Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux,

la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des

végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de

plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le

sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de

nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents

transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et

plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures

à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur

localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un

monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie.

--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de

milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à

son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli.

Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me

trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue

jeune, belle et parée.

--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.

Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre

et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à

point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de

chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres

et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en

imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences,

c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont

fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est

de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le

phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous

les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien

manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules

infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces

lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la

poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient

au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle

des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et

retourneront à moi.

Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me

trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se

baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté.

--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré

vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent?

Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de

l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence

à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la

nature.

Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol

cultivé, en disant:

--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire

pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles

aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort

après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles

recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la

mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires

beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à

loisir.

Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon

lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le

bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un

petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le

charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer

les moindres atomes de cette poussière.

Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du

soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des

coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil,

de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;

mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis

fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui

paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se

transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du

soleil levant.

LE GNOME DES HUITRES

Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie,

l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les

plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour

toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à

Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint

persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs

produits maritimes.

Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est

fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait

dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous

narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez

résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à

la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne

l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle

que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:

* * * * *

Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter

les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de

coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout

s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,

nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de

bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an

dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre

heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres

médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du

tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons.

Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin

blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout

petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort

laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla

être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il

les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.

--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.

--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à

toutes celles que je connais déjà.

--Ah! vraiment? vous êtes amateur?

--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?

--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres.

--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre

service.

--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous

causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres.

--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre

bouteilles de vin de Sauterne.

--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton

bourru le petit homme.

--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me

regardant.

--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées.

N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion...

Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me

parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le

garçon rentra.

--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais

monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain.

--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable...

--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher.

--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner.

Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient

excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir

point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et

mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui

semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration

manquée.

Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le

sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car

il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému

aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité

touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me

révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres.

Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de

m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave

ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages.

--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre

pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,...

tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage

permien.

--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes

lèvres.

--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous?

--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.

--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en

Russie, dans les calcaires cuivreux.

--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne

me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de

dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront

pas faire le voyage de Russie.

--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est

bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie!

Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni

quadrupèdes sur la terre.

--Alors, que faisait-elle dans le monde?

--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous

dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas

encore né pour les manger?

Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série

plus récente.

--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des

arkoses et des grès du Keuper.

--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de

chair.

--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr.

Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias

inférieur?

--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel

goût a-t-elle?

--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je

n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales

d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme

un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_.

Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!

--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs

jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait.

--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?

Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que

l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve

à foison dans le sinémurien.

--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille

et trente-six heures à table pour m'en rassasier.

--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.

--C'est trop gros, ce doit être coriace.

--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?

--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en

crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le

diable!

--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la

_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu

trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons

quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe.

N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du

kimmeridge clay?

--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez,

passez!

--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici

_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là,

j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata

frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la

douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,

c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous

dit-elle rien?

Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et

revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine.

--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître!

--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur!

--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite

patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était

tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce

qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du

gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il

riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être

traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne

suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître

_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une

poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui

fit pas grand mal.

Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un

gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.

--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix

glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous

n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des

temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez

le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un

Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous

brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie

blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je

vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays,

une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe,

et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous

détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le

méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue!

Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du

vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de

comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son

arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette

étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me

sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée

d'huîtres s'il ne me lâchait.

Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force

surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me

connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour

la lui lancer.

Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de

l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le

bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais

déjeuné.

--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner.

On m'en a promis douze douzaines.

--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!

Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des

terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes!

Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité

philosophique:

--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce

soir, on servira du chablis à monsieur.

Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement:

--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et

c'est cela qui a porté à la tête de monsieur.

--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment

appelez-vous ce gnome?

--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le

désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des

huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui,

en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour

sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses

manières?

Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et

je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin

de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner.

Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara

de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand

j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était

que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris

que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux

souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation

couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules,

cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je

me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré,

lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,

d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais

l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis

à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir

les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter

un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis

entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus

m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,

tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais

lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,

que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à

s'échapper pour venir à ma rencontre.

Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à

l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion.

J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et

m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader

sur la table en se moquant de moi.

Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le

gnome en personne s'asseoir à mes côtés.

--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup

hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns

des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort

curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces

différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires,

où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se

rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la

perlière.

--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du

moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans

m'assassiner avec vos fossiles indigestes?

--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de

l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle

est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges

qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations

successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa

forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme

_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme

_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à

l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines.

--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous

conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs

d'huîtres!

--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La

science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des

terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.

--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me

paraissez mieux disposé qu'hier.

--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en

serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis

habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément...

--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?

--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme

je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre

apparence?

--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un

instant!

--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le

sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne

nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos

discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour

vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier.

Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir

un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il

ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à

midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:

il s'appelait tout bonnement M. Gaume.

LA FÉE AUX GROS YEUX

Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la

meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient

antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs

contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement,

elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes

qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens

éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait

grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants

oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres

insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de

cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait

donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était

très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait

d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie

comparait à des bouchons de carafe.

Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle

l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses

bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres,

bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la

conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à

moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des

plus courts.

Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la

mère d'Elsie lui avait dit:

--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,

ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.

Barbara lui avait répondu avec vivacité:

--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue!

Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait

pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de

conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les

trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme

les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux

lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des

merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait

les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus

déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne

voyait absolument rien.

Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on

l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;

enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop

instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi

parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies

merveilleuses qu'elle savait faire, disait:

--C'est une véritable fée!

Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait

coutume de répondre:

--Qui sait? Peut-être! peut-être!

Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille

chose, et miss Barbara répéta d'un air malin:

--Peut-être, ma chère enfant, peut-être!

Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle

ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait

bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il

n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.

Contes d'une grand-mère · 第 10 / 11 段