-- Dans votre maison, mon cher monsieur... et votre propre neveu!

vous ne continuerez pas plus longtemps, j'en suis sûr, à blesser

ses sentiments en paraissant révoquer en doute ce qu'il a tant

d'intérêt à affirmer. Vous méritez assurément toute sa confiance,

et soyez certain que, si vous pouviez lui rendre quelque service

dans cette étrange affaire, il aurait recours à votre bonté. Mais

mon cousin Frank a été déclaré innocent, et personne n'a droit de

le supposer coupable. Pour moi, je n'ai pas le moindre doute de

son innocence, et l'honneur de notre famille exige que nous la

défendions envers et contre tous.

-- Rashleigh, dit son père en le regardant fixement, tu es une

fine mouche... tu as toujours été trop fin pour moi... prends

garde que toutes tes finesses ne tournent mal: deux têtes sous un

même bonnet ne sont pas conformes aux règles du blason... et, à

propos de blason, je vais aller lire Gwillim.

Il annonça cette résolution avec un long bâillement aussi

irrésistible que celui de la déesse dans la Dunciade; ce

bâillement fut répété à plusieurs reprises par ses géants de fils,

à mesure qu'ils se disposaient pour aller chercher des passe-temps

analogues à leur caractère: -- Percy, pour percer un tonneau de

bière avec l'intendant; -- Thorncliff, pour couper deux bâtons et

les fixer dans leurs gardes d'osier; -- John, pour amorcer des

lignes; -- Dick, pour jouer tout seul à _Pitch and toss[35]_ sa

main droite contre sa main gauche; -- et Wilfred, pour se mordre

les pouces et tâcher de s'endormir en fredonnant à demi-voix

jusqu'au dîner. Miss Vernon s'était retirée dans la bibliothèque.

Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle à manger, d'où

les domestiques, en faisant autant de bruit et aussi peu d'ouvrage

qu'à l'ordinaire, étaient parvenus à emporter les restes de notre

déjeuner substantiel. Je saisis cette occasion pour lui reprocher

la manière dont il avait pris ma défense auprès de son père et lui

témoigner franchement que je trouvais fort étrange qu'il engageât

sir Hildebrand à cacher ses soupçons plutôt que de chercher à les

déraciner.

-- Que voulez-vous, mon cher ami! reprit Rashleigh. Quand mon père

s'est une fois mis quelque chose dans la tête, il est impossible

de l'en faire sortir, et j'ai reconnu qu'au lieu de l'aigrir

encore davantage en discutant avec lui, il valait mieux chercher à

le détourner de ses idées. Ainsi, ne pouvant extirper les

profondes racines que la prévention a jetées dans son esprit, je

les coupe du moins toutes les fois qu'elles reparaissent, persuadé

qu'elles finiront par mourir d'elles-mêmes. Il n'y a ni sagesse ni

profit à vouloir entrer en discussion avec un esprit de la trempe

de celui de sir Hildebrand, qui s'endurcit contre la conviction,

et qui croit aussi fermement à ses inspirations que nous autres,

bons catholiques, nous croyons à celles du saint père de Rome.

-- Il n'est pas moins cruel pour moi de vivre dans la maison d'un

homme qui persiste à me croire un voleur de grand chemin.

-- L'opinion ridicule de sir Hildebrand, s'il est permis de donner

cette épithète à l'opinion d'un père, quelque fausse qu'elle soit,

son opinion ne fait rien au fond contre votre innocence; et, quant

à la crainte qui vous tourmente que l'idée de ce prétendu crime

vous dégrade à ses yeux, bannissez-la complètement, et soyez

persuadé que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand

regarde intérieurement ce crime comme une action méritoire: c'est

affaiblir l'ennemi, c'est dépouiller les Amalécites; et la part

qu'il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner

dans son estime.

-- Je ne désire l'estime de personne, M. Rashleigh, si pour

l'acquérir il faut perdre la mienne; et ces soupçons injurieux me

fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall

dès que je pourrai écrire à mon père à ce sujet.

Il était rare que la figure de Rashleigh trahît ses sentiments;

cependant je crus voir un léger sourire se dessiner sur ses

lèvres, tandis qu'il affectait de pousser un profond soupir.

-- Que vous êtes heureux, M. Frank! vous allez, vous venez comme

il vous plaît; vous êtes libre comme l'air; avec votre habileté,

votre goût et vos talents, vous trouverez bientôt des sociétés où

ils seront mieux appréciés que par les stupides habitants de ce

château; tandis que moi... Il s'arrêta.

-- Et qu'y a-t-il donc dans le sort qui vous est échu en partage,

qu'y a-t-il qui puisse vous faire envier le mien, moi qui suis

banni de la maison et du coeur de mon père?

-- Oui, répondit Rashleigh; mais considérez tout le prix de

l'indépendance que vous vous êtes assurée par un sacrifice

momentané; car je suis sûr que votre père ne tardera pas à vous

rendre sa tendresse; considérez l'avantage d'agir librement, de

suivre la belle carrière de la littérature, carrière que vous

préférez justement à toutes les autres et dans laquelle vos

talents vous assurent les plus brillants succès. Par une résidence

de quelques semaines dans le nord, vous vous assurez à jamais la

célébrité et l'indépendance: ce sacrifice est bien léger en raison

des avantages qu'il vous procure, quoique votre lieu d'exil soit

Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exilé en Thrace, vous n'avez pas

ses raisons pour écrire des _Tristes_.

-- Comment se peut-il, dis-je avec la rougeur modeste qui

convenait à un jeune auteur, que vous sachiez...

-- N'avons-nous pas eu ici, quelques jours avant votre arrivée, un

émissaire de votre père, un jeune commis nommé Twineall, qui

m'apprit que vous sacrifiiez aux muses, ajoutant que plusieurs de

vos pièces de vers avaient excité l'admiration des plus grands

connaisseurs.

Tresham, vous ne vous êtes peut-être jamais amusé à rassembler des

rimes; mais vous avez dû connaître beaucoup d'apprentis d'Apollon.

La vanité est leur grand faible, depuis le poète qui embouche la

trompette jusqu'au petit rimailleur qui se borne au chalumeau;

depuis le poète qui embellit les bocages de Twickenham jusqu'au

dernier des rimailleurs qu'il châtia du fouet de sa satire dans la

Dunciade. -- J'en avais ma part tout comme un autre, et, sans

m'arrêter à considérer qu'il était peu probable que Twineall eût

eu connaissance de deux ou trois petites pièces de vers que

j'avais glissées furtivement dans un journal, sous le voile de

l'anonyme, je mordis presque aussitôt à l'hameçon, et Rashleigh,

enchanté de voir qu'il pouvait tirer aussi grand parti de mon

amour-propre, chercha à le flatter encore en me priant avec les

plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes

productions manuscrites.

-- Il faut que vous m'accordiez une soirée, ajouta-t-il, car il me

faudra bientôt perdre les charmes de la société littéraire pour

les occupations serviles du commerce et les plaisirs fastidieux du

monde. Mon père exige de moi un cruel sacrifice en voulant que

j'abandonne, pour l'avantage de ma famille, la profession calme et

paisible à laquelle mon éducation me destinait.

J'étais vain, mais je n'étais pas encore tout à fait un sot, et

cette hypocrisie était trop forte pour qu'elle m'échappât. -- Vous

ne me persuaderez pas, répondis-je, que ce n'est qu'à regret que

vous renoncez à la perspective d'être un pauvre prêtre catholique,

forcé de s'imposer mille privations, et que vous consentez à allez

vivre dans l'opulence et jouir des charmes de la société.

Rashleigh vit qu'il avait poussé trop loin l'affectation et son

désintéressement; et après une minute de silence, qu'il employa,

je suppose, à calculer le degré de franchise qu'il était

nécessaire d'avoir avec moi (car c'était une qualité dont il

n'était jamais prodigue sans nécessité), il me répondit en

souriant: -- À mon âge se voir condamné, comme vous le dites, à

vivre dans le monde et dans l'opulence n'est pas, il est vrai, une

perspective bien alarmante: mais permettez-moi de vous dire que

vous vous êtes mépris sur le sort qui m'était réservé. Je devais

être un prêtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non,

monsieur, Rashleigh Osbaldistone sera bien moins célèbre, quand

même il deviendrait le plus riche négociant de Londres, qu'il eût

pu le devenir en étant membre d'une Église dont les ministres,

comme le dit un auteur, marchent à l'égal des rois. Ma famille est

en faveur auprès d'une certaine cour exilée, et l'influence que

cette cour possède à Rome est encore plus grande. Mes talents ne

sont pas inférieurs à l'éducation que j'ai reçue; sans

présomption, j'aurais pu aspirer à une dignité éminente dans

l'Église; avec un peu d'illusion et d'amour-propre, je pourrais

dire à la plus élevée. Et pourquoi, ajouta-t-il en riant, car son

grand art était de détourner l'attention par une plaisanterie

lorsqu'il craignait d'avoir fait une impression défavorable, --

pourquoi le cardinal Osbaldistone, d'une famille noble et

ancienne, ne pourrait-il pas disposer du sort des empires aussi

bien qu'un Mazarin, né de parents obscurs et vulgaires; qu'un

Alberoni, fils d'un jardinier italien?

-- Je n'en vois pas la raison, il est vrai; mais à votre place je

renoncerais sans beaucoup de peine à l'espoir hasardeux d'une

élévation si précaire et tant exposée à l'envie.

-- Je le ferais aussi, reprit-il, si la carrière où je vais entrer

était plus certaine; mais combien de chances dont l'événement seul

peut m'apprendre le résultat! D'abord les dispositions de votre

père à mon égard: ne connaissant pas son caractère, il m'est

impossible...

-- Avouez la vérité, Rashleigh: vous voudriez que je vous le fisse

connaître, n'est-ce pas?

-- Puisque, comme Diana Vernon, vous faites un appel à ma

sincérité, je vous répondrai franchement: oui.

-- Eh bien! vous trouverez dans mon père un homme qui est entré

dans le commerce moins avec le désir de s'enrichir que parce que

cette carrière lui donnait occasion de développer son

intelligence. Mais ses richesses se sont accumulées, parce que,

élevé à l'école de la frugalité et de la tempérance, ses dépenses

n'ont pas augmenté avec sa fortune. C'est un homme qui hait la

dissimulation dans les autres, ne l'emploie jamais lui-même et

sait découvrir la vérité, de quelque voile spécieux qu'on cherche

à la couvrir. Silencieux par habitude, il n'aime pas les grands

parleurs, surtout lorsque la conversation ne roule pas sur son

sujet favori. Il est d'une exactitude rigide à remplir les devoirs

de sa religion; mais vous n'avez pas à craindre qu'il vous gêne

pour la vôtre, car il regarde la tolérance comme un principe sacré

d'économie politique. Seulement si vous êtes du nombre des

partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait

naturellement présumer, vous ferez bien de le cacher devant lui;

il les a en horreur. Esclave de sa parole, il ne souffre pas que

personne manque à la sienne; il remplit scrupuleusement ses

devoirs et entend que tout le monde suive son exemple: pour gagner

ses bonnes grâces il ne faut pas approuver ses ordres, il faut les

exécuter. Son plus grand faible est sa prédilection exclusive pour

son état, faible qui l'empêche de louer rien de ce qui n'a pas

quelque rapport avec le commerce.

