerce honnête en bestiaux, quand il ne s'occupait ni
à se battre, ni à piller, ni à désarmer les soldats du roi, ce qui
est défendu par les lois.
Il touchait là une corde dont le son n'était pas agréable aux
oreilles de sa cousine. Elle leva la tête d'un air de fierté, et
dit en souriant avec mépris et amertume:
-- Oui, sans doute! vous et ceux qui vous ressemblent pouviez
prétendre à être nos parents quand nous étions vos misérables
esclaves, vos porteurs d'eau et vos fendeurs de bois, les
pourvoyeurs de bestiaux pour vos banquets, les victimes de vos
lois oppressives et tyranniques; mais à présent que nous sommes
libres, ... libres par suite de l'acte qui ne nous a laissé ni
asile, ni nourriture, ni vêtements, qui m'a privée de tout... de
tout!... je frémis quand je pense que je ne puis m'occuper
d'autres idées que de celles de vengeance, et je veux couronner
cette glorieuse journée par une action qui rompra tous les noeuds
qui peuvent exister entre les Mac-Gregor et les rustres des
Basses-Terres. Allan, Dougal, qu'on lie ensemble ces trois
Anglais, et qu'on les précipite dans le lac. Qu'ils aillent y
chercher les parents qu'ils peuvent avoir dans nos montagnes.
Le bailli, alarmé de cet ordre, ouvrait la bouche pour adresser à
sa cousine une remontrance qui n'aurait probablement servi qu'à
l'irriter davantage, quand Dougal, le poussant rudement, se plaça
devant lui et adressa à sa maîtresse, dans sa langue, un discours
vif et animé qui faisait un contraste frappant avec la manière
lente et presque stupide avec laquelle je l'avais entendu
s'exprimer en anglais au clachan d'Aberfoil. Je ne doutai pas un
instant qu'il ne plaidât en notre faveur.
La dame lui répliqua, ou plutôt interrompit sa harangue, en
s'écriant en anglais, comme si elle eût voulu nous donner un
avant-goût du sort qu'elle nous destinait:
-- Vil chien et fils de chien! hésitez-vous à exécuter mes ordres?
si je vous ordonnais de leur arracher le coeur, afin de voir dans
lequel des deux il se trouve plus de trahison contre les Mac-
Gregor, ne devriez-vous pas m'obéir? ne le feriez-vous pas? Cela
s'est fait du temps de la vengeance de nos pères.
-- Certainement, certainement, répondit-il, mon devoir est
d'obéir. Cela est raisonnable. Mais si c'était... si c'était la
même chose pour vous de faire jeter dans le lac ce capitaine et
quelques-uns de ces Habits-Rouges, je le ferais avec beaucoup plus
de plaisir; car ceux-ci sont des amis de Gregarach. Ils ne sont
venus que sur son invitation, et je puis le certifier, puisque
c'est moi qui leur ai porté sa lettre.
Elle allait lui répondre, et probablement décider de notre sort,
quand le son d'un pibroch se fit entendre au commencement du
défilé. C'étaient sans doute les mêmes cornemuses que l'arrière-
garde de Thornton avait entendues dans le bois et qui l'avaient
décidé à forcer le passage en avant, de crainte d'être attaqué
par-derrière. Le combat n'ayant duré que quelques instants, les
montagnards qui suivaient cette musique militaire ne purent
arriver qu'après qu'il fut terminé, quoiqu'ils eussent doublé le
pas en entendant la fusillade. La victoire avait été complète sans
leur secours, et leurs camarades n'attendaient que leurs
félicitations.
Il y avait une différence frappante entre le parti qui arrivait et
celui qui avait défait le capitaine Thornton, et elle était
entièrement à l'avantage des derniers venus. Parmi les montagnards
qui entouraient la chieftainesse[125], si je puis, sans blesser la
grammaire, donner ce nom à la femme de Rob-Roy, on voyait des
vieillards, des enfants à peine en âge de porter les armes, même
des femmes, enfin tous ceux qui ne prennent part à des opérations
militaires que dans un cas de nécessité extrême; et cette
circonstance avait encore ajouté au chagrin et à la confusion du
capitaine, quand il avait reconnu que ses braves vétérans avaient
été écrasés par des ennemis si méprisables. Mais les trente à
quarante Highlanders que nous apercevions en ce moment étaient
tous dans la fleur de l'âge, bien faits, robustes; et le costume
qu'ils portaient faisait voir des muscles fortement dessinés. Ils
étaient aussi beaucoup mieux armés. La bande qui avait combattu
sous les ordres de l'amazone n'avait qu'une quinzaine de
fusiliers, les autres étaient armés de haches, de faux, de bâtons
noueux, et quelques-uns seulement avaient un long couteau ou des
pistolets. Mais ceux qui arrivaient avaient tous à la ceinture des
pistolets et un poignard, une claymore au côté, un fusil à la
main, et un bouclier rond en bois, doublé en cuivre et couvert de
peau, et du milieu duquel partait une pointe aiguë en acier. Ils
le portaient sur le dos dans leurs marches, quand ils se servaient
d'armes à feu, et le tenaient de la main gauche quand ils se
battaient à l'arme blanche.
Mais il était facile de voir que ces guerriers d'élite n'avaient
pas à s'applaudir d'une victoire pareille à celle que leurs
compagnons venaient de remporter. La cornemuse ne faisait entendre
que des sons lugubres, séparés par de courts intervalles, et qui
ne ressemblaient nullement au chant joyeux du triomphe. Ils
arrivèrent en silence devant Hélène, l'air morne et les yeux
baissés, la cornemuse continuant à rendre des sons mélancoliques.
Hélène s'avança vers eux. Sa physionomie exprimait un mélange de
crainte et de colère. -- Que veut dire cela, Alaster? dit-elle au
joueur de cornemuse. Pourquoi ces accents de tristesse après une
victoire...? Robert, Hamish, où est le Mac-Gregor? où est votre
père?
