inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes
frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit
monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître
sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et
se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être,
et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts
redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres
qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur
faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce
terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout
genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations
ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût
résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au
milieu tourmenté que nous leur faisions.
»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en
apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races
entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous
subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes
sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des
forces nouvelles.
»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des
myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents
types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts
ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
épurées de lacs immenses.
»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui
s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous
entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle
renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez,
et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante
debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de
nous.
»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux
hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de
profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité
énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force
incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous
ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je
sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que
toutes les forces de la nature.
»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai
pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être
qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat,
imperceptible, la rose!
»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
et me dit:
»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
m'épargneras.
»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.
»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait
mollement, bercée par mon haleine apaisée.
»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste
avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près
le soleil et les nuages.
»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt
il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi,
craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des
arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution
jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.
»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt
que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
plus vite.
»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
confier ce trésor que je veux sauver.
»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque
chose?
»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
l'espace en semant ses pétales flétries.
»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité
et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur
son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.
»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon
fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que,
grâce à moi, tu n'es plus rien.
»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.
»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la
rose, plus riante et plus embaumée que jamais.
»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
le don de renaître après la mort?
»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie
féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes
soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de
leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
notre ami?
»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes
cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie
sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
radieux et me dit:
»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir
pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car
il peut détruire et, moi, je peux créer.
»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui
d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger
avec délices.
»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la
fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront.
Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras
parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les
poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer
la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation
des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront
faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus
précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler
d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est
celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les
siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs;
les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
d'action, le charme.
»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des
animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le
serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient.
Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par
conséquent votre frère et votre ami.»
--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier,
donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de
madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.
Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une
danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement
de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à
quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs
pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
dansèrent de plus belle en chantant:
--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs!
Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara
que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
grand'mère m'en préserva en lui disant:
--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une
faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les
maladies!
LE MARTEAU ROUGE
J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe
largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce
grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments
de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une
phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être
humain.
C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur
toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline
lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties
ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de
la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il
brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis
vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des
eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
chérissez aussi.
La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez
considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé
de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros
caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement:
--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus
et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne
s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort
règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages
et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut
triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont
les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent
à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à
parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent
et où il m'est interdit de pénétrer?
La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda
enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme
une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de
placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas
la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son
propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée
regarda et écouta.
Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa
d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se
creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles
en exhalant une sourde plainte.
--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais
t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre.
Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant
quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un
fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé,
impossible.
La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer
et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit
que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la
chasser encore plus loin.
Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue
de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les
pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les
eaux obstinées les eussent emportés ou broyés.
Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye
de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que
par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête,
et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les
autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance,
soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant
et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient
d'étranges personnages.
C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de
longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils
pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce
dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins
d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un
armurier recommandable.
Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des
armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la
race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et,
croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés
çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et
à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la
transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses
autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir.
L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que
charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
objet des plus rares et des plus précieux.
A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma
l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc
en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc
de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
le contemplait avec admiration et respect.
Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus
tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et
cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux
d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait
se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête.
L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un
casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les
animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou
merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put
même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée
de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina
avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés
de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme
dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités
par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une
solidité à toute épreuve.
L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand
chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre.
Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts
d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un
niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de
poteries et des pierres disposées en foyer.
On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur
l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont
vous avez entendu beaucoup parler.
Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau
est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que
possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au
besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse
demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les
toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou
l'invasion des hordes ennemies.
Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on
dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et
moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à
ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses
clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les
foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en
présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman
d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour
envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance
exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent
après lui.
Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la
coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers
de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux
morts.
Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une
courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut
lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus
ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef,
revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les
troupeaux et ravagèrent même les habitations.
Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à
violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau
et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il
ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus
secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur
était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des
établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par
le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau
enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le
jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre
avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris
à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
avait rendus.
Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau
manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau
de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir
et l'ébrêchèrent outrageusement.
Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord
de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles
habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement
que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et
reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux
courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans
un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers
occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent
de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de
l'homme.
Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et,
comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce
jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant: