Il existait à cette époque un ancien usage qui, je crois, n'est
plus observé aujourd'hui. Les longs voyages se faisant à cheval,
et par conséquent à petites journées, il était d'usage de passer
le dimanche dans quelque ville où le voyageur pût entendre le
service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution
également louable par son double motif. Une autre coutume, qui
rappelait l'ancienne hospitalité anglaise, était que le maître
d'une auberge un peu considérable, pour célébrer aussi le septième
jour, se dépouillant de son caractère de publicain, invitait ses
hôtes à partager son dîner de famille et son pouding. Cette
invitation était ordinairement acceptée avec plaisir. Les
personnes du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prenant
place à la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on
demandait après dîner, pour boire à sa santé, était la seule
récompense qu'on lui offrît, et le seul article qu'il fût permis
de payer.
J'étais né citoyen du monde, et mon goût m'appelait toujours où je
pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais
d'ailleurs aucune prétention de dignité, et je ne manquais jamais
d'accepter l'hospitalité du dimanche, soit qu'elle me fût offerte
à la Jarretière, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnête
aubergiste, qui ce jour-là se croyait un grand personnage, tout
fier de voir assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres
jours, donnait souvent carrière à sa bonne humeur, et ne
négligeait rien pour égayer ses convives, les beaux esprits de
l'endroit, planètes secondaires qui accomplissaient leur
révolution autour de leur orbite supérieur. Le magister,
l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-même ne
dédaignaient pas de prendre part à ce festin hebdomadaire. Les
voyageurs, arrivant des différentes parties du royaume, et ne
différant souvent pas moins par leurs manières que par leur
langage, formaient presque toujours une réunion piquante qui ne
pouvait manquer de plaire à l'observateur, en lui offrant une
légère esquisse des moeurs et du caractère de plusieurs contrées
différentes.
C'était un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion,
que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la
ville de Darlington, dépendante de l'évêché de Durham, et nous
allions prendre place à la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, -
- dont la face rubiconde annonçait un bon vivant, lorsque notre
hôte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie,
qu'un gentilhomme écossais devait dîner avec nous.
-- Un gentilhomme!... Quelle sorte de gentilhomme? dit
précipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prête à
s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand
chemin.
-- Parbleu! une espèce écossaise de gentilhomme, reprit notre
hôte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, même sans une
chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois
un marchand de bestiaux, franc Écossais, autant qu'aucun de ceux
qui ont jamais traversé le pont de Berwick.
-- Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, répondit mon ami;
et, se tournant vers moi, il me communiqua ses réflexions.
-- Je respecte les Écossais, monsieur; j'aime et j'honore ce
peuple à cause de ses excellents principes. On dit qu'il est
pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probité sterling,
quoique vêtue de haillons, comme dit le poète; des gens dignes de
foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Écosse le vol des
grands chemins.
-- C'est parce qu'ils n'ont rien à perdre, dit mon hôte avec le
rire étouffé de l'amour-propre satisfait.
-- Non, non, répondit une forte voix derrière lui, c'est parce que
vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoyés au-
delà de la Tweed, se sont emparés du métier, et n'ont rien laissé
à faire aux gens du pays.
-- Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais
pas si près de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps
le petit mot pour rire... Et comment vont les marchés dans le
midi?
-- Comme à l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et
achètent, et les fous sont vendus et achetés.
-- Oui, mais les sages et les fous dînent, reprit notre hôte
jovial; et voici une pièce de boeuf que nous ferions bien
d'attaquer.
En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua,
suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise,
d'où il pouvait dominer sur toute la table, et se mit à servir ses
convives.
C'était la première fois que je voyais un Écossais; et, dès mon
enfance, j'avais été nourri de préjugés contre cette nation. Mon
père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du
Northumberland, qui avait toujours résidé à Osbaldistone-Hall,
dont je n'étais pas alors très éloigné. Déshérité par son père en
faveur de son frère cadet, il en avait toujours conservé un
ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille
dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et
de plus absurde que de s'enorgueillir de ses ancêtres. Toute son
ambition était d'être appelé William Osbaldistone, le premier ou
du moins l'un des premiers négociants de Londres; et il fût
descendu en droite ligne de Guillaume le Conquérant, que sa vanité
en eût été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation
que son arrivée causait parmi les taureaux, les ours et les agents
de change de Stock-Alley[13]. Il désirait que je restasse dans
l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes
sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet.
Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combinés,
furent renversés jusqu'à un certain point par un être que son
orgueil n'eût jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice,
vieille bonne femme de Northumberland, qui lui était attachée dès
l'enfance, était la seule personne de son pays natal pour laquelle
il eût conservé de l'affection; et, quand la fortune lui avait
souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait été
d'assurer une honnête aisance à Mabel Rikets, et de la faire venir
auprès de lui. À la mort de ma mère c'était elle qui avait été
chargée d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que
l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler à
son maître, qui le lui avait défendu, des bruyères et des vallons
de son cher Northumberland, elle s'en dédommageait avec moi, et me
faisait le récit des histoires de sa jeunesse, et des traditions
conservées dans le pays. Je l'écoutais avec l'avidité de
l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tête
légèrement agitée par le tremblement de l'âge, avec sa coiffe
aussi blanche que la neige, les traits un peu ridés, mais
conservant encore cet air de santé qu'elle devait à l'habitude des
travaux champêtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la
fenêtre, les murs de brique et la rue étroite, lorsqu'elle
finissait sa chanson favorite, que je préférais alors, et,
pourquoi ne dirais-je pas la vérité?... que je préfère encore à
tous les grands airs sortis de la tête d'un docteur en musique[14]
italien.
_Quand reverrai-je nos vieux chênes._
_Le lierre et ses riants festons_
_Suspendus aux rameaux des frênes?_
_Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts._
Mabel, dans ses légendes, déclamait toujours contre la nation
écossaise avec toute l'animosité dont elle était capable. Les
habitants de la frontière opposée remplissaient, dans ses récits,
le rôle que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues
jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il
s'en étonner? n'était-ce pas Douglas-le-Noir qui avait égorgé lui-
même l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet
infortuné venait de prendre possession du bien de ses pères, en le
surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fête qu'il avait
donnée à cette occasion? N'était-ce pas Wat-le-Diable qui, du
temps de mon bisaïeul, s'était emparé, dans les environs de
Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et
n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la version de la
vieille Mabel, attestaient quelle vengeance éclatante nous en
avions tirée? Sir Henry Osbaldistone, cinquième du nom, n'avait-il
pas enlevé la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille,
n'avait-il pas défendu sa Briséis contre les forces réunies des
plus vaillants chefs de l'Écosse? Ne nous étions-nous pas toujours
signalés dans les combats que l'Angleterre avait livrés à sa
rivale? Les guerres du nord avaient été la source de tous nos
malheurs et de toute notre gloire.
À force d'entendre répéter ces histoires pendant mon enfance, je
finis par regarder l'Écosse comme l'ennemie naturelle de
l'Angleterre; et mes préventions furent encore augmentées par les
discours que j'entendais quelquefois tenir à mon père. Il s'était
engagé dans de vastes spéculations, et avait acheté des bois
immenses qui appartenaient à de riches propriétaires du fond de
l'Écosse. Il répétait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus
empressés à conclure des marchés et à exiger des arrhes
considérables qu'à remplir eux-mêmes leurs engagements. Il
soupçonnait aussi les négociants écossais qu'il était obligé
d'employer pour agents dans ces occasions de s'être approprié dans
les bénéfices une part beaucoup plus considérable que celle qui
devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des
guerriers écossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se
déchaînait pas avec moins de violence contre les artifices de ces
modernes Sinons; tous deux m'inspirèrent, sans le savoir, une
aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne,
et dès lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire
en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intéressé,
fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de
bonnes qualités, à moins qu'on ne dût ce nom à une férocité qui
ressemblait à du courage dans les combats, et à une duplicité qui
leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou
du moins pour excuser ceux qui m'avaient donné de semblables
préjugés, je dois faire remarquer que les Écossais ne rendaient
pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient
secrètement les étincelles d'une haine nationale, étincelles dont
un démagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua
d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espère, est à présent
heureusement éteinte dans ses propres cendres.[16]
C'était donc avec une impression défavorable que je regardai le
premier Écossais que je rencontrai. Son extérieur répondait
beaucoup à l'idée que je m'étais formée des hommes de sa nation.
