Nous trouvâmes dans la cour un domestique à la livrée de sir
Hildebrand qui tint nos chevaux, et nous entrâmes dans la maison.
Je fus très étonné, et ma belle compagne parut l'être encore
davantage, de rencontrer sous le péristyle Rashleigh Osbaldistone,
qui de son côté semblait ne pas éprouver moins de surprise de nous
voir.
-- Rashleigh, dit miss Vernon sans lui donner le temps de faire
aucune question, vous avez entendu parler de l'affaire de
M. Francis Osbaldistone, et vous venez sans doute d'en entretenir
le juge de paix.
-- Oui, dit Rashleigh avec son flegme ordinaire, c'est ce qui
m'avait fait venir. Je me suis efforcé, ajouta-t-il en me saluant,
de rendre à mon cousin tous les services qui dépendaient de moi;
mais je suis fâché de le rencontrer ici.
-- En qualité de parent et d'ami, M. Osbaldistone, vous devriez
être plutôt charmé de m'y voir lorsque l'atteinte qu'on veut
porter à ma réputation exige ma présence en ces lieux.
-- Il est vrai; mais d'après ce que disait mon père, j'aurais cru
qu'en vous retirant momentanément en Écosse jusqu'à ce que
l'affaire fût assoupie...
Je répondis avec chaleur que je n'avais pas de ménagement à
garder, et que, loin de vouloir assoupir cette affaire, je venais
pour dévoiler une insigne calomnie, et que j'étais résolu d'en
approfondir la cause.
-- M. Francis est innocent, Rashleigh; il brûle de se disculper,
je viens le défendre.
-- Vous, ma jolie cousine? Il me semble que je pourrais être
plutôt l'avocat de M. Francis, avocat sinon aussi éloquent, du
moins aussi zélé et peut-être plus convenable.
-- Oui, mais deux têtes valent mieux qu'une, comme vous savez.
-- Surtout une tête telle que la vôtre, ma charmante Diana,
répondit Rashleigh en s'avançant et en lui prenant la main avec
une tendre familiarité qui me le fit paraître encore mille fois
plus hideux que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le tira à
l'écart, et ils s'entretinrent à demi-voix: elle paraissait lui
faire une demande à laquelle il ne voulait ou ne pouvait point
accéder. Je n'ai jamais vu de contraste aussi frappant entre
l'expression de deux figures. La colère se peignit bientôt dans
tous les traits de miss Vernon: ses yeux s'animèrent, le rouge lui
monta au visage; elle raidit ses bras, et frappant du pied, elle
semblait écouter avec autant de mépris que d'indignation les
excuses qu'à l'air de déférence de Rashleigh, à son sourire
respectueux et composé, je jugeai qu'il lui faisait. À la fin elle
s'éloigna de lui en disant d'un ton d'autorité:
-- Je le veux absolument.
-- Cela m'est impossible, entièrement impossible. Le croiriez-
vous, M. Osbaldistone? dit-il en s'adressant à moi.
-- Êtes-vous fou? s'écria-t-elle en l'interrompant.
-- Le croiriez-vous? répéta Rashleigh sans l'écouter; miss Vernon
prétend non seulement que je connais votre innocence, dont en
effet personne ne peut être plus convaincu que je ne le suis, mais
que je dois même connaître les véritables auteurs du vol fait à ce
Morris. Est-ce raisonnable, M. Osbaldistone?
-- Ce n'est pas à M. Osbaldistone qu'il faut en appeler,
Rashleigh, dit miss Vernon; il ne connaît pas comme moi toute
l'étendue des renseignements qu'il vous est facile d'obtenir.
-- En vérité vous me faites plus d'honneur que je ne mérite.
-- De la justice, Rashleigh; de la justice, c'est tout ce que je
demande.
-- Vous agissez en tyran, Diana, répondit-il avec une sorte de
soupir, en tyran capricieux, et vous gouvernez vos sujets avec une
verge de fer. Il faudra bien faire ce que vous désirez. Mais vous
ne devez pas être ici; vous savez que vous ne le devez pas. Il
faut que vous retourniez avec moi.
Alors, quittant Diana, qui semblait indécise, et se tournant de
mon côté, il me dit du ton le plus affectueux: -- Ne doutez pas de
l'intérêt que je prends à tout ce qui vous concerne,
M. Osbaldistone. Si je vous quitte dans ce moment, c'est pour
aller agir efficacement pour vous. Mais il faut que vous employiez
votre influence sur ma cousine pour l'engager à retourner au
château; sa présence ne peut vous être utile, et nuirait sans
doute à sa réputation.
-- J'en suis convaincu comme vous, monsieur, répondis-je; j'ai
prié plusieurs fois miss Vernon de retourner sur ses pas, mais
c'est inutilement que je l'en ai pressée.
-- J'ai fait mes réflexions, dit miss Vernon après un moment de
silence, et je ne m'en irai pas que je ne vous aie vu hors des
griffes des Philistins. Rashleigh a ses raisons pour parler de la
sorte; mais nous nous connaissons bien tous les deux. Rashleigh,
je ne m'en irai pas... Je sais, ajouta-t-elle d'un ton plus doux,
qu'en restant ici ce sera un motif de plus pour vous de faire
diligence.
-- Restez donc, fille obstinée, dit Rashleigh; vous ne connaissez
que trop bien votre pouvoir sur moi. Il sortit à ces mots, monta à
cheval et partit au même instant.
-- Grâce au ciel! le voilà parti, dit Diana. À présent, allons
chercher le juge de paix.
-- Ne ferions-nous pas mieux d'appeler un domestique?
-- Non, non, je connais le chemin. Il faut tomber sur lui à
l'improviste. Suivez-moi.
Elle me prit la main, monta quelques marches, traversa un petit
passage et entra dans une espèce d'antichambre tapissée de
vieilles mappemondes, de plans d'architecture et d'arbres
généalogiques. Une grande porte battante conduisait de cette salle
dans la salle à manger de M. Inglewood, d'où nous entendîmes ce
refrain d'une vieille chanson, entonné par une voix dont le timbre
convenait parfaitement aux chansons de table:
_Mais qui dit non à gentille fillette,_
_Doit voir son vin se changer en poison._
_-- _Grand Dieu! dit miss Vernon, est-ce que le cher juge a déjà
dîné. Je ne croyais pas qu'il fût si tard.
Il avait en effet dîné. Son appétit s'était éveillé ce jour-là
plus tôt qu'à l'ordinaire, et il avait avancé son dîner d'une
heure, de sorte qu'il s'était mis à table à midi, l'usage étant
alors de dîner à une heure en Angleterre. -- Nous sommes en
retard, dit Diana, mais restez ici; je connais la maison, et je
vais appeler un domestique; votre brusque apparition pourrait
déplaire à présent au vieux Inglewood, qui n'aime pas qu'on le
dérange quand il cause avec sa bouteille; et elle s'échappa à ces
mots, me laissant incertain si je devais avancer ou me retirer. Il
m'était impossible de ne pas entendre une partie de ce qui se
disait dans l'appartement voisin, et entre autres, diverses
excuses pour ne pas chanter, prononcées par une voix qui ne
m'était pas entièrement inconnue. -- Ne pas chanter, monsieur? Par
Notre-Dame! vous chanterez. Comment! vous avez avalé de l'eau-de-
vie plein ma noix de coco montée en argent, et vous me dites que
vous ne pouvez pas chanter!... Monsieur, l'eau-de-vie ferait
parler et chanter même un chat. Ainsi vite une chanson, ou videz
ma maison à l'instant même... Croyez-vous que vous viendrez
m'ennuyer de vos chiennes de déclarations, et me dire ensuite que
vous ne pouvez pas chanter?
-- La décision est parfaitement juste, dit une autre voix qu'à son
ton flûté et méthodique je présumai être celle du clerc, et la
partie doit s'y conformer. La loi a prononcé _canet[29]_, il
chantera.
-- Qu'il l'exécute donc, dit le juge, ou, par saint Christophe, je
lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau salée, conformément
aux statuts établis ou à établir à cet égard.
La crainte de l'eau salée fit ce que les prières n'auraient pu
faire; et mon ancien compagnon de voyage, car je ne pouvais plus
douter que ce ne fût lui, d'une voix assez semblable à celle d'un
criminel qui chante son dernier psaume, entonna cette lamentable
complainte:
_Écoutez, gens de bien,_
_Ma malheureuse histoire;_
_Il s'agit d'un vaurien:_
_Mais voudrez-vous le croire?_
_Armé d'un pistolet,_
_Ce gibier de potence,_
_Sur la route arrêtait_
_Piéton et diligence._
_C'était à bout portant_
_Que sans cérémonie_
_Il allait demandant_
_Ou la bourse ou la vie._
Je doute que le pauvre diable dont la mésaventure est célébrée
dans ce chant pathétique ait été plus effrayé à la vue de
l'audacieux voleur que le chanteur le fut à la mienne; car,
fatigué d'attendre qu'un domestique vînt m'annoncer, et ne voulant
pas, s'il survenait quelqu'un, avoir l'air d'écouter aux portes,
j'entrai dans la salle au moment où mon ami M. Morris, puisque
c'est ainsi qu'on avait dit qu'il se nommait, commençait le
quatrième couplet de sa triste ballade. La note sonore qu'il
allait attaquer se changea en un sourd murmure de consternation
lorsqu'il se vit aussi près d'un homme dont le caractère ne lui
semblait guère moins suspect que celui du héros de son cantique;
et à le voir les yeux fixes, les joues tirées et la bouche béante,
on eût dit que je tenais à la main la tête de la Gorgone.
Le juge, dont les yeux s'étaient fermés par l'influence somnifère
de la chanson, se réveilla en sursaut lorsqu'elle cessa tout à
coup, et sauta sur sa chaise d'étonnement en voyant que la
compagnie s'était augmentée d'une personne pendant son
recueillement momentané. Le clerc, que je reconnus à sa tournure,
n'était pas moins agité; car, assis en face de M. Morris, le
tremblement convulsif de ce pauvre homme avait passé dans tous ses
membres, quoiqu'il n'en connût pas la cause.
Voyant qu'aucun d'eux n'avait la force de parler, je rompis le
silence:
-- Je m'appelle Francis Osbaldistone, M. Inglewood: j'apprends
qu'un niais est venu porter plainte devant vous contre moi et ose
m'accuser d'avoir pris part à un vol qui lui a été fait.
-- Monsieur, dit le juge un peu plus sèchement, ce sont des
affaires dont je ne parle pas à dîner. Il y a temps pour tout, et
il faut bien qu'un juge de paix dîne tout comme un autre.
Soit dit en passant, la rotondité de M. Inglewood semblait prouver
que l'amour du bien public ne lui avait pas souvent fait négliger
ce soin.
-- Veuillez, monsieur, excuser mon importunité; mais comme ma
réputation est compromise et que le dîner paraît être terminé...
