BURGER.

Lorsqu'on est accablé de malheurs dont la cause et le caractère

sont différents, on y trouve au moins cet avantage que la

distraction que produisent en nous leurs effets contradictoires

nous donne la force de ne succomber sous aucun. J'étais

profondément affligé de me séparer de miss Vernon; mais je

l'aurais été bien davantage si les circonstances fâcheuses où se

trouvait mon père n'eussent exigé mon attention. De même les

tristes nouvelles que venait de m'apprendre M. Tresham m'auraient

anéanti si mon coeur n'eût été partagé par les regrets que

m'inspirait la nécessité de quitter celle qui m'était si chère.

Mon amour pour Diana était aussi ardent que ma tendresse pour mon

père était vive; mais j'éprouvai qu'il est possible de diviser sa

sensibilité quand deux causes différentes la mettent en jeu en

même temps, comme les fonds d'un débiteur insolvable se partagent

au marc la livre entre ses créanciers. Telles étaient mes

réflexions en gagnant mon appartement. On aurait véritablement dit

que l'esprit de commerce commençait à s'éveiller en moi.

Je relus avec grande attention la lettre de votre père; elle était

assez laconique et me renvoyait pour les détails à Owen, qu'il

m'engageait à aller joindre sans perdre un instant dans une ville

d'Écosse nommée Glascow. Il ajoutait que j'aurais des nouvelles de

mon vieil ami chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, négociants

dans cette ville, au quartier de Gallowgate. Il me parlait de

diverses lettres qui m'avaient été écrites, et que je n'avais

jamais reçues, parce qu'elles avaient sans doute été interceptées,

et se plaignait de mon silence en termes qui auraient été

souverainement injustes si mes missives fussent parvenues à leur

destination. Plus je lisais cette lettre, plus mon étonnement

redoublait. Je ne doutai pas un instant que le génie de Rashleigh

ne veillât autour de moi, et ne m'entourât à dessein de ténèbres

et de difficultés. Je n'entrevoyais pas sans effroi l'étendue des

moyens que sa scélératesse féconde avait employés pour parvenir à

son but. Il faut que je me rende ici justice à moi-même; le

chagrin de m'éloigner de miss Vernon, quelque vif qu'il fût,

quelque insupportable qu'il m'eût paru dans toute autre

circonstance, ne devint pour moi qu'une considération secondaire

en songeant aux dangers dont mon père était menacé. Ce n'était pas

que j'attachasse un grand prix à la fortune: je pensais même,

comme presque tous les jeunes gens dont l'imagination est ardente,

qu'il est plus facile de se passer de richesses que de consacrer

son temps et ses soins aux moyens d'en acquérir. Mais dans la

situation où se trouvait mon père, je savais qu'il regarderait une

suspension de paiements comme une tache ineffaçable, que la vie

deviendrait sans attraits pour lui et qu'il envisagerait la mort

comme sa seule espérance.

Mon esprit n'était donc occupé qu'à chercher les moyens de

détourner cette catastrophe, et je le faisais avec une ardeur dont

j'aurais été incapable s'il ne se fût agi que de ma fortune

personnelle. Le résultat de mes réflexions fut une ferme

résolution de partir d'Osbaldistone-Hall le lendemain matin et de

prendre la route de Glascow afin d'y joindre Owen. Je jugeai à

propos de n'apprendre mon départ à mon oncle qu'en lui laissant

une lettre de remerciements pour le bon accueil que j'en avais

reçu, et pour m'excuser en termes généraux sur une affaire urgente

et imprévue qui me forçait à le quitter sans les lui offrir moi-

même. Je connaissais assez le vieux chevalier pour savoir qu'il me

pardonnerait ce manque apparent de politesse, et j'avais conçu une

idée si terrible des combinaisons perfides de Rashleigh que je

craignais qu'il n'eût préparé quelques ressorts secrets pour

empêcher un voyage que je n'entreprenais que pour déjouer ses

projets si j'annonçais publiquement mon départ d'Osbaldistone-

Hall.

J'étais donc bien déterminé à partir le lendemain dès la pointe du

jour et à franchir les frontières d'Écosse avant qu'on pût même se

douter que j'avais quitté le château. Mais il existait un obstacle

puissant qui semblait devoir nuire à la célérité de mon voyage.

Non seulement j'ignorais quel était le plus court chemin pour me

rendre à Glascow, mais je n'en connaissais même nullement la

route. La promptitude étant de la plus grande importance, je

résolus de consulter à ce sujet André Fairservice comme étant une

autorité compétente pour me tirer d'embarras sans délai.

