PENROSE.

Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'était pas pressé de venir

embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis

quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations

importantes. -- Je t'aurais vu plus tôt, mon neveu, s'écria-t-il:

mais il fallait bien que je commençasse par faire rentrer mes

meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens,

voilà ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John;

et puis par là ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et... Attends,

où est Rashleigh? Ah! le voici... allons, Thorncliff, dérange-toi

donc, et laisse-nous voir un peu ton frère... Ah! voici ton cousin

Rashleigh... Ainsi donc ton père a enfin pensé au vieux château et

au vieux sir Hildebrand?... Vaut mieux tard que jamais... Encore

une fois, sois le bienvenu, mon garçon; et en voilà assez... Où

est ma petite Diana?... Ah! la voici qui entre... C'est ma nièce

Diana, la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos

vallées... n'importe laquelle vient après... Ah çà! disons deux

mots au dîner à présent.

Pour avoir quelque idée de la personne qui tenait ce langage,

représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante

ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu être

richement brodé, mais considérablement terni par les pluies

successives qu'il avait essuyées. Sir Hildebrand, malgré la

rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avait vécu à la

cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'armée rassemblée dans

la bruyère de Hounslow[21], avant la révolution qui renversa du

trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il

avait été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il

avait ambitionné d'autres faveurs, il fut forcé de renoncer à

l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la

couronne à son protecteur; et depuis cette époque il avait vécu

retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et

grossier, sir Hildebrand avait encore l'extérieur d'un homme bien

né; il était au milieu de ses fils comme les débris d'une colonne

d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse, à côté des

masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout

autre temple des druides. Les fils étaient bien ces blocs lourds

et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une

figure régulière, les cinq aînés paraissaient être privés du

souffle de Prométhée et des grâces extérieures qui, dans le grand

monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce

qui dominait le plus en eux, c'était un air habituel de bonne

humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prétention,

celle d'être les premiers chasseurs du comté. Le robuste Gyas et

le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que

les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone

ne se ressemblaient entre eux.

Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans ses

productions, dame Nature semblait s'être étudiée à jeter un peu de

variété dans l'extérieur et dans le caractère du dernier des fils

de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports,

tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement

avec ses frères, mais même avec la plupart des hommes que j'avais

vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour

à tour salué, grimacé, et présenté plutôt leur épaule que leur

main, à mesure que leur père me les nommait, Rashleigh s'avança et

m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la

politesse d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas très

prévenant: il était petit, et tous ses frères semblaient descendre

du géant Anak; ils étaient assez bien faits, et Rashleigh était

presque difforme. Par suite d'un accident qui lui était arrivé

dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes

prétendaient que c'était l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il

entrât dans les ordres, l'Église de Rome, comme on sait,

n'admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée.

D'autres disaient cependant que ce n'était qu'une mauvaise

habitude qu'il avait contractée, et que le vice de sa démarche

n'était pas suffisant pour l'empêcher de prendre les ordres.

Les traits de Rashleigh étaient tels qu'après les avoir vus une

fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que

vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosité

pénible, mêlée de dégoût et de haine. Ce n'était pas sa figure en

elle-même qui produisait cette impression profonde. Ses traits,

quoique irréguliers, n'étaient pas communs; ses yeux noirs et

animés et ses sourcils noirs et épais empêchaient qu'il ne fût

d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une

expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le

provoquait, de férocité tempérée par la prudence, qui ne pouvait

échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature

avait peut-être rendue si prononcée par la même raison qu'elle a

donné à un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en

compensation de ces désavantages extérieurs, Rashleigh avait la

voix la plus douce, la plus mélodieuse que j'aie jamais entendue,

et la manière dont il s'exprimait servait encore à faire ressortir

la beauté de son organe. À peine eut-il dit une phrase que je

reconnus la vérité du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et

je ne doutai point qu'il ne fût en effet sûr de faire la conquête

d'une maîtresse dont les oreilles seules pourraient juger de son

mérite. Il allait se placer auprès de moi à dîner; mais miss

Vernon, qui était chargée de faire les honneurs de la table,

trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et

je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de

tout mon pouvoir.

-- J'ai besoin de vous parler, me dit-elle, et j'ai placé exprès

l'honnête Thorncliff entre Rashleigh et vous,

_Tel que le matelas qu'on met sur la muraille_

_Pour amortir l'effet du canon à mitraille._

Vous n'oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne

connaissance dans cette spirituelle famille: puis-je vous

demander, à ce titre, comment vous nous trouvez tous?

-- Voilà une question bien étendue, miss Vernon, et comment

oserai-je y répondre, lorsque j'arrive à peine dans le château?

-- Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. Il est

bien des nuances délicates caractérisant les individus qui exigent

l'attention d'un observateur, mais les espèces, -- c'est le mot

technique des naturalistes, je crois, -- les espèces se

distinguent au premier coup d'oeil.

-- S'il faut dire ce que je pense, il me semble qu'à l'exception

de M. Rashleigh tous mes cousins ont à peu près le même caractère.

-- Oui, ils tiennent tous plus ou moins de l'ivrogne, du garde-

chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais, comme on dit

qu'il est impossible de trouver sur le même arbre deux feuilles

exactement semblables, de même ces heureux ingrédients, n'étant

pas également répartis sur chaque individu, forment une agréable

variété pour ceux qui aiment à étudier les caractères.

-- Et voudriez-vous bien me donner une esquisse de ces portraits?

-- Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand

tableau de famille. Percy, le fils aîné, tient plus de l'ivrogne

que du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot.

Thorncliff se rapproche plus du querelleur que du garde-chasse, du

jockey, du sot et de l'ivrogne. John, qui dort pendant des

semaines entières dans les bois, tient plutôt du garde-chasse. Le

jockey par excellence est Dick, qui court jour et nuit à bride

abattue, et fait plus de deux cents milles pour voir une course de

chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autres

qualités de Wilfred, qu'on peut l'appeler un sot positif.

-- Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les différences

individuelles appartiennent à une classe fort intéressante; mais

sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau?

-- J'aime mon oncle, répondit-elle; il a voulu me rendre service:

qu'il s'y soit mal pris ou non, je ne dois considérer que son

intention. Ainsi je lui dois de la reconnaissance, et je vous

laisse le soin de tracer vous-même son portrait lorsque vous le

connaîtrez mieux.

-- Allons, pensai-je en moi-même, je suis bien aise du moins

qu'elle ménage quelqu'un. Qui se serait jamais attendu à une

satire aussi amère de la part d'une jeune personne dont tous les

traits respirent la douceur et la bonté?

-- Vous pensez à moi! dit-elle en fixant sur moi ses yeux

pénétrants comme si elle voulait percer jusqu'au fond de mon âme.

-- Je l'avoue, repris-je un peu embarrassé et ne m'attendant pas à

cette question. Puis, cherchant à donner un tour plus galant à la

franchise de mon aveu: -- Comment est-il possible que je pense à

autre chose, placé comme j'ai le bonheur de l'être?

Miss Vernon sourit avec une expression de fierté concentrée qui

n'appartenait qu'à elle: -- Je dois vous informer une fois pour

toutes, M. Osbaldistone, que m'adresser des compliments c'est

faire de l'esprit en pure perte. Ne prodiguez pas inutilement vos

jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent

dans la province; c'est comme ces colifichets que les navigateurs

emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays

nouvellement découverts. N'épuisez pas tout de suite votre

précieuse marchandise; vous en trouverez un utile débit dans le

Northumberland. Vos jolies phrases plairont beaucoup aux belles du

pays; réservez-les; auprès de moi elles seraient inutiles, car je

connais fort bien leur véritable valeur.

Je restai muet et confondu.

-- Vous me rappelez dans ce moment, dit miss Vernon en reprenant

sa gaieté et son enjouement, ce conte des fées dans lequel un

marchand trouve tout l'argent qu'il avait apporté au marché changé

tout à coup en pièces d'ardoise. J'ai décrédité par une

malheureuse observation toute la denrée de vos beaux compliments.

Mais allons, n'en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse,

M. Osbaldistone, si vous ne pouvez pas m'entretenir de choses

beaucoup plus agréables que ces _fadeurs _que tout jeune homme se

croit obligé de réciter à une pauvre fille. Et pourquoi? parce

qu'elle porte une robe et de la gaze, tandis qu'il porte un bel

habit brodé. Efforcez-vous d'oublier mon malheureux sexe; appelez-

moi Tom Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme à votre ami,

à votre compagnon: vous ne pouvez croire combien je vous en saurai

gré.

-- Vous m'offrez un attrait bien puissant, répondis-je.

-- Encore! reprit-elle en levant le doigt; je vous ai dit que je

ne souffrirais pas l'ombre d'un compliment. Et maintenant, quand

vous aurez fait raison à mon oncle qui vous menace de ce qu'il

appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi.

Lorsqu'en respectueux neveu j'eus vidé le verre que me présentait

mon oncle, et que la conversation qui s'engagea sur la chasse du

matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes et

l'attention exclusive que le cousin Thorncliff, à ma droite, et le

cousin Dick, à la gauche de miss Vernon, apportaient à la grande

affaire qui les occupait alors nous permirent de reprendre notre

tête-à-tête: -- À présent, lui dis-je, permettez-moi de vous

demander franchement, miss Vernon, ce que vous supposez que je

pense de vous. Je pourrais vous dire ce que je pense réellement;

mais vous m'avez interdit les éloges.

-- Je n'ai pas besoin de votre assistance. Je suis assez

magicienne pour vous dire vos pensées. Il n'est pas nécessaire que

vous m'ouvriez votre coeur, je le connais. Vous me croyez une

étrange fille, un peu coquette, très inconséquente, désirant

attirer l'attention par la liberté de ses manières et par la

bizarrerie de sa conversation, parce qu'elle est privée de ce que

_le Spectateur[23]_ appelle les grâces les plus douces du sexe.

Peut-être même pensez-vous que j'ai le projet de vous pétrifier

d'admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n'en puis douter,

je suis bien fâchée de vous dire que, pour cette fois, votre

pénétration est en défaut, et que vous vous trompez étrangement.

Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'aurais aussi

aisément accordée à votre père, s'il eût pu m'entendre. En vérité,

je me trouve aussi isolée au milieu de cette heureuse famille, je

suis dans une aussi grande disette d'auditeurs intelligents que

Sancho dans la sierra Morena; aussi, quand l'occasion s'en

présente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure

pourtant que je ne vous aurais pas dit un mot des renseignements

curieux que je vous ai donnés sur le caractère de vos aimables

cousins s'il ne m'avait pas été parfaitement indifférent qu'on sût

ma façon de penser à leur égard.

-- C'est bien cruel à vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me

laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n'ai encore

aucun droit à votre confiance. Mais, puisque vous ne voulez pas

que je puisse attribuer à votre amitié les communications que vous

m'avez faites, je dois les recevoir au titre qu'il vous plaira.

Vous n'avez pas compris M. Rashleigh Osbaldistone dans vos

portraits de famille.

Il me sembla que cette remarque la faisait trembler, et elle se

hâta de répondre en baissant la voix: -- Pas un mot sur Rashleigh!

il a l'oreille si fine, quand son amour-propre est intéressé,

qu'il nous entendrait même à travers la massive personne de

Thorncliff, toute bourrée qu'elle est de boeuf et de jambon.

-- Oui, repris-je; mais, avant de faire la question, j'ai regardé

derrière la cloison vivante qui me séparait de lui, et je me suis

aperçu que la chaise de M. Rashleigh était vide. Il a quitté la

table.

-- Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon. Croyez-moi; lorsque

vous voulez parler de Rashleigh, commencez par monter sur le

sommet d'Otterscope-Hill, d'où vous pouvez voir à vingt milles à

la ronde. Placez-vous sur la pointe même du rocher, parlez bien

bas; et après tout cela ne soyez pas encore trop certain que

l'oiseau indiscret qui vole sur votre tête ne lui aura pas

rapporté vos discours. Rashleigh a entrepris mon éducation; il a

été mon maître pendant quatre ans; je suis aussi fatiguée de lui

qu'il l'est de moi, et nous ne sommes fâchés ni l'un ni l'autre de

voir arriver l'instant de notre séparation.

-- M. Rashleigh doit donc bientôt partir?

-- Oui, dans quelques jours; ne le saviez-vous pas? Il paraît que

votre père est beaucoup plus discret que sir Hildebrand. Voici

toute l'histoire. Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir

demeurer chez lui pendant quelque temps et que votre père désirait

que l'un de ses neveux, qui donne de si belles espérances, vînt

remplir la place lucrative vacante chez lui grâce à votre

obstination, M. Francis, le bon chevalier, tint une cour plénière

de toute sa maison, y compris le sommelier, le maître-d'hôtel et

le garde-chasse. Cette vénérable assemblée, composée des pairs et

des officiers de _service _d'Osbaldistone-Hall, ne fut pas

convoquée, comme bien vous pouvez croire, pour élire votre

remplaçant; car toute l'arithmétique de cinq des concurrents se

bornant à savoir calculer les chances pour ou contre dans un

combat de coqs, Rashleigh était le seul qui réunît les qualités

nécessaires pour la place en question. Mais il fallait une

sanction solennelle pour transformer Rashleigh de pauvre prêtre

qu'il devait être en opulent banquier, et pour lui permettre de

s'engraisser à la Bourse au lieu de mourir de faim dans l'Église:

ce ne fut pas sans peine que l'assemblée donna son consentement à

une dégradation aussi manifeste.

-- Je conçois les scrupules. Mais comment furent-ils surmontés?

-- Par le désir général de se débarrasser de Rashleigh. Quoique le

plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un

ascendant irrésistible sur tous les autres; il les conduit tous à

son gré, et chacun sent sa dépendance sans pouvoir s'en

affranchir. Si quelqu'un veut lui résister, il est sûr d'avoir

sujet de s'en repentir avant la fin de l'année; et, si vous lui

rendez un important service, vous vous en repentirez souvent

encore davantage.

-- S'il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde à

moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa

situation.

-- Oui, et qu'il en soit content ou fâché, gare à vous! Mais voici

les radis et les fromages qui arrivent.[24] On va porter la santé

du roi et de l'Église; c'est le signal de la retraite pour les

chapelains et les dames, et moi, seul représentant de mon sexe au

château, je dois me retirer, suivant l'usage.

Elle disparut à ces mots, me laissant dans l'étonnement de la

finesse, de la causticité et de la franchise qu'elle déployait

dans la conversation. Je désespère de pouvoir vous donner la

moindre idée de son caractère, quoique j'aie, autant que possible,

imité son langage. C'était un mélange de simplicité naïve, de

finesse naturelle et de hardiesse incroyable; toutes ces teintes

différentes, fondues heureusement ensemble et animées encore par

le jeu d'une physionomie charmante, formaient l'ensemble le plus

parfait. Il ne faut pas croire que, quelque étranges, quelque

singulières que me parussent ses manières libres et familières, un

jeune homme de vingt-deux ans sût mauvais gré à une jeune fille de

dix-huit de n'avoir pas avec lui toute la réserve convenable. Au

contraire, j'étais flatté de la confiance de miss Vernon, et,

quoiqu'elle m'eût bien déclaré que, si elle me l'avait accordée,

c'était uniquement parce que j'étais le premier à qui elle eût

trouvé assez d'intelligence pour la comprendre, je n'en persistais

pas moins à attribuer cette préférence à quelque autre motif. Avec

la présomption de mon âge, présomption que mon séjour en France

n'avait certainement pas diminuée, je m'imaginais qu'une figure

régulière et un extérieur prévenant, avantages que j'avais la

générosité de m'accorder, étaient des titres assez puissants à la

confiance d'une jeune beauté. Ma vanité plaidant avec autant de

chaleur pour justifier le choix de miss Vernon, le juge ne pouvait

pas être sévère, ni lui faire un reproche d'une franchise qui me

semblait suffisamment justifiée par mon propre mérite; et, déjà

charmé de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du

jugement et de la pénétration dont elle avait fait preuve dans le

choix d'un ami.

Lorsque miss Vernon eut quitté l'appartement, la bouteille circula

ou plutôt vola autour de la table avec une rapidité incroyable.

Élevé chez une nation étrangère, j'avais conçu la plus grande

aversion pour l'intempérance, vice trop commun alors, et même

encore à présent, parmi mes compatriotes. Les propos qui

assaisonnaient ces orgies étaient tout aussi peu de mon goût; et,

si quelque chose pouvait me les faire paraître encore plus

révoltants, c'était de les entendre proférer par des personnes de

ma famille. Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant

derrière moi une petite porte entr'ouverte, conduisant je ne

savais où, je m'esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus

longtemps de voir un père donner lui-même à ses enfants l'exemple

d'un excès honteux et tenir avec eux les discours les plus

grossiers. Je fus poursuivi, comme je m'y attendais, et traité

comme déserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j'entendis les cris

de ohé! ohé! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui

semblaient vouloir me lancer comme un cerf, je vis clairement que

je serais pris si je ne gagnais pas le large. J'ouvris donc

aussitôt une fenêtre que j'aperçus sur l'escalier, et qui donnait

sur un jardin aussi gothique que le château; et, comme la hauteur

n'excédait pas six pieds, je sautai sans hésiter sur une plate-

bande, et j'entendis derrière moi les cris de ohé! ohé! Il est

sauvé! il est sauvé! J'enfilai une allée, puis une autre, puis une

troisième, toujours courant à toutes jambes, jusqu'à ce que, me

voyant à l'abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour

jouir de la fraîcheur de l'air que les fumées du vin que j'avais

été obligé de prendre, ainsi que la précipitation de ma retraite,

contribuaient à me rendre doublement agréable.