-- Il n'est pas terminé, monsieur, reprit le magistrat; la
digestion est aussi nécessaire à l'homme que la nourriture; et je
vous proteste qu'il est impossible que mon dîner me profite si
l'on ne m'accorde pas deux heures de tranquillité parfaite pour me
livrer à une gaieté innocente et faire circuler modérément la
bouteille.
-- Votre Honneur m'excusera, dit M. Jobson, qui, pendant que nous
parlions, avait tiré sa plume et son écritoire; mais comme ce
monsieur paraît un peu pressé, et que c'est un cas de félonie...
car le susdit attentat est _contra pacem domini regis..._
_-- _Eh! au diable _domini regis!_ dit le juge impatienté.
J'espère que ce n'est pas un crime de lèse-majesté de parler
ainsi, mais c'est qu'en vérité il y a de quoi devenir fou de se
voir persécuter de la sorte!... Avec vos assignations et vos
enquêtes, et vos contraintes et vos prises de corps, vous ne me
laissez pas un moment de repos. Je vous déclare, M. Jobson, que
vous, et les huissiers, et la justice de paix, je vous enverrai
tous au diable un de ces jours.
-- Votre Honneur voudra bien considérer la dignité de la charge
qu'elle exerce. Un des juges du _Quorum _et des _Custos
Rotulorum_![30] Une charge dont sir Edouard Coke[31] disait
avec raison: Toute la chrétienté n'a rien de pareil, pourvu
qu'elle soit bien remplie.
-- Allons, dit le juge, flatté de cet éloge sur l'importance de sa
charge, et noyant le reste de sa mauvaise humeur dans un verre de
vin d'Espagne qu'il vida d'un seul trait, terminons vite cette
affaire, et qu'il n'en soit plus question. Approchez, monsieur.
Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce là la personne
que vous accusez d'être complice du vol qui vous a été fait?
-- Moi, monsieur? reprit Morris, qui n'avait pas encore pu
parvenir à recueillir ses esprits. -- Je n'accuse point... Je ne
dis rien contre monsieur...
-- Alors nous annulons votre plainte, monsieur, voilà tout, et un
embarras de moins. Faites passer la bouteille. Servez-vous,
M. Osbaldistone.
Jobson entendait trop bien ses intérêts pour souffrir que
l'affaire se terminât ainsi: -- Que voulez-vous dire,
M. Morris?... Voilà votre propre déclaration... L'encre n'est pas
encore sèche, et vous voudriez la rétracter d'une manière aussi
scandaleuse?
-- Et sais-je, moi, bégaya mon poltron tout tremblant, combien il
y a de brigands cachés dans la maison pour le soutenir? J'ai lu
tant de choses là-dessus dans _les Vies des voleurs, _par Johnson.
Et, tenez... la por... la porte s'ouvre.
Elle s'ouvrit en effet, et miss Vernon entra:
-- En vérité, magistrat, il règne un bel ordre dans votre maison;
pas un domestique à qui parler.
-- Ah! s'écria le juge dans un transport de joie qui prouvait que
ni Thémis ni Comus ne lui faisaient oublier ce qu'il devait à la
beauté, ah! la charmante miss Vernon, la fleur du Cheviot et des
frontières, vient voir comment le vieux garçon conduit son ménage.
Soyez la bienvenue, ma chère, comme les fleurs au mois de mai.
-- Il est bien tenu, votre ménage! pas une âme pour vous
introduire.
-- Ah! les pendards, ils profitent de ce que je suis en affaire...
Mais pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt? Votre Rashleigh a
dîné avec nous, et il s'est enfui comme un poltron; nous n'avions
pas encore fini de vider la première bouteille. Mais vous n'avez
pas dîné. Je vais vous faire servir quelque chose de bon, de
délicat, comme toute votre petite personne, et ce sera bientôt
fait.
-- Je ne puis rester, M. Inglewood. Je suis venue avec mon cousin
Francis Osbaldistone, que voici, et il faut que je lui montre le
chemin pour retourner au château, ou il se perdra infailliblement
dans les montagnes.
-- Hum! est-ce que c'est de là que vient le vent, répondit le
juge?
_Elle lui montra le chemin,_
_Le chemin,_
_Le joli chemin d'amourette._
Et n'y a-t-il donc pas aussi quelque bonne fortune pour les vieux
garçons, ma charmante rose du désert?
-- Pas aujourd'hui; mais si vous voulez être un bon juge et
arranger bien vite l'affaire de Frank, j'amènerai mon oncle pour
dîner avec vous la semaine prochaine, et nous rirons de bon coeur.
-- Je serai prêt, ma perle de la Tyne. Mais, puisque vous me
promettez de revenir, je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
Je suis entièrement satisfait de l'explication de M. Frank. Il y a
eu quelque méprise que nous éclaircirons dans un autre moment.
-- Excusez-moi, monsieur, lui dis-je, mais je ne connais pas
encore la nature de l'accusation qu'on m'a intentée.
-- Oui, monsieur, dit le clerc, que l'arrivée de Diana avait jeté
dans la consternation, mais qui reprit courage en se voyant
soutenu par la personne dont il devait le moins attendre de
secours; oui, monsieur, et Dulton dit que quiconque est accusé
d'un crime capital ne pourra être acquitté qu'après un jugement en
forme, et que préalablement il devra fournir caution ou être mis
en prison, payant au clerc du juge de paix les honoraires d'usage
pour l'acte de cautionnement ou pour le mandat d'arrêt.
Le juge se voyant aussi vivement pressé, me donna enfin quelques
mots d'explication.
Il paraît que les différentes plaisanteries que j'avais imaginées
pour exciter les terreurs paniques de Morris avaient fait une vive
impression sur son imagination; c'était la base sur laquelle son
accusation reposait; c'était ce qui avait fait travailler sa tête,
et il avait cru voir dans un simple badinage un complot prémédité.
Il paraît aussi que le jour même que je le quittai, il avait été
arrêté dans un endroit solitaire par deux hommes masqués, bien
montés et armés jusqu'aux dents, qui lui avaient enlevé son cher
compagnon de voyage, le portemanteau.
L'un d'eux, à ce qu'il lui sembla, avait beaucoup de mon air et de
ma tournure, et pendant qu'ils se consultaient entre eux, il crut
entendre l'autre lui donner le nom d'Osbaldistone. La déclaration
portait encore qu'ayant pris des informations sur les principes de
la famille qui portait ce nom, ledit déclarant avait appris qu'ils
étaient des plus équivoques, le ministre presbytérien chez qui il
s'était arrêté après sa funeste rencontre lui ayant fait entendre
que tous les membres de cette famille n'avaient jamais cessé
d'être papistes et jacobites depuis le temps de Guillaume le
Conquérant.
D'après toutes ces puissantes raisons, il m'accusait d'être
complice de l'attentat commis sur sa personne, ajoutant qu'il
voyageait alors pour le gouvernement, qu'il était chargé de
papiers importants et d'une somme considérable, dont la majeure
partie consistait en billets de banque qu'il devait remettre,
suivant ses instructions, à certaines personnes en place, et
possédant la confiance du ministère en Écosse.
Ayant entendu cette accusation extraordinaire, je répondis que les
circonstances sur lesquelles elle était fondée n'étaient pas de
nature à pouvoir autoriser aucun magistrat à attenter à ma
liberté. Je convins que je m'étais un peu amusé des terreurs de
M. Morris, mais que, s'il avait eu le moindre bon sens, il eût vu
dans ce badinage plutôt un motif de sécurité que de crainte.
J'ajoutai que je ne l'avais pas retrouvé depuis l'instant de notre
séparation, et que si le malheur dont il se plaignait lui était
réellement arrivé, je n'avais pris aucune part à une action aussi
indigne de mon caractère et du rang que je tenais dans la société:
que l'un des voleurs s'appelât Osbaldistone, ou que ce nom eût été
prononcé dans le cours de la conversation qu'ils tinrent ensemble,
c'était une circonstance sans aucun poids. Quant à la défaveur
qu'on voulait jeter sur mes principes, j'étais prêt à prouver à la
satisfaction du juge, du clerc, et du témoin lui-même, que j'étais
de la même religion que son ami le ministre presbytérien, que
j'avais été élevé en sujet fidèle dans les principes de la
révolution, et que, comme tel, je demandais la protection des
lois, protection qui avait été assurée par ce grand événement.
Le juge s'agitait sur sa chaise, ouvrait sa tabatière, et semblait
fort embarrassé, lorsque l'ancien procureur Jobson, avec toute la
volubilité de sa profession, lut le règlement rendu dans la
trente-quatrième année du règne d'Edouard III, par lequel les
juges de paix sont autorisés à arrêter toutes personnes suspectes
et à les mettre en prison. Le drôle tourna même mes propres aveux
contre moi, disant que, puisque je convenais que j'avais pris le
caractère d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'étais
volontairement soumis aux soupçons dont je me plaignais, et que je
m'étais exposé à la susdite accusation en revêtant ma conduite des
couleurs et de la livrée du crime.
Je combattis son jargon et ses arguments avec autant d'indignation
que de mépris, et je finis par dire que si ma parole ne suffisait
pas, j'étais prêt à fournir caution, et que le juge ne pouvait pas
rejeter ma demande sans encourir une grande responsabilité.
-- Pardonnez-moi, mon bon monsieur, pardonnez-moi, dit
l'insatiable clerc; c'est un cas où l'accusé ne peut pas être
admis à fournir caution; car l'arrêté rendu dans la troisième
année du règne d'Edouard III dit positivement...
M. Jobson allait encore nous fatiguer de ses citations judiciaires
lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre. Il ne l'eut
pas plus tôt parcourue qu'il s'écria avec ce ton d'importance d'un
homme accablé d'affaires:
-- Bon Dieu! mais je n'aurai donc pas un instant de repos?... Il
faut que je sois de tous les côtés en même temps?... En vérité, je
n'y puis suffire... Je voudrais bien qu'on pût trouver quelque
personne intègre pour m'aider dans l'exercice de mes fonctions.
-- Dieu m'en préserve, dit le juge entre ses dents, c'est déjà
bien assez d'un...
-- La lettre que je reçois est pour une affaire pressante...
-- Encore des affaires! s'écria le juge alarmé.
-- Celle-ci m'est personnelle, reprit gravement M. Jobson: le
vieux Gaffer Rutledge de Grimes-Hill est cité à comparaître dans
l'autre monde, et il m'envoie prier de mettre ordre à ses affaires
dans celui-ci.
-- Partez, partez vite, s'écria M. Inglewood, charmé du répit que
l'absence de son clerc lui donnerait.
-- Mais cependant, dit Jobson en revenant sur ses pas, si ma
présence est nécessaire ici, j'aurai expédié le mandat d'arrêt en
une minute, et le constable est en bas. Vous avez entendu, ajouta-
t-il en baissant la voix, l'opinion de M. Rashleigh... Il parlait
si bas que je n'entendis pas la fin de la phrase.