-- Ô portrait admirable! s'écria Rashleigh; Van Dyck, mon cher

Frank, n'était qu'un barbouilleur auprès de vous. Je vois votre

seigneur et maître avec ses vertus et ses faibles; je le vois

aimant et honorant le roi comme une espèce de lord-maire et de

chef du négoce; vénérant la chambre des communes pour les lois

qu'elle adopte sur l'exportation, et respectant les pairs parce

que le lord-chancelier[36] est assis sur un sac de laine.

-- J'ai fait un portrait, Rashleigh, et vous faites une

caricature. Mais, si je vous ai fait la carte du pays qu'il vous

importait de connaître, j'espère qu'en retour vous voudrez bien me

donner quelques lumières sur la géographie des terres inconnues...

-- Sur lesquelles vous vous trouvez jeté, dit Rashleigh. En

vérité, c'est inutile: ce n'est point l'île de Calypso, plantée de

tilleuls fleuris, et offrant toute l'année l'image d'un printemps

éternel; mais c'est une espèce de désert du nord, aussi peu propre

à piquer la curiosité qu'à plaire à l'oeil, et qu'au bout d'une

demi-heure vous connaîtrez dans toute sa nudité aussi bien que si

je vous en avais fait la description la plus minutieuse.

-- Mais il me semble qu'il est quelque chose qui mérite pourtant

de fixer l'attention. Que dites-vous de miss Vernon? ne forme-t-

elle pas un intéressant contraste avec le reste du tableau?

Je m'aperçus aisément que Rashleigh eût voulu pouvoir se dispenser

de me répondre; mais les renseignements qu'il m'avait demandés me

donnaient le droit de lui faire des questions à mon tour.

Rashleigh le savait, et, forcé de suivre le sentier que je venais

de lui ouvrir, il chercha du moins à y marcher de la meilleure

grâce possible. -- J'ai moins d'occasions à présent d'étudier le

caractère de miss Vernon que je n'en avais autrefois, me dit-il.

Lorsqu'elle était plus jeune, j'étais son maître; mais quand elle

eut atteint l'âge où commence une nouvelle carrière pour une jeune

personne, mes différentes occupations, la gravité de la profession

à laquelle je me destinais, la nature particulière de ses

engagements, notre position mutuelle, en un mot, rendaient une

intimité constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains

que miss Vernon n'ait regardé ma réserve comme une preuve

d'indifférence; mais c'était un devoir: il m'en coûta beaucoup

pour écouter la voix de la prudence, et les regrets qu'elle

pouvait éprouver égalaient à peine les miens. Mais comment

continuer à vivre dans la plus intime familiarité avec une jeune

personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez,

entrer dans un cloître, ou accepter la personne qui lui est

destinée?

-- Le cloître ou l'époux qui lui est destiné! m'écriai-je. Miss

Vernon est-elle réduite à cette alternative?

-- Hélas! oui, dit Rashleigh en étouffant un soupir. Je n'ai pas

besoin sans doute de vous prémunir contre le danger de cultiver

trop assidûment l'amitié de miss Vernon: vous connaissez le monde,

vous savez jusqu'à quel point vous pouvez vous livrer au charme de

sa société sans compromettre votre repos. Mais je dois vous

avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que

sur les vôtres: je sais par expérience que miss Vernon est d'un

naturel ardent et sensible, et vous avez vu vous-même hier

jusqu'où vont son irréflexion et son mépris pour les convenances.

Quoiqu'il pût y avoir un fond de vérité dans ce qu'il me disait,

et que je n'eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des

avis qu'il me donnait sous le voile de l'amitié, je sentais que

j'aurais eu du plaisir à me battre avec lui.

L'insolent! parler avec cette arrogance! voulait-il me faire

croire que miss Vernon avait conçu un penchant pour son horrible

figure, et qu'elle se fût dégradée au point d'avoir besoin de la

réserve et de la circonspection d'un Rashleigh pour se guérir de

son imprudente passion? Je me contins néanmoins, et imitant un

instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu'une personne du

bon sens et du mérite de miss Vernon eût une conduite aussi

inconvenante qu'il le disait.

-- Non pas inconvenante, dit Rashleigh, mais d'une franchise qui

va quelquefois jusqu'à l'inconséquence. Du reste, croyez-moi, elle

a un excellent coeur. À parler franchement, si elle persiste dans

son aversion pour le cloître et pour le mari qu'on lui destine, et

que Plutus me soit assez favorable pour m'assurer une honnête

indépendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes

liaisons et offrir à Diana la moitié de ma fortune.

-- Avec sa belle voix et ses périodes élégantes, pensais-je en

moi-même, ce Rashleigh est le fat le plus laid et le plus

suffisant que j'aie jamais vu.

-- Mais, ajouta Rashleigh, comme s'il se parlait à lui-même, je

n'aimerais pourtant pas à supplanter Thorncliff.

-- Supplanter Thorncliff! m'écriai-je avec la plus grande

surprise; votre frère Thorncliff est-il le mari qu'on destine à

Diana Vernon?

-- Sans doute; par l'ordre de son père et par suite d'un certain

pacte de famille, elle doit épouser un des fils de sir Hildebrand.

On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense qui

lui permet d'épouser son cousin...

Osbaldistone; le nom de baptême est en blanc, de sorte qu'il ne

reste plus qu'à choisir l'heureux mortel dont le nom doit remplir

la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu'à boire, ne paraissait

pas un mari très convenable, mon père a fait choix de Thorncliff,

et c'est à ce second rejeton de la famille qu'il a confié le soin

de ne pas laisser éteindre la race des Osbaldistone.

-- La jeune personne, dis-je en m'efforçant de prendre un air de

plaisanterie qui m'allait fort mal, je crois, aurait peut-être

voulu chercher encore un peu plus bas sur l'arbre de la famille la

branche à laquelle elle désirait s'unir.

-- Je ne sais, reprit-il; il n'y a pas beaucoup de choix dans

notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un

âne. Je crois qu'après tout mon père ne pouvait pas mieux choisir

pour la pauvre Diana.

-- Les personnes présentes étant toujours exceptées.

-- Oh! l'état ecclésiastique, auquel j'étais destiné, ne me

permettait pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne

dissimulerai pas qu'ayant reçu du moins de l'éducation j'aurais pu

être choisi par sir Hildebrand préférablement à mes autres frères.

-- Et sans doute aussi par la jeune personne?

-- Vous ne devez pas le supposer, répondit Rashleigh en repoussant

cette idée avec une affectation qui ne servait qu'à la confirmer;

l'amitié, l'amitié seule avait serré les liens qui nous

unissaient: la tendre affection d'une âme sensible et aimante pour

son précepteur; l'amour n'approcha pas de nous, ou du moins il

n'entra pas dans nos coeurs; je vous ai dit que j'avais été sage à

temps.

Je n'étais pas très disposé à pousser plus loin cette

conversation, et prenant un prétexte pour me débarrasser de

Rashleigh, je me retirai dans ma chambre, où je me promenai à

grands pas, répétant tout haut les expressions qui m'avaient le

plus choqué: Sensible!... ardente!... tendre affection!...

amour!... Diana Vernon, la plus charmante personne que j'aie

jamais vue, amoureuse de ce Rashleigh, monstre de laideur et de

difformité, à qui il ne manque qu'une bosse sur le dos pour être

aussi hideux que Richard III!... et cependant les occasions qu'il

avait de l'entretenir pendant ses maudites leçons, la séduction de

son langage, son esprit, son adresse... la sottise et la nullité

de ses frères, qui le laissaient sans concurrent... l'admiration

de miss Vernon pour ses talents, quoiqu'elle paraisse fortement

irritée contre lui; sans doute, parce qu'il la néglige... Et que

m'importe tout cela? pourquoi me tourmenter et me mettre en

fureur? Diana Vernon est-elle la première de son sexe qui ait aimé

et épousé un homme laid? et quand même elle serait libre, quand

même sa main ne serait pas déjà promise, que m'importerait encore?

Une catholique... une papiste... un dragon en jupons!... je serais

fou de penser un instant à l'associer à mon sort.

Ces réflexions, loin de calmer le feu qui me dévorait, ne firent

que l'attiser, et, lorsqu'il fallut descendre pour le dîner, je

portai à table toute ma mauvaise humeur.

Chapitre XII.

Être ivre, s'emporter? prendre un air froid et sombre?

Et dans de vains transports s'attaquer à son ombre?

Shakespeare, Othello.

Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, ce qui n'était pas une

nouvelle pour vous, que mon principal défaut était un orgueil

invincible, qui m'exposait souvent à de cruelles mortifications.

Je n'avais jamais pensé que j'aimasse miss Vernon; cependant à

peine Rashleigh m'eut-il parlé d'elle comme d'une conquête qu'il

pouvait saisir ou négliger à son choix que toutes les démarches

que cette pauvre fille avait faites, dans l'innocence de son

coeur, pour former une liaison d'amitié avec moi, me parurent

l'effet de la coquetterie la plus insultante. -- Elle voudrait

sans doute s'assurer de moi comme d'un pis-aller, au cas que

M. Rashleigh Osbaldistone fasse le cruel! mais je lui apprendrai

que je ne suis pas homme à me laisser jouer ainsi... Je lui ferai

voir que je connais ses artifices, et que je les méprise.

Je ne réfléchis pas que toute cette indignation, aussi ridicule

que déplacée, prouvait que je n'étais rien moins qu'indifférent

aux charmes de miss Vernon, et je m'assis à table très irrité

contre elle et contre toutes les filles d'Ève.

Miss Vernon fut surprise de m'entendre répondre sèchement aux

saillies qui lui échappaient et aux traits satiriques qu'elle

décochait à tout moment contre ses chers cousins avec sa liberté

ordinaire; mais, ne soupçonnant pas que mon intention fût de

l'offenser, elle se contenta de se moquer de mes grossières

reparties par des reparties à peu près semblables, mais plus fines

et plus polies, et en même temps plus piquantes. À la fin elle

s'aperçut que j'étais réellement de mauvaise humeur, et voici la

réponse qu'elle fit à une de mes boutades: -- On dit, M. Francis,

qu'il y a quelque chose de bon à recueillir, même des discours

d'un sot: j'entendais l'autre jour le cousin Wilfred refuser de

jouer plus longtemps au bâton avec le cousin John, parce que le

cousin John s'était mis en colère et frappait plus fort que les

règles du jeu ne le permettent. Il n'est pas juste, disait

l'honnête Wilfred, que je reçoive des coups tout de bon, tandis

que je ne donne que des coups pour rire. Sentez-vous?

-- Je ne me suis jamais trouvé, madame, dans la nécessité de

chercher à extraire la mince dose de bon sens qui peut se trouver

mêlée dans les personnes de cette famille.

-- Nécessité! et madame!... Vous m'étonnez, M. Osbaldistone.

