»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète

inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes

frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit

monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître

sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des

vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le

roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et

se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable

destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un

esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être,

et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les

poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts

redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres

qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur

faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages

flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce

terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout

genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations

ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes

nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût

résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au

milieu tourmenté que nous leur faisions.

»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en

apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races

entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous

subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes

sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des

forces nouvelles.

»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant

délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des

myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents

types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts

ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux

épurées de lacs immenses.

»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui

s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous

entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle

renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez,

et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante

debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de

nous.

»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux

hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je

m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de

profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers

la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité

énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.

J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force

incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous

ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais

toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je

sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que

toutes les forces de la nature.

»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue

à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai

pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être

qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat,

imperceptible, la rose!

»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe

et me dit:

»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu

m'épargneras.

»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me

couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.

»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait

mollement, bercée par mon haleine apaisée.

»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes

terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es

le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste

avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près

le soleil et les nuages.

»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt

il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus

me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi,

craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des

arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution

jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.

»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt

que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au

plus vite.

»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te

confier ce trésor que je veux sauver.

»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque

chose?

»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans

l'espace en semant ses pétales flétries.

»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité

et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur

son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes

allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.

»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon

fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui

me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que,

grâce à moi, tu n'es plus rien.

»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.

»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la

rose, plus riante et plus embaumée que jamais.

»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu

le don de renaître après la mort?

»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie

féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu

mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes

soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de

leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et

notre ami?

»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes

cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie

sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange

radieux et me dit:

»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir

pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car

il peut détruire et, moi, je peux créer.

»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui

d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des

ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger

avec délices.

»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la

fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront.

Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras

parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les

poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer

la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation

des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi

l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront

faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus

précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler

d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,

aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est

celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les

siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs;

les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen

d'action, le charme.

»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des

animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix

de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le

serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour

quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient.

Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par

conséquent votre frère et votre ami.»

--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier,

donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de

madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.

Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une

danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement

de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à

quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs

pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et

dansèrent de plus belle en chantant:

--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive

le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs!

Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara

que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma

grand'mère m'en préserva en lui disant:

--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les

roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une

faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les

maladies!

LE MARTEAU ROUGE

J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je

vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous

tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les

fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne

pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la

nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux

êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe

largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne

sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce

grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments

de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une

phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être

humain.

C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez

pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur

toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline

lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf

qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties

ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,

produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de

la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il

brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux

depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis

vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des

eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce

qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous

nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les

chérissez aussi.

La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez

considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé

de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure

que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros

caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement:

--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette

région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus

et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches

entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne

s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort

règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages

et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut

triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.

Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de

lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont

les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent

à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes

sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à

parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent

et où il m'est interdit de pénétrer?

La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda

enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme

une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de

placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas

la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en

travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son

propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée

regarda et écouta.

Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa

d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le

contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se

creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles

en exhalant une sourde plainte.

--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais

t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre.

Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit

en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant

quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de

tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un

fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé,

impossible.

La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit

huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer

et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme

les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit

que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la

chasser encore plus loin.

Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue

de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les

pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les

eaux obstinées les eussent emportés ou broyés.

Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye

de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que

par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête,

et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les

autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance,

soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant

et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient

d'étranges personnages.

C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de

longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,

ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils

pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce

dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins

d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un

armurier recommandable.

Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers

devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des

armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la

race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les

premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier

trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et,

croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés

çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et

à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la

transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses

autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans

le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir.

L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que

charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils

n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un

objet des plus rares et des plus précieux.

A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma

l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc

en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une

plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens

d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc

de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier

le contemplait avec admiration et respect.

Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus

tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et

cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux

d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait

se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline

en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête.

L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un

casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les

animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou

merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put

même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée

de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,

un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina

avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés

de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme

dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités

par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une

solidité à toute épreuve.

L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et

l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand

chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre.

Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous

béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts

d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un

niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de

poteries et des pierres disposées en foyer.

On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur

l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont

vous avez entendu beaucoup parler.

Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau

est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que

possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au

besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces

profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse

demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les

toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes

conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou

l'invasion des hordes ennemies.

Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on

dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et

moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à

ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour

de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses

clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les

foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse

hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en

présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le

croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman

d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour

envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance

exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.

L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans

le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes

gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le

nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent

après lui.

Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses

guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,

sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.

On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la

coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers

de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.

Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux

morts.

Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une

courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut

lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus

ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef,

revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les

troupeaux et ravagèrent même les habitations.

Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à

violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau

et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa

mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il

ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de

son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus

secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur

était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la

tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des

établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par

le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau

enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le

jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le

retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre

avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris

à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas

d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur

avait rendus.

Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour

râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva

commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau

manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau

de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir

et l'ébrêchèrent outrageusement.

Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord

de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles

habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait

la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement

que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et

reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.

Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui

poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux

courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces

encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire

des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans

un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;

après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers

occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent

de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de

l'homme.

Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et,

comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce

jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant:

Contes d'une grand-mère · 第 8 / 11 段