Il avait les traits durs, ces formes athlétiques qui les
caractérisent, avec ce ton national et cette manière lente et
pédantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du désir
de déguiser la différence de leur idiome ou de leur dialecte. Je
remarquais aussi la défiance et la brusquerie de ses compatriotes
dans les réponses qu'il faisait aux questions qui lui étaient
adressées; mais je ne m'attendais pas à trouver dans un Écossais
un air de supériorité qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui
semblait le mettre naturellement au-dessus de la société dans
laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement était aussi
grossier qu'il pouvait l'être, quoique cependant il fût propre et
décent; et, dans un temps où le moindre gentilhomme faisait de
grandes dépenses pour sa toilette, il annonçait la médiocrité,
sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du
commerce de bestiaux, métier peu distingué; cependant, malgré ces
désavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec
cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une
supériorité réelle ou imaginaire dans celui qui le prend sans
affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'était
d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait être ni
réfuté ni même révoqué en doute. Notre aubergiste et ses hôtes du
dimanche, après avoir fait quelques efforts pour soutenir leur
opinion, dans l'espérance de l'emporter, grâce à la force de leurs
poumons, finissaient par céder à l'autorité imposante de
M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la
dirigeait à son gré. Je fus tenté, par curiosité, de lui disputer
moi-même le terrain, me fiant à la connaissance que j'avais
acquise du monde pendant mon séjour en France, et à l'éducation
assez distinguée que j'avais reçue. Sous le rapport littéraire, je
vis qu'il ne pouvait pas même entrer en lutte, et que les talents
incultes, mais énergiques, qu'il avait reçus de la nature,
n'avaient jamais été polis par l'éducation; mais je le trouvais
beaucoup plus au fait que je ne l'étais moi-même de l'état actuel
de la France, du caractère du duc d'Orléans, qui venait d'être
nommé régent du royaume, et de celui des ministres dont il était
entouré; ses remarques fines, malicieuses, et souvent même
satiriques, étaient celles d'un homme qui avait étudié
attentivement l'état politique de cette nation.
Quand la conversation venait à tomber sur la politique, Campbell
observait un silence et exprimait une modération qui pouvaient
être commandés par la prudence. Les divisions des whigs et des
tories agitaient alors toute l'Angleterre et l'ébranlaient jusque
dans ses fondements. Un puissant parti, appuyant en secret les
prétentions du roi Jacques, menaçait la dynastie de Hanovre, à
peine établie sur le trône. Toutes les auberges retentissaient des
cris des jacobites et de leurs adversaires; et comme la politique
de notre hôte était de ne jamais se quereller avec de bonnes
pratiques, mais de les laisser se chamailler comme bon leur
semblait, sa table était tous les dimanches le théâtre de
discussions aussi violentes et aussi animées que s'il avait traité
le conseil général de la ville. Le ministre et l'apothicaire, avec
un petit homme qui ne parlait pas de son état, mais qu'à certains
gestes assez expressifs je pris pour le barbier, embrassèrent la
cause des épiscopaux et des Stuarts. Le collecteur des taxes,
comme son devoir l'y obligeait, et le procureur, qui ambitionnait
une place lucrative dépendante de la couronne, ainsi que mon
compagnon de voyage, qui prenait le plus grand intérêt à la
discussion, ne défendaient pas avec moins de chaleur la cause du
roi George et de la succession protestante. Les arguments étant
épuisés, on en vint aux cris, puis aux jurements, puis aux
querelles: enfin, les deux partis en appelèrent à M. Campbell,
dont chacun d'eux brûlait de s'assurer l'approbation.
-- Vous êtes Écossais! monsieur, criait un parti; un gentilhomme
de votre nation doit se déclarer pour les droits héréditaires.
-- Vous êtes presbytérien! monsieur, disait le parti opposé; vous
ne sauriez être partisan du pouvoir absolu.
-- Messieurs, dit notre oracle lorsqu'il put obtenir un moment de
silence, je ne doute pas que le roi George ne mérite la
prédilection de ses amis, et s'il parvient à se maintenir sur le
trône, eh bien, il pourra faire le cher collecteur intendant de la
couronne, donner à notre ami M. Quitam la place de commissaire
général; il pourra aussi accorder quelque bonne récompense à ce
brave monsieur qui est assis sur son portemanteau, qu'il préfère à
une chaise: mais sans contredit le roi Jacques est aussi une
bienveillante personne; et si les cartes venaient à se mêler et
que la chance tournât pour lui, il pourrait, s'il le voulait,
appeler le révérend ministre à l'archevêché de Cantorbéry, nommer
le docteur Mixit premier chirurgien de sa maison, et confier sa
barbe royale aux soins de notre ami Latherum. Mais, comme je doute
fort qu'aucun des deux souverains envoyât un verre de vin à Robert
Campbell, quand même il le verrait mourir de soif, je donne ma
voix à Jonatham Brown, notre hôte, et je le proclame roi des
échansons, à condition qu'il ira nous chercher une autre bouteille
aussi bonne que la dernière.
