J'ai fait précéder par des rimes et des vers blancs chaque
subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre
attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien.
Les vers que je viens de citer font allusion à un malheureux
navigateur qui eut l'audace de démarrer une barque qu'il était
incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un
écolier qui, par étourderie autant que par hardiesse, aurait
risqué une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du
courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand
je me vis errant sans boussole sur l'océan de la vie. Mon père
avait affecté tant de facilité à briser le noeud qu'on regarde
comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la
société, c'était avec une indifférence si imprévue qu'il m'avait,
pour ainsi dire, rejeté de sa famille, que tout contribuait à
diminuer cette confiance dans mon mérite personnel qui m'avait
jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantôt prince et tantôt fils
d'un pêcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais
pour une chaumière, ne pouvait pas se croire plus dégradé que moi.
Aveuglés par l'amour-propre, nous sommes tellement portés à
regarder comme l'apanage nécessaire de notre mérite les
accessoires dont nous entoure la prospérité, que lorsque nous nous
trouvons livrés à nos seules ressources, et forcés de reconnaître
que nous n'avions point de valeur par nous-mêmes, nous sommes tout
étonnés de notre peu d'importance, et nous éprouvons une cruelle
mortification. À mesure que je m'éloignais de Londres, la voix
lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis
de: -- _Retourne -- _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8];
et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler
une dernière fois la sombre magnificence de cette métropole, sous
son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrière moi
le contentement, l'opulence, les charmes de la société et tous les
plaisirs de la civilisation.
Mais le sort en était jeté. Il n'était pas probable que, par une
soumission lâche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grâces
de mon père. Au contraire, ferme et invariable lui-même dans ses
résolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du
mépris si dans ce moment je fusse retourné bassement lui dire que
j'étais prêt à rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle
vint aussi à mon aide, et l'orgueil me représentait tout bas
quelle pauvre figure je ferais, et à quelle humiliation, à quel
assujettissement je me trouverais exposé par la suite, quand on
verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour détruire
des résolutions affermies par un mois de réflexion. L'espoir même,
l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prêtait son
charmant prestige à mes nouveaux projets. Mon père ne pouvait
songer sérieusement à faire passer tous ses biens dans une branche
collatérale qu'il n'avait jamais aimée. C'était sans doute une
épreuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter
avec autant de patience que de fermeté était le moyen de gagner
son estime et d'arriver à une réconciliation. Je calculai même
quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles
de notre traité supposé je devrais continuer à rester
inébranlable. Le résultat de mes combinaisons fut que je devais
être d'abord rétabli dans tous les droits que me donnait ma
naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques
extérieures d'obéissance ma dernière rébellion.
En attendant, j'étais maître de ma personne, et j'éprouvais ce
sentiment d'indépendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une
joie mêlée de crainte. Ma bourse, sans être abondamment garnie,
suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'étais
habitué, pendant que j'étais à Bordeaux, à n'avoir point d'autre
valet que moi; mon cheval était jeune et vigoureux; mon
imagination ardente et la joie de me trouver momentanément libre
dissipèrent bientôt les tristes pensées qui m'avaient assailli au
commencement de mon voyage.
Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route
qui offrît du moins quelque aliment à la curiosité, ou dans une
contrée qui pût fournir de temps en temps quelque observation
intéressante. Car la route du nord était alors, et peut-être
encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas
qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une
route qui mérite moins de fixer l'attention. Insensiblement les
réflexions revinrent, et elles n'étaient pas toujours sans
amertume. Ma muse même, cette coquette qui m'avait conduit au
milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage
que la plupart des belles, m'abandonna dans ma détresse; et je
n'aurais su comment dévorer mon ennui si je n'avais rencontré de
temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans être fort
amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des
ministres de campagne, qui, après avoir fait la visite de leur
paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytère; des fermiers
ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du marché voisin; des
commis marchands, parcourant les villes de province pour faire
payer les débiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient
le pays pour trouver des recrues. Telles étaient alors les
personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrières et aux
cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les
dîmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denrées
commerciales et sur la solvabilité des détaillants, le tout varié
de temps en temps par la description d'un siège ou d'une bataille
en Flandre que me faisait le narrateur, peut-être de seconde main.
Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides,
et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait;
le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres héros de
l'opéra des _Gueux[9]_ étaient pour nous des noms familiers. À ces
récits, comme ces enfants effrayés qui se pressent autour du foyer
quand l'histoire du revenant touche à sa fin, les voyageurs se
rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrière eux,
examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder
mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement
qui, comme la plupart des alliances offensives et défensives, sort
de la mémoire quand il y a quelque apparence de péril.
De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de
cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant près
d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur
sa selle un portemanteau très petit, mais qui semblait fort
pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement.
Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il
s'arrêtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre
pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et
descendait son portemanteau à la main. C'était avec la même
précaution qu'il s'efforçait de cacher non seulement le but de son
voyage et le lieu de sa destination, mais même la route qu'il
devait prendre le jour suivant. Son embarras était sans égal quand
quelqu'un venait à lui demander s'il comptait suivre longtemps la
route du nord, ou à quelle auberge il comptait s'arrêter. Il
apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de
l'endroit où il passerait la nuit, évitant avec soin les auberges
isolées et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. À
Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait
vu entrer dans la chambre qui touchait à la sienne un homme louche
qui avait une perruque noire et un vieux gilet brodé en or. Malgré
ses transes et ses inquiétudes, mon compagnon de voyage, à en
juger par son extérieur, était tout aussi en état de se défendre
que personne au monde. Il était grand, bien bâti, et la cocarde de
son chapeau galonné semblait indiquer qu'il avait servi dans
l'armée, ou du moins qu'il appartenait de quelque manière à l'état
militaire. Sa conversation, sans être du meilleur ton, était celle
d'un homme de sens lorsque les terribles fantômes qu'il avait
toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la
moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement
convulsif. Une bruyère ouverte, un enclos étaient autant de sujets
de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau
était pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue
même d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'être
pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore
beaucoup d'autres à pendre.
J'aurais été bientôt fatigué de la compagnie de cet homme sans la
diversion qu'elle faisait à la tristesse de mes pensées.
D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait
avaient par elles-mêmes une sorte d'intérêt qu'augmentent encore
la bonne foi et la crédulité du narrateur. Une nouvelle preuve de
sa bizarrerie et de son excessive défiance me fournit l'occasion
de m'amuser un peu à ses dépens. Dans ses récits, plusieurs des
malheureux voyageurs qui venaient à tomber au milieu d'une bande
de voleurs n'éprouvaient ce désastre que pour s'être laissés
séduire par la mise élégante et la conversation agréable d'un
étranger; celui-ci leur avait proposé de faire route ensemble, et
sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il
chantait et parlait tour à tour pour leur faire oublier l'ennui du
voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas écorchés dans les
auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'étaient
glissées dans les mémoires, jusqu'à ce qu'enfin, sous prétexte de
leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes
victimes dans quelque forêt, où, rassemblant tout à coup ses
camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se
montrait sous son véritable costume, celui de capitaine de la
bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur
repaire, et, le pistolet à la main, venaient demander aux
imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable
histoire, dont le récit semblait augmenter encore les terreurs
paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait déjà racontée
cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de
doute et de défiance, comme s'il réfléchissait tout à coup qu'il
se pourrait qu'au moment même il se trouvât auprès d'un de ces
hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitôt que ces idées
se glissaient dans son esprit, il s'éloignait précipitamment de
moi, se retirait de l'autre côté de la grande route, regardait
devant, derrière et autour de lui, examinait ses armes, et
semblait se préparer à la fuite ou au combat, selon la
circonstance.
La défiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'être
que momentanée et me paraissait trop plaisante pour que je
pensasse à m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-là on pouvait
avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en être pas moins
un voleur de grand chemin. La division des états n'étant pas aussi
marquée alors qu'elle l'est depuis cette époque, la profession de
l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] à
la bassette ou au jeu de boules était souvent unie à celle du
brigand avoué qui, dans la bruyère de Bagshot ou à la plaine de
Finchley, demandait la bourse ou la vie à son confrère le dameret.