Quoiqu'il fût déjà tard, je voulus m'occuper sur-le-champ de cet

objet intéressant et je me rendis à l'instant même chez le

jardinier. Sa demeure était à peu de distance du mur extérieur du

jardin: c'était une chaumière entièrement construite dans le style

d'architecture du Northumberland.

Les fenêtres et les portes en étaient décorées de lourdes

architraves et de linteaux massifs en pierre brute. Le toit était

couvert de joncs en place de chaume, de tuiles ou d'ardoises. D'un

côté un ruisseau roulait son eau limpide. Un antique poirier

ombrageait de ses branches un petit parterre qu'on voyait devant

la maison. Par-derrière était un jardin potager, un enclos en

pâturage pour une vache, et un petit champ semé. En un mot, tout

annonçait cette aisance que la vieille Angleterre procure à ses

habitants jusque dans ses provinces les plus reculées.

En approchant de la maison du prudent André, j'entendis parler

d'un ton nasal et solennel, ce qui me fit croire que, suivant la

coutume méritoire de ses citoyens, il avait assemblé quelques-uns

de ses voisins pour les joindre à lui dans ses dévotions du soir,

car il n'avait ni femme, ni fille, ni soeur, ni personne du sexe

féminin qui demeurât avec lui. Mon père, me dit-il un jour, a eu

assez de ce bétail. Cependant il se formait quelquefois un

auditoire composé de catholiques et de protestants, tisons qu'il

arrachait au feu, disait-il, en les convertissant au

presbytérianisme, quoi qu'en pussent dire les PP. Vaughan et

Docharty et les ministres de l'église anglicane, qui regardaient

son intervention dans les matières spirituelles comme une hérésie

qui s'introduisait en contrebande. Il était donc comme possible

qu'il tînt chez lui ce soir une assemblée de cette nature. Mais,

en écoutant plus attentivement, je reconnus que le bruit que

j'entendais n'était produit que par les poumons d'André; et,

lorsque j'ouvris la porte pour entrer, je le trouvai seul, lisant

à haute voix, pour sa propre édification, un livre de controverses

théologiques et livrant bataille de tout son coeur à des mots

qu'il ne comprenait point.

-- C'est vous, M. Frank? me dit-il en mettant de côté son énorme

in-folio; j'étais à lire un peu le digne docteur Lightfoot[49].

-- Lightfoot! répliquai-je en jetant les yeux sur le lourd volume,

jamais auteur ne fut plus mal nommé.

_-- _C'est pourtant bien son nom, monsieur; c'était un

théologien comme on n'en voit plus de pareil. Cependant je vous

demande pardon de vous laisser debout à la porte; mais j'ai été si

tourmenté des esprits la nuit dernière, Dieu me préserve! je ne

voulais l'ouvrir qu'après avoir lu tout le service du soir, et je

viens justement de finir le cinquième chapitre de Néhémie. Si cela

ne suffit pas pour les tenir en respect, je ne sais pas ce qu'il

faudra que je fasse.

-- Tourmenté des esprits, André! que voulez-vous dire?

-- Que j'ai eu à combattre contre eux toute la nuit. Ils

voulaient, Dieu me préserve! me faire sortir de ma peau sans même

se donner la peine de m'écorcher comme une anguille.

-- Trêve à vos frayeurs pour un moment, André. Je désire savoir si

vous pouvez m'enseigner le chemin le plus court pour me rendre à

une ville de votre Écosse appelée Glascow.

-- Le chemin de Glascow! si je le connais! et comment ne le

connaîtrais-je pas? Elle n'est qu'à quelques milles de mon

endroit, de la paroisse de Dreepdayly, qui est un petit brin à

l'ouest. Mais, Dieu me préserve! pourquoi donc Votre Honneur va-t-

il à Glascow?

-- Pour des affaires particulières.

-- Autant vaudrait me dire: Ne me faites pas de questions et je ne

vous répondrai pas de mensonges. À Glascow!... Je pense que vous

feriez quelque honnêteté à celui qui vous y conduirait?

-- Certainement, si je trouvais quelqu'un qui allât de ce côté.

-- Vous feriez attention à son temps et à ses peines?

-- Sans aucun doute; et si vous pouvez trouver quelqu'un qui

veuille m'accompagner, je le paierai généreusement.