Cette saillie fut reçue avec des applaudissements unanimes; et
lorsque M. Brown eut rempli la condition qu'on avait mise à son
élévation, il ne manqua pas d'apprendre à ses convives que, tout
pacifique qu'était M. Campbell, il n'en était pas moins aussi
vaillant qu'un lion. Croiriez-vous qu'à lui seul il a mis en fuite
sept brigands qui l'attaquèrent sur la route de Wistom-Tryste?
-- Vous vous trompez, mon cher, dit Campbell en l'interrompant;
ils n'étaient que deux; encore étaient-ce deux poltrons qui ne se
doutaient pas de leur métier.
-- Comment, monsieur, dit mon compagnon de voyage en rapprochant
de Campbell sa chaise, ou plutôt son portemanteau, est-il
réellement bien possible que seul vous ayez mis en fuite deux
brigands?
-- Très possible, monsieur, reprit Campbell, et je ne vois pas
qu'il y ait rien là d'extraordinaire. Je n'en aurais pas craint
quatre de cette sorte.
-- En vérité, monsieur, reprit mon ami, je serais charmé d'avoir
le plaisir de faire route avec vous. Je vais dans le nord,
monsieur.
Cette information gratuite et volontaire sur la route qu'il
comptait prendre, la première que j'eusse entendu donner par mon
compagnon, ne parut pas faire beaucoup d'impression sur
l'Écossais, qui ne répondit pas à sa confiance.
-- Nous ne pouvons pas voyager ensemble, reprit-il sèchement; vous
êtes sans doute bien monté, monsieur, et moi je voyage maintenant
à pied, ou sur un bidet montagnard qui fait à peine deux milles à
l'heure.
En disant ces mots, il jeta sur la table le prix de la bouteille
de vin qu'il avait demandée, et il s'apprêtait à sortir lorsque
mon compagnon l'arrêta, et, le prenant par le bouton de son habit,
le tira dans une embrasure de croisée. Je crus entendre qu'il lui
réitérait sa demande de l'accompagner, ce que M. Campbell semblait
refuser.
-- Je vous défraierai de tout, monsieur, dit le voyageur, qui pour
le coup croyait avoir trouvé un argument irrésistible.
-- C'est impossible, dit Campbell d'un air de dédain; j'ai affaire
à Rothbury.
-- Mais je ne suis pas très pressé; je puis me détourner un peu,
et je ne regarde pas à un jour pour m'assurer un bon compagnon de
voyage.
-- En vérité, monsieur, dit Campbell, je ne saurais vous rendre le
service que vous semblez désirer. Je voyage, ajouta-t-il en levant
fièrement la tête, je voyage pour mes affaires particulières; si
vous voulez suivre mon conseil, vous ne vous réunirez pas aux
étrangers que vous vous rencontrerez sur la route, et vous ne
direz à personne le chemin que vous comptez prendre. Alors, sans
plus de cérémonie, il dégagea son bouton, malgré les efforts du
voyageur pour le retenir, et s'approchant de moi: -- Votre ami,
monsieur, me dit-il, est trop communicatif, attendu la nature du
dépôt qui lui est confié.
-- Monsieur, repris-je, n'est point mon ami, c'est un voyageur que
j'ai rencontré sur la route. Je ne connais ni son nom ni ses
affaires, et vous paraissez beaucoup plus avant que moi dans sa
confiance.
-- Je voulais seulement dire, reprit-il précipitamment, qu'il
paraît être un peu trop empressé à offrir l'honneur de sa
compagnie à ceux qui ne la désirent pas.
M. Campbell, sans faire d'autres observations, se contenta de me
souhaiter un bon voyage, et la compagnie se retira.
Le lendemain je me séparai de mon timide compagnon de voyage; car
je quittai la grande route du nord pour suivre plus à l'ouest la
direction du château d'Osbaldistone, résidence de mon oncle. Comme
il semblait toujours conserver quelques soupçons sur mon compte,
je ne saurais dire s'il fut content ou fâché de mon départ. Quant
à moi, ses frayeurs avaient cessé de m'amuser, et, à dire le vrai,
ce fut avec la plus grande joie que je me vis débarrassé de lui.
Chapitre V.
Que mon coeur bat, lorsque je vois
La nymphe sur son palefroi
Courir gaîment dans nos campagnes,
Gravir les rocs et les montagnes,
Et poursuivre le daim léger
Sans courir le moindre danger!
SOMERVILLE, _La Chasse_.