-- J'en suis désolé, madame.

-- Quel est ce nouveau caprice?

-- Parlez-vous sérieusement, ou ne prenez-vous ce ton que pour

rendre plus précieuse votre bonne humeur?

-- Vous avez droit à l'attention de tant de messieurs dans cette

famille, miss Vernon, qu'il ne peut guère être digne de vous de

demander la cause de ma nullité et de ma maussaderie.

-- Comment?... avez-vous donc abandonné mon parti pour passer à

l'ennemi? Elle jeta un regard sur Rashleigh, qui était placé vis-

à-vis d'elle, et voyant qu'il semblait nous observer avec une

maligne joie, elle ajouta:

-- Il n'est que trop vrai: Rashleigh triomphe de m'avoir enlevé

encore un ami. Grâce au ciel, et grâce à l'état de dépendance où

je me suis toujours trouvée, et qui m'a appris à souffrir sans me

plaindre, je ne m'offense pas aisément: afin de n'être pas tentée

de vous chercher querelle, je vais me retirer plus tôt qu'à

l'ordinaire, et je souhaite que votre mauvaise humeur passe avec

votre dîner.

À ces mots elle quitta la table. Elle ne fut pas plus tôt partie

que j'eus honte de ma conduite. J'avais repoussé brusquement les

témoignages de sa bienveillance, et j'avais presque été jusqu'à

injurier l'être charmant qui n'avait pas craint d'exposer sa

réputation pour me rendre service, et que son sexe seul eût dû

mettre à l'abri de ma brutalité. Pour combattre ou pour dissiper

ces réflexions pénibles, je remplis machinalement mon verre toutes

les fois que la bouteille passait devant moi. Accoutumé à la

tempérance, je ne tardai pas à éprouver, dans l'état où j'étais

déjà, les funestes effets du vin. Les buveurs de profession, qui

se sont comme abrutis par l'usage fréquent des liqueurs fortes,

peuvent se livrer sans crainte à ces excès, qui ne font que

troubler un peu leur jugement, déjà très faible à jeun. Mais les

hommes qui ne se sont pas fait une habitude de ce vice affreux qui

nous ravale au rang des brutes, en éprouvent en un instant la

terrible influence. Ma tête s'exalta bientôt jusqu'à

l'extravagance; je parlais sans cesse; je discutais ce que je ne

savais pas; je faisais des histoires dont je perdais le fil, et

puis je riais moi-même à gorge déployée de mon absence de mémoire.

J'acceptai plus d'une gageure qui n'avait ni rime ni raison; je

défiai à la lutte le géant John, quoiqu'il fût un des premiers

lutteurs du canton, et moi un apprenti dans cet exercice.

Mon oncle eut la bonté de prévenir le résultat de ma folle ivresse

qui aurait, je suppose, fini par me faire rompre le cou.

La malignité a même été jusqu'à dire que j'avais entonné une

chanson bachique; mais comme je ne m'en souviens pas, et que je ne

crois pas avoir jamais essayé de former un son, je me flatte que

cette calomnie n'était pas fondée. J'ai fait assez de folies

pendant mon ivresse, sans qu'on m'en prête encore auxquelles je

n'ai pas songé. Sans perdre entièrement toute raison, je perdis

toute retenue, et la passion impétueuse qui m'agitait se manifesta

par les plus bruyants transports. Je m'étais mis à table triste,

mécontent, et décidé à garder le silence; le vin me rendit

babillard, querelleur et emporté. Je cherchais dispute à tout le

monde, je contredisais tout ce qu'on avançait; et, sans respect

pour les bienséances, j'attaquais, à la table même de mon oncle,

ses sentiments politiques et sa religion. La modération que

Rashleigh affectait, sans doute pour augmenter encore ma fureur

frénétique, m'échauffa mille fois plus que les cris et les injures

de ses frères. Je dois à mon oncle la justice de dire qu'il

s'efforça de nous ramener à l'ordre; mais son autorité fut

méconnue au milieu du tumulte toujours croissant. À la fin mon

emportement ne connut plus de bornes, et furieux de quelque

insinuation injurieuse, réelle ou supposée, je m'élançai de ma

place, courus sur Rashleigh et lui donnai un soufflet. Le

philosophe le plus stoïque n'eût pas reçu cette insulte avec plus

de sang-froid et de patience. Il se contenta de me jeter un regard

de mépris; mais Thorncliff ne fut pas si modéré dans sa vengeance,

et, voyant que son frère ne s'apprêtait pas à demander raison de

cet outrage, il cria qu'il voulait laver dans mon sang la tache

faite à leur honneur. Les épées furent tirées; et nous avions

échangé une ou deux passes, lorsque les autres frères nous

séparèrent. Je n'oublierai jamais le rire infernal qui contracta

les traits de Rashleigh lorsque je fus entraîné de force par deux

de ces jeunes titans. Ils m'enfermèrent dans ma chambre,

assujettirent la porte par de grosses barres de fer, et je les

entendis, avec une rage inexprimable, rire aux éclats en

descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la

porte; mais la précaution qu'ils avaient prise rendit tous mes

efforts inutiles. À la fin je me jetai sur mon lit, et m'endormis

en roulant dans ma tête de terribles projets de vengeance.

Mais le tardif repentir vint avec le jour. Je sentis avec amertume

la violence et l'absurdité de ma conduite, et je fus obligé de

reconnaître que le vin m'avait ravalé au-dessous de Wilfred

Osbaldistone, pour lequel j'avais un si profond mépris. Ces

cruelles réflexions n'étaient pas adoucies par l'idée qu'il

fallait faire des excuses pour mon emportement déplacé, et cela en

présence de miss Vernon. Les reproches que j'avais à me faire pour

la conduite peu généreuse que j'avais tenue à son égard pendant le

dîner, et pour laquelle je ne pouvais pas même alléguer la

misérable excuse de l'ivresse, ajoutaient encore à ces pénibles

considérations.

Accablé du poids de ma honte et de mon humiliation, je descendis

dans la salle à manger, comme un criminel qui vient entendre

prononcer sa sentence. Une forte gelée avait rendu la chasse

impossible, et j'eus la mortification de trouver déjà toute la

famille rassemblée autour d'un énorme jambon, à l'exception de

Rashleigh et de miss Vernon. La joie était extrême lorsque

j'entrai, et je ne pouvais douter que je ne fusse l'objet de la

risée. En effet, ce qui me semblait un sujet de peine et de

regrets paraissait aux yeux de mon oncle et de la plupart de mes

cousins une saillie de gaieté fort divertissante. Sir Hildebrand,

tout en me raillant sur mes exploits héroïques, jura qu'il pensait

qu'à mon âge il valait mieux s'enivrer deux ou trois fois par jour

que d'aller se coucher à sec comme un presbytérien. Et, pour

appuyer cette consolante réflexion, il versa un grand verre d'eau-

de-vie, en m'exhortant à avaler du poil de la bête qui m'avait

mordu.

-- Laisse-les rire, neveu, ajouta-t-il en regardant ses fils,

laisse-les rire; ils seraient de vraies soupes au lait, comme toi,

si je ne leur avais pas appris à vider leur bouteille.

Malgré tous leurs défauts et tous leurs ridicules, mes cousins

n'avaient pas en général un mauvais coeur: ils virent que leurs

railleries me blessaient, et ils s'efforcèrent, quoique avec leur

maladresse ordinaire, de dissiper l'impression pénible qu'elles

avaient produite sur moi. Thorncliff seul se tenait à l'écart, et

avait l'air morne et pensif. Ce jeune homme avait toujours eu de

l'éloignement pour moi, et il ne m'avait jamais témoigné ces

attentions maussades, mais bienveillantes, que j'avais éprouvées

quelquefois de la part de ses frères. S'il était vrai, ce dont

pourtant je commençais à douter, qu'on le destinât pour époux à

miss Vernon, il était possible qu'il s'alarmât de la prédilection

que cette jeune personne semblait me marquer, et que, craignant

que je ne devinsse un rival dangereux, il conçût de la jalousie et

me prît en aversion.

Rashleigh entra enfin, l'air morne et rêveur. Je ne sais quoi de

sombre répandu sur sa physionomie prouvait qu'il n'avait pas

oublié l'insulte déshonorante que je lui avais faite. J'avais déjà

pensé à la conduite que je devais tenir dans cette occasion;

j'étais parvenu à me modérer et à croire que le véritable honneur

ne consistait pas à me battre pour prouver que j'avais raison,

lorsqu'il n'était que trop évident que j'avais tort, mais à faire

noblement des excuses pour une injure si disproportionnée à toutes

les provocations que j'aurais pu alléguer.

Je m'empressai donc d'aller à la rencontre de Rashleigh, et lui

exprimai mes regrets de la violence à laquelle je m'étais laissé

emporter la veille.

-- Rien au monde, dis-je, n'eût pu m'arracher un seul mot

d'excuse, rien que la voix de ma conscience, qui me reproche ma

conduite. J'espérais que mon cousin accepterait l'assurance

sincère de mes regrets, et voudrait bien considérer que mes torts

provenaient en grande partie de l'excessive hospitalité

d'Osbaldistone-Hall.

-- Il sera ton ami, garçon, s'écria le bon sir Hildebrand dans

l'effusion de son coeur, il sera ton ami, ou du diable si je

l'appelle encore mon fils. Pourquoi, Rashleigh, restes-tu planté

là comme une souche? _J'en suis fâché, _eh! de par tous les

diables, c'est tout ce que peut faire un gentilhomme, s'il vient à

faire quelque chose de mal lorsqu'il a bu le petit coup. J'ai

servi et je dois, je crois, connaître quelque chose aux affaires

d'honneur. Que je n'en entende plus parler, et nous irons tous

ensemble chasser le blaireau dans Birkenwood-Bank.

La figure de Rashleigh, comme je l'ai déjà dit, avait un caractère

particulier, et de ma vie je n'avais vu de physionomie semblable.

Mais cette singularité ne consistait pas encore tant dans les

traits que dans sa manière de changer leur expression. Dans le

passage de la joie à la douleur, du ressentiment à la

satisfaction, il y a un léger intervalle, avant que la passion

dominante respire dans tous les traits, à l'exclusion absolue de

celle qu'elle remplace. De même que la lumière douteuse du

crépuscule sépare la fin de la nuit du lever du soleil, il y a

comme une espèce d'indécision dans le caractère de la physionomie,

pendant que les muscles se dégonflent, que le front s'éclaircit,

que les yeux reprennent leur éclat, enfin que toute la figure,

chassant les nuages qui la couvraient, recouvre un air calme et

serein. Celle de Rashleigh ne passait point par ces gradations,

mais prenait successivement et tout à coup l'expression de ces

deux passions diamétralement contraires; c'était comme le

changement à vue d'une décoration où, au coup de sifflet du

machiniste, un rocher disparaît et un palais s'élève.

Cette singularité me frappa surtout dans cette occasion. Lorsque

Rashleigh entra, toutes les passions haineuses étaient peintes sur

son visage. Il entendit mes excuses et l'exhortation de son père

sans qu'il se fit le moindre changement dans sa physionomie; mais

sir Hildebrand n'eut pas plus tôt fini de parler que le sombre

nuage qui couvrait le front de Rashleigh disparut tout à coup; et

du ton le plus poli et le plus affable il m'exprima sa parfaite

satisfaction des excuses que je voulais bien lui faire.

