TICKELL.

Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, si vous voulez bien vous le

rappeler, qu'il était fort rare que je me rendisse le soir à la

bibliothèque pour voir miss Vernon, à moins que ce ne fût en

présence de la dame Marthe. Cependant cet arrangement n'était

qu'une convention libre, et c'était moi-même qui l'avais proposé.

Depuis quelque temps, comme l'embarras de notre situation

respective avait augmenté, les entrevues du soir avaient

entièrement cessé. Miss Vernon n'avait donc aucune raison de

croire que je voulusse les renouveler sans l'en prévenir d'avance,

afin qu'elle pût engager la bonne Marthe à venir prendre, suivant

l'usage, une tasse de thé avec elle; mais, d'un autre côté, cette

prudence n'était pas une loi expresse. La bibliothèque m'était

ouverte ainsi qu'à tous les autres membres de la famille, à toutes

les heures du jour et de la nuit, et je pouvais y entrer

inopinément sans que miss Vernon pût le trouver mauvais. J'étais

convaincu qu'elle recevait quelquefois dans cet appartement ou le

P. Vaughan, ou quelque autre personne dont les avis dirigeaient sa

conduite, et qu'elle choisissait pour ces entrevues les instants

où elle se croyait le plus sûre de ne pas être interrompue. La

lumière que j'avais remarquée le soir dans la bibliothèque, les

deux ombres que j'avais vues distinctement, la trace de plusieurs

pas imprimés le matin sur le sable depuis la porte de la tour

jusqu'à la porte du jardin, le bruit que plusieurs domestiques

avaient entendu, et qu'ils expliquaient à leur manière, tout

semblait me prouver que quelque personne étrangère au château

entrait secrètement dans cette chambre. Persuadé que cette

personne exerçait une influence quelconque sur les destinées de

Diana, je n'hésitai pas à former le projet de découvrir qui elle

était, d'où provenait son autorité sur elle; mais surtout, quoique

je m'efforçasse de croire que ce n'était qu'une considération très

secondaire, je voulais savoir par quels moyens cette personne

conservait son influence sur Diana, et si elle la gouvernait par

la crainte ou par l'affection. Ce qui prouvait que cette curiosité

jalouse occupait la première place dans mon esprit, c'est que,

malgré mes efforts pour repousser cette idée, et quoiqu'il me fût

impossible de motiver mes présomptions, je me figurais que c'était

un homme, et sans doute un homme jeune et bien fait qui dirigeait

ainsi à son gré miss Vernon; c'était dans l'impatience de

découvrir ce rival que j'étais descendu au jardin pour épier le

moment où la lumière paraîtrait dans la bibliothèque.

Tel était le feu qui me dévorait que j'étais à mon poste en

attendant un phénomène qui ne pouvait point paraître avant le

soir, une grande heure avant le coucher du soleil. C'était le jour

du sabbat, et toutes les allées étaient désertes et solitaires. Je

me promenai pendant quelque temps, pensant aux conséquences

probables de mon entreprise. L'air était frais et embaumé, et sa

douce influence parvint à calmer un peu le sang qui bouillait dans

mes veines. L'effervescence de la passion commença

proportionnellement à diminuer, et je me demandai de quel droit je

voulais pénétrer les secrets de miss Vernon ou ceux de la famille

de mon oncle. Que m'importait que sir Hildebrand cachât quelqu'un

dans sa maison, où je n'avais moi-même d'autres droits que ceux

d'un hôte étranger? Devais-je me mêler des affaires de miss Vernon

et chercher à dévoiler un mystère qu'elle m'avait prié de ne pas

approfondir?