En approchant de ces lieux, que je me représentais comme le
berceau de ma famille, j'éprouvai cet enthousiasme que des sites
sauvages et romantiques inspirent aux amants de la nature. Délivré
du babil importun de mon compagnon, je pouvais remarquer la
différence que présentait le pays avec celui que j'avais traversé
jusqu'alors. Au lieu de dormir au milieu des saules et des
roseaux, les rivières, qui méritaient enfin ce nom, roulaient
leurs ondes sous l'ombrage d'un bois naturel, tantôt se
précipitaient du haut d'une colline, tantôt serpentaient dans ces
vallées solitaires qui s'ouvrent sur la route de distance en
distance, et semblent inviter le voyageur à explorer leurs
détours. Les monts Cheviots s'élevaient devant moi dans leur
imposante majesté, non pas avec cette variété sublime de rocs et
de vallées qui caractérise les montagnes du premier ordre, mais
n'offrant qu'une masse immense de rochers aux sommets arrondis,
dont le sombre aspect et l'étendue sans bornes avaient un
caractère de grandeur propre à frapper l'imagination.
Au milieu de ces montagnes était le glen ou vallée étroite au bout
de laquelle s'élevait le château de ma famille. Une partie des
propriétés immenses qui en dépendaient avait été depuis longtemps
aliénée par la prodigalité ou par l'inconduite de mes ancêtres;
mais il en restait encore assez pour que mon oncle fût regardé
comme l'un des plus riches propriétaires du comté. J'avais appris,
par quelques informations sur la route, qu'à l'exemple des autres
seigneurs du pays, il employait la plus grande partie de sa
fortune à remplir, avec le plus grand faste, les devoirs d'une
hospitalité prodigue, ce qu'il regardait comme essentiel pour
soutenir la dignité de sa famille.
J'avais déjà aperçu du haut d'une éminence le château
d'Osbaldistone, antique et vaste édifice qui se détachait du
milieu d'un bois de chênes druidiques; et je me dirigeais de ce
côté avec toute la diligence que les sinuosités et le mauvais état
de la route me permettaient de faire, lorsque mon cheval, tout
fatigué qu'il était, dressa l'oreille aux aboiements répétés d'une
meute de chiens qui se faisaient entendre dans l'éloignement. Je
ne doutai point que la meute ne fût celle de mon oncle, et je me
rangeai de côté dans le dessein de laisser passer les chasseurs
sans les interrompre, persuadé que ce serait fort mal choisir mon
temps que de me présenter à mon oncle au milieu d'une partie de
chasse, et résolu, quand ils seraient passés, d'aller attendre
leur retour au château. Je m'arrêtai donc sur une éminence, et,
éprouvant ce genre d'intérêt que cet amusement champêtre est si
propre à inspirer, j'attendis avec impatience l'approche des
chasseurs.
Le renard, lancé vivement et presque aux abois, déboucha d'un
taillis qui fermait le côté droit de la vallée. Sa queue
traînante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec
peine, tout annonçait qu'il succomberait bientôt, et le corbeau
carnivore, suspendu sur sa tête, semblait déjà le regarder comme
sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivière qui coupe la
petite vallée, et il se traînait le long d'une ravine de l'autre
côté de ses bords sauvages, lorsque la meute s'élança hors du
taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens
se précipitèrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au
grand galop malgré l'inégalité du terrain. C'étaient des jeunes
gens, grands et robustes, bien montés, et portant tous une veste
verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une
association de chasse formée sous les auspices de sir Hildebrand
Osbaldistone. Voilà mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-même
lorsqu'ils passèrent devant moi. À quelle réception dois-je
m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu
probable que moi, qui n'ai jamais chassé de ma vie, je me trouve
heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition
interrompit ces réflexions.
C'était une jeune personne dont la figure pleine de grâce et
d'expression était animée par l'ardeur de la chasse. Elle montait
un superbe cheval noir de jais, et tacheté par l'écume qui
jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun,
semblable à celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appelé
costume d'équitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'était
introduite pendant mon séjour en France, était entièrement
nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gré du
vent, ayant, dans le feu de la chasse, brisé le lien qui les
tenait prisonniers. Le terrain escarpé et inégal, à travers lequel
elle dirigeait son cheval avec une adresse et une présence
d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps
de contempler ses traits brillants et animés, auxquels la
singularité de son habillement semblait encore prêter un nouveau
charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrégulier
au moment où, arrivée sur un terrain uni, elle piquait des deux
pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour
m'approcher d'elle, sous prétexte de la secourir; mais j'avais
bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle
amazone ne témoigna pas même la plus légère frayeur. Elle me
remercia néanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je
me sentis encouragé à mettre mon cheval au même pas que le sien,
et à rester à côté d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et
le son bruyant du cor nous annoncèrent qu'il n'était plus
nécessaire de nous presser, puisque la chasse était finie.