Ses deux fils, qui étaient à la tête de cette troupe, s'avancèrent
vers elle à pas lents et d'un air irrésolu. Ils lui dirent
quelques mots dans leur langue, et à l'instant elle poussa un cri
perçant que répétèrent toutes les femmes et tous les enfants en
battant des mains et en levant les bras au ciel. Les échos des
montagnes, qui avaient gardé le silence depuis la fin du combat,
firent entendre cent fois ces hurlements, et les oiseaux nocturnes
s'enfuirent de leurs retraites, effrayés d'entendre en plein jour
des cris plus affreux et de plus mauvais augure que ceux qu'ils
poussent pendant la nuit.
-- Prisonnier! s'écria Hélène un instant après. Prisonnier! et ses
fils vivent pour me l'annoncer!... Chiens, lâches que vous êtes,
vous ai-je nourris de mon lait pour vous voir être avares de votre
sang quand il s'agit de défendre votre père; pour le voir emmener
prisonnier et venir, vous, m'en apporter la nouvelle?
Les fils de Mac-Gregor, à qui s'adressait cette apostrophe,
étaient deux jeunes gens, dont l'aîné paraissait à peine avoir
vingt ans. Il se nommait Robert, et les Highlanders, pour le
distinguer de son père qui portait le même nom, ajoutaient au sien
l'épithète de _Og, _ou le moins grand de taille. Il avait les
cheveux noirs, le teint brun, mais coloré, et il était plus formé
et plus vigoureux qu'on ne l'est ordinairement à cet âge. _Hamish,
_ou James, quoique plus jeune de deux ans, était beaucoup plus
grand que son frère. Ses yeux bleus et de beaux cheveux blonds
donnaient à sa figure un air de douceur qu'on trouve rarement
parmi les montagnards.
Tous deux avaient l'air abattu et consterné, et ils écoutèrent
avec une soumission respectueuse les reproches que leur mère leur
adressait. Enfin, quand le premier feu de sa colère se fut apaisé,
l'aîné, lui parlant en anglais, sans doute pour ne pas être
compris par ceux qui le suivaient, essaya de se justifier ainsi
que son frère. J'étais assez près de lui pour entendre presque
tout ce qu'il disait, et j'avais trop d'intérêt à m'instruire de
tout ce qui se passait, dans l'étrange crise où je me trouvais,
pour ne pas écouter avec la plus grande attention.
-- Le Mac-Gregor, dit-il, était invité à une entrevue par un
habitant des Lowlands qui lui apporta une lettre de la part de...
(je n'entendis pas le nom qu'il prononça à demi-voix, mais qui me
parut ressembler au mien); il y consentit, mais il nous ordonna de
garder en otage le porteur de la lettre, afin de s'assurer qu'on
ne lui manquerait pas de foi. Il se rendit au lieu du rendez-vous,
n'emmenant avec lui qu'Angus Breck et le petit Rory, et défendant
que personne le suivît. Une demi-heure après, Angus Breck vint
nous apprendre la triste nouvelle que mon père avait été surpris,
à l'endroit qui lui avait été indiqué, par un détachement de
milice du comté de Lennox, commandé par Galbraith de
Garschattachin, qui l'avait fait prisonnier. Il ajouta que mon
père, ayant dit que l'otage répondrait sur sa tête du traitement
qu'il essuierait, Galbraith ne fit que rire de cette menace, et
dit: -- Eh bien!
Rob, que chacun pende son homme: nous pendrons le brigand, et vos
catérans pendront le jaugeur[126]. Par ce moyen le pays sera délivré
de deux fléaux à la fois, un méchant Highlander et un agent du
fisc. Angus Breck, qu'on surveillait moins rigoureusement que son
maître, trouva moyen de s'échapper, après avoir été retenu en
captivité assez longtemps pour entendre cette discussion.
-- Et en apprenant cette nouvelle, lâche, traître que vous êtes,
s'écria la femme de Mac-Gregor, vous n'avez pas volé sur-le-champ
au secours de votre père pour le sauver, ou périr en le défendant?
Le jeune Mac-Gregor lui répondit d'un air modeste que, les ennemis
se trouvant en force supérieure, il s'était hâté de rentrer dans
les montagnes pour rassembler tous les hommes disponibles et
partir sur-le-champ à leur tête pour tâcher de délivrer Mac-
Gregor; qu'il avait appris que le détachement de milice devait
passer la nuit avec le prisonnier dans le château de Gartartan ou
dans la forteresse de Menteith, et qu'il serait possible de s'en
emparer si l'on pouvait réunir assez de monde.
J'appris ensuite que le reste des troupes du maraudeur des
Highlands avait été divisé en deux bandes; la première destinée à
surveiller les mouvements de la garnison d'Inversnaid, dont une
subdivision venait d'être défaite sous les ordres du capitaine
Thornton; et la seconde à faire face aux clans des Highlands qui
s'étaient unis aux troupes régulières et aux Lowlanders pour
envahir simultanément ce qu'on appelait alors communément le pays
de Rob-Roy, c'est-à-dire le territoire montagneux et désert situé
entre le loch Lomond, le loch Katrine et le loch Ard. Des
messagers furent dépêchés en grande hâte pour concentrer (comme je
le supposai) toutes les forces des Mac-Gregor contre les
Lowlanders; et le découragement peint naguère sur tous les visages
y fit place à l'espoir de délivrer leur chef et à la soif de la
vengeance. Ce fut sous la brûlante influence de cette dernière
passion qu'Hélène ordonna qu'on lui amenât le malheureux qu'on
avait gardé en otage. Je crois que ses enfants l'avaient éloigné
de ses yeux par humanité; quoi qu'il en soit, cette précaution ne
fit que retarder sa destinée de quelques instants. On conduisit
devant elle un homme déjà à demi mort de terreur, et dans les
traits pâles et défigurés duquel je reconnus, avec autant
d'horreur que de surprise, mon ancienne connaissance Morris.