-- C'est aujourd'hui dimanche, dit André en levant les yeux vers

le ciel; ce n'est pas un jour à parler d'affaires charnelles; sans

cela je vous demanderais ce que vous donneriez à celui qui vous

tiendrait bonne compagnie sur la route, qui vous dirait le nom de

tous les châteaux que vous verriez, et toute la parenté de leurs

propriétaires.

-- Je n'ai besoin que de connaître la route, la route la plus

courte, et je paierai à celui qui voudra me la montrer tout ce qui

sera raisonnable.

-- Tout, répliqua André, ce n'est rien, et le garçon dont je parle

connaît tous les sentiers, tous les détours des montagnes, tous...

-- Je suis pressé, André, je n'ai pas de temps à perdre; faites le

marché pour moi, et je l'approuve d'avance.

-- Ah! voilà qui est parler. Eh bien, je crois, Dieu me préserve!

que le garçon qui vous y conduira, ce sera moi.

-- Vous, André? voulez-vous donc quitter votre place?

-- Je vous ai déjà dit, M. Frank, que je pense depuis longtemps à

quitter le château, depuis l'instant que j'y suis entré. Mais à

présent j'ai pris mon parti tout de bon: autant plus tôt que plus

tard.

-- Mais ne risquez-vous pas de perdre vos gages?

-- Sans doute il y aura de la perte. Mais j'ai vendu les pommes du

vieux verger et j'ai encore l'argent, quoique sir Hildebrand,

c'est-à-dire son intendant, m'ait pressé de le lui remettre, comme

si c'eût été une mine d'or; et puis j'ai reçu quelque argent pour

acheter des semailles, et puis... Enfin cela fera une sorte de

compensation. D'ailleurs Votre Honneur fera attention à ma perte

et à mon risque quand nous serons à Glascow. Et quand Votre

Honneur compte-t-il partir?

-- Demain matin, à la pointe du jour.

-- C'est un peu prompt! Et où trouverai-je un bidet? Attendez...!

Oui, je sais où trouver la bête qui me convient.

-- Ainsi donc, André, demain à cinq heures je vous trouverai au

bout de l'avenue.

-- Ne craignez rien, M. Frank: que le diable m'emporte, par

manière de parler au moins, si je vous manque de parole! Mais si

vous voulez suivre mon avis, nous partirons deux heures plus tôt.

Je connais les chemins la nuit comme le jour, et j'irais d'ici à

Glascow les yeux bandés, par la route la plus courte, sans me

tromper une seule fois.

Le grand désir que j'avais de partir me fit adopter l'amendement

d'André, et nous convînmes de nous trouver au rendez-vous indiqué

le lendemain à trois heures du matin.

Une réflexion se présenta pourtant à l'esprit de mon futur

compagnon de voyage.

-- Mais les esprits! s'écria-t-il, les esprits! s'ils venaient à

nous poursuivre à trois heures du matin! je ne me soucierais pas

d'avoir leur visite deux fois dans vingt-quatre heures.

-- N'en ayez pas peur, lui dis-je en le quittant. Il existe sur la

terre assez de malins esprits qui savent agir pour leur intérêt,

mieux que s'ils avaient à leurs ordres tous les suppôts de

Lucifer.

Après cette exclamation, qui me fut arrachée par le sentiment de

situation dans laquelle je me trouvais, je sortis de la chaumière

d'André et je m'en retournai au château.

Je fis le peu de préparatifs indispensables; je chargeai mes

pistolets, et je me jetai tout habillé sur mon lit pour tâcher de

me préparer, par quelques heures de sommeil, à supporter la

fatigue du voyage que j'allais entreprendre et les inquiétudes qui

devaient m'accompagner jusqu'à la fin de la route. La nature,

épuisée par les agitations que j'avais éprouvées pendant cette

journée, me fut plus favorable que je n'osais l'espérer, et je

jouis d'un sommeil paisible dont je ne sortis qu'en entendant

sonner deux heures à l'horloge du château, placée au haut d'une

tour dont ma chambre était voisine. J'avais eu soin de garder de

la lumière. Je me levai à l'instant et j'écrivis la lettre que

j'avais dessein de laisser pour mon oncle. Cette besogne terminée,

j'emplis une valise des vêtements qui m'étaient le plus

nécessaires, je laissai dans ma chambre le reste de ma garde-robe;

je descendis l'escalier sans faire de bruit, je gagnai l'écurie

sans obstacle; là, quoique je ne fusse pas aussi habile

palefrenier qu'aucun de mes cousins, je sellai et bridai mon

cheval et me mis en route.