-- Mon Dieu! dit-il, j'ai moi-même une si pauvre tête lorsque je

bois plus de mes trois verres de vin, que je n'ai, comme le bon

Cassio[37], qu'un souvenir très vague de la confusion qui régna

hier soir. Je me rappelle en masse; mais rien de distinct. -- Une

querelle, et voilà tout. Ainsi, mon cher cousin, ajouta-t-il en me

serrant amicalement la main, jugez quelle douce surprise j'éprouve

en voyant que j'ai à recevoir des excuses au lieu d'en avoir à

faire. Ne parlons plus de cela; je serais bien fou de vouloir

examiner minutieusement un compte dont la balance, qui pouvait

être contre moi, se trouve si inopinément à mon avantage. Vous

voyez, M. Frank, que je prends déjà le langage de Lombard-Street

et que je me prépare à remplir dignement ma nouvelle profession.

J'allais répondre, et je levais les yeux que la honte m'avait fait

baisser, lorsque je rencontrai ceux de miss Vernon, qui, étant

entrée sans bruit pendant la conversation, l'avait écoutée

attentivement. Déconcerté, confus, je penchai la tête sans dire un

seul mot, et j'allai prendre tristement ma place auprès de mes

cousins, que le déjeuner n'avait pas cessé d'occuper

exclusivement.

Mon oncle se garda bien de laisser échapper cette occasion de me

faire, ainsi qu'à Rashleigh, une leçon de morale, et il nous

conseilla sérieusement de nous corriger de nos ridicules habitudes

de soupe au lait, selon son expression, de nous aguerrir contre

les effets du vin, pour éviter les disputes et les coups; et de

commencer par vider régulièrement tous les jours notre pinte de

porto; ce qui, à l'aide de la bière de mars et de quelques verres

d'eau-de-vie, suffisait pour des novices en l'art de boire. Pour

nous encourager, il nous assura qu'il avait connu beaucoup

d'hommes qui étaient arrivés à notre âge sans avoir jamais bu

trois verres de vin, et qui cependant, étant tombés en bonne

compagnie, et suivant les bons exemples, étaient parvenus à se

faire une brillante réputation en ce genre, pouvant vider

tranquillement leurs six bouteilles sans perdre la tête, et sans

être incommodés le lendemain matin.

Malgré la sagesse de cet avis, et la brillante perspective qu'il

me faisait entrevoir, j'en profitai peu: tout en paraissant

écouter mon oncle, mon attention était ailleurs. Toutes les fois

que je me hasardais à tourner les yeux du côté de miss Vernon,

j'observais que ses regards étaient fixés sur moi, et je croyais

lire sur sa figure l'expression de la pitié, et en même temps du

déplaisir. Je cherchais les moyens d'entrer aussi en explication

avec elle et de lui faire mes excuses, lorsqu'elle me fit entendre

qu'elle était déterminée à m'épargner la peine de solliciter une

entrevue: -- Cousin Frank, dit-elle en m'appelant par le même

titre qu'elle avait coutume de donner aux autres Osbaldistone,

quoiqu'à proprement parler je ne fusse pas son cousin, j'ai été

arrêtée ce matin par un passage dans _la Divina comedia _du Dante;

voulez-vous avoir la bonté de monter à la bibliothèque pour me

l'expliquer? Lorsque vous aurez découvert le sens de l'obscur

Florentin, vous irez rejoindre ces messieurs, et voir si vous

serez aussi heureux à découvrir la retraite du blaireau.

Je m'empressai de lui répondre que j'étais prêt à la suivre.

Rashleigh offrit de nous accompagner. -- Je suis plus en état,

nous dit-il, de chercher le sens du Dante à travers les métaphores

et l'obscurité de son style que de chasser un pauvre anachorète de

sa tanière.

-- Excusez-moi, Rashleigh, dit miss Vernon; mais, comme vous allez

occuper la place de M. Frank dans la maison de banque à Londres,

vous devez lui céder l'éducation de votre élève à Osbaldistone-

Hall. Nous vous appellerons cependant s'il est nécessaire; ainsi

ne prenez pas votre air grave, je vous prie. D'ailleurs, c'est une

honte que vous ne connaissiez pas mieux la chasse, vous, un

Osbaldistone! Que ferez-vous si votre oncle vous demande comment

vous chassez au blaireau?

-- Hélas! Diana, c'est bien vrai, dit sir Hildebrand en poussant

un soupir. Si Rashleigh eût voulu acquérir, comme ses frères, les

connaissances utiles, il était à bonne école, je crois; mais les

grammaires françaises, les livres, les nouveaux navets, les rats

et les hanovriens ont tout bouleversé dans la vieille

Angleterre[38]. Allons, Rashie[39], allons, viens avec nous, et porte

mon épieu de chasse: ta cousine n'a pas besoin de toi à présent,

et je n'entends pas qu'on contrarie ma Diana. Je ne veux pas qu'il

soit dit qu'il n'y avait qu'une femme à Osbaldistone-Hall, et

qu'elle y est morte faute de n'avoir pu faire ses volontés.

Rashleigh obéit à son père et le suivit après avoir dit à demi-

voix à Diana: -- Je suppose qu'il sera discret de ne pas oublier

aujourd'hui de me faire accompagner du courtisan _Cérémonie, _et

de frapper à la porte de la bibliothèque avant d'entrer?

-- Non, non! Rashleigh, dit miss Vernon, débarrassez-vous du faux

archimage appelé _Dissimulation; _c'est le meilleur moyen de vous

assurer un libre accès auprès de nous pendant nos entretiens

classiques.

À ces mots, elle prit le chemin de la bibliothèque, et je la

suivis... comme un criminel, allais-je dire, qu'on mène à

l'exécution; mais il me semble que j'ai déjà employé cette

comparaison une ou deux fois, ainsi je la supprime: je dirai donc,

sans comparaison, que je la suivis en tremblant, et avec un

embarras que j'aurais donné tout au monde pour vaincre. Il me

semblait qu'il était souverainement déplacé dans cette occasion;

car j'avais respiré assez longtemps l'air du continent pour

apprendre que la légèreté, la galanterie et l'assurance sont trois

qualités essentielles qui doivent distinguer l'heureux mortel

qu'une jeune et belle personne honore d'un tête-à-tête.

Mais pour cette fois mes sentiments anglais l'emportèrent sur mon

éducation française; et je fis, je crois, une très piteuse figure

lorsque miss Vernon, s'asseyant majestueusement dans le grand

fauteuil de la bibliothèque, comme un juge qui va entendre une

cause importante, me fit signe de prendre une chaise vis-à-vis

d'elle, ce que je fis, tremblant comme le pauvre diable qui se

voit sur la sellette; et elle commença la conversation sur le ton

de la plus amère ironie.

Chapitre XIII.

Sans doute il fut cruel celui qui le premier

Trempa dans le poison une épée homicide;

Mais plus barbare encore, et cent fois plus perfide

Celui qui de sucs vénéneux

Put remplir froidement la coupe hospitalière.

_Anonyme._

En vérité, M. Frank Osbaldistone, dit miss Vernon de l'air d'une

personne qui croyait avoir acquis le privilège de railler, en

vérité, vous nous avez tous vaincus. Je n'aurais pas cru que vous

fussiez aussi digne de votre noble famille. La journée d'hier vous

a couvert de gloire. Vous avez fait vos preuves pour entrer dans

l'honorable corporation d'Osbaldistone-Hall: elles sont

irrécusables, et votre coup d'essai a été un coup de maître.

-- Je connais mes torts, miss Vernon, et tout ce que je puis dire

pour justifier mon impertinence, c'est que j'avais reçu des

nouvelles qui avaient agité mes esprits. Je sens que j'ai été on

ne peut plus absurde et impoli.

-- Comment donc! reprit le juge inflexible, vous ne vous rendez

pas justice. D'après ce que j'ai vu et ce que j'ai depuis entendu

dire, vous avez montré dans une seule soirée toutes les qualités

supérieures qui distinguent vos cousins: la douceur et l'urbanité

du bon Rashleigh, la tempérance de Percy, le sang-froid de

Thorncliff, la patience de John, l'art des gageures de Dickon, et

ce qui surtout est le plus admirable, c'est d'avoir choisi le

temps, le lieu et la circonstance pour faire preuve de ces rares

talents, avec une sagacité digne de Wilfred.

-- Ayez un peu compassion de moi, miss Vernon, lui dis-je; car

j'avoue que je regardais la leçon comme bien méritée, surtout en

considérant de quelle part elle me venait. Pardonnez-moi si, pour

excuser une extravagance dont je ne suis pas habituellement

coupable, j'ose vous citer la coutume de la maison et du pays. Je

suis loin de l'approuver; mais nous avons l'autorité de

Shakespeare, qui dit que le bon vin est une bonne et aimable

créature, et que tout homme peut y être pris tôt ou tard.

-- Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce panégyrique et cette

apologie dans la bouche du plus grand scélérat que son crayon ait

tracé. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a

donné votre citation en vous accablant de la réponse par laquelle

Cassio réfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser

ignorer qu'il est au moins une personne fâchée de voir un jeune

homme plein de talents et d'espérances s'enfoncer dans le bourbier

où chaque soir se plongent les habitants de ce manoir.

-- Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure,

miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est

dégoûtant pour y faire un pas de plus.

-- Si telle est votre résolution, reprit-elle, elle est sage, et

je ne puis que l'approuver. Mais j'étais si tourmentée de ce que

j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empêcher de m'en expliquer

avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde

particulièrement. Vous vous êtes conduit hier avec moi pendant le

dîner de manière à me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte

des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accordée.

Voudrez-vous bien vous expliquer clairement à ce sujet?

Je fus stupéfait. Cette question aussi brusque que précise était

plutôt faite du ton d'un homme qui demande à un autre

l'explication de sa conduite d'une manière ferme mais polie que de

celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question à un

jeune homme: elle était entièrement dépouillée de circonlocutions,

de ces détours et de ces périphrases qui accompagnent

ordinairement les explications entre des personnes de différents

sexes.

J'étais dans le plus grand embarras; car, à présent que je me

rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'étais forcé

de convenir qu'en supposant même qu'ils fussent fondés, ils

auraient dû exciter dans mon âme un sentiment de compassion pour

miss Vernon plutôt qu'un puéril ressentiment; et, quand même ils

auraient pu justifier complètement ma conduite, encore m'eût-il

été difficile de répéter ce qui devait blesser aussi vivement la

fierté de Diana. Elle vit que j'hésitais à répondre et me dit d'un

ton décidé et résolu, mais avec modération:

-- J'espère que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai

droit de demander cette explication: je n'ai point de parents,

point d'amis pour me défendre, il est donc juste qu'on me permette

de me défendre moi-même.