Il se jeta aux pieds de la femme du chef et s'efforça d'embrasser
ses genoux; mais elle recula, comme si cet attouchement eût dû la
souiller, et il ne put que baiser les pans de son plaid. Jamais
peut-être on n'entendit demander la vie avec tant de désespoir. La
crainte agissait sur son esprit avec tant de force qu'au lieu de
paralyser sa langue, comme cela arrive dans les occasions
ordinaires, elle le rendait presque éloquent. Les joues couvertes
d'une pâleur mortelle, se tordant les mains dans son angoisse, et
roulant de tous côtés des yeux qui semblaient faire leurs derniers
adieux aux choses de ce monde, il protesta, par les serments les
plus solennels, qu'il n'était pas complice de la trahison méditée
contre Rob-Roy, qu'il aimait et qu'il honorait de toute son âme...
Par une inconséquence, suite du désordre de son esprit, il dit
qu'il n'était que l'agent d'un autre, et il prononça le nom de
Rashleigh... Il ne demandait que la vie; pour la vie il
renoncerait à tout ce qu'il possédait au monde; c'était la vie
seule qu'il désirait, dût-elle être prolongée au milieu des
tortures, dût-il ne plus respirer d'autre air que celui des
cavernes les plus sombres et les plus infectes.
Il est impossible de peindre l'air de mépris et de dégoût avec
lequel Hélène écoutait ses humbles supplications.
-- Je t'accorderais la vie, lui dit-elle, si elle devait être pour
toi un fardeau aussi lourd, aussi insupportable que pour moi, que
pour toute âme noble et généreuse. Mais toi, misérable, insensible
à tous les malheurs qui désolent le monde, tu te trouverais
heureux de ramper sur la terre au milieu des crimes et des
chagrins des autres, tandis que l'innocence est trahie et
opprimée, tandis que des gens sans naissance et sans courage
foulent aux pieds des hommes illustrés par leur bravoure et par
une longue suite d'aïeux. Au milieu du carnage général, tu serais
aussi heureux que le chien du boucher, qui lèche le sang des
bestiaux qu'on égorge... Non! tu ne jouiras point de ce bonheur!
tu mourras, lâche chien! et tu mourras avant que ce nuage ait
passé sur le soleil.
Alors elle prononça quelques mots en gaélique; deux Highlanders
saisirent le suppliant, et l'entraînèrent sur le bord d'un rocher
suspendu sur le lac. Il poussait les cris les plus aigus, les plus
épouvantables qu'on ait jamais entendus... Je puis dire
épouvantables, car pendant plusieurs années je m'éveillai souvent
en sursaut, croyant encore les entendre. Tandis que les exécuteurs
ou les assassins, nommez-les comme vous voudrez, le traînaient
vers le lieu de son supplice, il me reconnut, et s'écria d'un ton
lamentable: -- Oh! M. Osbaldistone! sauvez-moi! sauvez-moi! Ces
mots furent les derniers que je lui entendis prononcer.
Je fus tellement ému par cet affreux spectacle que, quoique je
m'attendisse à chaque instant à partager le même sort, j'essayai
de parler en sa faveur; mais, comme je devais m'y attendre, mon
intercession ne produisit aucun effet, et n'obtint pas même une
réponse: deux montagnards tenaient la victime, un autre lui
attachait au cou une grosse pierre dans un vieux lambeau de plaid,
tandis que d'autres se partageaient ses vêtements. Enfin, après
lui avoir lié les pieds et les mains, on le précipita dans le lac,
qui avait douze à quinze pieds de profondeur, en poussant un
hurlement de triomphe et de vengeance satisfaite qui ne put
cependant complètement couvrir son dernier cri. Le bruit de sa
chute dans les eaux du lac arriva jusqu'à nous. Les Highlanders
veillèrent quelques instants, pour voir s'il ne parviendrait pas à
se dégager de ses liens et à tenter de s'échapper à la nage; mais
les noeuds n'avaient été que trop bien assujettis; la victime
s'enfonça sans résistance. Les eaux, que le poids de sa chute
avait troublées, se refermèrent sur lui en reprenant leur calme
accoutumé, et la vie qu'il avait demandée avec tant d'instances
s'éteignit dans cet abîme.[127]
Chapitre XXXII.
Avant que le soleil se couche à l'occident,
Laissez-le parmi nous revenir librement;
Ou s'il est pour le coeur une juste vengeance,
Si nos traits de frapper ont encor la puissance,
Ces pays ravagés attesteront vos torts.
_Ancienne comédie._
Je ne sais comment il se fait qu'un acte isolé de violence et de
cruauté produit sur l'âme une impression plus pénible qu'un plus
grand nombre d'actes semblables. Je venais de voir, quelques
instants auparavant, plusieurs de mes braves concitoyens tomber
sur le champ de bataille. Il m'avait semblé qu'ils n'avaient fait
que payer la dette commune de l'humanité. Mon coeur avait vivement
regretté leur perte, mais il n'avait pas été déchiré d'angoisse et
d'horreur comme il le fut quand je vis le malheureux Morris mis à
mort de sang-froid. Je regardai mon compagnon d'infortune,
M. Jarvie, et je reconnus dans ses yeux les mêmes sentiments qui
m'animaient. Son émotion l'emporta même sur sa prudence; et il
laissa échapper à demi-voix ces mots entrecoupés:
-- Je proteste... je proteste solennellement contre ce crime...
C'est un meurtre... un meurtre abominable... Dieu le vengera en
temps et lieu.
-- Vous ne craignez donc pas de le suivre? lui dit la redoutable
virago qui l'avait entendu, et qui lança sur lui un regard tel que
celui du faucon au moment où il va saisir sa proie.
-- Cousine, répondit-il avec assez de sang-froid, personne ne
coupe avec plaisir le fil de sa vie avant que tout ce qui peut en
rester sur la bobine ne soit entièrement déroulé.[128] J'ai beaucoup
de choses à faire dans ce monde si la vie m'est laissée: des
affaires publiques et privées, de magistrature et de commerce. Et
puis il y a quelques personnes qui ont besoin de moi, comme la
pauvre Mattie, qui est orpheline. Elle est petite-cousine du laird
de Limmerfield. Sauf tout cela, au bout du compte, la mort n'est
que la fin de la vie, et il faut bien mourir une fois.