En entrant dans l'avenue qui conduisait à la porte du parc, je

m'arrêtai un instant et me retournai pour voir encore une fois les

murs qui renfermaient Diana Vernon. Il me semblait qu'une voix

secrète me disait que je m'en séparais pour ne plus la revoir. Il

était impossible, dans la succession longue et irrégulière des

fenêtres gothiques du château, que les pâles rayons de la lune

n'éclairaient qu'imparfaitement, de reconnaître celles de

l'appartement qu'elle occupait. Elle est déjà perdue pour moi,

pensais-je en cherchant inutilement à les distinguer, perdue avant

même que j'aie quitté l'enceinte des lieux qu'elle habite! Quelle

espérance me reste-t-il donc? d'avoir quelque correspondance avec

elle, quand nous serons séparés!

J'étais absorbé dans une rêverie d'une nature peu agréable, quand

l'horloge du château fit entendre trois heures et rappela à mon

souvenir un individu bien moins intéressant pour moi et un rendez-

vous auquel il m'importait d'être exact.

En arrivant au bout de l'avenue, j'aperçus un homme à cheval,

caché par l'ombre que projetait la muraille du parc. Je toussai

plusieurs fois; mais ce ne fut que lorsque j'eus prononcé le nom

André, à voix basse, que le jardinier me répondit: -- Oui, oui,

c'est André.

-- Marchez devant, lui dis-je, et gardez bien le silence s'il est

possible, jusqu'à ce que nous ayons traversé le village qui est

dans la vallée.

André ne se fit pas répéter cet ordre; il partit à l'instant même

et d'un pas beaucoup plus rapide que je ne l'aurais désiré. Il

obéit si scrupuleusement à mon injonction de garder le silence

qu'il ne répondit à aucune des questions que je ne cessais de lui

adresser sur la cause d'une marche si rapide, et qui me semblait

aussi peu nécessaire qu'imprudente au commencement d'un long

voyage, puisqu'elle pouvait mettre nos chevaux hors d'état de le

continuer. Nous ne traversâmes pas le village. Il me fit passer

par des sentiers détournés; nous arrivâmes dans une grande plaine

et nous nous trouvâmes ensuite au milieu des montagnes qui

séparent l'Angleterre de l'Écosse, dans ce qu'on appelle les

_Marches moyennes[50]. _Le chemin, ou plutôt le mauvais sentier que

nous suivions alors, était coupé à chaque instant tantôt par des

broussailles, tantôt par des marais. André pourtant ne

ralentissait pas sa course, et nous faisions bien neuf à dix

milles par heure.

J'étais surpris et mécontent de l'opiniâtreté du drôle, et il

fallait pourtant le suivre ou perdre l'avantage d'avoir un

conducteur. Nous ne trouvions que des montées et des descentes

rapides sur un terrain où nous risquions à chaque instant de nous

rompre le cou; nous passions de temps en temps à côté de

précipices dans lesquels le moindre faux pas de nos chevaux nous

aurait fait trouver une mort certaine. La lune nous prêtait

quelquefois une faible lumière, mais souvent un nuage ou une

montagne nous plongeait dans de profondes ténèbres: je perdais

alors de vue mon guide, et il ne me restait pour me diriger que le

bruit des pieds de son cheval et le feu qu'ils tiraient des

rochers sur lesquels nous marchions. La rapidité de cette course

et l'attention que le soin de ma sûreté m'obligeait de donner à

mon cheval me furent d'abord de quelque utilité pour me distraire

des réflexions pénibles auxquelles j'aurais été tenté de

m'abandonner. Je criai de nouveau à André de ne pas aller si vite,

et je me mis sérieusement en colère quand je vis qu'il ne faisait

aucune attention à mes ordres répétés et que je n'en pouvais tirer

aucune réponse. Mais la colère ne me servait à rien. Je m'efforçai

deux ou trois fois de le joindre, bien résolu à lui caresser les

épaules du manche de mon fouet; mais il était mieux monté que moi,

et soit qu'il se doutât de mes bonnes intentions, soit que son

coursier fût piqué d'une noble émulation, dès que je parvenais à

en approcher, il ne tardait pas à regagner le terrain qu'il avait

perdu. Enfin, n'étant plus maître de ma colère, je lui criai que

j'allais avoir recours à mes pistolets et envoyer à Hostpur

André[51] une balle qui le forcerait de ralentir l'impétuosité de

sa marche. Il est probable qu'il entendit cette menace et qu'elle

fit sur lui quelque impression; car il changea d'allure sur-le-

champ, et en peu d'instants je me trouvai à son côté.