Je m'efforçai assez gauchement de rejeter ma conduite grossière

sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais

reçues de Londres. Elle me laissa épuiser mes excuses, sans pitié

pour mon embarras et ma confusion, et les écouta avec le sourire

de l'incrédulité.

-- À présent, M. Frank, que vous avez débité votre prologue

d'excuses avec la mauvaise grâce d'usage pour tous les prologues,

veuillez lever le rideau et me montrer ce que je désire voir. En

un mot, faites-moi connaître ce que Rashleigh a dit de moi, car

c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines

d'Osbaldistone-Hall.

-- Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que

mérite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les

révéler à une puissance alliée?... car vous m'avez dit vous-même

que Rashleigh était toujours votre allié, quoiqu'il ne fût plus

votre ami.

-- Point d'évasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce

sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les écouter. Rashleigh

ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana

Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il règne des

secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets

qu'il peut vous avoir parlé; ce n'est pas moi personnellement que

ces secrets intéressent.

Pendant qu'elle parlait, j'étais parvenu à recouvrer ma présence

d'esprit, et je pris soudain la détermination de ne point révéler

ce que Rashleigh m'avait dit comme en confidence. Il me semblait

qu'il y avait de la bassesse à répéter un entretien particulier.

Miss Vernon ne pouvait retirer aucun avantage de mon indiscrétion,

qui l'eût affligée inutilement. Je répondis donc gravement que je

n'avais eu avec M. Rashleigh qu'une conversation de famille, et je

lui protestai qu'il ne m'avait rien dit qui m'eût laissé contre

elle une impression défavorable; j'espérais qu'elle voudrait bien

se contenter de cette assurance, et ne pas exiger des détails que

l'honneur m'obligeait de lui refuser.

-- L'honneur? s'écria-t-elle en s'élançant de sa chaise avec le

tressaillement et la vivacité d'une Camille prête à voler au

combat: l'honneur! c'est le mien qui est compromis: point de

détours, ils seront inutiles; c'est une réponse positive qu'il me

faut. Ses joues étaient rouges, son visage en feu; ses yeux

étincelaient... -- Je demande, ajouta-t-elle d'une voix dont

l'expression était déchirante, je demande une explication, telle

qu'une femme bassement calomniée a droit de la demander à un homme

qui se dit homme d'honneur; telle qu'une créature sans mère, sans

amis, sans guide et sans protection, seule, seule au monde, a

droit de l'exiger d'un être plus heureux qu'elle, au nom de ce

Dieu qui les a envoyés ici-bas, lui pour jouir, et elle pour

souffrir. Vous ne me refuserez pas, ou, ajouta-t-elle en levant

les yeux d'un air solennel, je serai vengée de votre refus, s'il

est quelque justice sur la terre ou dans le ciel.

Je fus étourdi de cette véhémence; mais je sentis qu'après un

semblable appel mon devoir était de bannir une scrupuleuse

délicatesse, et je lui répétai brièvement ce qui s'était passé

dans la conversation que j'avais eue avec Rashleigh.

Dès qu'elle vit que je consentais à la satisfaire, elle s'assit et

m'écouta d'un air calme; et, lorsque je m'arrêtais pour chercher

quelque manière délicate de lui faire entendre ce qui me semblait

devoir lui causer une trop grande impression, elle me disait

aussitôt:

-- Continuez, continuez je vous prie; le premier mot qui se

présente à l'esprit est le plus clair, et, par conséquent, le

meilleur. Ne vous inquiétez pas de mes sentiments; parlez-moi

comme vous parleriez à un tiers qui ne serait point partie

intéressée.

Pressé avec autant d'instance, je lui répétai ce que Rashleigh

m'avait dit d'un arrangement de famille qui l'obligeait à épouser

un Osbaldistone et du choix qu'on avait fait de Thorncliff.

J'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais sa pénétration

découvrit que je lui cachais encore quelque chose et sembla même

deviner ce que c'était.

-- Ce n'est pas tout: Rashleigh vous a encore dit quelque chose de

plus, quelque chose qui le concernait particulièrement, n'est-ce

pas?

-- Il m'a fait entendre que, sans la répugnance qu'il éprouverait

à supplanter son frère, il désirerait, à présent que la nouvelle

carrière à laquelle il se destinait lui permettait de se marier,

que le nom de Rashleigh remplît le blanc qui se trouve dans la

dispense, au lieu de celui de Thorncliff.

-- En vérité! reprit-elle; a-t-il tant de condescendance? C'est

trop d'honneur pour son humble servante... et sans doute il

suppose que Diana Vernon serait transportée de joie si cette

substitution pouvait s'effectuer!

-- À parler franchement, il me l'a fait entendre, et il a même été

jusqu'à me dire...

-- Quoi... que je sache tout! s'écria-t-elle précipitamment.

-- Qu'il a fait cesser l'intimité qui régnait entre vous et lui,

dans la crainte qu'elle ne donnât naissance à une affection dont

sa destination à l'Église ne lui permettait pas de profiter.

-- Je lui suis obligée de sa prévoyance, reprit miss Vernon dont

tous les traits exprimaient le plus profond mépris.

Elle réfléchit un instant et reprit avec le plus grand sang-froid:

-- Il n'y a rien qui m'étonne dans ce que vous m'avez dit; et je

m'attendais à peu près au récit que vous venez de me faire, parce

que, à l'exception d'une seule circonstance, c'est l'exacte

vérité. Mais, comme il y a des poisons si actifs que quelques

gouttes suffisent pour corrompre toute une source, de même il

existe dans les révélations de Rashleigh une horrible imposture

capable d'infecter le puits même dans lequel la vérité s'est

cachée. Connaissant Rashleigh, comme je n'ai que trop de motifs de

le connaître, rien au monde n'eût pu me faire penser à m'unir à

lui. Non, s'écria-t-elle en tressaillant d'horreur, non, tout,

tout au monde plutôt que d'épouser Rashleigh; plutôt l'ivrogne, le

querelleur, le jockey, l'imbécile: je les préfère mille fois; et

plutôt le couvent, plutôt la prison, plutôt le tombeau qu'aucun

des six.

Il y avait dans le son de sa voix un accent de mélancolie qui

répondait à l'agitation de son âme et à la singularité de sa

situation; si jeune, si belle, sans expérience, abandonnée à elle-

même, n'ayant pas une seule amie dont la présence pût lui servir

comme de protection, privée même de cette espèce de défense que

son sexe retire des formes et des égards en usage dans le monde,

c'est à peine une métaphore de dire que mon coeur saignait pour

elle. Cependant il y avait un air de dignité dans son dédain pour

les vaines cérémonies, de grandeur dans son mépris pour

l'imposture, de résolution et de courage dans la manière dont elle

contemplait les dangers qui l'entouraient, enfin une espèce

d'héroïsme dans sa conduite qui m'inspiraient en même temps la

plus vive admiration. On eût dit une princesse abandonnée par ses

sujets et privée de sa puissance, mais méprisant encore ces

convenances, ces règles de société établies pour les personnes

d'un rang inférieur; et, au milieu de tous les obstacles,

conservant une âme ferme, une constance inébranlable, et mettant

sa confiance dans la justice du ciel.

Je voulus lui exprimer le sentiment de pitié et d'admiration que

faisaient naître en moi ses malheurs et sa constance; mais elle

m'interrompit:

-- Je vous ai dit en plaisantant que je n'aimais pas les

compliments, me dit-elle; je vous dis sérieusement aujourd'hui que

je dédaigne les consolations. Ce que j'ai eu à souffrir, je l'ai

souffert. Ce que je dois souffrir encore, je le supporterai si je

le puis. La stérile pitié n'allège pas le fardeau qui pèse sur le

pauvre esclave. Il n'existait dans le monde qu'un seul être qui

pût me secourir, et c'est celui qui a préféré ajouter encore à ma

misère, Rashleigh Osbaldistone... Oui, il fut un temps où j'aurais

pu apprendre à aimer cet homme; mais, grand Dieu! le motif pour

lequel il s'insinua dans la confiance d'une pauvre créature

entièrement isolée; la persévérance avec laquelle il s'efforça de

m'entraîner dans le précipice qu'il creusait sous mes pas, sans

écouter un seul instant la voix du remords ou de la pitié;

l'horrible motif qui lui faisait chercher à convertir en poison la

nourriture qu'il donnait à mon âme. Ô mon Dieu! que serais-je

devenue dans ce monde et dans l'autre si j'étais tombée dans les

pièges de cet infâme scélérat?

Je fus si frappé de ces paroles et de la nouvelle perfidie

qu'elles dévoilaient à mes yeux que je me levai sans presque

savoir ce que je faisais; je mis la main sur le pommeau de mon

épée et courus à la porte de la chambre pour aller chercher celui

sur lequel je devais décharger ma juste indignation. Respirant à

peine et avec un regard où l'expression du ressentiment et du

mépris avait fait place à celle des plus vives alarmes, miss

Vernon se précipita entre la porte et moi.

-- Arrêtez, s'écria-t-elle, arrêtez! Quelque juste que soit votre

ressentiment, vous ne connaissez pas la moitié des secrets de

cette dangereuse prison. Elle regarda d'un oeil inquiet autour de

la chambre et, baissant la voix: Il y a un charme qui protège sa

vie, me dit-elle; vous ne pouvez l'attaquer sans compromettre

l'existence d'autres personnes. Sans cela, dans quelque moment

terrible, dans quelque heure marquée par la justice, cette main,

toute faible qu'elle est, se fût peut-être vengée elle-même. Je

vous ai dit, ajouta-t-elle en me ramenant à ma place, que je

n'avais pas besoin de consolateur: je vous dis à présent que je

n'ai pas besoin de vengeur.

Je m'assis, en réfléchissant machinalement à ce qu'elle me disait,

et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considéré dans le

premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer

le champion de miss Vernon. Elle s'arrêta un moment pour nous

donner le temps à tous deux de nous calmer, et elle continua d'un

ton plus tranquille:

-- Je vous ai déjà dit qu'il y a un mystère d'une nature fatale et

dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infâme qu'il est, et

quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose

rompre avec lui, ni même le braver. Vous aussi, M. Frank, vous

devez vous armer de patience, déjouer ses artifices en leur

opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais

point d'éclat, point de violence, et surtout évitez les scènes

telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux

avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'était le

conseil que je voulais vous donner, et c'était dans cette vue que

je désirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai étendu ma

confidence plus loin que je ne me l'étais proposé.

Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir.

-- Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manières semblent

autoriser la confiance. Continuons à être amis; vous n'avez pas à

craindre qu'entre nous l'amitié soit un nom spécieux pour cacher

un autre sentiment: élevée toujours avec des hommes, accoutumée à

penser et à agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du

mien. D'ailleurs, le cloître est mon partage; le voile fatal est

suspendu sur ma tête, et vous pouvez croire que pour l'écarter je

ne me soumettrai jamais à l'odieuse condition qui m'est prescrite.

Le temps où je dois me prononcer n'est pas encore arrivé, et si je

n'ai pas déjà refusé ouvertement l'époux qu'on me propose, c'est

pour jouir le plus longtemps possible de ma liberté. Mais à

présent que le passage du Dante est éclairci, allez voir, je vous

prie, ce que sont devenus nos intrépides chasseurs; ma pauvre tête

me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous

accompagner.