-- Mais si je vous laissais vivre, quel nom donneriez-vous à la
noyade de ce chien saxon?
-- Hem! hem! dit le bailli en toussant à plusieurs reprises, hem!
hem! je tâcherais d'en parler le moins possible. Moins on parle,
moins on a de paroles à regretter.
-- Mais si vous étiez interrogé par les cours _de justice, _comme
vous les appelez, que répondriez-vous?
Le bailli réfléchit un instant. Il porta les yeux à droite et à
gauche, et me donna l'idée d'un homme qui, dans une bataille,
cherche à s'enfuir, et qui, ne trouvant aucun moyen de s'échapper,
prend la résolution de se battre avec courage.
-- Je vois, cousine, que vous voulez me mettre au pied du mur, lui
répondit-il; mais je vous dirai que je crois devoir vous parler
d'après ma conscience. Quoique votre mari, que je voudrais bien
voir ici pour lui et pour moi, puisse vous apprendre, comme la
pauvre créature Dougal, que Nicol Jarvie sait, de même que feu le
diacre, fermer les yeux sur les fautes d'un ami, je vous dirai
pourtant, cousine, que ma langue ne parlera jamais contre ma
pensée; et plutôt que de dire que ce pauvre malheureux a été
légalement condamné et exécuté, j'aimerais mieux être jeté à côté
de lui, quoique je pense que vous êtes peut-être la seule
Highlandaise qui voudrait traiter ainsi un si proche parent de son
mari.
Il est probable que le ton de fermeté que prit M. Jarvie en
parlant ainsi était plus propre à faire impression sur le coeur
impitoyable de sa parente que les prières et les supplications, de
même que le verre, qui résiste aux efforts de tous les métaux, est
facilement coupé avec la pointe d'un diamant. Elle ordonna qu'on
nous plaçât tous deux devant elle.
-- Votre nom est Osbaldistone, me dit-elle; j'ai entendu le chien
de la mort duquel vous venez d'être témoin vous appeler ainsi.
-- Oui, lui répondis-je, je me nomme Osbaldistone.
-- Et votre nom de baptême est sans doute Rashleigh.
-- Mon nom de baptême est Frank.
-- Mais vous connaissez Rashleigh Osbaldistone? Il est votre
frère, si je ne me trompe. Au moins vous êtes son parent, son ami
intime.
-- Il est mon parent, mais non mon ami. Je me battais contre lui
il y a deux jours, quand votre mari est venu nous séparer. Son
épée est peut-être encore teinte de mon sang, et la blessure qu'il
m'a faite au côté est encore toute fraîche. C'est le dernier des
hommes que je reconnaîtrai pour mon ami.
-- Mais si vous êtes étranger à ses intrigues, croyez-vous pouvoir
vous rendre près de Galbraith sans craindre d'être arrêté, et lui
porter un message de la part de la femme de Mac-Gregor?
-- Je ne connais à la milice du comté de Lennox aucun motif
raisonnable pour m'arrêter, et je n'ai aucune raison pour craindre
d'aller trouver celui qui la commande. Je suis prêt à me charger
de votre message, et à partir sur-le-champ, si vous voulez étendre
votre protection sur mon ami et mon domestique qui sont vos
prisonniers.
Je profitai de cette occasion pour ajouter que je n'étais venu
dans son pays que d'après l'invitation de son mari, qui m'avait
promis son secours dans une affaire très importante pour moi, et
que M. Jarvie m'avait accompagné pour le même objet.
-- Et je voudrais, s'écria le bailli, que les bottes de M. Jarvie
eussent été pleines d'eau bouillante quand il a voulu les mettre
pour ce malheureux voyage.
-- Dans ce que vient de dire ce jeune Anglais, dit Hélène en se
tournant vers ses enfants, vous pouvez reconnaître votre père. Il
n'a de sagesse que lorsqu'il a la toque sur la tête et la claymore
à la main. Mais quand il quitte son plaid pour prendre un habit,
il se mêle de toutes les intrigues des Lowlanders, et, après tout
ce qu'il a souffert, il devient encore leur agent, leur jouet,
leur esclave.
-- Vous pouvez ajouter, madame, lui dis-je, leur bienfaiteur.
-- Soit, répondit-elle, c'est le titre le plus insignifiant de
tous, puisqu'il a toujours semé les bienfaits pour récolter
l'ingratitude. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je vais vous
faire conduire aux avant-postes des ennemis. Vous demanderez leur
commandant, et vous lui direz de ma part, de la part de la femme
du Mac-Gregor, que s'ils touchent à un cheveu de sa tête et qu'ils
ne le mettent pas en liberté avant douze heures, d'ici à Noël on
ne trouvera pas dans tout le comté de Lennox une femme qui ne
pleure son père ou son fils, son frère ou son mari; pas un fermier
qui n'ait vu piller son troupeau et incendier sa grange; pas un
seigneur qui se couche sans avoir à craindre de ne pas revoir le
lendemain la lumière du soleil; que, pour commencer à exécuter mes
menaces, si je ne revois pas mon mari dans le délai que je viens
de fixer, je lui enverrai ce bailli de Glascow, ce capitaine
anglais, et tous mes autres prisonniers, coupés en autant de
morceaux qu'il y a de carreaux dans ce tartan.
Dès qu'elle eut cessé de parler, le capitaine Thornton, qui
l'avait entendue et qui avait été présent à toute cette scène,
ajouta avec le plus grand sang-froid:
-- Présentez à l'officier commandant les compliments du capitaine
Thornton, de la garde royale; dites-lui qu'il fasse son devoir, et
qu'il ne s'inquiète pas des prisonniers. Si j'ai été assez fou
pour me laisser attirer dans une embuscade par ces sauvages
artificieux, je suis assez sage pour savoir mourir sans me
déshonorer par une bassesse. Je n'ai de regret que pour mes
pauvres camarades; je les plains d'être tombés entre les mains de
bouchers.