-- Il n'y a pas de bon sens de courir comme nous le faisons! dit-

il du plus grand sang-froid.

-- Et pourquoi courez-vous ainsi, misérable?

_-- _Je croyais que Votre Honneur était pressé, me répliqua-t-il

avec une gravité imperturbable.

-- Ne m'avez-vous donc pas entendu depuis deux heures vous crier

d'aller plus doucement? Êtes-vous ivre? Êtes-vous fou?

-- C'est que, voyez-vous, M. Frank, j'ai l'oreille un peu dure, et

puis le bruit des pieds des chevaux sur ces rochers, et puis... et

puis il est vrai que j'ai bu le coup de l'étrier avant de partir;

et, comme je n'avais personne pour boire à ma santé, il a bien

fallu m'en charger moi-même; et puis je ne voulais pas laisser à

ces papistes le reste de mon eau-de-vie; je n'aime à rien perdre,

voyez-vous.

Tout cela pouvait être vrai, cependant je n'en croyais pas un mot.

Mais, comme la position où je me trouvais exigeait que je

maintinsse la bonne intelligence entre mon guide et moi, je me

contentai de lui prescrire de marcher à l'avenir à mon côté.

Rassuré par mon ton pacifique, André leva le sien d'une octave,

suivant son habitude ordinaire de pédanterie.

-- Votre Honneur ne me persuadera jamais, pas plus que personne au

monde, qu'il soit prudent de s'exposer à l'air de la nuit sans

s'être garni l'estomac d'un bon verre d'eau-de-vie ou de genièvre,

ou de quelque autre réconfortant semblable; et j'en puis parler

savamment, car, Dieu me préserve! j'ai bien des fois traversé ces

montagnes pendant la nuit ayant de chaque côté de ma selle une

petite barrique d'eau-de-vie.

-- En d'autres termes, André, vous faisiez la contrebande. Comment

un homme qui a des principes aussi rigides que les vôtres pouvait-

il se résoudre à frauder ainsi les droits du trésor public?

-- Ce ne sont que les dépouilles des Égyptiens: la pauvre Écosse,

depuis le malheureux acte d'Union à l'Angleterre, a bien assez

souffert de ces coquins de jaugeurs de l'excise qui sont tombés

sur elle comme une nuée de sauterelles; il convient à un bon

citoyen de lui procurer une petite goutte de quelque chose pour

lui regaillardir le coeur.

En l'interrogeant encore, j'appris qu'il avait souvent passé par

ces montagnes pour faire la contrebande avant et depuis son

établissement à Osbaldistone-Hall. Cette circonstance n'était pas

indifférente pour moi, car elle me prouvait qu'il était très en

état de me servir de guide.

Nous voyagions alors moins précipitamment; et cependant le cheval

d'André, ou plutôt André lui-même avait toujours une forte

propension à accélérer le pas, et j'étais souvent obligé de le

modérer. Le soleil était levé, et mon conducteur se retournait

fréquemment pour regarder derrière lui, comme s'il eût craint

d'être poursuivi. Enfin nous arrivâmes sur la plateforme d'une

montagne très élevée que nous mîmes une demi-heure à gravir, et

d'où l'on découvrait toute la partie du pays que nous venions de

parcourir. André s'arrêta, jeta les yeux de ce côté, et

n'apercevant encore dans les champs ni sur les routes aucun être

vivant, sa physionomie prit un air de satisfaction; il se mit à

siffler, et finit par chanter un air de son pays dont le refrain

était:

......_Oh! ma Jessie!

Te voilà donc dans ma patrie,

Et ton clan ne te verra plus._

En même temps il passait la main sur le cou de son cheval, le

flattait et le caressait, ce qui réveilla mon attention et me fit

reconnaître à l'instant une jument favorite de Thorncliff

Osbaldistone.

-- Que veut dire ceci, André? lui dis-je en fronçant le sourcil;

cette jument est à M. Thorncliff.

-- Je ne dis pas qu'elle ne lui a point appartenu dans le temps,

M. Frank, mais à présent elle est à moi.

-- C'est un vol, misérable!