Je sortis de la bibliothèque, mais non pas pour aller voir mes

cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits

avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractère

venait de m'être dévoilé, et dont la profonde scélératesse m'avait

inspiré une horreur qu'il m'eût été impossible de vaincre dans le

premier moment. Dans la famille Dubourg, qui était de la religion

réformée, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prêtres

catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrés de

l'hospitalité, ces passions que des règles de leur ordre leur

interdisent.

Mais le plan conçu d'avance d'entreprendre l'éducation d'une

malheureuse orpheline, alliée à sa propre famille et privée de

protecteurs, dans le perfide dessein de la séduire, ce plan exposé

à mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux

ressentiment par l'innocente créature qu'il voulait rendre victime

de sa brutalité, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la

plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter à

Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de

rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'étais

transporté. Cependant il était absolument nécessaire que je me

contraignisse, non seulement à cause des mystérieuses paroles de

Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours

sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais

pas de motif apparent pour lui chercher querelle.

Je résolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le

temps qu'il nous restait encore à demeurer ensemble, et, lorsqu'il

serait à la veille de partir pour Londres, d'écrire à Owen pour

lui tracer une légère esquisse de son caractère et pour l'engager

à se tenir sur ses gardes et à veiller à l'intérêt de mon père. Je

ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore

plus que le libertinage dans une âme aussi fortement trempée que

celle de Rashleigh. L'énergie de son caractère et la facilité avec

laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus

devaient lui assurer de la part de mon père un degré de confiance

dont il n'était pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance

l'empêchât d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait

était fort délicate, surtout dans ma position, puisque la défaveur

que je chercherais à jeter sur Rashleigh pourrait être attribuée à

la jalousie ou au dépit de lui voir prendre ma place dans les

bureaux et dans le coeur de mon père. Cependant, comme cette

lettre était absolument nécessaire pour prévenir de funestes

conséquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la

discrétion d'Owen à qui j'étais décidé de l'adresser, je

m'empressai de l'écrire et l'envoyai à la poste par la première

occasion.

Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses

gardes et être disposé à éviter tout prétexte de dispute. Il se

doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne

lui avait pas été favorable, quoiqu'il ne pût pas savoir qu'elle

m'eût révélé l'infamie de ses procédés et du projet qu'il avait

conçu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore à Osbaldistone-

Hall, je remarquai deux circonstances qui me frappèrent. La

première, c'est la facilité presque incroyable avec laquelle il

apprit les principes élémentaires nécessaires à sa nouvelle

profession; principes qu'il étudiait sans relâche, faisant de

temps en temps parade de ses progrès, comme pour me montrer qu'il

trouvait bien léger le fardeau que je ne m'étais pas cru capable

de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que,

malgré tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils

avaient souvent ensemble de longues conférences dans la

bibliothèque, quoiqu'ils se parlassent à peine lorsqu'ils étaient

avec nous, et qu'il ne parût pas régner entre eux plus d'intimité

qu'à l'ordinaire.

Quand le jour du départ de Rashleigh fut arrivé, son père reçut

ses adieux avec indifférence, ses frères avec la joie mal déguisée

d'écoliers qui voient partir leur précepteur et qui éprouvent un

plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-même avec une froide

politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser,

elle recula d'un air fier et dédaigneux, mais elle lui tendit la

main en lui disant: -- Adieu, Rashleigh; le ciel vous récompense

du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez

médité.

-- _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition

qu'il avait pris, je crois, au séminaire de Saint-Omer[41]: heureux

celui dont les bonnes intentions ont mûri, et dont les mauvaises

intentions sont mortes en fleur!

Il partit en prononçant ces mots. -- Le parfait hypocrite! me dit

miss Vernon lorsque la porte se fut refermée sur lui. Quelle

ressemblance extérieure il peut y avoir entre ce que nous

méprisons et ce que nous chérissons le plus!

J'avais chargé Rashleigh d'une lettre pour mon père et de quelques

lignes pour Owen, indépendamment de la lettre particulière dont

j'ai parlé et que j'avais cru plus prudent d'envoyer par la poste.

Dans ces épîtres, il eût été naturel que je fisse entendre à mon

père et à mon ami que je ne retirais d'autre profit de mon séjour

chez mon oncle que d'apprendre la chasse, et d'oublier au milieu

des laquais et des valets d'écurie les connaissances ou les

talents que je pouvais avoir. Il eût été naturel que j'exprimasse

l'ennui et le dégoût que j'éprouvais à me trouver parmi des êtres

qui ne s'occupaient que de chiens et de chevaux; que je me

plaignisse de l'intempérance habituelle de la famille et des

persécutions de sir Hildebrand pour me faire suivre son exemple.

Ce dernier point surtout n'eût pas manqué de faire prendre

l'alarme à mon père, dont la tempérance était la première vertu;

et toucher cette corde, c'eût été certainement m'ouvrir les portes

de ma prison et abréger mon exil, ou du moins m'assurer un

changement de résidence; et cependant il est très vrai que je ne

dis pas un seul mot de tout cela dans les lettres que j'écrivais à

mon père et à Owen. Osbaldistone-Hall eût été Athènes dans toute

sa gloire et dans toute sa splendeur, il eût été peuplé de héros,

de sages, de poètes, que je n'aurais pas témoigné moins d'envie de

le quitter.

Pour peu qu'il vous reste encore quelque étincelle du feu et de

l'enthousiasme de la jeunesse, mon cher Tresham, il vous sera

facile d'expliquer mon silence. L'extrême beauté de miss Vernon,

dont elle tirait si peu vanité, sa situation romanesque et

mystérieuse, les malheurs qu'elle paraissait avoir essuyés et qui

la poursuivaient encore, le courage avec lequel elle les

supportait, ses manières plus franches que ne le sont

ordinairement celles de son sexe, mais prouvant par là même

l'innocence et la candeur de son âme, et par-dessus tout la

distinction flatteuse dont elle m'honorait, tout se réunissait en

même temps pour exciter mon intérêt, piquer ma curiosité, exercer

mon imagination et flatter ma vanité. Je n'osais m'avouer à moi-

même tout l'intérêt qu'elle m'inspirait ni l'impression qu'elle

avait faite sur mon coeur. Nous lisions, nous nous promenions

ensemble: travaux, plaisirs, amusements, tout était commun entre

nous. Le cours d'études qu'elle avait été forcée d'interrompre

lors de sa rupture avec Rashleigh fut repris sous les auspices

d'un maître dont les vues étaient plus pures, quoique ses talents

fussent plus bornés.

Je n'étais pas en état de la diriger dans quelques études

profondes qu'elle avait commencées avec Rashleigh, et qui me

paraissaient convenir beaucoup mieux à un homme d'église qu'à une

femme. Je ne conçois pas non plus dans quel but il avait voulu

faire parcourir à Diana le labyrinthe obscur et sans issues qu'on

a cru devoir nommer philosophie, et le cercle des sciences

également abstraites, quoique plus certaines, des mathématiques et

de l'astronomie, à moins que ce ne fût pour confondre dans son

esprit la différence entre les sexes et l'habituer aux subtilités

de raisonnement dont il pouvait se servir ensuite pour l'amener à

ses vues. C'était dans le même esprit, quoique avec moins de

raffinement et de dissimulation, que les leçons de Rashleigh

avaient encouragé miss Vernon à se mettre au-dessus des

convenances et à dédaigner ces vaines formes dont son sexe

s'entoure comme d'un rempart. Il est vrai que, séparée de la

société des femmes, et n'ayant pas même une compagne auprès

d'elle, elle ne pouvait ni se régler sur l'exemple des autres ni

apprendre les règles ordinaires de conduite que l'usage prescrit à

son sexe. Mais telle était cependant sa modestie naturelle et la

délicatesse de son esprit pour distinguer ce qui est bien de ce

qui est mal, qu'elle n'eût jamais adopté d'elle-même les manières

hardies et cavalières qui m'avaient causé tant de surprise dans le

premier moment si on ne lui eût fait croire que le mépris des

formes ordinaires indiquait tout à la fois la supériorité du

jugement et la noble confiance de l'innocence. Son vil précepteur

avait sans doute ses intentions en minant ces remparts que la

réserve et la prudence élèvent autour de la vertu; mais ne

cherchons pas à découvrir tous ses crimes: il en a répondu depuis

longtemps devant le tribunal suprême.

Indépendamment des progrès que miss Vernon, dont l'esprit vif et

pénétrant comprenait aussitôt tout ce qu'on entreprenait de lui

expliquer, avait faits dans les sciences abstraites, je ne la

trouvais pas moins versée dans la littérature ancienne et moderne.

S'il n'était pas reconnu que les grands talents se perfectionnent

souvent d'autant plus vite qu'ils ont moins de secours à attendre

de ce qui les environne, il serait presque impossible de croire à

la rapidité des progrès de miss Vernon; ils semblaient encore plus

extraordinaires lorsque l'on comparait l'instruction qu'elle avait

puisée dans les livres à son entière ignorance du monde et de la

société. On eût dit qu'elle savait, qu'elle connaissait tout,

excepté ce qui se passait autour d'elle dans le monde, et je crois

que cette ignorance même sur les sujets les plus simples,

contrastant d'une manière si frappante avec les connaissances

étendues qu'elle possédait, était ce qui rendait sa conversation

si piquante et fixait l'attention sur tout ce qu'elle disait; car

il était impossible de prévoir si le mot qu'elle allait prononcer

montrerait la plus fine pénétration ou la plus profonde

singularité. Se trouver sans cesse avec un objet aussi aimable,

aussi intéressant, et vivre avec elle dans la plus grande

intimité, c'était une situation bien critique à mon âge, quoique

je cherchasse à m'en dissimuler le danger.

Chapitre XIV.

Ce n'est point un prestige!

Une vive lumière

De sa fenêtre éclaire les vitraux

À minuit! dans ces lieux!

Quel est donc ce mystère?...

_Ancienne ballade._

La vie que nous menions à Osbaldistone-Hall était trop uniforme

pour mériter d'être décrite. Diana Vernon et moi nous consacrions

la plus grande partie de notre temps à l'étude; le reste de la

famille passait toute la journée à la chasse, et quelquefois nous

allions les rejoindre. Mon oncle faisait tout par habitude, et par

habitude aussi il s'accoutuma si bien à ma présence et à mon genre

de vie qu'après tout je crois qu'il m'aimait tel que j'étais.

J'aurais pu sans doute acquérir plus facilement ses bonnes grâces

si j'avais employé pour cela les mêmes artifices que Rashleigh,

qui se prévalant de l'aversion de son père pour les affaires,

s'était insinué insensiblement dans l'administration de ses biens.

Mais, quoique je prêtasse volontiers à mon oncle les secours de ma

plume et de mes connaissances en arithmétique toutes les fois

qu'il désirait écrire une lettre à un voisin ou régler un compte

avec un fermier, cependant je ne voulais point, par délicatesse,

me charger entièrement du maniement de ses affaires, de sorte que

le bon chevalier, tout en convenant que le neveu Frank était un

garçon habile et zélé, ne manquait jamais de remarquer en même

temps qu'il n'aurait pas cru que Rashleigh lui fût aussi

nécessaire.