-- Paix donc, s'écria M. Jarvie, paix donc! si vous êtes las de
vivre, je... M. Osbaldistone, faites bien mes compliments à
l'officier commandant, ... les compliments du bailli Nicol Jarvie,
magistrat de Glascow, comme l'était avant lui son digne père le
diacre. Dites-lui qu'il se trouve ici avec d'autres honnêtes gens
dans un grand embarras qui peut devenir encore plus grand; que ce
qu'il peut faire de mieux pour le bien général, c'est de permettre
à Rob de revenir dans ses montagnes. Il y a déjà eu assez de
malheurs. Je crois pourtant que vous ferez aussi bien de ne point
parler du jaugeur.
Chargé de deux commissions si opposées par les deux personnes les
plus intéressées au succès de mon ambassade, et des instructions
d'Hélène Mac-Gregor, qui me recommanda de ne pas oublier un seul
mot de ce qu'elle m'avait dit, je reçus enfin l'ordre de partir,
et l'on permit même à André de m'accompagner, peut-être pour se
délivrer de ses lamentations. Mais, soit qu'on craignît que je ne
me servisse de mon cheval pour échapper à mes guides, soit qu'on
fût bien aise de conserver une prise de quelque valeur, on
m'annonça que je ferais le voyage à pied, escorté par Hamish Mac-
Gregor et deux autres montagnards, tant pour me montrer le chemin
que pour qu'ils pussent reconnaître la force et la position de
l'ennemi. Dougal avait été commandé pour ce service, mais il
trouva le moyen de s'en faire dispenser. J'appris par la suite que
son but en restant avait été de pouvoir veiller à la sûreté de
M. Jarvie, parce qu'ayant été son subordonné lorsqu'il était
porte-clefs de la prison de Glascow il croyait par ses principes
de fidélité devoir le protéger.
Après environ une heure de marche très rapide, nous arrivâmes à
une éminence couverte de broussailles qui commandait tous les
environs, et d'où nous découvrîmes le poste qu'occupait la milice
du comté de Lennox. Comme ce détachement était principalement
composé de cavalerie, il ne s'était pas engagé dans le défilé où
le capitaine Thornton avait été si malheureusement surpris. La
position était bien choisie militairement sur le penchant d'une
colline, au milieu de la petite vallée d'Aberfoil, où circulait le
Forth, encore près de sa source. Cette vallée était formée par
deux chaînes de hauteurs qui présentaient pour premières barrières
des roches calcaires, entremêlées d'énormes masses de brèches ou
cailloux incrustés dans une terre plus molle que le temps a durcie
peu à peu comme du ciment; plus au loin se montraient les sommets
des monts plus élevés. Ces limites cependant laissaient entre
elles une vallée assez large pour que la cavalerie n'eût à
craindre aucune surprise de la part des montagnards. On avait
placé de tous côtés des sentinelles et des avant-postes, de
manière qu'à la moindre alarme la troupe aurait eu le temps de
prendre les armes et de se former en bataille. Il est vrai qu'on
ne croyait pas alors que les Highlanders osassent attaquer la
cavalerie en rase campagne, quoiqu'on ait appris depuis ce temps
qu'ils pouvaient le faire avec succès. À cette époque, les
montagnards avaient encore une crainte presque superstitieuse de
la cavalerie et croyaient que les chevaux étaient dressés à
combattre eux-mêmes des pieds et des dents, d'autant plus que les
chevaux d'escadron avaient un air plus farouche et plus imposant
que celui des petits _shelties _de leurs montagnes.
Les chevaux attachés à des piquets et paissant dans le vallon, les
soldats, les uns assis, les autres se promenant sur les bords
riants de la rivière en différents groupes, et les rochers nus et
pittoresques, bornes latérales du paysage, formaient le premier
plan d'un tableau enchanteur, tandis que plus loin, vers l'orient,
les yeux apercevaient le lac de Menteith, et moins distinctement
le château de Stirling avec les montagnes bleues d'Ochill, qui
terminaient la perspective.
Après avoir contemplé un instant cette scène, le jeune Mac-Gregor
me dit de descendre jusqu'au poste de la milice pour m'acquitter
de ma mission auprès du commandant. Il m'enjoignit avec un geste
menaçant de ne dire ni quels avaient été mes guides ni en quel
lieu je les avais quittés. Ayant reçu ces dernières instructions,
je m'avançai vers le premier poste militaire, suivi d'André, qui,
n'ayant conservé du costume anglais que ses culottes et sa
chemise, sans chapeau, les jambes nues, avec des brogues aux
pieds, présent que lui avait fait Dougal par compassion, et un
vieux plaid en haillons pour suppléer aux vêtements qui naguère
couvraient ses épaules, semblait être un échappé de Bedlam jouant
le rôle d'un montagnard. Une vedette ne tarda pas à nous
apercevoir et nous cria de nous arrêter en nous présentant le bout
de sa carabine. J'obéis à l'instant, et, quand le soldat fut près
de moi, je le priai de me conduire devant l'officier commandant.
Je me trouvai bientôt au milieu d'un cercle d'officiers assis sur
le gazon, parmi lesquels il s'en trouvait un qui paraissait être
d'un rang supérieur. Il portait une cuirasse d'acier poli, sur
laquelle étaient gravés les emblèmes de l'ancien ordre écossais de
Saint-André, vulgairement dit _du chardon. _Je reconnus dans ce
groupe le major Galbraith, qui semblait recevoir les ordres de ce
personnage, de même qu'un grand nombre d'officiers dont il était
entouré, les uns en uniforme, les autres en habits bourgeois, mais
tous bien armés. À quelques pas étaient plusieurs domestiques
portant une riche livrée.
Ayant salué ce seigneur avec le respect que son rang semblait
exiger, je l'informai que le hasard m'avait rendu témoin
involontaire de la défaite des troupes du roi, commandées par le
capitaine Thornton, dans le défilé de loch Ard, car j'avais appris
que tel était le nom du lieu où le combat avait été livré; que cet
officier, plusieurs de ses soldats et le bailli de Glascow, mon
compagnon de voyage, étaient restés entre les mains des
Highlanders, et que ceux-ci menaçaient de faire périr cruellement
leurs prisonniers et de commettre les plus affreux ravages dans le
comté de Lennox, à moins qu'on ne leur rendit sur-le-champ leur
chef sain et sauf.
