_«Post-scriptum. _Veuillez m'accuser réception de la présente.
Votre père dit qu'il se porte comme à l'ordinaire; mais il est
bien changé.»
Après avoir lu ce billet, écrit avec la netteté qui distinguait le
bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre
particulière que je lui avais écrite dans la vue de lui faire
connaître le véritable caractère de Rashleigh. J'avais envoyé ma
lettre à la poste par un domestique du château, et je n'avais
aucune raison pour croire qu'elle ne fût point parvenue à son
adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une
grande importance, tant pour mon père que pour moi, j'écrivis de
suite à Owen et récapitulai tout ce que je lui avais écrit
précédemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du
courrier, si ma lettre lui était parvenue. Je lui accusai
réception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si
j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que
mon père laissât à son commis le soin de fournir à mes dépenses,
mais j'en conclus que c'était un arrangement fait entre eux.
D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Owen était garçon, il était à son
aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi
n'hésitai-je pas à accepter cette petite somme que j'étais résolu
de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que
mon père ne l'en eût pas déjà remboursé. Un marchand, à qui le
maître de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la
lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je
retournai à Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en
étais parti. Ce surcroît de finances venait fort à propos; car
l'argent que j'avais apporté de Londres commençait à diminuer
sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques
dépenses à faire qui n'eussent pas tardé à épuiser le fond de ma
bourse.
À mon retour au château j'appris que sir Hildebrand était allé
avec ses dignes rejetons à un petit hameau appelé Trinlay-Knowe
pour voir, comme me dit André, une douzaine de coqs se plumer
mutuellement la tête.
-- C'est un amusement bien barbare, André; vous n'en avez sans
doute pas de semblables en Écosse?
-- Non, non, Dieu me préserve! répondit André, à moins pourtant
que ce ne soit la veille de quelque grande fête; mais, au bout du
compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront à cette volaille
qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient,
sans crier gare, abîmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci!
moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres
jardiniers; mais, puisque vous voilà, dites-moi donc qui est-ce
qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que
M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas être lui, j'espère.
La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et
conduisait à l'escalier tournant par lequel on montait à
l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai
déjà dit, était comme isolé du reste du château et communiquait à
la bibliothèque par une porte secrète, et au reste de la maison
par un passage long et obscur. Un sentier fort étroit, bordé d'une
haie des deux côtés, conduisait de la porte de la tour à une
petite porte de derrière du jardin. Au moyen de ces
communications, Rashleigh, qui n'était presque jamais avec sa
famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans être
obligé de passer par le château. Mais pendant son absence personne
ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait
l'observation d'André remarquable.
-- Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je.
-- Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est-à-dire souvent, si vous
voulez, deux ou trois fois. À mon avis, il faut que ce soit ce
prêtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les
domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet
escalier. Ah! bien oui, Dieu me préserve! ces païens ont trop peur
et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de
l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un être privilégié;
mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le
plus mauvais prêcheur de l'autre côté de la Tweed conjurerait un
esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bénite et ses
cérémonies idolâtres. Tenez, à vous dire le vrai, je ne crois pas
non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de
ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des
plantes.
Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre
Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs;
je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu
d'occasions de le voir. C'était un homme d'environ soixante ans,
de bonne famille, à ce que j'avais entendu dire, d'un extérieur
grave et imposant, et jouissant de la plus grande considération
parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme
un homme juste et intègre. Cependant le P. Vaughan n'était pas à
l'abri de ces petites particularités qui distinguent son ordre. On
voyait répandu sur toute sa personne un air de mystère qui, à des
yeux protestants, dénonçait le métier de prêtre. Les _naturels
_d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait dû appeler les
habitants du château) avaient pour lui plus de respect que
d'affection. Il était évident qu'il condamnait leurs orgies, car
elles étaient interrompues en partie lorsque le prêtre passait
quelque temps au château. Sir Hildebrand lui-même s'imposait une
certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui
peut-être rendait la présence du P. Vaughan plus gênante
qu'agréable.
Il avait cette adresse polie, insinuante et presque flatteuse,
particulière au clergé de sa religion, surtout en Angleterre où
les laïcs catholiques, retenus par des lois pénales et par les
restrictions de leur secte, et les recommandations de leurs
pasteurs, montrent une grande réserve, souvent même une vraie
timidité, dans la société des protestants; pendant que les
prêtres, privilégiés par leur ministère, et pouvant fréquenter les
personnes de toutes les croyances, sont ouverts, actifs, francs,
et habiles dans l'art d'obtenir une popularité qu'ils recherchent
avec ardeur.