La passion, l'intérêt et la curiosité, sophistes spécieux, eurent

bientôt répondu à ces scrupules. En démasquant cet hôte secret, je

rendais probablement service à sir Hildebrand, qui ignorait sans

doute les intrigues qui se tramaient dans sa famille, et bien plus

encore à miss Vernon, que sa franchise et sa naïve simplicité

exposaient à tant de dangers par ces liaisons secrètes entretenues

avec une personne dont peut-être elle ne connaissait pas bien le

caractère. Si je semblais forcer sa confiance, c'était dans

l'intention généreuse et désintéressée (oui, j'allai même jusqu'à

l'appeler désintéressée) de la guider, de la protéger et de la

défendre contre la ruse, contre la fourberie, et surtout contre le

conseiller secret qu'elle avait choisi pour confident. Tels

étaient les arguments que mon imagination présentait hardiment à

ma conscience et dont il lui semblait qu'elle devait se payer,

tandis que ma conscience, imitait le marchand qui, entendant bien

ses intérêts, se résigne à accepter un argent qu'il est tenté de

ne pas croire de bon aloi plutôt que de perdre une pratique.

Pendant que je marchais à grands pas, débattant le pour et le

contre, je me trouvai tout à coup près d'André Fairservice, qui

était planté comme un terme devant une rangée de ruches

d'abeilles, dans l'attitude d'une dévote contemplation, épiant

d'un oeil les mouvements de ces citoyens actifs qui rentraient en

bourdonnant dans leurs petits domaines, et l'autre fixé sur un

livre de prières qu'une dévotion constante avait privé de ses

angles et rapproché de la forme ovale; ce qui, joint à la couleur

informe du volume, lui donnait un air d'antiquité fort

respectable.

-- Je lisais à part moi _la Fleur de douce saveur semée dans la

vallée de ce monde[47], _du digne maître John Quackleben, dit

André, fermant son livre à mon approche et mettant, comme pour me

témoigner son respect, ses lunettes de corne à l'endroit où sa

lecture avait été interrompue.

-- Et il me semble, André, que des abeilles partageaient votre

attention avec l'auteur sacré?

-- C'est une race bien impie, reprit le jardinier: elles ont six

jours dans la semaine pour essaimer; eh bien, non, il faut

qu'elles attendent le jour du sabbat et qu'elles empêchent le

pauvre monde d'aller entendre le sermon! Ce n'est pas là

l'embarras, il n'y a pas grand mal aujourd'hui; car il n'y a pas

eu de prédication à la chapelle de Graneagain.

-- Vous auriez pu aller, comme je l'ai fait, à l'église

paroissiale, André; vous y eussiez entendu un excellent sermon.

-- Des os de perdrix froide, des os de perdrix froide, dit André

avec un ricanement dédaigneux; bon pour des chiens, sauf le

respect de Votre Honneur. Oui, j'aurais pu entendre le ministre

chanter de toute sa force avec sa grande chemise blanche, et les

musiciens jouer de leurs sifflets; ça a plutôt l'air d'une noce à

deux pence que d'un sermon, Dieu me préserve! J'aurais pu me

donner aussi le plaisir d'entendre le P. Docharty marmotter sa

messe: je m'en serais trouvé beaucoup mieux, ma foi!

-- Docharty! lui dis-je (c'était le nom d'un vieux prêtre

irlandais qui officiait quelquefois à Osbaldistone-Hall); je

croyais que le P. Vaughan était encore au château, il y était hier

matin.

-- Oui, reprit André; mais il est parti le soir pour aller à

Greystock, ou quelque part par là. Il y a eu du mouvement de ce

côté. Ils sont aussi affairés que mes abeilles; Dieu me préserve

de comparer jamais ces pauvres animaux à des papistes! Ah ça, à

propos d'abeilles, savez-vous bien que voilà le second essaim qui

part aujourd'hui? ah! mon Dieu oui; le premier est parti dès la

pointe du jour, car il est bon que vous sachiez que je suis sur

pied depuis cinq heures du matin. Mais les voilà à peu près toutes

rentrées; ainsi je souhaite à Votre Honneur le bonsoir et les

bénédictions du ciel.

À ces mots André se retira, mais en s'en allant il se retourna

souvent pour jeter un regard sur les _skeps, _comme il appelait

les ruches.