-- Je vous dis que non, non et mille fois non, s'écria le juge:
nous ne ferons rien jusqu'à votre retour... Allons, passez la
bouteille, M. Morris. Ne vous laissez pas abattre
M. Osbaldistone... et vous, ma rose du désert, un petit verre de
vin pour ranimer les couleurs de vos jolies petites joues.
Diana sortit de la rêverie dans laquelle elle avait paru plongée
pendant cette discussion. -- Non, juge, répondit-elle en affectant
une gaieté folâtre que son ton démentait, je craindrais de faire
passer mes couleurs sur un endroit de ma figure où elles ne
paraîtraient pas avec beaucoup d'avantage. Mais je ne vous en
ferai pas moins raison; et elle remplit un verre d'eau, qu'elle
but précipitamment.
Quoique son agitation fût visible et qu'elle donnât de fréquents
signes d'impatience, à peine y fis-je attention, car j'étais
contrarié au dernier point des nouveaux obstacles qui empêchaient
d'examiner sur-le-champ l'impertinente accusation qu'on m'avait
intentée. Mais le juge ne voulait pas entendre parler d'affaires
en l'absence de son clerc, incident qui paraissait lui causer
autant de joie qu'un jour de congé à un écolier. Il continua à
faire tous ses efforts pour égayer ses hôtes, qui, chacun par des
raisons différentes, n'étaient pas fort disposés à partager sa
bonne humeur. -- Allons, maître Morris, vous n'êtes pas le premier
homme qui ait été volé, je crois... Vos soupirs ne vous rendront
pas ce que vous avez perdu... Et vous, M. Frank Osbaldistone, vous
n'êtes pas le premier étourdi qui ait crié halte-là à un honnête
homme. Il y avait Jack Winterfield, dans mon jeune temps, qui
voyait la meilleure compagnie du comté. On ne rencontrait que lui
aux courses de chevaux et aux combats de coqs. J'étais compère et
compagnon avec Jack... Passez la bouteille, M. Morris: on s'altère
à force de parler... Il n'y avait pas de jour que je ne vidasse
une bouteille avec lui; bonne famille, bon coeur, bon et honnête
garçon, à l'exception de la peccadille qui causa sa mort... Nous
boirons à sa mémoire, monsieur; pauvre Jack Winterfield! Et
puisque nous parlons de lui et de ces sortes de choses, et puisque
mon damné clerc nous a débarrassés de sa présence, et que nous
pouvons causer librement entre nous, M. Osbaldistone, si vous m'en
croyez, à votre place j'arrangerais cette affaire à l'amiable; la
loi est sévère, très sévère... Malgré toutes ses protections, le
pauvre Jack a été pendu; et pourquoi? simplement pour avoir
soulagé un gros fermier des environs, qui revenait d'un marché
voisin, du prix de la vente de quelques bestiaux... Eh bien! voilà
M. Morris qui est un bon diable; rendez-lui son portemanteau, et
qu'il n'en soit plus question.
Les yeux de Morris s'animèrent à cette proposition, et il
commençait à bégayer l'assurance qu'il ne désirait la mort de
personne, lorsque je coupai court à tout accommodement en me
plaignant amèrement de l'insulte que me faisait le juge en
paraissant me soupçonner coupable du crime que j'étais venu dans
l'intention expresse de désavouer. Le juge ne savait trop que
répondre, lorsqu'un domestique vint annoncer qu'un étranger
demandait à parler à Son Honneur; et la personne qu'il avait ainsi
désignée entra dans la chambre sans plus de cérémonie.
Chapitre IX.
L'un des voleurs revient! tenons-nous sur nos gardes...
Mais pourquoi me troubler? Si près de la maison,
Sans peine je pourrai le mettre à la raison.
_La Veuve._
-- Un étranger! répéta le juge: que ce ne soit pas pour affaire,
ou...! L'étranger lui-même coupa court à ses protestations.
-- L'affaire qui m'amène est d'une nature importante, répondit
M. Campbell, car c'était lui, ce même Écossais que j'avais vu à
Northallerton. -- Je prie Votre Honneur d'y donner sans tarder
toute l'attention qu'elle mérite. -- Je crois, monsieur Morris,
ajouta-t-il en lançant sur lui un regard ferme et presque
menaçant, je crois que vous savez bien qui je suis; vous n'avez
sans doute pas oublié ce qui s'est passé lors de notre dernière
rencontre sur la route.
Morris était retombé dans la stupeur; il éprouva un violent
frisson, ses dents claquèrent, et il donna tous les signes de la
plus grande consternation.
-- Allons, prenez courage, dit M. Campbell, et ne faites pas
claquer vos dents comme des castagnettes. Je ne vois pas ce qui
pourrait vous empêcher de dire à M. le juge que vous me connaissez
et que vous savez que je suis un homme d'honneur; vous devez venir
dans mon pays, et j'aurai peut-être alors occasion de vous rendre
service à mon tour.
-- Monsieur, monsieur, je vous crois homme d'honneur, et de plus,
comme vous dites, bien partagé du côté de la fortune. Oui,
M. Inglewood, ajouta-t-il en s'efforçant vainement de donner un
peu de fermeté à sa voix, je crois réellement que cet homme est
tel que je viens de dire.
-- Et que me veut-il? demanda le juge un peu sèchement. Un homme
en amène un autre, comme les rimes dans «_la maison que Jack a
bâtie»_, et je ne puis avoir ni repos ni entretien paisibles.
-- Au contraire, monsieur, reprit Campbell, je viens pour abréger
une procédure qui vous tourmente.
-- Par mon âme! alors soyez le bienvenu autant que jamais Écossais
le fut en Angleterre: mais continuez, et dites-nous sans plus de
retard tout ce que vous avez à nous apprendre.
-- Je présume que cet homme vous a dit qu'il y avait avec lui une
personne du nom de Campbell, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa
valise?
-- Non, dit le juge, il n'a jamais prononcé ce nom.
-- Ah! je conçois, je conçois, M. Morris, reprit M. Campbell; vous
avez craint de compromettre un étranger qui n'entend rien aux
formes judiciaires de ce pays; je vous sais gré de votre
attention; mais, comme j'apprends que mon témoignage est
nécessaire pour la justification de M. Francis Osbaldistone,
injustement soupçonné, je vous dispense de cette précaution; vous
voudrez donc bien dire à M. Inglewood s'il n'est pas vrai que nous
avons voyagé ensemble pendant plusieurs milles, par suite des
prières réitérées que vous m'en aviez faites à Northallerton, et
que d'abord je n'avais pas voulu écouter; mais ces prières furent
renouvelées avec tant d'instances, lorsque je vous rencontrai sur
la route près de Cloberry-Allers, que je me décidai, pour mon
malheur, à faire un long détour afin de vous accompagner sur la
route.
-- C'est l'exacte et triste vérité, répondit Morris en baissant la
tête pour donner son assentiment à cette longue déclaration, à
laquelle il se soumit avec une triste docilité.
-- Comme je présume encore, vous déclarerez à Sa Seigneurie que
personne ne peut mieux que moi porter témoignage, puisque j'étais
près de vous pendant toute l'affaire?
-- Personne mieux que vous, assurément, reprit Morris avec un
profond soupir étouffé.
-- Et pourquoi diable ne l'avez-vous donc pas secouru, dit le
juge, puisque, d'après la déposition de M. Morris, il n'y avait
que deux voleurs? Vous étiez deux contre deux, et vous paraissez
l'un et l'autre de vigoureux gaillards.
-- Veuillez observer, monsieur, dit Campbell, que j'ai aimé toute
ma vie la paix et la tranquillité. M. Morris, qui, à ce qu'on m'a
dit, sert ou a servi dans les armées de Sa Majesté, et porteur, à
ce qu'il paraît, d'une somme très considérable, eût pu s'amuser à
se défendre, s'il eût voulu; mais moi qui n'avais qu'un très petit
bagage, et qui suis d'un naturel pacifique, je ne me souciais pas
de risquer ma vie en voulant opposer quelque résistance.
Je regardai Campbell pendant qu'il prononçait ces paroles, et je
ne me rappelle pas avoir jamais vu de contraste plus frappant que
celui qu'offrait l'expression de hardiesse et d'intrépidité qui
animait son regard, et l'air de simplicité et de douceur qui
respirait dans son langage. Je crus même remarquer sur ses lèvres
un léger sourire ironique par lequel il semblait témoigner
involontairement son dédain pour le caractère pacifique qu'il
jugeait à propos de prendre, et je ne pus m'empêcher de croire que
s'il avait été témoin de la violence faite à Morris, ce n'avait
pas été comme compagnon de souffrance, ni même comme simple
spectateur.
Peut-être le juge conçut-il aussi de semblables soupçons, car il
s'écria au même instant: -- Sur mon âme, voilà une étrange
histoire!
L'Écossais parut deviner ce qui se passait dans son esprit, car il
changea de ton et de manière, et, bannissant cette affectation
hypocrite d'humilité qui lui avait si mal réussi, il dit avec plus
de franchise et de naturel: -- À dire le vrai, je suis du nombre
de ces bonnes gens qui ne se soucient point de se battre, à moins
qu'ils n'aient quelque chose à défendre; et mon bagage était fort
léger lorsque nous rencontrâmes ces misérables. Mais afin que
Votre Honneur ajoute plus de foi à ma déclaration, en connaissant
mieux mon caractère, veuillez, je vous prie, jeter les yeux sur
cette pièce. M. Inglewood prit le papier et lut à demi-voix: -- Je
certifie par ces présentes que le porteur de cet écrit, Robert
Campbell de... (de quelque endroit que je ne puis pas prononcer,
dit le juge en s'interrompant...) est une personne de bonne
famille, et d'une réputation irréprochable, allant en Angleterre
pour ses affaires, etc. Donné et scellé de notre main, à notre
château d'Inver... Invera... rara...
-- ARGYLE.
-- C'est un certificat, monsieur, que j'ai cru devoir demander à
ce digne seigneur (il porta la main à la tête comme pour toucher
son chapeau), Mac-Callum-More.
-- Mac-Callum qui, monsieur? demanda le juge.
-- Mac-Callum-More, qu'on appelle en Angleterre le duc d'Argyle.
-- Je sais très bien que le duc d'Argyle est un seigneur du plus
grand mérite, aimant véritablement son pays. Je fus un de ceux qui
se rangèrent de son côté en 1714, lorsqu'il débusqua le duc de
Marlborough de son commandement. Je voudrais qu'il y eût plus de
seigneurs qui lui ressemblassent. C'était alors un honnête tory
qui professait les mêmes principes qu'Ormond; et il s'est soumis
au gouvernement actuel, comme je l'ai fait moi-même, pour la
tranquillité publique; car je ne saurais penser que ce grand homme
n'ait eu d'autre motif, comme ses ennemis le prétendent, que la
crainte de perdre sa place et son régiment. Son attestation,
monsieur Campbell, est parfaitement satisfaisante; et maintenant
qu'avez-vous à nous dire au sujet du vol?