Comme je me promenais de côté et d'autre, je rencontrai le

jardinier qui labourait une plate-bande avec une bêche, et je

m'arrêtai pour le regarder travailler: -- Bonsoir, mon ami.

-- Bonsoir, bonsoir, répondit l'homme sans lever la tête, et avec

un accent qui indiquait en même temps son extraction écossaise.

-- Voilà un bien beau temps pour vous, mon ami.

-- Il n'y a pas beaucoup à s'en plaindre, répondit-il avec cette

circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire à louer même

le temps le plus beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui

lui parlait, il porta la main à son bonnet[25] écossais d'un air de

respect, et ajouta: -- Eh! Dieu me préserve! c'est rare de voir

dans le jardin, à l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26]

_brodé!

-- Un beau...?

-- _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vôtre, donc. Ils ont

autre chose à faire là-bas en haut. C'est de la déboutonner pour

faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font

que manger et boire pendant toute la soirée.

-- On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour

être tenté de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas?

-- Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas

l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que

nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les

meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres

légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche,

tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de

douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et

d'abstinence... Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner,

quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de

Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je

sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je

vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les

messes et les matines de ces pauvres dupes... Mais chut! car Votre

Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.

-- Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis

presbytérien.

-- Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits

grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et,

pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son

amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une

grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la

plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait

longtemps qu'il était au château.

-- Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs à

Éphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux

manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle André

Fairservice.

-- Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent

tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de

vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi

longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des

maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans

leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous

n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous.

-- Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant

autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que,

voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait

venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un

peu son métier... Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je

remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour

arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais

voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr,

et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien

que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est

qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le

diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas

ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre

Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place.

Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je

pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un

bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût

pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à

Votre Honneur.

-- Bravo, André! je vois que vous êtes fort modéré dans vos

prétentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes.

-- Non, non, Dieu me préserve!... C'est la peste de tous les

jardiniers, depuis le père Adam. Il leur faut des pommes, des

pêches, des abricots; été ou hiver, ça leur est égal, elles sont

toujours à nos trousses. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas

ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect, à l'exception

de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je

donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui

viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui

passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son

dessert.

-- Vous oubliez votre jeune maîtresse.

-- Quelle maîtresse que j'oublie donc?

-- Votre jeune maîtresse, miss Vernon.

-- Quoi! miss Vernon? Elle n'est pas ma maîtresse, monsieur. Je

voudrais qu'elle fût sa maîtresse; et je souhaite qu'elle ne soit

pas la maîtresse d'une certaine personne avant qu'il soit

longtemps. Oh! c'est une fine matoise celle-là.

-- En vérité! lui dis-je en cherchant à lui cacher l'intérêt que

j'éprouvais. Vous paraissez connaître tous les secrets de cette

famille, André?

-- Si je les connais, je sais les garder. Ils ne travailleront pas

dans ma bouche comme de la bière en bouteille, je vous en réponds.

Miss Diana est... Mais qu'elle soit ce qu'elle voudra, ça ne me

fait ni froid ni chaud.

Et il se remit à bêcher avec la plus grande ardeur.

-- Qu'est miss Vernon, André? Je suis un ami de la famille, et

j'aimerais à le savoir.

-- Tout autre que ce qu'elle devrait être, à ce que je crains, dit

André en fermant un oeil et en branlant la tête d'un air grave et

mystérieux... Quelque chose de louche: Votre Honneur me comprend.

-- Non, en vérité, mon cher André, et je voudrais que vous vous

expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai

une demi-couronne dans la main; elle fit son effet: André me

remercia par un sourire, ou plutôt par une grimace, et commença

par mettre la pièce dans la poche de sa veste: alors, en homme qui

savait n'avoir point de monnaie à rendre, il me regarda en

appuyant les deux bras sur sa bêche; et, donnant à ses traits

l'air de la plus importante gravité, il me dit avec un sérieux qui

dans toute autre occasion m'eût paru comique:

-- Il faut donc que vous sachiez, monsieur, puisque cela vous

importe à savoir, que miss Vernon est...

Il s'arrêta tout court, allongeant ses joues jusqu'à ce que sa

mâchoire et son menton prissent à peu près la figure d'un casse-

noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un

oeil, fronça le sourcil, branla la tête et parut croire que sa

physionomie avait achevé l'explication que sa langue n'avait pas

encore commencée.

-- Grands dieux! m'écriai-je, est-il possible? Si jeune, si belle,

et déjà perdue!

-- Oui, vous pouvez le dire, perdue corps et âme: vous savez

qu'elle est papiste! eh bien, elle est encore... Elle... Il garda

le silence, comme effrayé de ce qu'il allait dire.

-- Parlez, monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument

savoir ce que tout cela veut dire.

-- Eh bien! elle est... André regarda autour de lui, s'approcha de

moi et ajouta du ton du plus grand mystère: -- La plus grande

jacobite de tout le comté!

-- Quoi! est-ce là tout? André me regarda d'un air étonné en

m'entendant traiter aussi légèrement une information aussi

importante; puis, marmottant entre ses dents: -- Dieu me préserve!

c'est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte, -- il

reprit sa bêche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte

que Marmontel vient de publier.[27]

Chapitre VII.

BARDOLPH. -- Le shériff est à la porte avec une grosse escorte.

SHAKESPEARE. Henry IV, part. I.