L'un des jeunes gens que j'avais déjà vus s'approcha de nous,
agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et
semblant narguer ma belle compagne.
-- Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant
de bruit. Si Phébé n'avait pas été dans un sentier rocailleux,
ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas
lieu de chanter victoire.
Ce jeune chasseur était alors tout près d'elle, et je remarquai
qu'ils me regardèrent tous les deux et parlèrent entre eux à voix
basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque
chose qui semblait lui déplaire, ce qu'il témoignait par un air de
retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise
humeur. Elle tourna aussitôt la tête de son cheval de mon côté en
disant: -- C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez
pas, ce sera moi, voilà tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me
regardant, je cherchais à décider ce jeune homme, modèle de
politesse et de galanterie, à s'informer auprès de vous si, dans
le cours de vos voyages dans cette contrée, vous n'auriez pas
entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous
attendons depuis quelques jours.
Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour
me faire connaître, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande
aussi obligeante.
-- En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon
cher cousin semble être encore endormie, vous voudrez bien me
permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me
constituer maîtresse des cérémonies, et de vous présenter le jeune
squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi
l'honneur d'être la parente de votre charmant cousin.
Il y avait un mélange de finesse, de simplicité et d'ironie dans
la manière dont miss Vernon prononça ces paroles. Je m'empressai
de lui renouveler mes remerciements et de lui témoigner combien je
me félicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer. À parler
vrai, le compliment était tourné de manière que miss Vernon
pouvait aisément s'en approprier la plus grande partie, car
Thorncliff semblait être une espèce de campagnard, et sans la
moindre éducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors
connaître son intention de me quitter pour aller aider ses frères
à compter les chiens et à rassembler la meute, intention qu'il eut
l'air de communiquer à miss Vernon sans penser à s'en servir pour
s'excuser auprès de moi.
-- Le voilà, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voilà le
prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de
même, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la
famille. Avez-vous lu Markham?
-- Markham? Je ne me rappelle même pas avoir entendu parler d'un
auteur de ce nom.
-- N'avoir pas lu Markham! Pauvre ignorant! ne savez-vous donc pas
que c'est l'Alcoran de la tribu sauvage dans laquelle vous venez
résider? Markham! l'auteur le plus célèbre qui ait jamais écrit
sur la fauconnerie! Je commence à désespérer de vous; et je crains
bien que vous ne connaissiez pas davantage les noms plus modernes
de Gibson et de Bartlet.
-- Non, en vérité, miss Vernon.
-- Et vous ne rougissez pas! Allons, je vois qu'il faudra vous
renier pour notre cousin. Vous ne savez donc pas ferrer un cheval,
le panser et l'étriller?
-- J'avoue que je laisse ce soin au maréchal ou au valet d'écurie.
-- Incroyable insouciance! Et savez-vous du moins éverrer un chien
ou l'écourter, rappeler un faucon et le dresser au leurre; ou
bien...
-- De grâce, épargnez ma confusion; j'avoue que je ne possède
aucun de ces rares talents.
-- Au nom du ciel, M. Frank, que savez-vous faire?
-- Presque rien, miss Vernon: quand mon cheval est sellé, je le
monte, et voilà toute ma science.
-- Encore est-ce quelque chose, dit miss Vernon en mettant le sien
au galop.
Il y avait une espèce de palissade qui barrait le chemin, et je
m'avançais pour l'ouvrir, lorsque miss Vernon la franchit en
souriant; je me fis un point d'honneur de la suivre, et en un
instant je fus à ses côtés.
-- Allons, je vois qu'il ne faut pas encore perdre tout espoir, et
qu'on pourra finir par faire quelque chose de vous. À dire le
vrai, je craignais que vous ne fussiez un Osbaldistone très
dégénéré. Mais qui peut vous amener dans le château aux ours? car
c'est ainsi que les voisins ont baptisé notre manoir. Vous êtes
libre de rester à Londres, je suppose.
Le ton amical que ma charmante compagne prenait avec moi
m'encouragea à imiter sa familiarité, et, charmé de l'intimité qui
s'établissait entre nous, je lui répondis à voix basse: -- Il est
possible, miss Vernon, que j'eusse regardé ma résidence à
Osbaldistone-Hall comme une sévère pénitence, d'après le portrait
que vous m'avez fait de ses habitants, s'il n'y avait pas une
exception dont vous ne m'avez point parlé.
-- Ah! Rashleigh? dit miss Vernon.