Le duc, car on désignait par ce titre celui à qui je m'adressais,
m'écouta sans m'interrompre et me répondit qu'il aurait le plus
grand regret d'exposer les infortunés prisonniers à la cruauté des
barbares entre les mains desquels ils avaient eu le malheur de
tomber, mais qu'aucun motif ne pourrait le déterminer à remettre
en liberté l'instigateur de tous ces désordres et à l'encourager
ainsi à continuer ses brigandages. -- Vous pouvez retourner vers
ceux qui vous ont envoyé et les informer que demain, à la pointe
du jour, je ferai pendre bien certainement Rob-Roy Campbell,
qu'ils nomment Mac-Gregor, comme un proscrit pris les armes à la
main, et qui a mille fois mérité la mort; que je me croirais
indigne de la place que j'occupe si j'agissais autrement; que j'ai
les moyens d'empêcher l'exécution de leurs menaces contre le comté
de Lennox, et que, s'ils maltraitent en aucune manière les
infortunés qui sont en leur pouvoir, j'en tirerai une vengeance si
éclatante que même les pierres de leurs rochers en pousseront des
gémissements pendant un siècle.
Je lui représentai humblement le danger imminent auquel
m'exposerait l'honorable mission qu'il voulait bien me confier;
sur quoi il me répondit que je pouvais en charger mon valet.
Dès qu'André entendit ces mots, sans attendre ma réponse, et sans
être arrêté par aucun sentiment de respect, il s'écria:
-- J'aimerais mieux qu'on me coupât les jambes, Dieu me préserve!
que de les faire servir à me porter encore dans ces maudites
montagnes! Croit-on que je trouve dans ma poche un autre cou quand
un de ces chiens de montagnards m'aura coupé le mien? ou que je
puisse nager comme une grenouille quand ils m'auront jeté dans un
lac des Highlands pieds et poings liés? Non, non, chacun pour soi,
et Dieu pour tous! Ceux qui ont à se plaindre de Rob-Roy ou qui
ont des affaires avec lui peuvent faire leurs commissions eux-
mêmes. Il n'a jamais approché de la paroisse de Dreep-Daily, et il
ne m'a volé ni poire ni pépin.
Ce ne fut pas sans peine que je réduisis mon valet au silence.
Alors je représentai vivement au duc le danger certain auquel
seraient exposés le capitaine Thornton, ses soldats et M. Jarvie,
et le suppliai de me charger d'un message qui pût leur sauver la
vie. Je l'assurai qu'aucun danger ne m'effraierait quand il
s'agirait de leur rendre service, mais que, d'après tout ce dont
j'avais été témoin, il n'y avait pas le moindre doute qu'ils ne
fussent tous massacrés à l'instant où les montagnards
apprendraient la mort de leur chef.
Le duc parut douloureusement affecté. Il se leva, réfléchit un
instant, et me dit: -- C'est une circonstance bien pénible! J'en
suis pénétré de chagrin; mais je ne puis transiger avec mon
devoir, et il faut que Rob-Roy périsse.
Je ne pus entendre sans émotion cette sentence de mort contre
Campbell, qui m'avait déjà rendu plusieurs services, et je n'étais
pas le seul à en être mécontent, car plusieurs officiers de milice
(du comté de Lennox) parlèrent alors au duc en sa faveur. -- Il
vaudrait mieux, lui dirent-ils, l'envoyer au château de Stirling,
et se contenter de l'y garder comme otage jusqu'à la dispersion de
sa troupe. Faut-il exposer le pays au pillage? Maintenant que les
longues nuits approchent, il sera difficile de l'empêcher, car il
est impossible de garder tous les points, et les montagnards ne
manquent jamais d'attaquer ceux où ils savent qu'ils trouvent
moins de résistance. Est-il possible d'ailleurs de laisser les
malheureux prisonniers exposés à la cruauté de ces sauvages? On ne
peut douter qu'ils n'exécutent la menace qu'ils font de les
massacrer pour satisfaire leur vengeance. Galbraith de
Garschattachin alla encore plus loin, se fiant, dit-il, en
l'honneur de celui à qui il parlait, quoiqu'il sût fort bien qu'il
avait des motifs particuliers de ressentiment contre Rob-Roy.
-- Quoique ce soit un mauvais voisin pour les Basses-Terres, et
surtout pour Votre Grâce, et quoiqu'il ait porté le métier de
pillage plus loin que personne, cependant Rob-Roy était autrefois
un homme sage et industrieux. Il est peut-être encore possible de
lui faire entendre raison, au lieu que sa femme et ses enfants
sont des diables sans crainte et sans pitié, et, à la tête de leur
bande de coquins, ils feront au pays plus de mal que Rob ne lui en
aurait jamais fait.
-- Bah! bah! dit le duc, c'est précisément le bon sens et
l'adresse de cet homme qui ont si longtemps fait sa force. Un
brigand montagnard ordinaire aurait été réduit en moins de
semaines qu'il n'a fallu d'années pour s'emparer de celui-ci.
Privée de son chef, sa bande ne sera pas longtemps à craindre.
C'est une guêpe sans tête; elle a pu avoir le pouvoir de piquer de
son aiguillon, mais elle ne tardera pas à être écrasée et
anéantie.
Garschattachin ne se laissait pas si facilement réduire au
silence.
-- Bien certainement, milord, répliqua-t-il, je suis très loin de
favoriser Rob: je ne suis pas plus son ami qu'il n'est le mien,
car il a deux fois vidé mes étables, sans parler de celles de mes
tenanciers; et cependant...
-- Et cependant, Galbraith, reprit le duc en souriant avec une
expression particulière, vous croyez pouvoir pardonner à l'ami de
vos amis la liberté qu'il a prise. Car on prétend que Rob n'est
pas l'ennemi des amis que le major Galbraith peut avoir sur le
continent.