J'avais obtenu indirectement d'André une information importante,

c'était que le P. Vaughan n'était plus au château. Si j'apercevais

de la lumière dans la bibliothèque, ce ne pouvait donc pas être la

sienne, ou bien il tenait une conduite très mystérieuse, et par

conséquent suspecte. J'attendis avec impatience le coucher du

soleil et le crépuscule. Le jour commençait à peine à tomber, que

j'aperçus une faible clarté scintiller aux fenêtres de la

bibliothèque; à peine était-il possible de distinguer cette pâle

lumière, qui se confondait avec les derniers rayons du soleil

couchant. Je la découvris néanmoins aussi promptement que le

matelot égaré aperçoit dans l'éloignement la première lueur d'un

fanal ami. Le doute, l'irrésolution, le sentiment des convenances,

qui jusque-là avaient combattu ma curiosité et ma jalousie,

s'évanouirent dès que l'occasion se présenta de satisfaire l'une

et de motiver l'autre, ou de ramener le calme dans mon coeur, si

je trouvais que mes soupçons étaient injustes. Je rentre aussitôt

dans la maison, et, évitant les appartements les plus fréquentés

avec la précaution d'un homme qui médite un crime, j'arrive devant

la bibliothèque; la main sur la serrure, j'hésite un instant;

j'entends marcher; j'ouvre la porte et trouve miss Vernon seule.

Diana parut surprise: était-ce à cause de mon arrivée brusque et

imprévue, ou par quelque autre motif, c'est ce que je ne pouvais

deviner; elle paraissait dans une agitation qui ne pouvait être

produite que par une émotion extraordinaire. Mais en un instant

elle fut calme et tranquille; et telle est la force de la

conscience, que moi, qui venais pour la surprendre et la

confondre, je restai tout interdit et confus.

-- Qu'est-il arrivé? dit miss Vernon. Est-il venu quelqu'un au

château?

-- Personne que je sache, répondis-je en bégayant; je venais

chercher le Roland furieux.

-- Il est sur cette table, me dit Diana, dont l'assurance

redoublait encore mon embarras.

En remuant deux ou trois livres pour prendre celui que je

prétendais chercher, je rêvais à quelque moyen de faire une

retraite honorable, ce qui, dans ma position et avec un adversaire

aussi pénétrant que Diana, n'était pas chose facile, lorsque

j'aperçus un gant d'homme sur la table. Mes yeux rencontrèrent

ceux de miss Vernon, qui rougit aussitôt.

-- C'est une de mes reliques, dit-elle en hésitant; c'est un des

gants de mon grand-père, l'original du superbe portrait de Van

Dyck que vous admirez tant.

Comme si elle pensait qu'il fallait quelque chose de plus qu'un

simple assertion pour lever tous mes doutes, elle ouvrit un des

tiroirs de la table et en tira un autre gant qu'elle me jeta.

Quand une personne naturellement franche et sincère veut se

couvrir du voile de la duplicité et de la dissimulation, la

gaucherie avec laquelle elle le porte et les peines qu'elle prend

pour cacher son embarras inspirent souvent des soupçons et font

naître le désir de vérifier une histoire qu'elle ne débite que

d'un ton faible et mal assuré. Je jetai un regard sur les deux

gants, et je répondis gravement:

-- Ces gants se ressemblent pour la broderie, mais miss Vernon

voudra bien remarquer qu'ils ne peuvent former une paire,

puisqu'ils sont tous deux de la main droite.

Miss Vernon se mordit les lèvres de dépit et rougit de nouveau.

-- Vous faites bien de me confondre, de me démasquer, reprit-elle

avec amertume. Il est des personnes qui eussent jugé, d'après ce

que je disais, que je ne voulais point donner d'explication

particulière d'une circonstance qui ne regarde personne, --

surtout un étranger. Vous avez jugé mieux, et vous m'avez fait

sentir la bassesse de la duplicité, que j'ai toujours eue en

horreur, et que j'abjure à jamais. Je n'ai point le talent de la

dissimulation; c'est un rôle indigne de moi, et que la nécessité

seule a pu me faire prendre un instant. Non, comme votre sagacité

l'a bien découvert, ce gant n'est pas le pareil de celui que je

vous ai montré; il appartient à un ami qui m'est encore plus cher

que le tableau de Van Dyck, ... un ami dont les conseils me

guideront toujours... un ami que j'honore... un ami que j'... Elle

s'arrêta.