-- Non, en vérité; je pensais, excusez-moi, à une personne qui est
beaucoup plus près de moi.
-- Je suppose qu'il serait convenable de ne pas faire semblant de
vous comprendre; mais à quoi bon ces simagrées? votre compliment
mérite bien une révérence; comme je suis à cheval, vous voudrez
bien m'en dispenser pour le moment, quitte plus tard à faire
valoir vos droits. Mais sérieusement je mérite votre exception,
car, au milieu de vos ours de cousins, je vous assure que sans moi
vous trouveriez à peine à qui parler dans le château, à
l'exception pourtant du vieux prêtre et de Rashleigh.
-- Et qu'est-ce donc que ce Rashleigh, au nom du ciel?
-- Rashleigh est un personnage qui voudrait que tout le monde fût
comme lui; car alors il serait comme tout le monde. C'est le plus
jeune des fils de sir Hildebrand. Il est environ de votre âge;
mais il n'est pas si... Il n'est pas bien, en un mot. En revanche,
la nature lui a donné quelques grains de bon sens, et l'éducation
y a ajouté une assez bonne dose d'instruction. Il est ce que nous
appelons un homme d'esprit dans ce pays où les hommes d'esprit
sont rares. Il se destine à l'Église, mais il ne paraît nullement
pressé d'entrer dans les ordres.
-- De l'Église catholique?
-- L'Église catholique! Et de quelle autre Église? Mais
j'oubliais, on m'a dit que vous étiez un hérétique. Est-ce vrai,
M. Osbaldistone?
-- Je ne dois pas nier l'accusation.
-- Cependant vous avez habité hors de l'Angleterre, et dans les
pays catholiques?
-- Pendant près de quatre ans.
-- Vous avez vu des couvents?
-- Souvent; mais je n'y ai pas vu grand-chose qui recommandât la
religion catholique.
-- Ceux qui habitent ces couvents ne sont-ils pas heureux?
-- Quelques-uns le sont sans doute, ce sont ceux qu'un sentiment
profond de dévotion, les persécutions et les malheurs du monde ou
une apathie naturelle ont conduits dans la retraite. Mais ceux-là
sont très misérables qui ont adopté la solitude soit par un accès
d'enthousiasme irréfléchi et outré, soit dans le premier
ressentiment de quelque injustice. La vivacité de leurs sensations
habituelles se réveille, et, comme les animaux les plus sauvages
d'une ménagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur retraite,
tandis que d'autres vivent ou s'engraissent dans des cellules pas
plus grandes que des cages.
-- Et que deviennent, continua miss Vernon, ces victimes qui sont
condamnées au cloître par la volonté des autres? À quoi
ressemblent-elles? À quoi ressemblent-elles surtout si elles
étaient nées pour jouir de la vie et connaître ses douceurs?
-- Elles sont comme des rossignols en cage, condamnées à vivre à
jamais dans une captivité qu'elles cherchent à charmer par ces
dons naturels qui, dans l'état de liberté, auraient embelli la
société.
-- Je serai..., dit miss Vernon; et tout à coup, se reprenant,
elle ajouta: Je préférerais être comme le faucon sauvage qui,
privé de prendre son essor vers le ciel, se met en pièces contre
les barreaux de sa cage. Mais pour revenir à Rashleigh, vous le
trouverez l'homme le plus aimable que vous ayez vu, pendant une
semaine au moins. S'il voulait prendre pour maîtresse une femme
qui fût aveugle, il serait sûr d'en faire la conquête; mais les
yeux détruisent le charme qui enchante l'oreille. Bon Dieu! nous
voici déjà dans la cour du vieux château, qui paraît aussi sauvage
et aussi gothique qu'aucun de ses habitants! On ne fait pas grande
toilette à Osbaldistone; mais j'ai si chaud qu'il faut que je me
débarrasse de tout cet attirail, et ce chapeau est si lourd et si
incommode! continua-t-elle en l'ôtant; et ses beaux cheveux
flottèrent en boucles d'ébène sur son charmant visage. Moitié
riant, moitié rougissant, elle les rejeta des deux côtés de son
front avec sa main blanche et bien faite. S'il y avait de la
coquetterie dans cette action, elle était bien déguisée par un air
d'indifférence. Je ne pus m'empêcher de dire que, jugeant de la
famille par ce que je voyais, je serais en effet tenté de croire
la toilette fort inutile.