-- Deux mots seulement, M. Inglewood; c'est que M. Morris pourrait
en accuser l'enfant nouveau-né, ou m'en accuser moi-même, avec
autant de raison qu'il en accuse ce jeune gentilhomme. Je viens
librement vous faire ma déposition, et je jure qu'elle est
sincère. Je déclare donc que non seulement la personne qu'il prit
pour M. Osbaldistone était un homme plus petit et plus gros que
monsieur, mais qu'encore, car le hasard me fit apercevoir sa
figure dans un moment où son masque se détacha, il avait des
traits tout différents. Et je crois, ajouta-t-il en regardant
fixement M. Morris avec une expression qui fit trembler le pauvre
accusateur, je crois que M. Morris conviendra que j'étais plus en
état que lui d'examiner ceux qui nous attaquaient, ayant, j'ose le
croire, mieux conservé mon sang-froid.
-- J'en conviens, monsieur, j'en conviens parfaitement, dit
M. Morris en se rejetant en arrière dès qu'il vit M. Campbell
s'approcher de lui pour appuyer son appel. Je suis prêt, monsieur,
ajouta-t-il en s'adressant à Inglewood, à rétracter ma déposition
contre M. Osbaldistone, et je vous prie, monsieur, de lui
permettre d'aller vaquer à ses occupations, et à moi, monsieur,
d'aller vaquer aux miennes. M. Campbell désire peut-être vous
parler en particulier, je suis très pressé de partir.
-- Dieu soit loué! voilà toujours une affaire de moins, dit le
juge en jetant au feu les déclarations. À présent, vous êtes
entièrement libre, M. Osbaldistone; et vous, M. Morris, vous voilà
tranquille.
-- Oui, dit Campbell en regardant Morris, qui approuvait les
observations du juge par une piteuse grimace, tranquille comme un
crapaud sous le soc de la charrue. Mais ne craignez rien,
M. Morris, nous allons partir ensemble, je vous escorterai jusqu'à
la grande route, où nous nous séparerons; et si nous ne nous
revoyons pas bons amis en Écosse, ce sera votre faute.
Avec ce même regard de consternation et de détresse que jette le
criminel condamné à mort lorsqu'on vient lui annoncer que la
charrette l'attend, M. Morris se leva; mais, quand il fut sur ses
jambes, il parut hésiter. -- Je vous dis de ne rien craindre,
répéta Campbell; je vous tiendrai parole. Que savez-vous si nous
ne pourrions pas apprendre quelque part des nouvelles de votre
valise, si, au lieu de rester là planté comme un terme, vous
voulez suivre de bons conseils? Nos chevaux sont prêts; dites
adieu à M. Inglewood, et partons.
Morris nous fit ses adieux, sous l'escorte de M. Campbell, mais il
paraît que ses craintes revinrent l'assaillir dans l'antichambre;
car j'entendis Campbell lui réitérer ses assurances de protection.
-- Par l'âme de mon corps, vous êtes aussi en sûreté que l'enfant
dans le sein de sa mère... Comment diable! avec cette barbe noire,
vous n'avez pas plus de courage qu'une perdrix! Allons, venez avec
moi, et soyez homme une fois pour toutes.
La voix se perdit dans l'éloignement, et l'instant d'après nous
entendîmes les pas des chevaux qui sortaient de la cour.
La joie que M. Inglewood éprouva de voir se terminer si facilement
une affaire qui lui eût donné beaucoup de trouble et d'embarras
fut un peu tempérée par la réflexion que son clerc pourrait bien
n'être pas trop content à son retour. Je vais avoir Jobson sur les
épaules pour ces papiers. Peut-être n'aurais-je pas dû les brûler,
après tout. Mais, bah! j'en serai quitte pour lui payer ce qu'un
procès eût pu lui valoir, et tout sera fini. À présent, miss
Vernon, quoique je sois dans mon jour d'indulgence et que je n'aie
voulu faire arrêter personne, j'ai bien envie de décerner une
prise de corps contre vous et de vous confier à la garde de la
mère Blakes, ma vieille femme de charge; nous enverrions chercher
ma voisine mistress Musgrave, les miss Dawkins et vos voisins; et,
pendant que le violon s'accorderait, Frank Osbaldistone et moi
nous viderions ensemble quelques bouteilles pour nous mettre en
train.
-- Grand merci, très honorable juge, reprit miss Vernon; mais il
faut que nous retournions sur-le-champ à Osbaldistone-Hall, où
l'on ne sait pas ce que nous sommes devenus, pour tirer mon oncle
de l'inquiétude qu'il éprouve sur le sort de mon cousin, ce qui
est absolument la même chose que s'il s'agissait d'un de ses fils.
-- Je le crois sans peine, dit le juge, car lorsque Archie, son
fils aîné, finit si déplorablement dans cette malheureuse affaire
de John Fenwich, le vieux Hildebrand confondait toujours son nom
avec ceux de ses autres enfants, et il se plaignait de ne pouvoir
jamais se rappeler lequel de ses fils avait été pendu. Ainsi,
hâtez-vous d'aller consoler sa sollicitude paternelle. Mais
écoutez, charmante fleur du printemps, dit-il en prenant Diana par
la main et en l'attirant vers lui, une autre fois laissez la
justice avoir son tour sans venir mettre votre joli doigt dans son
vieux pâté tout plein de fragments de latin de chicane et de tous
les latins possible. Diana, ma belle, en montrant le chemin aux
autres dans ce marais, prenez garde de vous perdre, mon joli feu
follet.
Le juge se tourna alors de mon côté, et me secouant la main avec
beaucoup de cordialité:
-- Vous paraissez être un bon garçon, M. Frank, me dit-il, et je
me rappelle très bien votre père. Nous avons été ensemble au
collège. Écoutez, mon garçon, à l'avenir ne bavardez pas tant avec
les voyageurs que vous rencontrerez sur la grande route. Que
diable! tous les sujets du roi ne sont pas forcés d'entendre la
plaisanterie, et il ne faut pas badiner avec la justice... Ah çà,
monsieur, je vous recommande Diana. Cette pauvre enfant, elle se
trouve presque isolée sur cette boule du monde, libre de
chevaucher et de courir partout où bon lui semble. Ayez-en bien
soin, ou morbleu je me battrai avec vous; quoique j'avoue que ce
ne serait pas peu d'embarras pour moi. Et maintenant adieu, allez-
vous-en, et laissez-moi avec ma pipe de tabac et mes méditations.
Que dit la chanson?
_De l'Inde la feuille légère_
_Est consumée en peu d'instants_
_Et réduite en blanche poussière:_
_Notre ardeur, comme elle éphémère,_
_S'éteindra sous nos cheveux blancs._
_........................_
_Du fumeur voilà la morale_
Je fus charmé des étincelles de bon sens et de sentiment qui
échappaient au juge au milieu de son indolence sensuelle; je
l'assurai que je profiterais de ses avis, et pris congé de
l'honnête magistrat et de son toit hospitalier.
Nous trouvâmes dans la cour le domestique de sir Hildebrand que
nous avions rencontré en arrivant, et à qui Rashleigh avait dit de
nous attendre. Nous partîmes aussitôt, et gardâmes le silence;
car, à dire le vrai, j'étais encore si étourdi des événements
extraordinaires qui s'étaient succédé dans le cours de la matinée
que je n'étais pas en état de le rompre. À la fin miss Vernon
s'écria, comme si elle ne pouvait plus contenir les réflexions qui
l'agitaient:
-- Rashleigh est un homme étonnant, inconcevable, et surtout bien
à craindre! Il fait tout ce qu'il veut; tous ceux qui l'entourent
ne sont que des marionnettes qu'il fait agir à son gré: il a un
acteur prêt à jouer tous les rôles qu'il imagine, et son esprit
inventif lui fournit des expédients qui ne manquent jamais de lui
réussir.
-- Vous croyez donc, lui dis-je, répondant plutôt à ce qu'elle
voulait dire qu'à ce qu'elle disait réellement, vous croyez donc
que M. Campbell, qui, arrivé si à propos, a enlevé mon brave
accusateur comme un faucon enlève une perdrix, était un agent de
M. Osbaldistone?
-- Je le soupçonne, reprit Diana, et je doute fort qu'il fût venu
à point nommé si le hasard ne m'eût pas fait rencontrer Rashleigh
dans la cour de M. Inglewood.
-- En ce cas, c'est à vous que je dois tous mes remerciements, ma
belle libératrice.
-- Oui, mais supposons que vous les ayez payés et que je les aie
reçus, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, car je n'ai nulle
envie de les entendre; ou bien, si vous le voulez, réservez-les
pour ma première insomnie, je réponds de leur effet. En un mot,
M. Frank, je désirais trouver l'occasion de vous être utile, je
suis charmée qu'elle se soit offerte, et je n'ai qu'une grâce à
vous demander en retour, c'est de n'en plus parler. -- Mais quel
est cet homme qui vient au grand galop à votre rencontre, monté
sur son petit bidet? Eh! Dieu me pardonne, c'est l'homme
subalterne de la loi, l'honnête M. Joseph Jobson. En effet c'était
M. Jobson lui-même qui venait en toute hâte, et, comme nous le
vîmes bientôt, de très mauvaise humeur; il s'approcha de nous et
arrêta son cheval pour nous parler.
-- Ainsi, monsieur... ainsi, miss Vernon... Oui... je vois ce que
c'est. La caution a été acceptée pendant mon absence... Je
voudrais bien savoir qui a dressé l'acte, voilà tout. Si M. le
juge emploie souvent cette forme de procédure, je lui conseille de
chercher un autre clerc, voilà tout; car bien certainement je
donnerai ma démission.
-- Oh! ne lui faites pas une semblable menace, M. Jobson, reprit
Diana, car il est homme à vous prendre au mot. Mais comment se
porte le fermier Rutledge? J'espère que vous l'avez trouvé en état
de vous dicter son testament.
Cette question sembla augmenter la rage de l'homme de loi. Il
regarda miss Vernon avec un air de dépit et de ressentiment si
prononcé que je fus violemment tenté de lui appliquer mon fouet
sur les épaules; mais heureusement je sus me contenir en songeant
au peu d'importance d'un semblable individu.
-- Le fermier Rutledge, madame, dit le clerc à qui l'indignation
ôtait presque l'usage de la parole, le fermier Rutledge se porte
aussi bien que vous. Il n'a jamais été malade, et c'est un
horrible tour qu'on a voulu me jouer. Si vous ne le saviez pas
déjà, vous le savez maintenant.