Je découvris, non sans peine, l'appartement qui m'était destiné;

et, m'étant concilié les bonnes grâces des domestiques de mon

oncle, en employant des moyens qu'ils étaient le plus capables

d'apprécier, je m'y renfermai pour le reste de la soirée, ne me

souciant pas d'aller rejoindre mes aimables parents, qui, à ce que

j'en jugeai par les cris et par le tapage qui continuaient à se

faire entendre dans la salle du banquet, n'étaient guère

d'agréables compagnons pour un homme sobre.

Quelle pouvait être l'intention de mon père en m'envoyant demeurer

au milieu d'une famille aussi singulière? C'était dans ma position

la réflexion la plus naturelle, et ce fut la première à laquelle

je me livrai. D'après la réception que m'avait faite mon oncle, je

ne pouvais douter que je dusse faire un assez long séjour près de

lui; son hospitalité fastueuse, mais mal entendue, le rendait

assez indifférent sur le nombre de ceux qui mangeaient à sa table;

mais il était clair que ma présence ou mon absence ne lui causait

pas plus d'émotion que celle du dernier de ses gens, et beaucoup

moins que la maladie ou la guérison d'un de ses chiens. Mes

cousins étaient de véritables oursons dans la compagnie desquels

je pouvais perdre, si je voulais, l'amour de la tempérance et de

la sobriété, sans en retirer d'autre avantage que d'apprendre à

éverrer les chiens, à panser les chevaux et à poursuivre les

renards. Je ne pouvais trouver qu'une raison qui expliquât la

conduite de mon père, et c'était probablement la véritable. Il

regardait la vie que l'on menait à Osbaldistone-Hall comme la

conséquence naturelle et inévitable de l'oisiveté et de

l'indolence; et il voulait, en me faisant voir un spectacle dont

il savait que je serais révolté, me décider, s'il était possible,

à prendre une part active dans son commerce. En attendant, il

recevait chez lui Rashleigh Osbaldistone; mais il avait cent

moyens de lui faire avoir une place avantageuse, dès qu'il

voudrait s'en débarrasser. En un mot, quoique j'éprouvasse un

certain remords de conscience de voir, par suite de mon

obstination, Rashleigh, dont miss Vernon m'avait fait un portrait

si défavorable, sur le point de travailler dans la maison de mon

père, et peut-être même de s'insinuer dans sa confiance, je le

faisais taire en réfléchissant que mon père n'entendait pas que

personne se mêlât de ses affaires; qu'il était difficile de le

tromper ou de l'éblouir, et que d'ailleurs je n'avais que des

préventions, peut-être injustes, contre ce jeune homme,

préventions qui m'avaient été inspirées par une jeune fille

étourdie et bizarre, qui parlait sans réfléchir, et qui sans doute

ne s'était pas donné la peine d'approfondir le caractère de celui

qu'elle prétendait condamner. Alors mes réflexions se tournaient

sur miss Vernon, sur son extrême beauté, sur sa situation

critique, livrée ainsi à elle-même au milieu d'une espèce de bande

de sauvages, à l'âge où il semblait qu'elle devait avoir le plus

besoin de conseils; enfin, sur son caractère, offrant cette

variété attrayante qui pique notre curiosité et excite notre

attention en dépit de nous-même.

Demeurer avec une jeune personne si singulière, la voir tous les

jours, à tous les moments, vivre avec elle dans la plus grande

intimité, c'était une diversion bien agréable à l'ennui que ne

pouvaient manquer d'inspirer les somnifères habitants

d'Osbaldistone-Hall; mais combien aussi cette situation serait

dangereuse! Cependant, malgré tous les efforts de ma prudence, je

ne pus me décider à me plaindre beaucoup des nouveaux périls que

j'allais courir. Je fis taire d'ailleurs mes scrupules en formant

intérieurement des projets admirables:

-- Je me tiendrais toujours sur mes gardes, toujours plein de

réserve; je m'observerais quand je serais avec miss Vernon, et

tout irait assez bien. Je m'endormis dans ces réflexions, miss

Vernon ayant naturellement ma dernière pensée.

Je ne puis vous dire si son image me poursuivit pendant la nuit

car j'étais fatigué, et je dormis profondément. Mais ce fut la

première personne à qui je pensai le lendemain, lorsqu'à la pointe

du jour je fus réveillé en sursaut par les sons bruyants du cor de

chasse. En un instant je fus sur pied; je fis seller mon cheval,

et je courus dans la cour où les hommes, les chiens et les chevaux

étaient déjà prêts. Mon oncle, peut-être, ne s'attendait pas à

trouver un chasseur très adroit dans la personne de son neveu qui

avait pendant toute sa jeunesse végété dans les écoles ou dans un

bureau; il parut surpris de me voir, et il me sembla qu'il ne

m'accueillait pas avec la même cordialité que la veille. -- Te

voilà, garçon? La jeunesse est téméraire. Mais prends garde à toi.

Rappelle-toi la vieille chanson:

_Qui galope comme un fou_

_Sur le bord d'un précipice_

_Peut bien s'y casser le cou._

Je crois qu'il y a peu de jeunes gens, et ce sont de très austères

moralistes, qui n'aimeraient pas mieux se voir reprocher une

légère peccadille que d'entendre mettre en doute leur habileté à

monter à cheval. Comme je ne manquais ni d'adresse ni de courage

dans cet exercice, je fus piqué de la remarque de mon oncle, et je

le priai de suspendre son jugement jusqu'après la chasse.

-- Ce n'est pas cela, garçon; tu es bon cavalier, je n'en doute

pas; mais prends garde. Ton père t'a envoyé ici en me chargeant de

te dompter, et je crois qu'il faut que je te mène par la bride si

je ne veux pas que quelqu'un te mène par le licou.