-- _Que j'aime, _veut dire sans doute miss Vernon, m'écriai-je en

m'efforçant de cacher sous un ton ironique le dépit qui me

rongeait.

-- Et quand je le dirais, reprit-elle fièrement, quelqu'un a-t-il

le droit de contrôler mes affections? quelqu'un prétendra-t-il

m'en demander raison?

-- Ce ne sera pas moi assurément, miss Vernon, repris-je avec

emphase, car j'étais piqué à mon tour; je vous prie de ne pas me

supposer une semblable présomption; mais j'espère que miss Vernon

voudra bien pardonner à un ami, à une personne du moins qu'elle

honorait de ce titre, s'il prend la liberté de lui faire

observer...

-- Ne me faites rien observer, monsieur, dit-elle avec véhémence,

si ce n'est que je n'aime pas les questions. Prétendez-vous vous

établir mon juge? je ne le souffrirai pas; et si vous n'êtes venu

ici que pour épier ma conduite, l'amitié que vous dites avoir pour

moi est une pauvre excuse pour votre incivile curiosité.

-- Je vous délivre de ma présence, dis-je avec une fierté

semblable à la sienne; j'ai fait un rêve agréable, oh! oui, bien

agréable, mais aussi bien trompeur, et... mais nous nous entendons

à présent.

J'allais sortir lorsque miss Vernon, dont les mouvements étaient

quelquefois si rapides qu'ils semblaient presque instinctifs, se

précipita devant la porte; me saisissant le bras, elle m'arrêta

avec cet air d'autorité qu'elle savait si bien prendre, et qui

contrastait si singulièrement avec la naïveté et la simplicité de

ses manières.

-- Arrêtez, M. Frank, me dit-elle; nous ne devons pas nous quitter

ainsi; je n'ai pas assez d'amis pour que je puisse me résoudre à

rayer de ce nombre même les ingrats et les égoïstes. Écoutez-moi,

M. Frank, vous ne saurez jamais rien sur ce gant mystérieux. Et

elle le prit à la main. Non, rien. Pas un iota de plus que ce que

vous savez déjà; mais qu'il ne soit pas un sujet de discorde entre

nous. Le séjour que je dois faire ici, ajouta-t-elle d'un ton plus

doux, sera nécessairement fort court; le vôtre doit l'être encore

davantage. Nous devons nous quitter bientôt pour ne jamais nous

revoir; ne nous querellons donc pas; que mes mystérieuses

infortunes ne soient pas un prétexte pour répandre de l'amertume

sur le peu d'heures que nous avons encore à passer ensemble avant

de nous retrouver sur l'autre rive de l'éternité.

Je ne sais, Tresham, par quel charme, par quel sortilège cette

charmante créature obtenait un ascendant si complet sur un

caractère que j'étais quelquefois moi-même incapable de maîtriser.

J'étais décidé, en entrant dans la bibliothèque, à demander une

explication complète à miss Vernon. Elle l'avait refusée avec une

fierté insultante, elle m'avait avoué en face qu'elle me préférait

un rival; car quelle autre interprétation pouvais-je donner à la

préférence qu'elle témoignait pour son mystérieux confident? Et

cependant, lorsque j'étais sur le point de sortir de la chambre et

de rompre pour toujours avec elle, il ne lui fallait que changer

de ton, passer de l'accent de la fierté et du ressentiment à celui

de l'autorité et du despotisme, tempérés ensuite par l'expression

de la douceur et de la mélancolie, pour remettre son humble sujet

à sa place et le soumettre aux dures conditions qu'elle lui

imposait.

-- Que sert que je revienne? dis-je en m'asseyant; pourquoi

vouloir que je sois témoin de malheurs que je ne puis adoucir et

de mystères que c'est vous offenser que de chercher à découvrir?

Quoique vous ne connaissiez pas encore le monde, il est impossible

que vous ignoriez qu'une jeune personne ne peut avoir qu'un ami.