-- Est-il possible? reprit miss Vernon en affectant le plus grand
étonnement.
-- Oui, miss, reprit le scribe en fureur; et ce brutal de fermier
m'a appelé chicaneur... -- Chicaneur, madame!... Et il m'a dit que
je ne cherchais qu'à soutirer de l'argent! et je ne vois pas
pourquoi ce reproche s'adresserait plutôt à moi qu'à tout autre de
mes confrères, madame... à moi qui suis greffier de la justice de
paix, en vertu des lois rendues dans la trente-troisième année du
règne de Henry VII et dans la première de celui de Guillaume... du
roi Guillaume, madame, de glorieuse et éternelle mémoire, de ce
grand roi qui nous a délivrés des papistes et des prétendants, des
sabots et des bassinoires d'Écosse[32], miss Vernon.
-- Tristes choses que ces sabots et ces bassinoires, reprit la
jeune dame qui se plaisait à augmenter sa rage. Mais ce qui doit
du moins vous dédommager, c'est que vous semblez n'avoir pas
besoin de bassinoire en ce moment, M. Jobson. J'ai peur que Gaffer
Rutledge ne s'en soit pas tenu à de dures paroles. Êtes-vous bien
sûr qu'il ne vous a pas battu?
-- Me battre, madame! reprit-il avec vivacité; non, non, jamais
homme vivant ne me battra, je vous promets, madame.
-- C'est selon comme vous le mériterez, monsieur; car vous vous
permettez de parlez d'une manière si inconvenante à miss Vernon,
lui dis-je en l'interrompant, que si vous ne changez pas de ton,
je pourrai bien vous châtier moi-même.
-- Me châtier, monsieur!... Moi, monsieur! savez-vous bien à qui
vous parlez?
-- Oui, monsieur, fort bien. Vous dites que vous êtes clerc de la
justice de paix; Gaffer Rutledge dit que vous êtes un chicaneur,
et je ne vois rien dans tout cela qui vous autorise à être
impertinent à l'égard d'une dame.
Miss Vernon mit la main sur mon bras et s'écria:
-- Non, M. Frank, je ne souffrirai pas que vous maltraitiez
M. Jobson. Il ne m'inspire pas assez de charité pour vous
permettre de le toucher seulement du bout de votre fouet. Comment!
je suis sûre qu'il vivrait là-dessus au moins pendant trois mois.
D'ailleurs vous avez déjà blessé suffisamment sa sensibilité; vous
l'avez appelé impertinent.
-- Je m'inquiète peu de ce qu'il dit, miss, reprit le clerc d'un
ton un peu moins insolent; impertinent n'est pas un mot qui puisse
donner matière à procès; mais chicaneur est un terme hautement
injurieux, Gaffer Rutledge l'apprendra à ses dépens, lui et tous
ceux qui le répèteront malheureusement pour troubler la paix
publique et m'enlever ma bonne réputation.
-- Que dites-vous donc là, M. Jobson? reprit Diana; ne savez-vous
pas qu'où il n'y a rien, le roi lui-même perd ses droits? Et quant
à votre réputation, si quelqu'un veut vous l'enlever, laissez-le
faire: ce sera une triste acquisition pour lui; je vous
féliciterai d'en être débarrassé.
-- Très bien, madame... Bonsoir, madame... Il y a des lois contre
les papistes, voilà tout, et tout irait bien mieux si elles
étaient strictement exécutées. Par le trente-quatrième statut
d'Edouard VI, il y a des peines décrétées contre toute personne
qui possèderait des antiphoniels, des missels, des graduels, des
manuels, des légendes, des livres de messe et autres objets
défendus; il y a des peines contre les papistes qui refusent de
prêter serment... Il y en a contre ceux qui entendent la messe.
Voyez le trente-troisième statut de la reine Élisabeth, et le
troisième du roi Jacques. Tout catholique doit, en payant double
taxe, faire enregistrer...
-- Voyez la nouvelle édition des statuts, revus, corrigés et
augmentés par Joseph Jobson, greffier de la justice de paix, dit
miss Vernon.
-- Ainsi donc, continua Jobson, car je parle pour vous, Diana
Vernon, fille non mariée et papiste, vous êtes tenue de vous
rendre à votre demeure, par le plus court chemin, sous peine
d'être dégradée comme coupable de félonie envers le roi. Vous êtes
tenue de demander passage aux bacs publics et de n'y pas rester
plus d'un flux et reflux, et à moins de le trouver dans de tels
lieux, vous devez marcher chaque jour dans l'eau jusqu'aux genoux,
en essayant d'atteindre la rive opposée.
-- C'est, je suppose, dit miss Vernon, une sorte de pénitence
protestante pour mes erreurs de catholique. Eh bien, je vous
remercie de l'information, M. Jobson, et m'en vais au plus vite,
bien résolue de garder dorénavant le logis. Adieu, mon bon
M. Jobson, miroir de courtoisie judiciaire!
-- Bonsoir, bonsoir, madame; et rappelez-vous qu'il ne faut pas
plaisanter avec la loi. Et nous continuâmes notre chemin.
Le voilà donc parti, cet agent de trouble et de malheur; et en lui
adressant un dernier coup d'oeil comme il s'en allait:
-- N'est-il pas cruel, dit miss Vernon, pour des personnes
honnêtes et bien nées, de se voir exposées à l'impertinence
officielle d'un méchant flagorneur? Et pourquoi? parce que notre
croyance est celle que tout le monde professait il n'y a pas
beaucoup plus de cent ans... Car assurément notre religion a du
moins l'avantage de l'ancienneté.
-- J'étais violemment tenté de lui casser la tête, répondis-je.
-- Vous auriez agi en franc étourdi; et cependant si mon poing
avait été un peu plus lourd, je crois que je lui en aurais fait
sentir la pesanteur. Ah! il y a trois choses pour lesquelles je
suis à plaindre.
-- Et quelles sont ces trois choses, miss Vernon?
-- Me promettez-vous toute votre compassion, si je vous le dis?
-- En pouvez-vous douter? m'écriai-je en rapprochant mon cheval du
sien, et éprouvant un intérêt que je ne cherchai pas à déguiser.
-- Eh bien, voici mes trois sujets de plainte; car, après tout, il
est doux d'inspirer la compassion. D'abord je suis fille et ne
suis pas garçon, et l'on me croirait folle si je faisais la moitié
des choses qui me passent par la tête; tandis qu'avec votre
heureuse prérogative de faire tout ce que vous voulez, je pourrais
me livrer à tous mes caprices et exciter encore des transports
d'admiration.
-- Voilà un point sur lequel je ne saurais vous plaindre autant
que vous le désirez; car le malheur est si général qu'il vous est
commun avec la moitié du genre humain, et l'autre moitié...
-- Est si bien partagée qu'elle est jalouse de ses prérogatives,
interrompit miss Vernon; j'oubliais que vous êtes partie
intéressée. Chut! ajouta-t-elle, voyant que j'allais parler. Je me
doute que ce doux sourire est la préface d'un joli compliment que
vous préparez sur les avantages que retirent les amis et les
parents de Diana Vernon de ce qu'elle est née une de leurs ilotes;
mais épargnez-vous la peine de le prononcer, mon cher cousin, et
voyons si nous nous entendrons mieux sur le second point de la
plainte que je porte contre la fortune. Comme dirait ce vilain
procureur que nous quittons, je suis d'une secte opprimée et d'une
religion proscrite, et loin que ma dévotion me fasse honneur,
parce que j'adore Dieu comme l'adoraient mes ancêtres, mon cher
ami le juge Inglewood peut m'envoyer à la maison de correction et
me dire ce que le vieux Pembroke dit à l'abbesse de Wilton
lorsqu'il s'empara de son couvent: -- Allez filer, vieille
commère, allez filer.
-- Ce n'est pas un mal sans remède, dis-je gravement. Consultez
quelques-uns de nos ministres les plus éclairés, ou plutôt
consultez votre jugement, miss Vernon, et vous verrez que les
points sur lesquels notre religion diffère de celle dans laquelle
vous avez été élevée...
-- Chut! dit miss Vernon en mettant un doigt sur sa bouche, chut!
pas un mot de cela. Abandonner la foi de mes pères!... Me
conseilleriez-vous, si j'étais homme, d'abandonner leurs
bannières, lorsque le sort des combats se déclarerait contre eux,
pour aller, comme un lâche, me joindre à l'ennemi triomphant?
-- J'honore votre fermeté, miss Vernon, et quant aux inconvénients
auxquels elle vous expose, tout ce que je puis vous dire, c'est
que les blessures que nous recevons pour ne pas commettre une
lâcheté portent leur baume avec elles.
-- Allons, je vois que je n'ai pas beaucoup de pitié à attendre de
vous, insensible que vous êtes. Le caprice d'un magistrat peut
m'envoyer au premier jour battre le chanvre et filer le lin, et
vous voyez cela avec la plus belle indifférence!... Je me plains
d'être condamnée à porter une coiffe et des dentelles au lieu d'un
chapeau et d'une cocarde, et vous riez au lieu de prendre part à
mes peines. En vérité, il est fort inutile que je vous apprenne la
troisième cause de mes regrets.
-- Non, ma chère miss Vernon; ne me retirez pas votre confiance,
et je vous promets que le triple tribut de sympathie dont je vous
suis redevable sera payable fidèlement et en totalité au récit de
votre troisième grief, pourvu que ce ne soit pas un malheur qui
vous soit commun avec toutes les femmes, ni même avec tous les
catholiques d'Angleterre, qui sont encore plus nombreux que, par
zèle pour l'Église et l'État, nous ne serions tentés de le
désirer, nous autres protestants.
-- C'est un malheur, dit miss Vernon d'une voix altérée, et avec
un sérieux que je ne lui avais pas encore vu; c'est un malheur qui
mérite bien la compassion. Je suis, comme vous l'avez déjà pu
observer, naturellement franche et sans réserve; une bonne fille,
sans prétention, sans défiance, qui voudrais n'avoir de secret
pour personne et causer librement avec ses amis; cependant telle
est la singulière position dans laquelle il a plu au destin de me
placer que j'ose à peine dire un mot, dans la crainte des
conséquences qu'il peut avoir, non pas pour moi, mais pour
d'autres.
-- C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincèrement
part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais soupçonné.
-- Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait
combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant
un coeur au désespoir, vous auriez pitié de moi... Je fais mal
peut-être de vous parler avec autant de franchise sur ma
situation... Mais vous avez de l'esprit, de la pénétration. Vous
ne manquerez pas de me faire mille questions sur les événements
qui sont arrivés aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue à
votre délivrance, sur mille autres points qui fixeront
nécessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de
vous répondre avec la finesse et la fausseté nécessaires; vous
verriez aisément que je vous trompe; vous me croiriez fausse et
dissimulée, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut
mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est
pas en mon pouvoir d'y répondre.