-- Si cela est, milord, répondit Galbraith sur le même ton, ce
n'est pas ce qu'on peut dire de pire sur son compte. Mais je
voudrais que nous eussions quelques nouvelles des clans que nous
avons attendus si longtemps. Fasse le ciel qu'ils nous tiennent
parole! Je ne m'y fie pas: les ours n'attaquent pas les ours.
-- Je suis sans inquiétude. Iverach et Inverashalloch sont connus
pour des hommes d'honneur. Quoiqu'ils soient en retard, je ne puis
croire qu'ils manquent au rendez-vous. Envoyez deux cavaliers pour
voir s'ils arrivent: nous ne pouvons sans eux risquer l'attaque du
défilé qui a été si funeste au capitaine Thornton, et où, à ma
connaissance, dix fantassins pourraient tenir contre le meilleur
régiment de cavalerie de toute l'Europe. En attendant, faites
distribuer des vivres à la troupe.
Je profitai de ce dernier ordre, très nécessaire et très agréable
pour moi, car je n'avais rien mangé depuis le souper que nous
avions pris la veille à Aberfoil, et le soleil commençait à
s'approcher du terme de sa carrière journalière. Les vedettes
qu'on avait dépêchées revinrent sans avoir rencontré les
auxiliaires attendus; mais presque au même instant arriva un
Highlander qui appartenait à un de leurs clans, et qui était
porteur d'une lettre qu'il remit au duc d'un air respectueux.
-- Je parierais un quartaut de la meilleure eau-de-vie, dit
Galbraith, que c'est un message pour nous avertir que ces maudits
montagnards, que nous avons eu tant de peine et de tourment à
faire venir, nous abandonnent et nous laissent le soin de nous
tirer d'affaire comme nous le pourrons.
-- C'est cela même, messieurs, s'écria le duc, rougissant
d'indignation, après avoir lu la lettre, écrite sur un mauvais
chiffon de papier, mais adressée avec tout le cérémonial d'usage à
_très haut et très puissant prince le duc de_... Nos alliés nous
ont abandonnés, messieurs, continua le duc; ils ont fait une paix
séparée avec l'ennemi.
-- C'est ce qui arrive dans toutes les alliances, dit Galbraith.
Les Hollandais nous auraient joué le même tour, si nous ne les
avions prévenus à Utrecht.
-- Vous êtes facétieux, monsieur, s'écria le duc d'un ton qui
prouvait que la plaisanterie ne lui plaisait point; l'affaire qui
nous occupe est pourtant d'un genre très sérieux. Je ne crois pas
que personne soit d'avis que nous nous engagions plus avant dans
ce pays sans être soutenus par de l'infanterie?
Chacun s'empressa de répondre que ce serait une démence complète.
-- Il ne serait guère plus sage, reprit le duc, de rester ici
exposés à une attaque nocturne. Il faut donc faire notre retraite
sur le château de Duchray et sur celui de Gartartan, et y faire
bonne garde toute la nuit. Mais avant de nous retirer, je veux
interroger Rob-Roy en votre présence, pour vous convaincre combien
il serait impolitique de lui rendre une liberté dont il ne se
servirait que pour continuer à être la terreur et le fléau du
pays.
Il donna ses ordres pour que le prisonnier fût amené devant lui.
Rob-Roy arriva entre deux sergents, escorté de six soldats la
baïonnette au bout du fusil. Ses bras étaient liés ensemble
jusqu'au coude et assujettis contre son corps par le moyen d'une
sangle de cheval.
Je ne l'avais jamais vu revêtu du costume de son pays. Une forêt
de cheveux roux qui couvraient sa tête, et qu'il cachait sous une
perruque lorsqu'il sortait de ses montagnes, justifiait le surnom
de Roy ou _le Roux _que lui avaient donné les habitants des
Lowlands, et qu'ils n'ont sûrement pas encore oublié. On
reconnaissait encore mieux la justesse de cette épithète en jetant
les yeux sur la partie de ses membres que le kilt des Highlands
laissait à nu. Ses jambes, ses cuisses, et surtout ses genoux,
étaient entièrement couverts d'un poil roux, court et épais,
semblable à celui des boeufs de ce pays. L'effet que produisait ce
changement de costume et la connaissance que j'avais acquise de
son véritable caractère contribuèrent également à le faire
paraître à mes yeux plus sauvage et plus farouche qu'il ne m'avait
paru l'être auparavant, et je l'aurais à peine reconnu si je
n'eusse été prévenu d'avance que c'était lui.
Quoique dans les fers, il avait la tête haute, l'air fier, et un
maintien plein de dignité. Il salua le duc, fit un signe de tête à
Galbraith et à quelques autres, et montra quelque surprise en me
voyant parmi eux.
-- Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, M. Campbell, dit
le duc.
-- Cela est vrai, milord. J'aurais désiré, ajouta-t-il en jetant
les yeux sur ses bras liés et sur le fourreau de sa claymore,
j'aurais désiré que cette entrevue eût eu lieu dans un moment où
j'aurais pu offrir à Votre Grâce les compliments que je lui dois.
Mais il faut compter un peu sur l'avenir.
-- Il n'y a rien de tel que le présent, M. Campbell, car les
heures qui vous restent pour régler vos affaires dans ce monde
s'écoulent rapidement. Je ne vous parle pas ainsi pour insulter à
votre malheur, mais vous devez sentir vous-même que vous touchez à
la fin de votre carrière. Je ne nie pas qu'en certaines occasions
vous n'ayez fait moins de mal que certains autres chefs
montagnards, que vous n'ayez quelquefois donné des preuves de
talent et même de dispositions qui faisaient concevoir de
meilleures espérances. Mais vous avez été si longtemps la terreur
et le fléau d'un voisinage paisible, vous avez usurpé, maintenu et
étendu votre autorité par tant d'actes de violence arbitraire, que
vous avez appelé la proscription sur votre tête. En un mot, vous
savez que vous avez mérité la mort, il faut vous y préparer.