Si je savais qu'un de mes amis eût en secret pour un tiers une

confiance qu'il n'a pas pour moi, je ne pourrais m'empêcher d'être

jaloux; mais de vous, miss Vernon, de vous...

-- Vous êtes jaloux, n'est-ce pas, dans toute la force du terme;

mais, mon cher ami, vous ne faites que répéter ce que les niais

apprennent par coeur dans les comédies et les romans, jusqu'à ce

qu'ils donnent à un sot verbiage une influence réelle sur leur

esprit. Garçons, filles, tous babillent jusqu'à ce qu'ils soient

amoureux, et lorsque leur amour est prêt à s'éteindre, ils se

remettent à babiller et à se tourmenter, jusqu'à ce qu'ils soient

jaloux. Mais nous, Frank, qui sommes des êtres raisonnables, nous

ne devons parler que le langage de la bonne et franche amitié.

Toute autre union entre nous est aussi impossible que si j'étais

homme ou que vous fussiez femme. Pour parler sans détour, ajouta-

t-elle après un moment d'hésitation, quoique je veuille bien

sacrifier encore assez aux convenances pour rougir un peu de la

clarté de mon explication, nous ne pourrions pas nous marier, si

nous le voulions; et quand même nous le pourrions, nous ne le

devrions pas.

Une rougeur céleste colorait son front lorsqu'elle me fit cette

cruelle déclaration. Je me préparais à combattre ses arguments,

oubliant jusqu'à mes soupçons qui venaient d'être confirmés; mais

elle me prévint, et ajouta avec une fermeté froide qui approchait

de la sévérité: -- Ce que je dis est une vérité incontestable

qu'il est impossible de réfuter; ainsi point de question, je vous

prie...; nous sommes amis, M. Osbaldistone, n'est-ce pas? Elle me

tendit la main, et, prenant la mienne: -- Amis, et rien, non

jamais rien qu'amis.

Elle laissa aller ma main; je baissai la tête, dompté[48], comme

l'eût dit Spencer, par le mélange de douceur et de fermeté qui

régnait dans ses manières: elle se hâta de changer de sujet.

-- Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adressée, mais qui,

malgré les préventions de la personne qui vous l'écrit, ne vous

fût probablement jamais parvenue si elle n'était tombée entre les

mains de mon petit Pacolet, ou nain magique, que, comme toutes les

damoiselles infortunées des romans, je garde en secret à mon

service.

La lettre était cachetée, je l'ouvris et jetai un coup d'oeil sur

le contenu. Le papier me tomba des mains et je m'écriai

involontairement: -- Grand Dieu! ma folie et ma désobéissance ont

ruiné mon père!

Miss Vernon parut vivement alarmée; mais, se remettant aussitôt:

-- Vous pâlissez, me dit-elle, vous êtes malade; vous apporterai-

je un verre d'eau? Allons, M. Osbaldistone, soyez homme; qu'est-il

arrivé? Votre père n'est-il plus?

-- Il vit, grâce au ciel! mais dans quel embarras! dans quelle

détresse...!

-- Est-ce là tout? Ne désespérez pas. Puis-je lire cette lettre?

dit-elle en la ramassant.

J'y consentis, sachant à peine ce que je disais. Elle la lut avec

la plus grande attention.

-- Quel est ce M. Tresham qui signe la lettre?

-- L'associé de mon père (votre bon père, mon cher William); mais

il n'est pas dans l'habitude de prendre part aux affaires du

commerce.

-- Il parle ici de plusieurs lettres qui vous ont déjà été

écrites.

-- Je n'en ai reçu aucune, répondis-je.

-- Et il paraît, ajouta-t-elle, que Rashleigh, laissé par votre

père à la tête de toutes ses affaires avant son départ pour la

Hollande, a quitté Londres depuis quelques jours pour passer en

Écosse, emportant avec lui des effets montant à une somme

considérable, et destinés à acquitter des billets souscrits par

votre père au profit de différentes personnes de ce pays.

-- Il n'est que trop vrai.

-- On dit encore dans la lettre que, n'ayant plus entendu parler

de Rashleigh, on a envoyé le premier commis, un nommé Owen, à

Glascow, pour tâcher de le découvrir, et l'on finit par vous prier

de vous rendre aussi dans cette ville et de l'aider dans ses

recherches.