Miss Vernon prononça ces mots d'un ton pénétré qui ne pouvait
manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai
qu'elle n'avait à craindre ni que je l'accablasse de questions
impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de
répondre à celles qui pourraient me paraître raisonnables, ou du
moins naturelles.
-- J'étais trop redevable, ajoutai-je, à l'intérêt qu'elle avait
pris à mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bonté m'avait
offerte de pénétrer les siennes. J'espérais seulement que, si mes
services pouvaient lui être utiles, elle n'hésiterait pas à les
employer.
-- Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincère. Votre
voix n'a pas le son du carillon monotone appelé compliment; c'est
celle d'une personne qui sait à quoi elle s'engage. Si..., mais
c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en présente, je vous
demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand même vous
l'auriez oubliée, je ne vous en serais pas moins obligée; car il
suffit que vous soyez sincère à présent. Il peut arriver bien des
circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie,
si c'est une prière que je dois vous faire, de secourir Diana
comme si vous étiez son frère.
-- Fussé-je son frère, m'écriai-je, je n'aurais pas plus
d'empressement à la servir! Et à présent je ne dois sans doute pas
demander si c'est volontairement et par amitié que Rashleigh a
travaillé à ma justification.
-- Non, pas à moi, mais vous pouvez le demander à lui-même; soyez
sûr qu'il vous répondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se
faire un mérite d'une bonne action, il ne manque jamais de se
l'approprier.
-- Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas
lui-même la personne qui a enlevé à M. Morris son portemanteau, ou
si la lettre que mon ami M. Jobson a reçue pendant que nous étions
chez M. Inglewood n'était pas une ruse pour l'entraîner loin du
lieu de l'action et l'empêcher de mettre obstacle à ma délivrance?
Et je ne dois pas demander...
-- Vous ne devez rien me demander à moi, dit miss Vernon; ainsi il
est inutile de chercher à poser les limites que votre curiosité ne
doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi
favorablement que si j'avais répondu à toutes ces questions et à
vingt autres encore avec ce ton libre et dégagé qu'il est facile à
Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de
contrefaire. Écoutez: toutes les fois que je porterai la main au
menton, de cette manière, ce sera signe que je ne pourrai point
m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il
faut que j'établisse des signaux de correspondance avec vous; car
vous allez être mon confident et mon conseiller, à la seule
exception que vous ne saurez rien de mes affaires.
-- Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez
compter que la sagacité de mes conseils répondra à l'étendue de
votre confiance.
Telle fut à peu près la conversation qui nous occupa pendant la
route, et nous arrivâmes à Osbaldistone-Hall au moment où la
famille était déjà livrée à ses orgies.
-- Qu'on nous serve à dîner dans la bibliothèque, dit miss Vernon
à un domestique. Il faut bien que j'aie pitié de vous, ajouta-t-
elle en se tournant vers moi, et que je pourvoie à ce que vous ne
mouriez pas de faim dans cette maison brutalement hospitalière;
autrement je ne sais pas trop si je devrais vous montrer ma
retraite. Cette bibliothèque est mon antre favori. C'est le seul
coin dans la maison où je sois à l'abri des orangs-outangs, mes
cousins. Ils n'y mettent jamais les pieds, dans la crainte, je
crois, que les in-folio ne viennent à tomber et ne leur fracassent
le crâne; car c'est la seule impression qu'ils puissent faire sur
leur cervelle. Suivez-moi.
Je la suivis par un long détour de corridors et de passages, de
galeries et d'escaliers, et je finis par entrer avec elle dans la
bibliothèque.
Chapitre X.
Dans ce vaste édifice, il est un lieu secret
Où jamais ne pénètre un témoin indiscret.
C'est là qu'elle pouvait charmer sa solitude
Et nourrir son esprit des doux fruits de l'étude.
_Anonyme._
La bibliothèque d'Osbaldistone-Hall était un appartement obscur,
où d'antiques tablettes de bois de chêne pliaient sous le poids
des lourds in-folio, si chers au dix-septième siècle, et desquels,
s'il est permis de le dire, nous avons distillé la matière de nos
in-quarto et de nos in-octavo, qui, passés encore une fois par
l'alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que
nous, être réduits en in-douze et en brochures. La collection se
composait principalement d'auteurs classiques, de livres
d'histoire et surtout de théologie. Elle était dans un grand
désordre. Les prêtres qui avaient rempli successivement les
fonctions de chapelain au château avaient été, pendant nombre
d'années, les seules personnes qui fussent entrées dans la
bibliothèque, jusqu'à ce que l'amour de Rashleigh pour la lecture
l'eût porté à troubler les vénérables insectes qui avaient tendu
leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se
destinait à l'état ecclésiastique, sa conduite paraissait moins
absurde à son père que si c'eût été tout autre de ses enfants qui
eût montré un penchant aussi étrange; et sir Hildebrand consentit
à ce qu'on fit quelques réparations à cet appartement, afin du
moins qu'il fût possible de l'habiter. Cependant il y régnait
encore un air de désordre et de vétusté, et les trésors de la
science étaient enfouis dans une poussière épaisse qui les
dérobait aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et
les livres vermoulus, le mauvais état des chaises, des pupitres et
des tables ébranlés sur leur point d'appui, l'âtre du foyer rongé
de rouille et rarement animé par le feu des charbons ou la flamme
d'un fagot, tout indiquait le mépris des seigneurs du château pour
la science et pour les volumes qui renferment ses trésors.
-- Cet endroit vous semble un peu triste, dit miss Vernon en me
voyant promener un regard de surprise dans l'appartement; mais
pour moi c'est un petit paradis, car j'y suis tranquille, et je ne
crains pas que personne vienne m'y déranger. Rashleigh en était le
propriétaire avec moi lorsque nous étions amis.
-- Et ne l'êtes-vous plus? fut ma question naturelle. Son doigt se
porta aussitôt sur la charmante fossette de son menton, pour me
faire sentir l'indiscrétion de ma demande.
-- Nous sommes encore _alliés, _me répondit-elle; nous restons
enchaînés, comme toutes puissances confédérées, par des
circonstances d'intérêt mutuel. Mais je crains que, suivant
l'usage, le traité d'alliance n'ait survécu aux dispositions
amicales qui l'avaient fait naître. Quoi qu'il en soit, nous
sommes moins souvent ensemble; et, quand il entre par cette porte,
je m'enfuis par celle-ci: aussi, voyant que deux personnes dans
cette chambre, quelque grande qu'elle paraisse, étaient trop de
moitié, il a eu la générosité de se démettre de ses droits en ma
faveur, et je m'efforce de continuer à présent toute seule les
études dans lesquelles il me dirigeait autrefois.
-- Et puis-je vous demander quelles sont ces études?
-- Oh! vous le pouvez en toute sûreté. Vous n'avez pas à craindre
de me voir lever mon petit doigt pour cette question. L'histoire
et la littérature m'occupent principalement; mais j'étudie aussi
la poésie et les auteurs classiques.
-- Les auteurs classiques? Et les lisez-vous dans l'original?
-- Tant bien que mal; Rashleigh, qui n'est pas sans instruction,
m'a donné quelque teinture des langues anciennes et de celles qui
sont à présent répandues en Europe. Je vous assure que mon
éducation n'a pas été entièrement négligée, quoique je ne sache ni
bâtir une collerette, ni broder, ni faire un pouding, ni enfin,
comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi,
avec autant d'élégance, de bonne grâce et de politesse que de
vérité, quoique je ne sache rien faire d'utile dans ce bas monde.
-- Et le cours d'études est-il de votre choix, miss Vernon, ou de
celui de Rashleigh?
-- Hum! dit-elle, comme si elle hésitait de répondre à ma
question. Après tout, ce n'est pas la peine de lever le doigt pour
si peu de chose. Ainsi donc, je vous dirai que, un peu par goût,
un peu par son avis, tout en apprenant à monter un cheval, et même
à le seller au besoin, à franchir une barrière, à tirer un coup de
fusil sans sourciller, enfin à acquérir tous les talents que
possèdent mes brutes de cousins, j'aimais, après ces pénibles
exercices, à lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et à
m'approcher de l'arbre de la science, dont vous autres savants
vous voudriez cueillir seuls les fruits, pour vous venger, je
crois, de la part que notre mère commune a prise dans la grande
transgression originelle.
-- Et Rashleigh a pris plaisir à cultiver votre goût pour l'étude?
-- Oui, je suis devenue son écolière; mais, comme il ne pouvait
m'apprendre que ce qu'il savait lui-même, il s'ensuit que je ne
suis pas initiée dans la science de blanchir les dentelles ou
d'ourler les mouchoirs.
-- Je suppose que l'envie d'avoir une semblable écolière dut être
une puissante considération pour le maître.
-- Oh! si vous vous mettez à vouloir pénétrer les motifs de
Rashleigh, mon doigt se lèvera, je vous en préviens. Ce n'est que
sur ce qui me concerne que je puis vous répondre avec franchise.
Au résumé, Rashleigh m'a cédé la jouissance exclusive de la
bibliothèque, et il n'y entre jamais sans en avoir demandé et
obtenu la permission: aussi ai-je pris la liberté de déposer dans
cette salle quelques-uns des objets qui m'appartiennent, et que
vous pouvez voir en regardant autour de vous.
-- Je vous demande pardon, miss Vernon, mais j'ai beau regarder,
je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la maîtresse.
-- C'est sans doute parce que vous ne voyez pas de bergers et de
bergères bien encadrés, un perroquet empaillé, ou une cage pleine
d'oiseaux de Canarie, ou une boîte à ouvrage montée en or, ou une
jolie toilette avec un nécessaire, une épinette, ou un luth à
trois cordes, ou un petit épagneul; je ne possède aucun de ces
trésors, ajouta-t-elle en reprenant haleine après une si longue
énumération; mais voilà l'épée de mon ancêtre, sir Richard Vernon,
tué à Shrewsbury et cruellement calomnié par un nommé Shakespeare,
qui n'était pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre
et de ses adhérents, a dénaturé l'histoire en leur faveur. Près de
cette redoutable épée est suspendue la cotte d'armes d'un autre
Vernon, écuyer du Prince Noir, dont le sort a été bien différent
de celui de sir Richard, puisque le poète qui prit la peine de le
chanter fit plutôt preuve de bonne volonté que de talents:
_Voyez dans la mêlée un autre paladin_
_Couvert de son écu tel qu'un foudre de guerre,_
_Et ne s'amusant pas à songer au butin!_
_Dans les rangs ennemis sa vaillante colère_
_Va porter la terreur. Honneur à son beau nom!_
_Honneur à sa vaillance! il s'appelle Vernon._
Voici une martingale que j'ai inventée moi-même. C'est un
perfectionnement sur celle du duc de Newcastle. -- Voici le
chaperon et les grelots de mon faucon Cheviot, qui se jeta lui-
même sur le bec d'un héron à Horsely-Moss. -- Pauvre Cheviot, il
n'y a pas un faucon sur le perchoir qui ne soit un milan mal
dressé, comparé à lui; -- et voici mon fusil de chasse avec une
platine et un chien de nouvelle invention; enfin voilà d'autres
choses précieuses. Mais voilà qui parle de soi-même.
