Après avoir passé la nuit à méditer sur la nouvelle que j'avais
reçue, je crus d'abord devoir retourner à Londres en toute
diligence et repousser la calomnie par ma présence; mais je
réfléchis ensuite que je ne ferais peut-être qu'ajouter au
ressentiment de mon père, qui était absolu dans ses décisions sur
tout ce qui concernait sa famille. Son expérience le mettait en
état de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses
relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la
facilité de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me
décidèrent à écrire à mon père les différentes circonstances de
mon histoire; et, quoiqu'il y eût près de dix milles jusqu'à la
poste la plus voisine, je résolus d'y porter moi-même ma lettre,
pour être sûr qu'elle ne serait pas égarée.
Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se fût déjà écoulé
plusieurs mois depuis mon départ de Londres et que Rashleigh eût
déjà écrit à sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse
arrivée et la réception amicale que son oncle lui avait faite, je
n'eusse encore reçu aucune lettre ni d'Owen ni de mon père. Tout
en admettant que ma conduite avait pu être blâmable, il me
semblait que je ne méritais pas d'être aussi complètement oublié.
À la fin de la lettre que j'écrivis à mon père relativement à
l'affaire de Morris, je ne manquai pas de témoigner le plus vif
désir qu'il m'honorât de quelques lignes de réponse, ne fût-ce que
pour me donner ses conseils dans une circonstance trop délicate
pour que je me permisse de prendre un parti avant de connaître ses
intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel
à Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volontés
de mon père les véritables raisons qui me faisaient désirer de
rester à Osbaldistone-Hall et me bornai à demander la permission
de venir passer quelques jours dans la capitale pour réfuter les
infâmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre
moi. Après avoir terminé mon épître, dont la composition me coûta
d'autant plus de peine que j'étais combattu entre le désir de
rétablir ma réputation et le regret de quitter momentanément le
lieu actuel de ma résidence, j'allai porter moi-même ma lettre à
la poste, comme je me l'étais proposé. Je fus bien récompensé de
la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre à mon adresse,
qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle était de mon ami
Owen, et contenait ce qui suit:
«Mon cher M. Francis,
Je vous accuse réception de votre lettre du 10 courant, qui m'a
été remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note
du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les
attentions possibles; et je l'ai déjà mené voir la Bourse et la
Banque. Il paraît être sobre, rangé et studieux; il sait fort bien
l'arithmétique et connaît la tenue des livres. J'aurais désiré
qu'une autre personne que moi eût dirigé ses études vers cette
partie; mais la volonté de Dieu soit faite! Comme l'argent peut
être utile dans le pays où vous êtes, je prends la confiance de
vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres
sterling[46], à six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de
Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis,
avec le plus profond respect,
Votre très humble et très obéissant serviteur,