Comme cette pièce d'éloquence était inintelligible pour moi; que

d'ailleurs il ne semblait pas que l'intention de l'orateur fût que

j'en fisse mon profit, puisqu'il l'avait débitée à demi-voix, et

que ces paroles mystérieuses paraissaient simplement exprimer

quelque réflexion qui passait par la tête de mon très honoré

oncle, je conclus ou qu'elles avaient rapport à ma désertion de la

veille, ou que les hautes régions de mon oncle n'étaient pas

encore parfaitement remises de la longue séance qu'il avait faite

la veille. Je me contentai de bien me promettre que, s'il

remplissait mal les devoirs de l'hospitalité, je ne serais pas

longtemps son hôte, et je m'empressai de saluer miss Vernon, qui

s'avançait de mon côté. Mes cousins approchèrent aussi de moi;

mais, comme je les vis occupés à critiquer mon ajustement, depuis

la ganse de mon chapeau jusqu'aux éperons de mes bottes, ne

pouvant souffrir, dans leur ridicule patriotisme, tout ce qui

avait une apparence étrangère, je me gardai bien de les distraire;

et, sans paraître remarquer leurs grimaces et leurs chuchotements,

sans même les honorer d'un regard de mépris, je m'attachai à miss

Vernon, comme à la seule personne avec qui il fût possible de

causer. À cheval, à ses côtés, je partis avec toute la troupe pour

le théâtre futur de nos exploits. C'était un taillis épais, situé

sur le côté d'une immense vallée entourée de montagnes. Pendant le

chemin, je fis observer à Diana que mon cousin Rashleigh n'était

pas avec nous.

-- Oh! me répondit-elle, c'est un grand chasseur; mais c'est comme

Nemrod qu'il chasse, et son gibier est l'homme.

Les chiens furent alors lancés dans le taillis et encouragés par

les cris des chasseurs. Tout fut bientôt en mouvement dans la

plaine. Mes cousins, trop occupés de l'affaire importante qui

allait se décider, ne firent bientôt plus attention à moi.

Seulement j'entendis Dick, le jockey, dire tout bas à Wilfred, le

sot:

-- Regardons si notre cousin français ne va pas tomber.

-- Français? répondit Wilfred en ricanant, oh! oui, car il a une

drôle de ganse à son chapeau.

Cependant Thorncliff, qui, malgré sa grossièreté, ne semblait pas

entièrement insensible à la beauté de sa parente, parut décidé à

nous tenir compagnie de beaucoup plus près que ses frères, peut-

être pour épier ce qui se passait entre miss Vernon et moi, peut-

être aussi pour avoir le plaisir d'être témoin de ma chute. Si

c'était là son motif, il fut trompé dans son attente. Un renard

étant parti à quelque distance, malgré le mauvais présage de la

ganse française de mon chapeau, je fus toujours le premier à sa

poursuite, et j'excitai l'admiration de mon oncle et de miss

Vernon, et le dépit de ceux qui s'étaient bien promis de rire à

mes dépens. Cependant Reynard, après nous avoir fait courir

pendant plusieurs milles, parvint à nous échapper, et les chiens

furent en défaut. Il m'était facile de remarquer l'impatience que

miss Vernon éprouvait d'être suivie d'aussi près par Thorncliff

Osbaldistone; et comme, aussi active que résolue, elle n'hésitait

jamais à prendre les moyens les plus prompts pour satisfaire un

désir ou un caprice, elle lui dit d'un ton de reproche: -- Je suis

étonnée, Thorncliff, que vous restiez pendu toute la matinée à la

croupe de mon cheval, quand vous savez que les terriers ne sont

pas bouchés du côté du moulin de Woolverton.

-- Je n'en sais rien, en vérité, miss Diana, car hier même le

meunier m'a juré qu'il les avait bouchés à midi.

-- Oh! fi, Thorncliff, devriez-vous vous en rapporter à la parole

d'un meunier? Voilà trois fois en huit jours que nous manquons le

renard à cause de ces maudits terriers; voulez-vous que ce soit

encore la même chose aujourd'hui, lorsque avec votre jument grise

vous pourriez y aller en cinq minutes?

-- Eh bien, miss Diana, je vais aller à Woolverton; si les

terriers ne sont pas bouchés, je vous promets que je punirai le

meunier de son imprudence et que je lui frotterai bien les

épaules.

-- Allez, mon cher Thorncliff, frottez-le d'importance. Allez,

partez vite. Thorncliff partit au galop. -- On va te frotter toi-

même, ce qui remplira tout aussi bien mon but... Je dois vous

apprendre à tous la discipline et l'obéissance... Savez-vous,

M. Francis, que je vais lever un régiment? Oh! mon Dieu, oui.

Thorncliff sera mon sergent-major; Dick, mon maître d'équitation,

et Wilfred, avec son bredouillement, qui dit trois syllabes à la

fois sans en prononcer une, sera mon tambour.

-- Et Rashleigh!

-- Rashleigh sera mon espion en chef.

-- Et ne trouverez-vous pas aussi quelque moyen de m'employer,

charmant colonel?

-- Vous serez, si vous voulez, quartier-maître du régiment. Mais

vous voyez que les chiens ont perdu la voie aujourd'hui. Allons,

M. Francis, la chasse n'est pas digne de vous. Suivez-moi, je veux

vous montrer une très belle vue.

Et en effet elle me conduisit sur le sommet d'une colline d'où la

perspective était très étendue. Elle commença par jeter les yeux

autour d'elle pour s'assurer qu'il n'y avait personne près de

nous; et faisant avancer son cheval derrière un bouquet d'arbres

qui nous masquait la partie de la vallée où nos chasseurs

poursuivaient leur proie: -- Voyez-vous là-bas une montagne qui

s'élève en pointe à une hauteur prodigieuse?

-- Au bout de cette longue chaîne de collines? Je la vois

parfaitement.

-- Et voyez-vous un peu sur la droite comme une espèce de tache

blanche?

-- Très bien, je vous assure.