Et en parlant ainsi elle me fit remarquer un portrait en pied,
peint par Van Dyck, sur lequel était écrit en lettres gothiques:
_Vernon semper viret._
Je la regardais d'un air qui demandait une explication.
-- Ne connaissez-vous donc pas, dit-elle avec quelque surprise,
notre devise, la devise des Vernon, où
Comme l'hypocrisie aux discours imposants,
Nous savons réunir dans un seul mot deux sens?[33]
Et ne connaissez-vous pas nos armoiries, les flûtes? ajouta-t-elle
en me montrant les emblèmes sculptés sur l'écusson de chêne autour
duquel était gravée la légende.
-- Des flûtes! je les aurais prises pour des sifflets d'un sou;
mais ne me sachez pas mauvais gré de mon ignorance, ajoutai-je en
la voyant rougir; il ne me siérait pas de déprécier vos armes, car
je ne connais pas même les miennes.
-- Vous! un Osbaldistone!... et l'avouer! s'écria-t-elle. Eh bien,
Percy, Thorncliff, John, Dick, Wilfred lui-même, pourront être vos
maîtres: l'ignorance elle-même en sait plus que vous.
-- Je l'avoue à ma honte, ma chère miss Vernon: les hiéroglyphes
du blason sont des mystères tout aussi inintelligibles pour moi
que ceux des pyramides d'Égypte.
-- Comment! est-il possible? Mon oncle, mon oncle lui-même, qui a
toute espèce de livre en horreur, se fait lire quelquefois Gwillim
pendant les longues nuits d'hiver... Ne pas connaître les figures
du blason! à quoi pensait donc votre père?
-- Aux figures[34] d'arithmétique, dont la plus simple lui paraît
beaucoup plus importante que tout le blason de la chevalerie;
mais, si j'ai été assez maladroit pour ne pas reconnaître les
armoiries, j'ai du moins assez de goût pour admirer ce beau
portrait dans lequel je crois découvrir une ressemblance de
famille avec vous. Quelle aisance, quelle dignité dans cette
attitude! -- quelle richesse de couleur! -- quelle heureuse
distribution d'ombres et de lumière!
-- Est-ce réellement un beau tableau? ajouta-t-elle.
-- J'ai vu plusieurs ouvrages de ce fameux artiste, répondis-je,
et aucun qui me plût davantage.
-- Je me connais aussi peu en peinture que vous en blason, reprit
miss Vernon; mais cependant j'ai l'avantage sur vous, car j'ai
toujours admiré ce portrait sans en connaître le mérite.
-- Quoique j'aie négligé les flûtes, les tambourins et toutes les
bizarres images de la chevalerie, je sais du moins qu'elles
étaient déployées sur les étendards qui anciennement flottaient
dans les champs de la gloire. -- Mais vous avouerez que la
représentation de ces armoiries n'est pas aussi intéressante pour
un spectateur non instruit que peut l'être un beau tableau.
-- Quel est le personnage que celui-ci représente?
-- Mon grand-père, qui partagea les malheurs de Charles I, et, je
rougis de le dire, les excès de son fils. Sa prodigalité avait
déjà entamé notre domaine patrimonial, qui fut perdu totalement
par son héritier; mon malheureux père vendit l'autre part à ceux
qui le possèdent aujourd'hui, il fut perdu pour la cause de la
loyauté.
-- Votre père, je présume, a souffert pendant les dissensions
publiques?
-- S'il a souffert! il a tout perdu. Sa fille, malheureuse
orpheline, mange le pain des autres, soumise à leurs caprices et
forcée d'étudier leurs goûts... Mais je suis plus fière d'avoir un
tel père que si, sacrifiant ses principes aux circonstances, plus
prudent mais moins loyal, il m'eût laissée héritière de toutes les
belles baronnies que sa famille possédait autrefois.
L'arrivée des domestiques qui apportaient le dîner nous força de
changer de conversation. Notre repas ne fut pas long. Lorsqu'on
eut desservi, et que les vins eurent été placés sur la table, un
domestique nous informa que M. Rashleigh avait demandé qu'on
l'avertît lorsque notre dîner serait terminé.
-- Dites-lui, répondit miss Vernon, que s'il veut descendre ici,
nous serons charmés de le voir; mettez un autre verre, une autre
chaise, et laissez-nous. Il faudra que vous vous retiriez avec lui
lorsqu'il s'en ira, ajouta-t-elle en s'adressant à moi. Malgré
toute ma libéralité, je ne puis pas accorder à un jeune homme plus
de huit heures de mon temps sur les vingt-quatre; et je crois que
les huit heures sont bien révolues.
-- Le vieillard à la faux a couru si rapidement aujourd'hui, lui
répondis-je, qu'il m'a été impossible de compter ses pas.
-- Chut! dit miss Vernon, voici Rashleigh; et elle recula sa
chaise, qui touchait presque à la mienne, de manière à laisser un
assez grand intervalle entre nous.
Un coup modeste frappé à la porte, une attention délicate d'ouvrir
doucement lorsqu'on le pria d'entrer, une démarche en même temps
humble et gracieuse annonçaient que l'éducation que Rashleigh
avait reçue au collège de Saint-Omer répondait bien à l'idée que
je m'étais faite des manières d'un jésuite accompli. Je n'ai pas
besoin de dire qu'en ma qualité de bon protestant ces idées
n'étaient pas très favorables.
-- Pourquoi, dit miss Vernon, cette cérémonie de frapper à la
porte, lorsque vous saviez que je n'étais pas seule?
Ces mots furent prononcés d'un ton d'impatience, comme si elle
croyait voir que l'air de réserve et de discrétion de Rashleigh
couvrait quelque soupçon impertinent.
-- Vous m'avez appris si parfaitement la manière de frapper à
cette porte, ma belle cousine, répondit Rashleigh avec le même
calme et la même douceur, que l'habitude est devenue une seconde
nature.
-- Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la
sincérité que de la courtoisie.
-- Courtoisie, répondit Rashleigh, en style d'Amadis, est un
chevalier brave, aimable, courtisan par son nom et sa profession,
et très propre à être le confident d'une dame.
-- Mais Sincérité est le vrai chevalier, répliqua miss Vernon, et
à ce titre il est bienvenu, mon cousin. Finissons ce débat, qui
n'est pas fort amusant pour votre cousin Francis; asseyez-vous, et
remplissez votre verre pour lui donner l'exemple. J'ai fait les
honneurs du dîner pour soutenir la réputation d'hospitalité
d'Osbaldistone-Hall.
Rashleigh s'assit et remplit son verre, portant ses regards de
Diana sur moi, et de moi sur elle, avec un embarras que tous ses
efforts ne pouvaient entièrement déguiser. Je crus qu'il cherchait
à deviner jusqu'où était allée la confiance qu'elle avait pu
m'accorder, et je me hâtai de faire prendre à la conversation un
tour qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n'avait point
trahi ses secrets.
-- M. Rashleigh, lui dis-je, miss Vernon m'a commandé de vous
adresser mes remerciements pour l'heureuse conclusion de la
ridicule affaire que ce Morris m'avait suscitée; et me faisant
l'injustice de craindre que ma reconnaissance ne fût pas assez
vive pour me rappeler ce devoir, elle a intéressé en même temps ma
curiosité en me renvoyant à vous pour avoir l'explication du
mystère auquel je parais devoir ma délivrance.
-- En vérité, répondit Rashleigh (en jetant un coup d'oeil perçant
sur Diana), j'aurais cru que miss Vernon me servirait
d'interprète; et son regard, se fixant alors sur moi, semblait
chercher à reconnaître dans l'expression de ma figure si les
communications qui m'avaient été faites étaient aussi limitées que
je le prétendais. Miss Vernon répondit à sa question muette par un
regard décidé de mépris, tandis que, incertain si je devais
repousser ses soupçons ou m'en offenser, je répondais: -- Si c'est
votre plaisir, M. Rashleigh, de me laisser dans l'ignorance, je
dois me soumettre; mais ne me refusez pas vos éclaircissements
sous prétexte que j'en ai déjà obtenu, car je vous jure que je ne
sais rien de relatif aux événements dont j'ai été témoin ce matin;
et tout ce que j'ai pu savoir de miss Vernon, c'est que vous vous
êtes employé vivement en ma faveur.
-- Miss Vernon a trop fait valoir mes humbles efforts, reprit
Rashleigh, quoique je n'aie rien négligé pour vous être utile. Je
revenais précipitamment au château pour engager quelqu'un de notre
famille à se constituer avec moi votre caution, ce qui me semblait
le moyen le plus efficace de vous servir, lorsque je rencontrai
Cawmil... Colville... Campbell, peu importe son nom, enfin.
J'avais appris de Morris que cet homme était présent lorsque le
vol eut lieu; j'eus le bonheur de le décider, avec quelque peine,
je l'avoue, à venir faire sa déposition pour vous disculper et
vous tirer sur-le-champ de la situation embarrassante où vous vous
trouviez.
-- Je vous ai une grande obligation d'avoir décidé cet homme à
venir rendre témoignage en ma faveur; mais si, comme il le dit, il
a été témoin du vol, je ne vois pas pourquoi il a fait tant de
difficultés pour venir en dénoncer le véritable auteur, ou
disculper du moins un innocent.
-- Vous ne connaissez pas, monsieur, le caractère des Écossais,
répondit Rashleigh; la discrétion, la prudence et la prévoyance
sont leurs qualités dominantes; elles ne sont modifiées que par un
patriotisme mal entendu, mais ardent, qui forme comme l'extérieur
du boulevard moral dont l'Écossais s'entoure et se fortifie contre
les attaques du principe sublime de la philanthropie. Surmontez
cet obstacle, vous trouverez une barrière encore plus difficile à
franchir: l'amour de sa province, de son village, ou plutôt de son
clan. Emportez ce second retranchement, un troisième vous arrête:
son attachement pour sa propre famille, pour son père, sa mère,
ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins
jusqu'au neuvième degré. C'est dans ces limites que s'épanche
l'affection sociale de l'Écossais, sans que jamais elle s'étende
au-delà. C'est dans ces limites qu'il concentre les plus doux
sentiments de la nature, sentiments qui s'affaiblissent et
s'éteignent à mesure qu'ils approchent des extrémités du cercle
dans lequel ils sont comme renfermés. Et vous seriez parvenu à
franchir toutes ces barrières fortifiées encore par l'inclination
et l'habitude, que vous vous trouveriez arrêté par une citadelle
plus forte et plus élevée, que je regarde comme imprenable:
l'égoïsme de l'Écossais.