Le P. Vaughan était une connaissance particulière de Rashleigh;
c'était à lui qu'il était particulièrement redevable de l'accueil
qu'il recevait au château, ce qui ne me donnait nulle envie de
cultiver sa connaissance; et comme, de son côté, il ne paraissait
pas fort jaloux de faire la mienne, les relations que nous avions
ensemble se bornaient à un simple échange de civilités. Il me
semblait assez naturel que M. Vaughan occupât la chambre de
Rashleigh lorsqu'il couchait par hasard au château, parce que
c'était la plus rapprochée de la bibliothèque, dans laquelle il
devait sans doute se rendre pour jouir du plaisir de la lecture.
Il était donc très probable que c'était sa lumière qui avait fixé
mon attention le soir précédent. Cette idée me conduisit
involontairement à me rappeler qu'il paraissait régner entre miss
Vernon et lui le même mystère qui caractérisait sa conduite avec
Rashleigh. Je ne lui avais jamais entendu prononcer le nom de
Vaughan, ni même en parler directement, à l'exception du premier
jour où je l'avais rencontrée et où elle m'avait dit que
Rashleigh, le vieux prêtre et elle-même étaient les seules
personnes du château avec lesquelles il fût possible de converser.
Cependant, quoiqu'elle ne m'eût point parlé depuis ce temps du P.
Vaughan, je remarquai que, toutes les fois qu'il venait au
château, miss Vernon semblait éprouver une espèce de terreur et
d'anxiété qui durait jusqu'à ce qu'ils eussent échangé deux ou
trois regards significatifs.
Quel que pût être le mystère qui couvrait les destinées de cette
belle et intéressante personne, il était évident que le P. Vaughan
le connaissait. Peut-être, me disais-je, c'est lui qui doit la
faire entrer dans son couvent, en cas qu'elle se refuse à épouser
un de mes cousins; et alors l'émotion que lui cause sa présence
s'explique naturellement.
Du reste, ils ne se parlaient pas souvent et ne paraissaient même
pas chercher à se trouver ensemble. Leur ligue, s'il en existait
une entre eux, était tacite et conventionnelle; elle dirigeait
leurs actions sans exiger le secours des paroles. Je me rappelais
pourtant alors que j'avais remarqué une ou deux fois le P. Vaughan
dire quelques mots à l'oreille de miss Vernon. J'avais supposé
dans le temps qu'ils avaient rapport à la religion, sachant avec
quelle adresse et quelle persévérance le clergé catholique cherche
à conserver son influence sur l'esprit de ses sectateurs; mais à
présent j'étais disposé à les croire relatifs à cet étonnant
mystère que je m'efforçais inutilement d'approfondir. Avait-il des
entrevues particulières avec miss Vernon dans la bibliothèque? et
s'il en avait, quel en était le motif? et pourquoi accordait-elle
toute sa confiance à un ami du perfide Rashleigh?
Toutes ces questions et mille autres semblables s'accumulaient en
foule dans mon esprit, et y excitaient un intérêt d'autant plus
vif qu'il m'était impossible de les éclaircir. J'avais déjà
commencé à soupçonner que l'amitié que je portais à miss Vernon
n'était pas tout à fait aussi désintéressée que je l'avais cru
dans le principe. Déjà je m'étais senti dévoré de jalousie en
apprenant que j'avais un Thorncliff pour rival, et j'avais relevé
avec plus de chaleur que je ne l'aurais dû, par égard pour miss
Vernon, les insultes indirectes qu'il cherchait à me faire. À
présent j'épiais la conduite de miss Vernon avec l'attention la
plus scrupuleuse, attention que je voulais en vain attribuer à la
simple curiosité. Malgré tous mes efforts et tous mes
raisonnements, ces indices n'annonçaient que trop bien l'amour,
et, tandis que ma raison ne voulait pas convenir qu'elle m'eût
laissé former un attachement aussi inconsidéré, elle ressemblait à
ces guides ignorants qui, après avoir égaré les voyageurs dans un
chemin qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, et dont ils ne savent
plus comment sortir, persistent à soutenir qu'il est impossible
qu'ils se soient trompés de route.
Chapitre XVI.
Il arriva qu'un jour à midi, comme j'allais sur mon canot, je
découvris très distinctement sur le sable les marques d'un pied nu
d'homme.
DE FOE, _Robinson Crusoé_.
Partagé entre la curiosité et la jalousie, je finis par observer
si minutieusement les regards et les actions de miss Vernon
qu'elle ne tarda pas à s'en apercevoir, malgré tous mes efforts
pour le cacher. La certitude que j'épiais à chaque instant sa
conduite semblait l'embarrasser, lui faire de la peine et la
contrarier tout à la fois. Tantôt on eût dit qu'elle cherchait
l'occasion de me témoigner son mécontentement d'une conduite qui
ne pouvait manquer de lui paraître offensante, après qu'elle avait
eu la franchise de m'avouer la position critique dans laquelle
elle se trouvait; tantôt elle semblait prête à descendre aux
prières; mais, ou le courage lui manquait, ou quelque autre raison
l'empêchait d'en venir à une explication. Son déplaisir ne se
manifestait que par des reparties, et ses prières expiraient sur
ses lèvres. Nous nous trouvions tous deux dans une position
relative assez singulière, étant par goût presque toujours
ensemble, et nous cachant mutuellement les sentiments qui nous
agitaient, moi ma jalousie, elle son mécontentement. Il régnait
entre nous de l'intimité sans confiance; d'un côté, de l'amour
sans espoir et sans but, et de la curiosité sans un motif
raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du doute, et parfois du
déplaisir. Mais telle est la nature du coeur humain que je crois
que cette agitation de passions, entretenue par une foule de
petites circonstances qui nous forçaient, pour ainsi dire, à
penser mutuellement l'un à l'autre, contribuait encore à augmenter
l'attachement que nous nous portions. Mais, quoique ma vanité
n'eût pas tardé à découvrir que mon séjour à Osbaldistone-Hall
avait donné à Diana quelques raisons de plus pour détester le
cloître, je ne pouvais point compter sur une affection qui
semblait entièrement subordonnée aux mystères de sa singulière
position. Miss Vernon était d'un caractère trop résolu pour
permettre à l'amour de l'emporter sur son devoir; elle m'en donna
la preuve dans une conversation que nous eûmes ensemble à peu près
à cette époque.
Nous étions dans la bibliothèque dont je vous ai souvent parlé.
Miss Vernon, en parcourant un exemplaire de Roland le Furieux, fit
tomber une feuille de papier écrite à la main. Je voulus la
ramasser, mais elle me prévint.
-- Ce sont des vers, me dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le
papier; puis-je prendre la liberté?... Oh! si vous rougissez, si
vous bégayez, je dois faire violence à votre modestie et supposer
que la permission est accordée.
-- C'est un premier jet, un commencement de traduction, une
ébauche qui ne mérite pas de vous occuper un seul instant;
j'aurais à craindre un arrêt trop sévère si j'avais pour juge une
personne qui entend aussi bien l'original et qui en sent aussi
bien les beautés.
-- Mon cher poète, reprit Diana, si vous voulez m'en croire,
gardez vos éloges et votre humilité pour une meilleure occasion;
car je puis vous certifier que tout cela ne vous vaudra pas un
seul compliment. Je suis, comme vous savez, de la famille
impopulaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon
pour sa lyre.
Elle lut la première stance, qui était à peu près conçue en ces
termes:
_Je chante la beauté, les chevaliers, les armes,_
_Les belliqueux exploits, l'amour et ses doux charmes_
_Je célèbre le siècle où des bords africains_
_Sous leur prince Agramant, guidés par la vengeance,_
_Les Maures, accourus dans les champs de la France,_
_Vinrent de nos chrétiens balancer les destins._
_Je veux chanter aussi Charlemagne, empereur,_
_La mort du vieux Trojan, et la fière valeur_
_Du paladin Roland dont la noble sagesse_
_S'éclipsa quand Médor lui ravit sa maîtresse._
_-- _En voilà beaucoup, dit-elle après avoir parcouru des yeux
la feuille de papier, et interrompant les plus doux sons qui
puissent frapper l'oreille d'un jeune poète, ses vers lus par
celle qu'il adore.
-- Beaucoup trop, sans doute, pour qu'ils méritent de fixer votre
attention, dis-je un peu mortifié en reprenant le papier qu'elle
cherchait à retenir. Cependant, ajoutai-je, enfermé dans cette
retraite et obligé de me créer des occupations, j'ai cru ne
pouvoir mieux employer mes moments de loisir qu'en continuant,
uniquement pour mon plaisir, la traduction de ce charmant auteur,
que j'ai commencée, il y a quelques mois, sur les rives de la
Garonne.
-- La question serait de savoir, dit gravement Diana, si vous
n'auriez pas pu mieux employer votre temps.