-- Oui, et il faut que je parte à l'instant.

-- Écoutez, dit miss Vernon, il me semble que le plus grand

malheur qui puisse résulter de tout cela sera la perte d'une

certaine somme d'argent, et j'aperçois des larmes dans vos yeux!

fi, M. Osbaldistone!

-- Vous me faites injure, miss Vernon, répondis-je; ce n'est point

la perte de ma fortune qui m'arrache des larmes; c'est l'effet

qu'elle produira sur l'esprit et sur la santé de mon père, à qui

l'honneur est plus cher que la vie. S'il se voit dans

l'impossibilité de faire face à ses engagements, il éprouvera le

même regret, le même désespoir qu'un brave soldat qui a fui une

fois devant l'ennemi, qu'un honnête homme qui a perdu son rang et

sa réputation dans la société. J'aurais pu prévenir tous ces

malheurs si je n'avais pas écouté un vain orgueil, une indolence

coupable qui m'a fait refuser de partager ses travaux et de suivre

comme lui une carrière aussi utile qu'honorable. Grand Dieu!

comment réparer à présent les funestes conséquences de mon erreur?

-- En vous rendant à Glascow, comme vous en êtes instamment prié

par l'ami qui vous écrit cette lettre.

-- Mais, si Rashleigh a véritablement formé l'infâme projet de

ruiner son bienfaiteur, quelle apparence que je puisse trouver

quelque moyen de déjouer un plan si profondément combiné?

-- La réussite n'est pas certaine, je l'avoue; mais, d'un autre

côté, vous ne pouvez rendre aucun service à votre père en restant

ici. Rappelez-vous que, si vous aviez été au poste qui vous était

destiné, ce désastre ne serait pas arrivé; courez à celui qu'on

vous indique à présent, et tout peut se réparer. Attendez, ne

sortez pas de cette chambre que je ne sois revenue.

Elle me laissa en proie à l'étonnement et à la confusion, au

milieu de laquelle je pouvais pourtant trouver un intervalle

lucide pour admirer la fermeté, le sang-froid et la présence

d'esprit que miss Vernon possédait toujours, même dans les crises

violentes et inattendues.

Elle revint quelques minutes après, tenant à la main un papier

plié et cacheté comme une lettre, mais sans adresse: -- Je vous

remets, me dit-elle, cette preuve de mon amitié, parce que j'ai la

plus parfaite confiance en votre honneur. Si j'ai bien compris la

lettre qui vous est écrite, les fonds qui sont en la possession de

Rashleigh doivent être recouvrés le 12 septembre, afin qu'ils

puissent être appliqués au paiement des billets en question; et,

si vous pouvez y parvenir avant cette époque, le crédit de votre

père ne court aucun danger.

-- Il est vrai; la lettre de M. Tresham est fort claire. Je la lus

encore une fois, et j'ajoutai: -- Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

-- Eh bien! dit miss Vernon, dans ce cas, mon petit Pacolet pourra

vous être utile. Vous avez entendu parler d'un charme magique

contenu dans une lettre. Prenez ce paquet; s'il vous est possible

de réussir par d'autres moyens et d'obtenir la remise des effets

que Rashleigh a emportés, je compte sur votre honneur pour le

brûler sans l'ouvrir; sinon, vous pouvez rompre le cachet dix

jours avant l'échéance des billets que votre père a souscrits, et

vous trouverez des renseignements qui pourront vous être utiles.

Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus, mais pensez quelquefois

à votre amie Diana Vernon.

Elle me tendit la main; mais je la serrai elle-même contre mon

coeur. Elle soupira en se dégageant de mes bras, s'échappa par la

petite porte qui conduisait à son appartement, et je ne la vis

plus.

Chapitre XVIII.

Et vite ils ont doublé le pas.

Rien ne peut arrêter leur fuite;

Les morts vont vite, vite, vite.

Pourquoi ne me suivrais-tu pas?

Rob-Roy · 第 15 / 29 题