-- Un vol, Dieu me préserve! M. Frank, personne n'a le droit de

m'appeler voleur. -- Voici ce que c'est, M. Thorncliff m'a

emprunté dix livres[52] pour aller aux courses de chevaux d'York,

et du diable s'il a jamais pensé à me les rendre; bien au

contraire, quand je lui en parlais, il disait qu'il me casserait

les os. Mais à présent il faudra qu'il me paie jusqu'au dernier

sou s'il veut revoir sa jument, et sans cela il n'aura jamais un

crin de sa queue. Je connais un fin matois de procureur à

Loughmaben, j'irai le voir en passant, et il saura bien arranger

cette affaire. Un vol! non, non. Jamais André Fairservice ne s'est

chauffé à un tel fagot. C'est un gage que j'ai saisi. Je l'ai

saisi moi-même au lieu de le faire saisir par un huissier, voilà

toute la différence. C'est la loi, et j'ai épargné les frais des

gens de justice par économie.

-- Cette économie pourra vous coûter plus cher que vous ne le

pensez si vous continuez à vous payer ainsi par vos mains sans

autorité légale.

-- Ta, ta, ta! nous sommes en Écosse à présent, et il s'y trouvera

des avocats, des procureurs et des juges pour moi tout aussi bien

que pour tous les Osbaldistone d'Angleterre. Le cousin au

troisième degré de la tante de ma mère est cousin de la femme du

prévôt de Dumfries, et il ne souffrirait pas qu'on fit tort à une

goutte de son sang. Les lois sont les mêmes pour tout le monde

ici; ce n'est pas comme chez vous, où un mandat du clerc Jobson

peut vous envoyer au pilori avant que vous sachiez seulement

pourquoi. Mais attendez un peu, et il y aura encore moins de

justice dans le Northumberland, et c'est pourquoi je lui ai fait

mes adieux.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Tresham, que les

principes d'André n'étaient nullement d'accord avec les miens, et

je formai le dessein de lui racheter la jument lorsque nous

serions arrivés à Glascow, et de la renvoyer à mon cousin. Je

résolus aussi d'écrire à mon oncle par la poste, pour l'en

informer, dans la première ville que nous trouverions en Écosse.

Mais j'avais besoin d'André, et le moment ne me parut favorable ni

pour lui faire part de mon projet ni pour lui faire des reproches

sur une action que son ignorance lui faisait peut-être regarder

comme toute naturelle. Je détournai donc la conversation et lui

demandai pourquoi il disait qu'il y aurait bientôt moins de

justice dans le Northumberland.

-- Ah! ah! me dit-il, il y aura assez de justice, mais ce sera au

bout du mousquet. Les officiers irlandais et tout le bétail

papiste qu'on a été chercher dans les pays étrangers, faute d'en

trouver assez dans le nôtre, ne sont-ils pas rassemblés dans tout

le comté? Ces corbeaux ne s'y rendent que parce qu'ils flairent la

charogne. Sûr comme je vis, sir Hildebrand ne restera pas les bras

croisés. J'ai vu venir au château des fusils, des sabres, des

épées. Croyez-vous que ce soit pour rien? Ce sont des enragés

diables, Dieu me préserve! que ces jeunes Osbaldistone.

Ce discours rappela à mon souvenir le soupçon que j'avais déjà

conçu, que les jacobites étaient à la veille de faire quelque

entreprise hasardeuse. Mais, sachant qu'il ne me convenait de

m'ériger ni en espion ni en censeur des discours et des actions de

mon oncle, j'avais fui toute occasion de me mettre au courant de

ce qui se passait au château. André n'avait pas les mêmes

scrupules, et il parlait sans doute comme il le pensait, en disant

qu'il se tramait quelque complot, et que c'était un des motifs qui

l'avaient déterminé à s'éloigner.

-- Tous les domestiques, ajouta-t-il, tous les paysans et les

vassaux ont été enrôlés et passés en revue. Ils voulaient me

mettre aussi dans la troupe; mais ceux qui le demandaient ne

connaissaient pas André Fairservice. Je me battrai tout comme un

autre, quand cela me conviendra, mais ce ne sera ni pour la

prostituée de Babylone, ni pour aucune prostituée d'Angleterre.

Chapitre XIX.

Voyez-vous ce clocher dont la pointe hardie

S'élève jusqu'au ciel?

C'est là que, délivrés des soins de cette vie,

Dorment d'un sommeil éternel

L'amant. le guerrier, le poète...

Rob-Roy · 第 16 / 29 题