-- Vous voulez dire à des compositions originales, répondis-je
grandement flatté; mais, à dire vrai, mon génie trouve beaucoup
plus aisément des mots et des rimes que des idées; et, au lieu de
me creuser la tête pour en chercher, je suis trop heureux de
m'approprier celles de l'Arioste. Cependant, miss Vernon, avec les
encouragements que vous avez eu la bonté de me donner...
-- Excusez-moi, M. Frank; ce sont des encouragements, non pas que
je vous donne, mais que vous prenez. Je ne veux parler ni de
compositions originales ni de traductions; c'est à des objets plus
sérieux que je crois que vous pourriez consacrer votre temps. --
Vous êtes mortifié, ajouta-t-elle, et je suis fâchée d'en être la
cause.
-- Mortifié? oh! non... non assurément, dis-je de la meilleure
grâce qu'il me fut possible; je suis trop sensible à l'intérêt que
vous prenez à moi.
-- Ah! vous avez beau dire, reprit l'inflexible Diana; il y a de
la mortification et même un petit grain de colère dans ce ton
sérieux et contraint; au surplus, excusez la contrariété que je
vous ai fait éprouver en vous sondant ainsi, car ce qui me reste à
vous dire vous contrariera peut-être encore davantage.
Je sentis la puérilité de ma conduite et je l'assurai qu'elle
n'avait pas à craindre que je me révoltasse contre une critique
que je ne pouvais attribuer qu'à son amitié pour moi.
-- Ah! voilà qui est beaucoup mieux, me dit-elle; je savais bien
que les restes de l'irritabilité poétique s'en iraient avec la
petite toux qui a servi comme de prélude à votre déclaration. Mais
à présent parlons sérieusement: avez-vous reçu depuis peu des
lettres de votre père?
-- Pas un mot, répondis-je; il ne m'a pas honoré d'une seule ligne
depuis que j'ai quitté Londres.
-- C'est singulier! Vous êtes une bizarre famille, vous autres
Osbaldistone! Ainsi vous ne savez pas qu'il est allé en Hollande
pour quelques affaires pressantes qui exigeaient immédiatement sa
présence.
-- Voilà le premier mot que j'en entends.
-- Et ce sera sans doute aussi une nouvelle pour vous, et peut-
être la moins agréable de toutes, d'apprendre qu'il a confié à
Rashleigh l'administration de ses affaires jusqu'à son retour?
-- À Rashleigh! m'écriai-je pouvant à peine cacher ma surprise et
mon inquiétude.
-- Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton fort
grave; et, si j'étais à votre place, je m'efforcerais de prévenir
les funestes conséquences qui résulteraient d'un semblable
arrangement.
-- Mais il n'est pas possible d'empêcher...
-- Tout est possible à qui possède du courage et de l'activité; à
qui craint, à qui hésite, rien n'est possible, parce que rien ne
lui paraît tel.
Miss Vernon prononça ces mots avec une exaltation héroïque; et,
pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces héroïnes du
siècle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard électrisait
les preux, et doublait leur courage à l'heure du danger.
-- Et que faut-il donc faire, miss Vernon? répondis-je, désirant
et craignant tout à la fois d'entendre sa réponse.
-- Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner à
Londres. -- Peut-être, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, êtes-vous
déjà resté ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en
accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un
crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les
affaires de votre père sont longtemps entre les mains de
Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine.
-- Comment est-il possible...?
-- Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant;
mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de
consacrer aux opérations de commerce la fortune de votre père, il
l'emploiera à l'exécution de ses projets ambitieux. Lorsque
M. Osbaldistone était en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas
accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille
occasions, et soyez sûr qu'il ne manquera surtout pas d'en
profiter.
-- Mais comment puis-je, disgracié par mon père et sans aucun
pouvoir dans sa maison, empêcher ce danger par ma présence?
-- Votre présence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne
le droit de veiller aux intérêts de votre père; c'est un droit
inaliénable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses
amis, par ses associés. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont
d'une nature...! elle s'arrêta tout à coup, comme si elle
craignait d'en dire trop, -- sont, en un mot, reprit-elle, de la
nature de tous les plans sordides et intéressés, qui sont
abandonnés aussitôt que ceux qui les méditent voient leurs
artifices découverts et s'aperçoivent qu'on les observe. Ainsi
donc, dans le langage de votre poète favori:
_À cheval! à cheval! délibérer c'est craindre._
-- Ah! Diana! m'écriai-je entraîné par un sentiment irrésistible,
pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hélas! peut-être
trouvez-vous que je suis resté ici trop longtemps?