-- Voilà qui est galant, reprit miss Vernon, quoique je n'eusse
pas encore dû vous comprendre; mais vous trouverez une meilleure
excuse pour un peu de négligence lorsque vous verrez les oursons
parmi lesquels vous allez vivre. L'art aurait tant à faire pour
corriger chez eux la nature qu'ils ne l'emploient même pas, et ils
ont du moins l'avantage de ne pas se donner de peine pour être
hideux. Mais la vieille cloche va sonner le dîner dans un instant.
Le son annonce qu'elle est tant soit peu fêlée; mais c'est une
merveille que cette cloche. Savez-vous bien qu'elle a sonné
d'elle-même le jour du débarquement du roi Guillaume? et mon
oncle, respectant son talent prophétique, n'a jamais voulu qu'on
la réparât. Allons, galant chevalier, commencez votre servage, et
tenez mon palefroi jusqu'à ce que je vous envoie un de mes
écuyers.
Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis
l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et
entra par une petite porte latérale, me laissant dans l'admiration
de sa beauté et dans l'étonnement de ses manières franches et
ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires à une
époque où la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton à
toute l'Europe et où le beau sexe affichait à l'extérieur une
réserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez
triste figure au milieu de la cour du vieux château, monté sur un
cheval, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'était pas
de nature à intéresser un étranger, si j'eusse été disposé à
l'admirer attentivement. Les quatre façades étaient de différente
architecture; et avec leurs grandes fenêtres grillées, leurs
tourelles avancées et leurs massives architraves, elles
ressemblaient assez à l'intérieur d'un couvent ou à l'un des plus
vieux et des plus gothiques collèges d'Oxford. J'appelai un valet,
mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet
de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mâles que
femelles, passer la tête par les différentes fenêtres du château,
puis la retirer aussitôt, comme des lapins dans une garenne, sans
que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct à l'attention
d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin
d'embarras, et je parvins non sans peine à remettre les brides
entre les mains d'un lourdaud de valet et à me faire conduire par
un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce
service avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan qui
est forcé de servir de guide à une patrouille ennemie, et je fus
obligé de le serrer de près pour l'empêcher de déserter et de
m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et étroits qui
conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand
l'appelait, où je devais être admis en la gracieuse présence de
mon oncle.
Nous arrivâmes à la fin dans une longue salle en voûte, pavée de
grandes dalles, et où régnait une longue file de tables de chêne,
trop lourdes et trop massives pour qu'il fût jamais possible de
les remuer, et sur lesquelles le dîner était servi. Ce vénérable
appartement, qui depuis des siècles était la salle de festin de la
famille des Osbaldistone, offrait de tous côtés les preuves de
leurs exploits. D'énormes bois de daims qui auraient pu être les
trophées de la chasse de _Chevy-Chase[19], _étaient distribués le
long des murs tapissés de peaux de blaireaux, de loutres, de
fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles
armures qui avaient probablement servi jadis contre les Écossais,
on voyait suspendues des armes servant à une guerre moins
dangereuse, des arbalètes, des fusils de différentes formes et de
différentes grandeurs, des lances, des épieux de chasse, enfin
tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer
le gibier. Quelques vieux tableaux enfumés étaient suspendus de
distance en distance, représentant des dames et des chevaliers,
honorés sans doute et renommés dans leur temps; les héros, avec
leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais
foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le
bouquet de roses qu'elles tenaient à la main, et que la bière de
mars dont il avait été plusieurs fois arrosé avait couvert d'une
teinte jaunâtre ajoutant singulièrement à l'effet qu'il
produisait.
J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur
toutes ces merveilles que douze domestiques en livrée entrèrent en
tumulte dans la salle, et se donnèrent un grand mouvement, chacun
d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir
lui-même; les uns jetaient des bûches dans le feu pétillant qui
s'élançait, moitié flammes, moitié fumée, le long d'un immense
tuyau de cheminée caché par une pièce d'architecture massive, sur
laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait
gravé les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux,
on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches
successives de fumée, amoncelées pendant des siècles, en avaient
un peu changé la couleur primitive. D'autres domestiques
rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils
couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant,
suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit. À la fin,
quand après bien des peines tout fut à peu près disposé pour la
réception des convives, les aboiements des chiens, le claquement
des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables à
celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncèrent leur
arrivée. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns
criaient de se ranger pour faire place à sir Hildebrand, les
autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espèce
de galerie. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et je vis se
précipiter pêle-mêle dans la salle huit chiens, le chapelain du
château, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle.
Chapitre VI.
Du vieux château les voûtes ont frémi,
D'un bruit confus la salle a retenti;
Les voici tous, aucun ne se ressemble:
Avec orgueil ils s'avançaient ensemble.