Il y avait aussi une teinte de férocité dans les moeurs du temps,
qui depuis a été bien adoucie ou s'est évanouie entièrement. Il me
semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors
avec moins de répugnance toute espèce de moyen de réparer les
torts de la fortune.
Nous n'étions plus au temps, il est vrai, où Anthony-a-Wood[11]
déplorait l'exécution de deux beaux garçons pleins d'honneur et de
courage qui furent pendus sans pitié à Oxford, parce que leur
détresse les avait forcés de lever des contributions sur les
chemins. Cependant les environs de la métropole étaient alors en
grande partie couverts de bruyères, et les cantons de province
moins peuplés étaient fréquentés par cette classe de bandits (dont
l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur métier avec
une sorte de courtoisie. Semblables à Gibbet, dans le _Stratagème
des Petits-Maîtres[12]_, ils se piquaient d'être les gens les mieux
élevés de la route, et d'apporter une grande politesse dans
l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne
pouvait donc s'indigner beaucoup d'une méprise qui le faisait
comprendre dans la classe honorable de ces déprédateurs. Au
contraire, je m'amusais à éveiller et à endormir tour à tour les
craintes et les soupçons de mon brave; et je me plaisais à jeter
encore plus de trouble et de dérangement dans une cervelle que la
nature n'avait pas trop bien organisée. Lorsque, séduit par la
franchise de mes manières, il me semblait dans une sécurité
parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son
voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en
était assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait
aussitôt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation
que nous eûmes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative
de nos chevaux.
-- Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon
cheval ne peut pas le disputer au vôtre. Mais permettez-moi de
vous dire que le trot est le véritable pas du cheval de poste, et
qu'au trot je pourrais vous défier si nous étions près d'une
ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais à
la course (caressant son bucéphale avec ses éperons).
-- Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me paraît
favorable.
-- Hem... hem... reprit mon ami en hésitant. Je n'aime pas à
fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut
arriver en cas d'alarme... D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit
que j'étais prêt à parier, j'entendais que nos chevaux seraient
également chargés: je suis sûr que le vôtre porte environ trente
livres de moins que le mien.
-- Qu'à cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce
portemanteau?
-- Mon po... po... portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! très
peu... rien... Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires
de bas.
-- À le voir, je croirais qu'il pèse davantage; et je parie la
bouteille de porto qu'il fait toute la différence de la charge de
mon cheval à celle du vôtre.
-- Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vérité, vous
vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre côté de la
route, comme c'était son usage dans ces occasions alarmantes.
-- Je suis prêt à risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant;
et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau
en croupe, je vous devance encore à la course.
À cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon
homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint
pâle et jaunâtre, et la peur fit disparaître pour un instant les
traces que le vin y avait laissées; ses dents claquaient
fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur,
que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande.
Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait même
peine à se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en
lui demandant quel était un clocher que je commençais à distinguer
à quelque distance, et en lui faisant observer que nous étions si
près d'un village que nous n'avions plus à craindre de faire de
mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un
peu de courage: sa figure s'épanouit, son nez reprit sa couleur
naturelle; mais je m'aperçus qu'il avait de la peine à oublier ma
téméraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu
suspect. Je vous ennuie de tous ces détails; mais je vous parle
aussi longuement du caractère de cet homme, et de la manière dont
je m'amusai à ses dépens, parce que ces circonstances, quelque
frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande
influence sur des incidents que j'étais loin de prévoir, et que je
vous raconterai lorsque j'en serai à cette époque de ma vie. Mais
alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mépris, et me
confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dégradent
l'humanité et font souffrir cruellement celui qui les éprouve, il
n'en est point de plus inquiétant, de plus pénible et de plus
méprisable que la poltronnerie.
Chapitre IV.
Tout le peuple écossais rampe dans l'indigence,
Vous disent fièrement les dédaigneux Anglais.
Quand nous voyons chez nous venir un Écossais,
Faut-il donc le blâmer de chercher plus d'aisance?