Miss Vernon rougit, mais répondit avec la plus grande fermeté: --
Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall,
mais même de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie à
regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une amie
accoutumée depuis longtemps à sacrifier son bonheur à celui des
autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont
l'amitié sera aussi désintéressée, plus utile, moins assujettie à
des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues
perverses et des inévitables contrariétés.
-- Jamais, m'écriai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui
compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je
pressai contre mes lèvres.
-- Quelle folie! s'écria-t-elle en s'efforçant de la retirer.
Écoutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte
solennel, l'épouse de Dieu, à moins que je ne veuille épouser un
Thorncliff. Je suis donc l'épouse de Dieu; le voile et le couvent
sont mon partage. Modérez vos transports, ils ne servent qu'à
prouver encore mieux la nécessité de votre départ. À ces mots elle
retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix:
Quittez-moi sur-le-champ... Nous nous reverrons encore ici, mais
ce sera pour la dernière fois.
Je m'aperçus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction
des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la
porte du passage secret qui conduisait de la bibliothèque à la
chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous
écoutât, et je regardai miss Vernon.
-- Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrière
la tapisserie.
J'aurais fait la réponse d'Hamlet si j'avais écouté l'indignation
qui me transportait à l'idée d'être observé par un témoin dans un
semblable moment. Mais la prudence, ou plutôt les prières
réitérées de miss Vernon qui me criait d'une voix étouffée: --
Laissez-moi! laissez-moi! m'empêchèrent d'écouter mes transports,
et je me précipitai hors de la chambre dans une espèce de frénésie
farouche que je m'efforçai en vain de calmer.
Mon esprit était accablé par un chaos d'idées qui se détruisaient
et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui
dans les pays montagneux descendent en masses épaisses et
dénaturent ou font disparaître les marques ordinaires auxquelles
le voyageur reconnaît son chemin à travers les déserts. L'idée
confuse et imparfaite du danger qui menaçait mon père, la demi-
déclaration que j'avais faite à miss Vernon sans qu'elle eût paru
l'entendre, l'embarras de sa position, obligée, comme elle était,
de se sacrifier à une union mal assortie ou de prendre le voile:
tous ces souvenirs se pressaient à la fois dans mon esprit, sans
que je fusse capable de les méditer. Mais ce qui par dessus tout
me déchirait le coeur, c'était la manière dont miss Vernon avait
répondu à l'expression de ma tendresse: c'était ce mélange de
sympathie et de fermeté qui semblait prouver que je possédais une
place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire
oublier les obstacles qui s'opposaient à l'aveu d'un mutuel
attachement. L'expression de terreur plutôt que de surprise avec
laquelle elle avait remarqué le mouvement de la tapisserie
semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que
je ne pouvais m'empêcher de croire fondée; car Diana Vernon était
peu sujette aux émotions nerveuses de son sexe, et elle n'était
pas d'un caractère à se livrer à de vaines terreurs. De quelle
nature étaient donc ces mystères dont elle était entourée comme
d'un cercle magique, et qui exerçaient continuellement une
influence active sur ses pensées et sur ses actions, quoique leurs
agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette réflexion que
je m'arrêtai; j'oubliai les affaires de mon père, et Rashleigh et
sa perfidie, pour ne songer qu'à miss Vernon, et je résolus de ne
point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de
certain et de positif sur cet être enchanteur, dont la vie
semblait partagée entre le mystère et la franchise: la franchise,
présidant à ses discours, à ses sentiments; et le mystère,
répandant sa nébuleuse influence sur toutes ses actions.
Comme si ce n'était pas assez d'éprouver l'intérêt de la curiosité
et de l'amour, j'éprouvais encore, comme je l'ai déjà remarqué, un
sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment,
croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, était
excité par la déférence que Diana montrait pour ces êtres
invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à
son caractère, plus j'étais intérieurement convaincu qu'elle ne se
soumettrait à aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer
malgré elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui
de l'affection; il se glissa dans mon âme un violent soupçon que
c'était là le fondement de cette influence qui l'intimidait.
Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude,
augmentèrent mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et,
pour y parvenir, je formai une résolution dont, si vous n'êtes pas
fatigué de la lecture de ces détails, vous trouverez le résultat
dans le chapitre suivant.
Chapitre XVII.
Une voix dont le son pour toi n'est pas sensible,
Me dit qu'il faut partir:
Le geste d'une main à tes yeux invisible
M'ordonne d'obéir.