Comme il est très désagréable de demeurer dans une famille et

d'être mal avec les membres qui la composent, je fis quelques

efforts pour gagner l'amitié de mes cousins. Je changeai mon

chapeau à ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut

gré. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit

faire un grand pas dans les bonnes grâces de la famille. Deux ou

trois paris perdus à propos contre Dick et une ou deux bouteilles

vidées avec Percy me concilièrent enfin l'amitié de tous les

jeunes squires, à l'exception de Thorncliff.

J'ai déjà parlé de l'éloignement qu'avait pour moi ce jeune homme,

qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frères, avait aussi un

plus mauvais caractère. Brusque, ombrageux et querelleur, il

semblait mécontent de mon séjour à Osbaldistone-Hall et voyait

d'un oeil envieux et jaloux mon intimité avec Diana Vernon, qui,

par suite d'un certain pacte de famille, lui était destinée pour

épouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la

regardait en quelque sorte comme sa propriété et ne voulait pas,

pour employer son style, qu'on vînt chasser sur ses terres.

J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff à une réconciliation;

mais il repoussa mes avances d'une manière à peu près aussi

gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble

prêt à mordre lorsqu'un étranger veut le caresser. Je l'abandonnai

donc à sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de

chercher à l'apaiser.

Telle était ma situation à l'égard des différents membres de la

famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du château

avec lequel je causais de temps en temps: c'était André

Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait découvert que

j'étais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir

amicalement sa tabatière écossaise. Il trouvait plusieurs

avantages à me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui coûtait

rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'était une

excellente excuse pour André, qui aimait assez à interrompre de

temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques

minutes sur sa bêche, mais surtout pour trouver, dans les courtes

pauses que je faisais près de lui, une occasion de débiter les

nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que

son humeur caustique lui suggérait.

-- Je vous dirai donc, monsieur, me répéta-t-il un soir avec l'air

d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait

quelque grande nouvelle à m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai

été ce matin à Trinlay-Knowe.

-- Eh bien, André, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au

cabaret?

-- Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en préserve...! c'est-à-

dire, à moins qu'un voisin ne me régale; car, pour y aller et

mettre soi-même la main à la poche, la vie est trop dure et

l'argent trop difficile à gagner Mais j'étais allé, comme je

disais, à Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la

vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de

poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au

château. Pendant que nous étions à conclure notre petit marché,

voilà que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint à entrer.

-- Le colporteur, voulez-vous dire?

-- Oh! tout comme il plaira à Votre Honneur de l'appeler; mais

c'est un métier honorable et lucratif... Patrick est tant soit peu

mon cousin, et nous avons été charmés de la rencontre.

-- Et vous avez vidé ensemble un pot d'ale, sans doute, André?...

Car, au nom du ciel, abrégez votre histoire.

-- Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous êtes

toujours si pressés! Donnez-moi le temps de respirer; c'est

quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience...

Un pot de bière! du diable si Patrick offrit de m'en payer un;

mais la vieille Simpson nous donna à chacun une jatte de lait et

une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes

d'Écosse! Nous étant assis, nous nous mîmes à causer de chose et

d'autre.

-- De grâce, soyez bref, André. Dites-moi vite les nouvelles, si

vous en avez à m'apprendre; je ne puis pas rester ici toute la

nuit.

-- Eh bien donc, les gens de Londres sont tous _clean wud _au

sujet de ce petit tour qu'on a joué ici.

-- Clean wood _(bois clair) _qu'est-ce cela?[42]

-- Oh! c'est-à-dire qu'ils sont fous, fous à lier, sens dessus

dessous, le diable est sur Jack Wabster.

-- Mais qu'est-ce que tout cela signifie? ou qu'ai-je à faire avec

le diable et Jack Wabster?

-- Hum! dit André d'un air fort mystérieux, au sujet de cette

valise...

-- Quelle valise? expliquez-vous!

-- La valise de Morris, qu'il dit avoir perdue là-bas. Mais si ce

n'est pas l'affaire de Votre Honneur, ce n'est pas non plus la

mienne, et je ne veux pas perdre cette belle soirée.

Et, saisi tout à coup d'un violent accès d'activité, André se

remit à bêcher de plus belle.

Ma curiosité, comme le fin matois l'avait prévu, était alors

excitée; mais, ne voulant pas lui laisser voir l'intérêt que je

prenais à cette affaire, j'attendis que son bavardage le ramenât

sur le sujet qu'il venait de quitter. André continua à travailler

avec ardeur, parlant par intervalles, mais jamais au sujet des

nouvelles de M. Macready; et je restais à l'écouter, le maudissant

du fond du coeur, mais voulant voir en même temps jusqu'à quel

point son esprit de contradiction l'emporterait sur la

démangeaison qu'il avait de me raconter la fin de son histoire.

-- Je vais planter des asperges et semer ensuite des haricots. Il

faut bien qu'ils aient quelque chose au château pour leurs

estomacs de pourceaux; grand bien leur fasse. -- Et quel fumier

l'intendant m'a remis! il faudrait qu'il y eût au moins de la

paille d'avoine, et ce sont des cosses de pois sèches; mais chacun

fait ici à sa tête, et le chasseur entre autres vend, je crois

bien, la meilleure litière de l'écurie: cependant il faut profiter

de ce samedi soir; car, s'il y a un beau jour sur sept, vous êtes

sûr que c'est le dimanche. -- Néanmoins ce beau temps peut durer

jusqu'à lundi matin, -- et à quoi bon m'épuiser ainsi de fatigue?

Allons-nous-en, car voilà leur couvre-feu, comme ils appellent

leur cloche.

André enfonça sa bêche dans la terre et, me regardant avec l'air

de supériorité d'un homme qui sait une nouvelle importante qu'il

peut taire ou communiquer à son gré, il rabattit les manches de sa

chemise et alla chercher sa veste qu'il avait soigneusement pliée

sur une couche voisine.

-- Il faut bien que je me résigne, pensai-je en moi-même, et que

je me décide à entendre l'histoire de M. Fairservice, de la

manière qu'il lui plaira de me la raconter. Eh bien! André, lui

dis-je, quelles sont donc ces nouvelles que vous avez apprises de

votre cousin le marchand ambulant?

-- Oh! colporteur, voulez-vous dire, reprit André d'un air de

malice, mais appelez-les comme vous voudrez, ils sont d'une grande

utilité dans un pays où les villes sont aussi rares que dans ce

Northumberland. Il n'en est pas de même de l'Écosse; aujourd'hui,

il y a le royaume de Fife, par exemple. Eh bien, d'un bout à

l'autre, à droite, à gauche, on ne voit que de gros bourgs qui se

touchent l'un l'autre et se tiennent en rang d'oignons, de sorte

que tout le comté semble ne faire qu'une seule cité. Kirkcaldy,

par exemple, la capitale, est plus grande qu'aucune ville

d'Angleterre.[43]

-- Oh! je n'en doute pas. Mais vous parliez tout à l'heure de

nouvelles de Londres, André?

-- Oui, reprit André; mais je croyais que Votre Honneur ne se

souciait pas de les apprendre. Patrick Macready dit donc, ajouta-

t-il en faisant une grimace qu'il prenait sans doute pour un

sourire malin, qu'il y a eu du tapage à Londres dans leur

_Parliament House[44], _au sujet du vol fait à ce Morris, si c'est

bien son nom.

-- Dans le parlement, André? Et à quel propos?

-- C'est justement ce que je demandais à Patrick. Pour ne rien

cacher à Votre Honneur, Patrick, lui disais-je, que diable

avaient-ils donc à démêler avec cette valise? Quand nous avions un

parlement en Écosse (la peste étouffe ceux qui nous l'ont ôté), il

faisait des lois pour le pays et ne venait jamais mettre son nez

dans les affaires qui regardaient les tribunaux ordinaires; mais

je crois, Dieu me préserve! qu'une femme renverserait la marmite

de sa voisine, qu'ils voudraient la faire comparaître devant leur

parlement de Londres. C'est, ai-je dit, être tout aussi sot que

notre vieux fou de laird ici et ses imbéciles de fils avec leurs

chiens, leurs chevaux, leurs cors, et courant tout un jour après

une bête qui ne pèse pas six livres quand ils l'ont attrapée.

-- Admirablement raisonné, André, repris-je pour l'amener à une

explication plus étendue; et que disait Patrick?

-- Oh! m'a-t-il dit, que peut-on attendre de mieux de ces

brouillons d'Anglais? Mais, quant au vol, il paraît que pendant

qu'ils se chamaillaient entre whigs et tories, et se disaient de

gros mots comme des manants, voilà qu'il se lève un homme à

longues paroles qui dit qu'au nord de l'Angleterre il n'y a que

des jacobites (et il ne se trompait guère); qu'ils étaient presque

en guerre ouverte; qu'un messager du roi avait été arrêté sur la

grande route; que les premières familles du Northumberland y

avaient prêté les mains; et que... est-ce que je sais, moi? qu'on

lui avait pris beaucoup d'argent, et puis des papiers importants,

et puis bien d'autres choses; et que, quand le messager avait

voulu aller se plaindre chez le juge de paix de l'endroit, il

avait trouvé ses deux voleurs attablés avec lui, mon Dieu! ni plus

ni moins que compères et compagnons, et qu'à force de manigances

et de menaces ils l'avaient forcé à se rétracter, et enfin qu'au

bout du compte l'honnête homme qui avait été volé s'était empressé

de quitter le pays, dans la crainte qu'il ne lui arrivât pire.

-- Tout cela est-il bien vrai, André?

-- Patrick jure que c'est aussi vrai qu'il est vrai que sa mesure

a une aune de long, Dieu me préserve! Mais, pour en revenir à

notre affaire, quand le parleur eut fini sa harangue, on demanda à

grands cris les noms de l'homme volé, des voleurs et du juge, et

il nomma Morris, et votre oncle, et M. Inglewood, et d'autres

personnes encore, ajouta André en me regardant malignement. Et

puis après, un autre dragon se leva et demanda comme ça si l'on

devait mettre en accusation les seigneurs les plus huppés du

royaume sur la déposition d'un poltron qui avait été cassé à la

tête de son régiment pour s'être enfui au milieu d'une bataille et

avoir passé en Flandre; et il dit qu'il était probable que toute

cette histoire avait été concertée entre le ministre et lui, avant

tant seulement qu'il eût quitté Londres. Alors ils firent venir

Morris à la..., la barre je crois qu'ils disent, et ils voulurent

le faire parler; mais bah! il avait tant de peur qu'on ne revînt

sur l'affaire de sa désertion que Patrick dit qu'il avait l'air

d'un déterré plutôt que d'un vivant; et il fut impossible d'en

tirer deux mots de suite, tant il avait été effrayé de tous leurs

clabaudages! Il faut que sa tête ne vaille guère mieux qu'un navet

gelé, car du diable, Dieu me préserve! si tout ça eût empêché

André Fairservice de dire ce qu'il avait sur le coeur!

