vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A
la santé du diable!
J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir.
--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où
vous êtes!
--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je
suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit.
--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son
front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent
rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire
chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache?
--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous
faire? est-ce que vous voyez?...
--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
aussi?
--Non, où donc?
--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse
roche _Sonatoire_, comme tu dis!
Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre
rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse
et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
voir ce qu'il voyait.
--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue!
--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria
le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là,
perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce
barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma
façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche!
--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je!
Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte.
On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une
grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à
leur manquer.
Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de
plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne
me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire
d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le
maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en
tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à
l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été
le manche d'un soufflet, en me criant:
--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
tonnerres! _allegro risoluto!_
--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue
largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit
place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les
songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les
doigts.
Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que
mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean
croyait l'entendre aussi, car il me criait:
--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime!
--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues
titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide,
qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec
fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me
croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule
enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien
de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au
milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître
Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous
les débris: nous étions foudroyés.
Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon
sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les
reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai
insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée
dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais
l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais
sourd et muet dans ce moment-là.
Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois
jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean
lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité
aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
s'éloigner de nous.
Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de
Chanturgue.
--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon
front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu
à te ravoir? peux-tu parler à présent?
--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas
mort?
--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
échappé belle!
En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter.
--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une
singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais
ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle!
Qu'est-ce que c'est que cette musique-là?
--Je ne sais pas, maître.
--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
la roche s'est ruée sur nous.
--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
orgue du titan!
--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la
plaisanterie que je t'ai faite?
La mémoire me revenait très-nette.
--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par
l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait
conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la
manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les
échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué
l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée
avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris
pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne
put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à
_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire.
Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si
las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge
au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous
fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de
Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean
et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche
Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la
cravache.
Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche
et nous revînmes à Clermont le jour suivant.
Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva
devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire
lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer
des chefs-d'oeuvre à tête reposée.
A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je
n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître
Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un
âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant
l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée;
je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au
moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas
sorti de ma tête.
Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment.
Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit
en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre.
--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des
motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres
ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme
irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi,
aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable
chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un
sabbat et non un _Adoremus_.
J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur,
son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation.
--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue.
--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne!
--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant.
Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je
ne saurais dire où cela existe.
--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela
m'est venu... dans la montagne.
--T'en est-il venu d'autres?
--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.
--Pourtant...
--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
dit, c'est une réminiscence!
--C'est possible, mais de qui?
--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on
compose! le premier venu ramasse les bribes!
--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand
vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce.
Il se retourna vers moi en ajoutant:
--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner.
Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis;
puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content
de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son
protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient
bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années,
m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et
mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune
encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts.
Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise;
ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse,
développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du
maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir.
Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie
à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais
sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé
une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et
sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela
ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et
vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé.
* * * * *
--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit,
à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel
écroulement?
--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à
des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes
amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon
avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines!
CE QUE DISENT LES FLEURS
Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de
ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait
qu'elles ne disaient rien du tout.
Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément,
surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et,
quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de
l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne:
«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.»
Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le
plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des
arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
paroles articulées.
Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si
douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le
français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce
langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien
perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité
du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une
fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis
dans les coquelicots:
--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à
aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare
que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se
dire mieux né et plus titré que moi.
A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur
coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les
autres et fort belle, demanda la parole et dit:
--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous
sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère
plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant
aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
ne trouvera jamais.
--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc
beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté...
--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries
du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons.
Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là
nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des
indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.
--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait
très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé.
Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il
se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses
remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans
leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement
les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le
parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie
contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La
pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou
pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son
utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup,
parlant leur langue:
--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes
fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos
rivalités, vos vanités et votre basse envie!
Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une
beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.
Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés
avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès
d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à
cent feuilles et méprise la rose pompon.
Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes
ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire
depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus
pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses
de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on
la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose
canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus
jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces
charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc
qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne
d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les
hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue
excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et
peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain
aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi
de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire,
à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
généralement à la culture.
C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour
tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme
l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des
jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute
antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne
connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes
ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini,
mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On
m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais
l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères
essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que
le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc
de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de
ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
parlaient des origines de la rose.
--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
illustre reine.
J'entendis alors le zéphyr qui disait:
--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien
causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler
à la reine des fleurs.
--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les
fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que
nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la
greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
tu connais la véritable origine de la rose.
--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne
l'oubliez jamais.
Et le zéphyr raconta ceci:
--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la
langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes
noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma
chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable
et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant
et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le
soleil.