-- Cette tache blanche est un roc appelé Hawkesmore-Crag, et

Hawkesmore-Crag est en Écosse.

-- En vérité, je n'aurais jamais cru que nous fussions si près de

l'Écosse.

-- On ne peut pas plus près, et votre cheval vous y conduira en

deux heures.

-- Je ne lui en donnerai pas la peine. Mais la distance me semble

bien être de dix-huit milles à vol d'oiseau.

-- Vous prendrez ma jument, si vous la croyez moins fatiguée. Je

vous dis qu'en deux heures vous pouvez être en Écosse.

-- Et moi, je vous dit que j'ai si peu d'envie d'y être que si la

tête de mon cheval passait de l'autre côté des limites, je ne

donnerais pas à la queue la peine de la suivre. Qu'irais-je faire

en Écosse?

-- Pourvoir à votre sûreté, s'il faut parler net. M'entendez-vous

à présent, M. Francis?

-- Point du tout. Vos paroles sont pour moi des oracles, car je

n'y comprends rien.

-- Alors, en vérité, il faut ou que vous me fassiez l'injustice de

vous défier de moi et que vous soyez un fieffé hypocrite, le

pendant de Rashleigh en un mot, ou que vous ne sachiez rien de ce

qu'on vous impute. Mais non, à votre air sérieux, je vois que vous

êtes de bonne foi. Bon Dieu, quelle gravité! j'ai peine à ne pas

rire en vous regardant.

-- D'honneur, miss Vernon, lui dis-je, impatienté de sa gaieté

enfantine, je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire.

Je suis heureux de vous procurer quelque sujet d'amusement; mais

j'ignore absolument en quoi il consiste.

-- La chose est loin d'être risible, après tout, dit miss Vernon

en reprenant son sang-froid; mais c'est qu'il y a des personnes

qui ont la figure si plaisante quand la curiosité les travaille!

Parlons sérieusement: connaissez-vous un nommé Moray, Morris, ou

quelque nom semblable?

-- Non, pas que je me rappelle.

-- Réfléchissez un moment. N'avez-vous pas voyagé dernièrement

avec quelqu'un de ce nom?

-- Le seul voyageur qui m'ait accompagné quelque temps sur la

route est un homme dont l'âme semblait être dans son portemanteau.

-- C'était donc comme l'âme du licencié Pedro Garcias, qui était

parmi les ducats que contenait la bourse de cuir[28]. Quoi qu'il en

soit, cet homme a été volé, et il a porté une accusation contre

vous, qu'il suppose auteur ou complice de la violence qui lui a

été faite.

-- Vous plaisantez, miss Vernon!

-- Non, je vous assure. La chose est comme je vous le dis.

-- Et me croyez-vous capable, m'écriai-je dans un transport

d'indignation que je ne cherchai pas à dissimuler; me croyez-vous

capable de mériter une pareille accusation?

-- Oh! mon Dieu, quelle horreur! vous m'en demanderiez raison, je

crois, si j'avais l'avantage d'être homme. Mais qu'à cela ne

tienne: provoquez-moi, si vous le voulez. Je suis en état de me

battre aussi bien que de franchir une barrière.

-- Dieu me préserve de manquer de respect au colonel d'un régiment

de cavalerie, lui répondis-je, honteux de mon emportement, et

cherchant à tourner la chose en plaisanterie... Mais, de grâce,

expliquez-moi ce nouveau badinage.

-- Ce n'est pas un badinage; vous êtes accusé d'avoir volé cet

homme, et mon oncle et moi nous avions cru l'accusation fondée.

-- En vérité, je suis fort obligé à mes amis de la bonne opinion

qu'ils ont de moi!

-- Allons, cessez, s'il est possible, de tant vous agiter et de

humer l'air comme un cheval ombrageux... Avant de prendre le mors

aux dents, écoutez au moins jusqu'au bout... Vous n'êtes pas

accusé d'un vol honteux... bien loin de là. Cet homme est un agent

du gouvernement. Il portait tant en numéraire qu'en billets

l'argent destiné à la solde des troupes en garnison dans le nord;

et le bruit court qu'on lui a pris aussi des dépêches d'une grande

importance.

-- Ainsi donc c'est d'un crime de haute trahison, et non pas d'un

vol, que je suis accusé?

-- Oui, sans doute, et c'est un crime qui, comme vous le savez,

couvre souvent de gloire, aux yeux de bien des gens, celui qui a

le courage de l'exécuter. Vous trouverez une foule de personnes de

ce pays, et cela sans aller bien loin, qui regardent comme un

mérite de nuire, par tous les moyens possibles, au gouvernement de

la maison de Hanovre.

-- Mes principes de morale et de politique, miss Vernon, ne sont

pas d'une nature aussi accommodante.

-- En vérité je commence à croire que vous êtes tout de bon un

presbytérien, et qui pis est un hanovrien. Mais que comptez-vous

faire?

-- Réfuter à l'instant même cette atroce calomnie. Devant qui a-t-

on porté cette singulière accusation?

-- Devant le vieux squire Inglewood, qui ne voulait pas trop la

recevoir. Il a envoyé un exprès à mon oncle, sans doute pour lui

conseiller de vous faire au plus tôt passer en Écosse et de vous

mettre hors de la portée de la loi. Mais mon oncle sait fort bien

que sa religion et son ancien attachement au roi Jacques le

rendent suspect au gouvernement actuel, et que, si l'on venait à

savoir qu'il eût favorisé la fuite d'un criminel de lèse-majesté,

il serait désarmé, et, ce qui lui serait beaucoup plus sensible,

probablement démonté, comme papiste, comme jacobite et comme

personne suspecte.

-- Je conçois en effet que plutôt que de perdre ses chevaux il

abandonnerait son neveu.