-- Et comment cette affaire finit-elle, André? Votre ami l'a-t-il

su?

-- S'il l'a su! Il a différé son voyage d'une semaine afin de

pouvoir apporter les nouvelles à ses pratiques. Le gaillard qui

avait parlé le premier commença à déchanter un peu et dit que,

quoiqu'il crût que l'homme avait été volé, il convenait pourtant

qu'il avait pu se tromper sur les particularités du vol. Le

gaillard du parti contraire riposta qu'il lui importait peu que

Morris eût été volé ou volaille[45], pourvu qu'on n'attaquât pas

l'honneur des principaux gentilshommes du Northumberland. Et voilà

ce qu'ils appellent s'expliquer. L'un cède un brin, l'autre une

miette, et les revoilà tous amis. Vous croyez peut-être que c'est

fini à présent? Eh bien, pas du tout. Est-ce que la chambre des

lords, après la chambre des communes, n'a pas voulu s'en mêler

aussi? Dans notre pauvre parlement d'Écosse, les pairs, les

représentants, tout cela siégeait ensemble, et il n'y avait pas

besoin de baragouiner deux fois la même affaire. Mais tant il y a

qu'à Londres ils recommencèrent tout dans l'autre chambre, comme

si de rien n'était. Dans cette chambre-là, il y en eut un qui

s'avisa de dire qu'il y avait un Campbell qui était impliqué dans

le vol et qui avait montré pour sa justification un certificat

signé du duc d'Argyle. Quand le duc entendit ça, vous sentez bien

qu'il prit feu dans sa barbe. Il dit que tous les Campbell étaient

de braves et honnêtes gens, comme le vieux sir John Groeme. Or,

maintenant, si Votre Honneur n'est pas parent du tout avec les

Campbell pas plus que moi, autant que je puis connaître ma race,

je lui dirai ce que j'en pense.

-- Vous pouvez être sûr que je n'ai aucun lien de parenté avec les

Campbell.

-- Oh! alors, nous pouvons en parler tranquillement entre nous. Il

y a du bien et du mal sur ce nom de Campbell comme sur tous les

noms. Mais ce Mac-Callum-More a du crédit et souffle le froid et

le chaud, n'appartenant à aucun parti; de sorte que personne ne se

soucie là-bas à Londres de se quereller avec lui. On traita donc

de calomnie l'histoire de Morris, et s'il n'avait pas pris ses

jambes à son cou, il est probable qu'il eût été prendre l'air sur

le pilori pour avoir fait une fausse déposition.

En disant ces mots, l'honnête André rassembla ses bêches, ses

râteaux et ses autres instruments de jardinage, et les jeta dans

une brouette qu'il se disposa à traîner du côté de la serre, mais

assez lentement pour me laisser le temps de lui faire toutes les

questions que je pouvais désirer. Voyant que j'avais affaire à un

malin drôle, je crus qu'il fallait bannir tout mystère avec lui et

lui dire la chose telle qu'elle était, de peur que ma réserve ne

lui inspirât des soupçons et ne fût pour moi la source de nouveaux

désagréments.

-- J'aimerais à voir votre compatriote, André. Vous avez sans

doute entendu dire que j'avais été compromis par l'impertinente

folie de ce Morris (André me répondit par une grimace très

significative), et je désirerais voir, s'il était possible, votre

cousin le marchand pour lui demander des détails encore plus

circonstanciés de ce qu'il a appris à Londres.

-- Oh! rien de plus aisé, reprit André; je n'ai qu'à faire

entendre à mon cousin que vous avez besoin d'une ou deux paires de

bas, et il sera ici en moins de rien.

-- Oh! oui, assurez-le que je serai une bonne pratique; et, comme

vous disiez, la nuit est calme et belle, je me promènerai dans le

jardin jusqu'à ce qu'il vienne. La lune va bientôt se lever. Vous

pouvez l'amener à la petite porte de derrière, et, en attendant,

j'aurai le plaisir de contempler les arbres et les gazons au clair

de la lune.

-- Très vrai, très vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou-

fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble à une dame

parée de diamants.

À ces mots, André Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus

d'un mille à faire, et il entreprit cette course avec le plus

grand plaisir, pour procurer à son cousin la vente de quelques-uns

des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'eût

pas donné six pence pour le régaler d'un pot de bière. La bonne

volonté d'un Anglais se serait manifestée de la manière opposée,

pensai-je en moi-même en parcourant les longs sentiers bordés

d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone-

Hall.

Lorsque je fus au bout de l'allée qui conduisait au château,

j'aperçus de la lumière dans la bibliothèque, dont les fenêtres

donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais

que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par

délicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y

rejoindre. Dans un moment où le reste de la famille était livré à

ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient été réellement des

tête-à-tête. Le matin, c'était différent. Il entrait souvent dans

la bibliothèque des domestiques qui venaient ou chercher quelques

livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter à

Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot,

jusqu'au dîner la bibliothèque était une espèce de terrain neutre

qui, quoique peu fréquenté, pouvait cependant être regardé comme

un point de réunion générale. Il n'en était pas de même dans la

soirée; et, élevé dans un pays où l'on a beaucoup d'égards pour

les bienséances, je désirais les observer d'autant plus

strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui

fis donc comprendre, avec tous les ménagements possibles, que,

lorsque nous lisions ensemble le soir, la présence d'un tiers

serait convenable.

Miss Vernon commença par rire, puis rougit, et elle était prête à

se fâcher; mais, changeant tout à coup d'idée: -- Je crois que

vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de

grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe à

venir prendre ici une tasse de thé avec moi, pour me servir de

paravent.

Marthe, la vieille femme de charge, avait le même goût que toute

la famille. Elle préférait un bon verre de vin à tout le thé de la

Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme

il faut qui prissent du thé, cette invitation flattait la vanité

de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste,

tous les domestiques évitaient d'approcher de la bibliothèque

après le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus

poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la

maison lorsque tout le monde était couché, et les jeunes squires

eux-mêmes étaient loin de désirer d'entrer le soir dans cette

redoutable enceinte.

L'idée que la bibliothèque avait été pendant longtemps l'endroit

où Rashleigh se tenait de préférence et qu'une porte secrète

communiquait de cette chambre dans l'appartement isolé qu'il avait

choisi pour lui-même augmentait les terreurs, bien loin de les

diminuer. Les relations étendues qu'il avait dans le monde, son

instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espèce de

sciences, quelques expériences de physique qu'il avait faites pour

s'amuser étaient pour des esprits de cette trempe des raisons

suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait

le grec, le latin et l'hébreu, et en conséquence, comme

l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas

avoir peur des esprits, des fantômes ou du diable. Les domestiques

soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la

bibliothèque lorsque tout le monde était couché dans le château,

qu'il passait la nuit à veiller avec des revenants et le matin à

dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai

Osbaldistone.

Tous ces bruits absurdes m'avaient été répétés en confidence, et

l'air de bonhomie et de crédulité du narrateur m'avait souvent

beaucoup diverti. Je méprisais souverainement ces contes

ridicules; mais l'extrême solitude à laquelle cette chambre

redoutée était condamnée tous les soirs après le couvre-feu était

pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait à miss

Vernon de s'y retirer.

Pour résumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la

lumière dans la bibliothèque; mais je ne pus m'empêcher d'être

étonné de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la

lumière et la première fenêtre. Je crus m'être trompé et avoir

pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les

voilà qui passent devant la seconde croisée; ce sont bien deux

personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voilà que

leur ombre se dessine encore sur la troisième fenêtre, puis sur la

quatrième. Qui peut être à cette heure avec Diana? Les deux ombres

repassèrent successivement devant chaque croisée, comme pour me

convaincre que je ne me trompais pas; après quoi les lumières

furent éteintes, et tout rentra dans l'obscurité.

Quelque futile que fût cette circonstance, je restai longtemps

sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas même

de supposer que mon amitié pour miss Vernon allât jusqu'à la

jalousie. Cependant je ne puis exprimer le déplaisir que

j'éprouvai en songeant qu'elle accordait à quelqu'un des

entretiens particuliers, à une heure et dans un lieu où j'avais eu

la délicatesse de lui dire qu'il n'était pas convenable qu'elle me

reçût.

-- Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-même, folle

qui as fermé l'oreille à tous les bons avis! J'ai été trompé par

la simplicité de ses manières; et je suis sûr qu'elle prend ces

formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si

c'était la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que

malgré son excellent jugement la société de cinq à six rustauds

pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste

lui-même s'il revenait au monde.

Ce qui ajoutait encore à l'amertume de ces réflexions, c'est que,

m'étant décidé à montrer à Diana la traduction en vers des

premiers chants de l'Arioste, je l'avais priée d'inviter Marthe à

venir ce soir-là prendre le thé avec elle, et que miss Vernon

m'avait demandé de remettre cette partie à un autre jour,

alléguant quelque excuse qui m'avait semblée assez frivole. Je

cherchais à expliquer ces différentes circonstances, lorsque

j'entendis ouvrir la petite porte de derrière du jardin. C'était

André qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa

balle, marchait derrière lui.

Je trouvai dans Macready un Écossais malin et intelligent, grand

marchand de nouvelles tant par inclination que par état. Il me fit

le récit exact de ce qui s'était passé dans la chambre des

communes et dans celle des pairs relativement à l'affaire de

Morris, dont on s'était servi comme d'une pierre de touche pour

connaître l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme André me

l'avait fait entendre, que le ministère, ayant eu le dessous,

avait été obligé de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui

compromettait des personnes de distinction, et qui n'était fait

que par un individu sans aucun droit à la confiance, et qui

d'ailleurs se contredisait à chaque instant dans la manière de

raconter son histoire. Macready me fournit même un exemplaire d'un

journal imprimé qui contenait la substance des débats; et il me

remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant

apporté plusieurs pour les vendre à ses partisans en Écosse. Le

journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu'à me

confirmer ce que m'avait dit l'Écossais; le discours du duc,

quoique éloquent et énergique, contenait principalement l'éloge de

sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins

sincères, quoique plus modérés, qu'il prit occasion de s'adresser

à lui-même. Je ne pus savoir si ma réputation avait été

directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de

la famille de mon oncle l'était fortement; car Morris avait

déclaré en plein parlement que Campbell était l'un des deux

voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller déposer lui-même en

faveur d'un M. Osbaldistone, qui était son complice, et dont, de

connivence avec le juge, il avait procuré l'élargissement en

forçant l'accusateur à se désister de ses poursuites. Cette partie

de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupçons, qui

s'étaient portés sur Campbell depuis l'instant où je l'avais vu

paraître chez le juge Inglewood. Tourmenté à l'excès du tour

qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux

Écossais, après avoir acheté quelques bagatelles à Macready, et je

me retirai dans ma chambre pour considérer ce que je devais faire

pour défendre ma réputation aussi publiquement attaquée.

Chapitre XV.

D'où viens-tu? Que fais-tu parmi nous?

Rob-Roy · 第 12 / 29 题