-- Tout cela est fort éloquent, et surtout très métaphorique,
Rashleigh, dit miss Vernon qui ne pouvait plus contenir son
impatience; je n'ai que deux objections à faire à cette belle
dissertation; d'abord elle est fausse, et, quand même elle ne le
serait pas, elle n'a aucun rapport au sujet qui nous occupe.
-- Cette description est exacte, ma charmante Diana, reprit
Rashleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet.
Elle est exacte, parce qu'elle n'est que le résultat
d'observations profondes et réitérées faites sur le caractère d'un
peuple que je puis, vous le savez vous-même, juger mieux que
personne; et elle a un rapport direct au sujet, puisqu'elle répond
à la question de M. Frank, et démontre pourquoi cet Écossais
circonspect, considérant que notre parent n'est ni son
compatriote, ni un Campbell, ni même un de ses cousins dans aucun
des degrés par lesquels ils distinguent leur généalogie; et, par-
dessus tout, ne voyant aucun avantage personnel à retirer, mais
beaucoup de temps à perdre et de peines à se donner...
-- Avec beaucoup d'inconvénients, tout aussi formidables sans
doute, interrompit miss Vernon avec une ironie qui déguisait mal
son impatience.
-- Oui, beaucoup d'autres encore, dit Rashleigh avec un sang-froid
imperturbable. En un mot, ma théorie démontre pourquoi cet homme,
n'espérant aucun profit et craignant quelques désagréments, ne
céda qu'avec peine à mes instances et se fit longtemps prier avant
de consentir à venir faire sa déposition en faveur de M. Frank.
-- Il me semble étonnant, observai-je, que M. Morris n'ait jamais
dit au juge que Campbell était avec lui quand il fut attaqué par
les voleurs.
-- Campbell m'a dit qu'il lui avait fait solennellement promettre
de ne point parler de cette circonstance; d'après ce que je vous
ai dit, vous devinez aisément ses raisons. Il désirait retourner
sur-le-champ dans son pays, sans être retardé par des procédures
judiciaires qu'il eût été obligé de suivre. D'ailleurs, Campbell
fait le commerce des bestiaux, et comme ses affaires sont fort
étendues, et qu'il a souvent besoin de faire passer de grands
troupeaux par notre comté, il ne se soucie pas d'avoir rien à
démêler avec les voleurs du Northumberland, qui sont les plus
vindicatifs des hommes.
-- Je suis prête à en convenir, dit miss Vernon d'un ton qui
semblait marquer plus qu'un simple assentiment.
-- Je conviens, dis-je en résumant la question, de la force des
raisons qui peuvent avoir fait désirer à Campbell que Morris
gardât le silence; mais je ne vois pas comment il a pu obtenir
assez d'influence sur l'esprit de cet homme pour l'engager à taire
une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire
suspecter la vérité de son histoire si on venait plus tard à la
découvrir.
Rashleigh convint avec moi que cela était fort extraordinaire,
parut regretter de n'avoir pas fait plus de questions à Campbell
sur ce sujet qui lui semblait très mystérieux.
-- Mais, ajouta-t-il après cette concession, êtes-vous bien sûr
que Morris n'ait point dit dans sa déclaration que M. Campbell
était alors avec lui?
-- Je l'ai lue très précipitamment, repris-je; mais, étant
convaincu que cette circonstance n'y était point mentionnée, ou du
moins qu'elle l'était légèrement, je n'y ai point fait attention.
-- C'est cela même, répondit Rashleigh, saisissant l'ouverture que
je lui offrais; cette circonstance y était mentionnée, mais, comme
vous dites, fort légèrement: au reste, il n'a pas été difficile à
Campbell d'intimider Morris. Ce poltron va, m'a-t-on dit, remplir
en Écosse une petite place dépendante du gouvernement; et, ayant
le courage de la belliqueuse colombe ou de la souris guerrière, il
peut avoir craint de mécontenter un homme tel que Campbell, dont
la vue seule suffirait pour l'effrayer au point de lui faire
perdre la petite dose de bon sens que lui a donnée la nature. Vous
avez dû remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de
guerrier dans son ton et ses manières.
-- J'avoue que je lui ai trouvé un air de rudesse et de fierté qui
semble contraster avec sa profession. A-t-il servi dans l'armée?
-- Oui... non... non, pas absolument servi; mais il a, je pense,
comme tous ses compatriotes, appris à manier un mousquet. Chaque
Écossais est soldat, et il porte les armes depuis l'enfance
jusqu'au tombeau. Pour peu que vous connaissiez votre compagnon de
voyage, vous jugerez aisément qu'allant dans un pays où les
habitants se font souvent justice eux-mêmes il a dû avoir grand
soin d'éviter d'offenser un Écossais. Mais votre verre est encore
plein, et je vois qu'en ce qui concerne la bouteille vous ne
faites pas plus d'honneur que moi au nom que nous portons. Si vous
voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de
piquet.
Nous nous levâmes pour prendre congé de miss Vernon, qui, pendant
que Rashleigh parlait, avait paru plusieurs fois violemment tentée
de l'interrompre. Au moment où nous allions sortir, le feu qui
avait couvé sourdement éclata tout à coup.
-- M. Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vérifier vous-même
si les insinuations de Rashleigh au sujet de MM. Campbell et
Morris sont justes et fondées. Mais ce qu'il dit des Écossais est
une atroce imposture; il calomnie indignement l'Écosse, et je vous
prie de ne pas ajouter foi à son témoignage.
-- Peut-être me sera-t-il assez difficile de vous obéir, miss
Vernon; car je dois avouer que je n'ai pas été élevé dans des
sentiments très favorables pour nos voisins du nord.
-- Oubliez donc, monsieur, cette partie de votre éducation,
reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d'une Écossaise
vous conjure de respecter le pays qui donna naissance à sa mère,
jusqu'à ce que vous puissiez motiver vos préventions. Gardez votre
haine et votre mépris pour l'hypocrisie, la duplicité et la
bassesse; voilà ce qu'il faut haïr et mépriser, et voilà ce que
vous pouvez trouver sans quitter l'Angleterre. Adieu, messieurs;
je vous souhaite le bonsoir.
Et elle fit un geste pour nous montrer la porte, de l'air d'une
princesse qui congédie sa suite. Nous nous retirâmes dans la
chambre de Rashleigh, où un domestique nous apporta du café et des
cartes. Voyant que Rashleigh voulait ne me donner que de vagues
éclaircissements, je résolus de ne pas le questionner davantage.
Sa conduite paraissait enveloppée d'un mystère que je voulais
approfondir; mais l'instant n'était pas favorable, et il fallait
attendre qu'il ne fût pas aussi bien sur ses gardes. Nous
commençâmes notre partie, et, quoique nous l'eussions à peine
intéressée, le caractère fier et ambitieux de mon adversaire
perçait jusque dans ce futile amusement. Il paraissait connaître
parfaitement les règles du jeu; mais, au lieu de les suivre et de
jouer _sagement, _il visait toujours aux grands coups et
hasardait tout dans l'espoir de faire son adversaire pic, repic ou
capot. Dès qu'une ou deux parties de piquet, comme la musique des
entractes au théâtre, eurent interrompu le cours que la
conversation avait pris, Rashleigh parut se lasser d'un jeu qu'il
ne m'avait peut-être proposé que par politique, et nous nous mîmes
à causer ensemble de choses indifférentes.
Quoiqu'il eût plus d'instruction que de véritable savoir et qu'il
connût mieux l'esprit des hommes que les principes de morale qui
doivent les diriger, jamais conversation ne m'avait paru plus
agréable et plus séduisante. Un choix d'expressions variées
ajoutait encore au prestige d'une voix pure et mélodieuse. Il ne
parlait jamais avec emphase ni avec jactance, et il avait l'art de
ne jamais lasser la patience ni fatiguer l'attention de ceux qui
l'écoutaient. J'avais vu tous ceux qui voulaient briller en
société accumuler péniblement leurs idées et, comme ces nuages qui
s'amoncellent sur nos têtes et crèvent ensuite avec fracas, vous
inonder d'un torrent scientifique qui s'épuise d'autant plus vite
qu'il est d'abord plus rapide et plus majestueux. Mais les idées
de Rashleigh se succédaient l'une à l'autre et s'insinuaient dans
l'âme de l'auditeur comme ces eaux pures et fécondes qui,
jaillissant d'une source intarissable, viennent baigner la prairie
en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprès de lui par
un charme irrésistible, ce ne fut qu'à près de minuit que je pus
me décider à le quitter; et lorsque je fus dans ma chambre, il
m'en coûta de me rappeler le caractère de Rashleigh tel que je me
l'étais représenté avant ce tête-à-tête.
Tel est, mon cher Tresham, l'effet du plaisir, qui émousse notre
pénétration et endort notre jugement, que je ne puis le comparer
qu'au goût de certains fruits, en même temps doux et acides, qui
nous mettent hors d'état d'apprécier les mets qui nous sont
ensuite présentés.
Chapitre XI.
Eh, bon Dieu, je vous prie,
Pourquoi cet air triste et rêveur?
Engendre-t-on mélancolie
Dans le château de Balwearle,
Dans le manoir d'un bon buveur?
Vieille ballade écossaise.
Le lendemain se trouvait être un dimanche, jour qui paraissait
bien long aux habitants d'Osbaldistone-Hall; car après la
célébration de l'office divin, auquel toute la famille ne manquait
jamais d'assister, chaque individu, à l'exception de Rashleigh et
de miss Vernon, semblait possédé du démon de l'ennui. Le récit de
l'embarras dans lequel je m'étais trouvé la veille amusa sir
Hildebrand pendant quelques minutes, et il me félicita de n'avoir
pas couché au donjon de Morpeth de la même manière qu'il m'aurait
félicité de ne m'être pas cassé une jambe en tombant de cheval.
-- L'affaire a bien tourné, mon garçon; mais ne te hasarde pas
tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit être sûre
pour tous les voyageurs, qu'ils soient whigs, qu'ils soient
tories.
-- Et croyez-vous, monsieur, que j'aie jamais pensé à détruire
cette sécurité? En vérité, c'est la chose du monde la plus
provoquante que tout chacun s'accorde à me regarder comme coupable
d'un crime que je méprise, que je déteste, et qui d'ailleurs m'eût
exposé à perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois
de mon pays!
-- C'est bon, c'est bon, garçon; qu'il n'en soit plus question:
personne n'est forcé de s'accuser soi-même. Pardieu, tu fais bien
de t'en tirer le mieux possible: du diable si je n'en ferais pas
autant à ta place!
Rashleigh vint à mon secours; mais il me sembla que ses arguments
tendaient plutôt à conseiller à son père de feindre d'être
persuadé par mes protestations d'innocence qu'à me justifier
complètement.