-- Son neveu, ses nièces, ses fils, ses filles, s'il en avait, et

toute la génération, reprit Diana; ainsi ne vous fiez pas à lui,

et même une seule minute; mais poussez votre cheval à toute bride,

et fuyez avant qu'on exécute la prise de corps.

-- Oui, je vais partir, mais c'est pour aller droit à la maison de

ce squire Inglewood. Où demeure-t-il?

-- À environ trois milles d'ici; là-bas, derrière ces plantations;

vous pouvez voir la tourelle du château.

-- J'y serai dans quelques minutes, dis-je en mettant mon cheval

au galop.

-- J'irai avec vous pour vous montrer le chemin, dit miss Vernon

en me suivant.

-- Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas... excusez la

franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous

m'accompagniez dans une pareille circonstance.

-- Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est

parler clairement; et après un moment de réflexion, elle ajouta: -

- Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amitié.

-- Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible à l'intérêt

que vous me témoignez? répondis-je avec chaleur. Votre offre

obligeante me pénètre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous

laisser écouter la voix de votre générosité. C'est une occasion

trop publique. C'est presque la même chose que de se présenter

devant une cour de justice.

-- Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne

m'y présenterais pas pour protéger un ami? Vous n'avez personne

pour vous défendre. Vous êtes étranger; et dans ce pays, sur les

frontières du royaume, les juges rendent quelquefois de

singulières décisions. Mon oncle n'a pas le moindre désir de se

mêler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand même il

serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les

autres sont trop stupides pour vous être d'aucun secours, quand

ils en auraient la volonté. Bref, je suis la seule personne qui

puisse vous servir, et, toute réflexion faite, j'irai avec vous.

Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares

de la chicane et des perruques à trois marteaux.

-- Mais, ma chère miss Vernon...

-- Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi

faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de

frein qui puisse m'arrêter.

Flatté de l'intérêt qu'une aussi charmante personne semblait

prendre à mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur

nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me

servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants

de la médisance, je m'efforçai de combattre encore sa résolution.

Elle me répondit d'un ton décidé que mes efforts étaient

absolument inutiles; qu'elle était une Vernon, c'est-à-dire d'une

famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami

malheureux, et que tous mes beaux discours à ce sujet pouvaient

être fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien

réservées, telles qu'il en fourmillait à Londres, mais qu'ils ne

s'adressaient pas à une obstinée provinciale, accoutumée à faire

toutes ses volontés et à n'écouter jamais que sa tête.

Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood-

Place, et miss Vernon, pour m'empêcher de continuer mes

remontrances, se mit à me faire le portrait du magistrat et de son

clerc. Inglewood était, suivant sa description, un jacobite

blanchi, c'est-à-dire un homme qui, après avoir longtemps refusé

de prêter le serment à la nouvelle dynastie, comme la plupart des

autres gentilshommes du comté, avait fini par s'y soumettre pour

obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix.

-- Il l'a fait, me dit-elle, à la prière de tous les squires des

environs, qui voyaient à regret le palladium de leurs plaisirs,

les lois sur la chasse, près de tomber en désuétude, faute d'un

magistrat pour les faire exécuter, le tribunal de justice le plus

voisin étant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup

mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les

bois, protégeait le braconnier au détriment du chasseur. Voyant

donc qu'il était urgent que l'un d'eux sacrifiât ses scrupules au

bien général, les gentilshommes du comté de Northumberland

jetèrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractère naturellement

apathique et indolent, paraissait devoir se prêter sans beaucoup

de répugnance à tous les _credo _politiques. Après avoir trouvé

Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un

pour en remplir les fonctions: c'était bien le corps du tribunal,

mais il fallait lui trouver une âme à présent pour diriger et

animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nommé

Jobson, parut fort en état de conduire la machine. Ce Jobson, qui,

pour varier mes métaphores, trouve que c'est un fort bon métier

que de vendre la justice à l'enseigne du squire Inglewood, et dont

les émoluments dépendent de la quantité d'affaires qui passent par

ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs,

et met tant de zèle à faire venir pour les moindres causes les

parties devant le tribunal que l'honnête juge ne sait où donner de

la tête. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes, à dix milles

à la ronde, qui puisse régler son compte avec la fruitière sans

une audience, que le juge lui accorde à contrecoeur, mais que son

malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scène

la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont à juger,

telle que la vôtre par exemple, ont quelque rapport à la

politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour

cela) est un zélé défenseur de la religion protestante et un chaud

partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre côté, le juge, qui

conserve une espèce d'attachement d'instinct pour les opinions

qu'il professait avant le jour où il se relâcha quelque peu de ses

principes, dans la vue patriotique de faire exécuter la loi contre

les destructeurs sans patente des lièvres et des perdrix, se

trouve assez embarrassé quand le zèle de son clerc l'entraîne dans

des procédures judiciaires qui lui rappellent son ancienne

croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne

manque jamais de lui opposer l'inactivité et l'indolence. Ce n'est

pas qu'il manque entièrement d'énergie: au contraire, pour

quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il

est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa

nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes

d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit

condamné à traîner une lourde charrette, s'essouffle et se démène

pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la

voiture résiste aux efforts réitérés de l'impuissant quadrupède

qui ne peut réussir à l'ébranler: mais ce qui désespère le pauvre

bidet, c'est que cette même machine qu'il trouve si difficile à

mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgré les

ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service à quelques-

uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte

beaucoup alors, et répète partout qu'il dénoncerait le juge au

conseil d'état près le département de l'intérieur sans l'amitié

particulière qu'il porte à M. Inglewood et à sa famille.

Comme miss Vernon terminait cette singulière description, nous

nous trouvâmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique édifice

dont l'extérieur avait quelque chose d'imposant.

Chapitre VIII.

Ma foi, monsieur, dit l'avocat,

Je trouve que votre cuisine

Exhale un parfum délicat;

Et, quand vers elle on s'achemine,

On se croirait chez un seigneur.

Rob-Roy · 第 10 / 29 题