-- Milord, je pourrais rejeter sur vous une partie des reproches
que vous me faites. Cependant je ne dirai jamais que vous ayez été
personnellement et volontairement la cause première de mes
malheurs. Si j'avais cru que vous l'eussiez été, milord, je ne
vous entendrais pas aujourd'hui prononcer une sentence contre moi.
Je vous ai vu trois fois à portée de ma carabine, quand vous ne
pensiez qu'à chasser le daim; et personne n'ignore que je manque
rarement mon but. Quant à ceux qui vous ont trompé, qui ont excité
votre ressentiment contre un homme jadis aussi paisible que qui
que ce fût dans nos montagnes, qui ont fait de votre nom le signal
de ma ruine et de mon désespoir, je leur ai déjà payé une partie
de mes dettes; et comme je vous le disais, milord, j'espère que
l'avenir me réserve encore les moyens de continuer à m'acquitter
envers eux.
-- Je sais, s'écria le duc, dont la bile commençait à s'échauffer,
que vous êtes un scélérat impudent et déterminé, et qui tiendra
son serment s'il jure de faire le mal; mais comptez sur mes soins
pour vous en empêcher. Vous n'avez d'autres ennemis que vos
crimes.
-- Vous m'en parleriez moins, dit Rob-Roy avec audace, si j'avais
porté le nom de Grahame au lieu de celui de Campbell.[129]
-- Vous ferez bien, monsieur, d'avertir votre femme et votre
famille de bien prendre garde à la manière dont on traitera les
prisonniers qui sont en ce moment en leur pouvoir. Je leur rendrai
au centuple, à eux, à leurs parents et à leurs amis, le mal qu'ils
se permettront de leur faire.
-- Mes ennemis seuls, milord, peuvent dire que j'ai jamais été
altéré de sang. Si j'étais à la tête de mes gens, je ferais
exécuter mes ordres par cinq cents montagnards armés, plus
facilement que vous ne vous faites obéir par ces huit ou dix
valets; mais si Votre Grâce est déterminée à couper la souche de
la famille, il y aura du désordre parmi les branches. Quoi qu'il
en soit, il y a là-bas un brave homme, un de mes parents; je ne
veux pas qu'il lui arrive malheur. Y a-t-il ici quelqu'un qui
veuille rendre service à Mac-Gregor? Il peut le bien payer,
quoiqu'il ait les mains liées.
-- Parlez, Mac-Gregor, s'écria le Highlander qui avait apporté la
lettre, je suis prêt à aller dans vos montagnes, s'il le faut.
Il s'avança vers lui, et en reçut un message verbal pour sa
belliqueuse épouse. Comme Rob-Roy s'expliquait dans sa langue, je
n'entendis pas ce qu'il disait, mais je ne doutai pas un instant
qu'il ne prit des mesures pour la sûreté de M. Jarvie.
-- Entendez-vous l'impudence du coquin! s'écria le duc. Il croit
que la lettre qu'il m'a apportée lui donne le caractère
d'ambassadeur. Au surplus sa conduite est digne de celle de ses
maîtres qui nous invitent à faire cause commune contre ces
brigands, et qui nous abandonnent dès qu'ils ont arrangé leur
querelle particulière avec eux au sujet des terres de Balquiddar.
_Méfiez-vous des plaids et des trews de tartan._
_Comme un caméléon ils changent très souvent._
-- C'est ce que n'eût jamais dit votre illustre ancêtre[130],
milord, dit le major Galbraith; sauf votre respect, Votre Grâce
n'aurait point à le dire si vous vouliez commencer par être juste
envers qui de droit: -- rendez à l'honnête homme ce qui lui
appartient, que chaque tête porte le _chapeau _qui lui est propre,
et le Lennox recouvrera la tranquillité.[131]
-- Paix, Galbraith, paix! vous ne pouvez sans danger tenir un
pareil langage à personne, surtout à moi; mais je présume que vous
vous regardez comme un homme privilégié. Conduisez votre troupe à
Gartartan; j'escorterai moi-même le prisonnier à Duchray, et je
vous enverrai demain mes ordres. Vous voudrez bien n'accorder de
permission d'absence à aucun de vos soldats.
-- Allons, des ordres, des contre-ordres, murmura Galbraith entre
ses dents. Mais patience, patience, nous pourrons jouer à changez
de place, le roi revient.[132]
Les deux troupes de cavalerie se formèrent alors, et se
disposèrent à se mettre en marche, afin de profiter d'un reste de
jour pour se rendre dans leur cantonnement. Je reçus l'ordre
plutôt que l'invitation de suivre celle du duc, et je m'aperçus
que, quoiqu'on ne me traitât pas en prisonnier, on me tenait pour
suspect et l'on avait l'oeil sur moi. Il est vrai qu'on était
alors environné de dangers. Les querelles de parti entre les
jacobites et les hanovriens divisaient tous les esprits; les
haines qui régnaient entre les Highlands et les Lowlands, sans
compter mainte autre cause inexplicable de discorde héréditaire
qui rendaient les familles puissantes d'Écosse ennemies les unes
des autres: tous ces motifs faisaient qu'un voyageur isolé,
inconnu et sans protection terminait rarement sa course sans être
exposé à quelque désagrément. Je me soumis à ma destinée d'aussi
bonne grâce que je le pus, et je me consolai par l'espérance que
pendant la marche je pourrais obtenir du prisonnier quelques
renseignements sur Rashleigh et ses intrigues. Je serais pourtant
injuste envers moi-même si je n'ajoutais que mes vues n'étaient
pas tout à fait celles d'un égoïste. Je prenais trop d'intérêt au
sort du malheureux captif pour ne pas désirer de lui rendre tous
les services que sa situation exigeait et qu'il pouvait m'être
permis de lui accorder.
Chapitre XXXIII.
Arrivé sur le vieux pont,
Il se précipite à la nage;
Son pied touche le gazon,
Il s'enfuit le long du rivage.