--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes

planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux.

M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et

fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus

beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les

outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de

l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les

antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande

discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les

spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux

d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de

transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup

sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car

il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde.

Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont

des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne

songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels

n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives

personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux

doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore

quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait

bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un

cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?

Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça

sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la

collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva

pendant une dizaine d'années.

Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse

trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup

d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à

renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,

pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château.

Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles

d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau

rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le

confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un

fermoir de ceinture.

Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame

trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six

ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne

lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui

vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux

que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées:

des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,

tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de

fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes

pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à

l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui

donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver

succulente.

Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser,

quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir

été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre

mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets

du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une

tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;

être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à

ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage;

avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,

jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs

émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains

d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux

d'une poupée!

Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était

resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa

en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce

dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc

chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite

cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une

petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter

qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel

n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées.

Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous

y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles

deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la

vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et

l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée

qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce

qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien:

c'est la nature.

LA FÉE POUSSIÈRE

Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune

et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite

vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les

portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait

au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée.

Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau,

mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle

reparaissait à une autre.

Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte

de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête

ébouriffée en mèches jaunâtres.

A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais

volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât

beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer

une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant

qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et,

quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et

changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait.

C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si

malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des

maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée

Poussière.

--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle

voulait m'embrasser.

--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton

railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.

Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps

à te le démontrer.

--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la

première fois. Expliquez-moi vos paroles.

--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te

dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye

avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par

trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie.

Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me

sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi

par le soleil couchant.

Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant

à sommeiller.

--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille

est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en

dormant?

Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne

suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée

Poussière! fée Poussière! fée Poussière!»

A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au

milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette

merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de

beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête.

Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant:

--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière?

--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous

moquez de moi.

--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais

comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle

qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible.

Suis-moi.

Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un

petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un

anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances

de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,

des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de

pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de

pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés,

enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur

un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries

et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin

s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à

chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus

précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les

glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient

leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous

parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les

belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu

du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet

d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.

Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants

parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de

fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la

colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.

La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait

une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des

scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes

d'eau.

--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est

fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai

fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait

lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser

ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés

dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la

terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance

féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en

avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des

roches de toute sorte.

J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me

mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière,

passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits

et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du

ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais

je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait

sérieusement une pareille absurdité.

Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais

j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.

En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en

défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et

flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des

lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides,

tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait

en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le

rendaient tout à fait invisible.

Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des

éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je

me sentais enfermée.

Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait

repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait

et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je

ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations

incompréhensibles.

--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits

assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne

connais-tu pas la chimie?

--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre

en un pareil endroit.

--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien

commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,

les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux

tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis

de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait

subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps

de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée

Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice.

En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus

profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions

effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves

au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique.

--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent

mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de

cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton

lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser

la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de

quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce

qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps

gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a

brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux

grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant

que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir

les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour

toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi.

Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se

présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec

elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute

lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts

énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des

lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée

se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits

morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il

lui plaisait d'appeler un feu doux.

--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je.

--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle;

je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la

plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour

enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés

des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares,

les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.

De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard

d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors

des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente,

je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau

n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux

en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils

ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se

passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un

peu de temps pour cet ouvrage.

Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla:

--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles!

--Combien donc, madame la fée?

--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant;

reprenons l'échelle.

Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis

manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des

marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je

l'interrogeais sur l'origine des métaux:

--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent

expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais

peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes

mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées

solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons

d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que

les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies

torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister

à leurs merveilleuses transformations.

Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des

bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que

le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait

produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la

cuisson, elle me dit:

--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir

la vie déjà éclose au milieu de ces pierres.

Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le

bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux

plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis

des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages

vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:

--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au

fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.

Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice

et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune

et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières.

--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras

pousser des arbres.

En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et

se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages

s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur.

--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la

fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a

pas encore ici d'hommes pour les craindre.

--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!

Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les

uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces

stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient

pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si

exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser

qui vaille.

--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée.

Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres

différents qui succéderont à ceux-ci.

--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la

création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit

et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette

prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne.

Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles

monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent

vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres...

Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière.

--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique

dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la

preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de

créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce

à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans

destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?

--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier

jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de

tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des

anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et

toujours belle.

--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame

Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais.

Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas

la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne

changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi,

qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le

monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision

du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur

que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas

satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de

pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se

transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous

toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui

posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais

voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans

l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un

jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants

de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi

profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.

--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit

me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau.

--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin

de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le

grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis,

il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce

prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure.

--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur.

--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et

presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables

comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple

changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable

distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création,

la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des

organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli

commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux

en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui

te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges

d'adaptation au milieu où ils devront se manifester.

--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir?

--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin

d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que

les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat

et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la

grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un

être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du

temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce

que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les

croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais

affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les

résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à

profit ma complaisance pour toi.

Contes d'une grand-mère · 第 9 / 11 段