Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin

nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se

briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit

sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.

Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose

impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges

paroles:

--Diable de titan, va!

Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se

comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous

dit que ce serait trop long à expliquer.

--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur

lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me

semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse

et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon

existence.

Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit:

* * * * *

Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre

condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la

charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par

abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la

cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de

choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin.

C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable

type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on

nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez

lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables.

Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de

l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des

leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car

j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les

soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.

Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver

sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme

vous allez voir.

Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des

amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa

clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du

siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le

professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier

et de l'accordeur.

Un jour, maître Jean me dit:

--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger

l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous

viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert

billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le

curé de Chanturgue.

Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait

l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe.

Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que

j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une

paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus

d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les

déserts du nouveau monde.

Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin

j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à

midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite

maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un

désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à

travers ce désert.

La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises.

J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe

sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme

et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue,

un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en

cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes

de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière

qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et

sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le

profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin

ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais,

une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait

saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait

quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à

pomme d'argent, en disant:

--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!

Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient

encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je

m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol

plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres

collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et

fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre

de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait

un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets

métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de

cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait

conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en

rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant

les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel

menaçait de nous écraser.

Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie.

--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin

de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais

voir.

Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les

fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec

mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me

réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été,

l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient

un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de

loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter.

J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis

pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et

ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi

comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment?

Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes

au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer

dans la montagne.

Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie

cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois,

les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant

au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point

faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements

fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines

disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment

les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des

chevaux qui les traînaient.

Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent

d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en

tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi

dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le

paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des

plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout

bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au

flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect

monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu

prendre pour des ruines de forteresses.

J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes

promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et

dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de

particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et

semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race

d'hommes gigantesques.

Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de

l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic

au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient,

elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes

marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts

charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les

endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux

de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du

couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des

vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en

dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs

pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées,

droites comme des tours.

La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien

différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres

jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,

les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où

le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses

veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par

leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus

mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus

récente.

Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches

basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont

Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en

reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait

encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis

pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour

faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de

suivre le cavalier.

--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas,

imbécile?

Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si

drôle_, où nous étions.

--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des

plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il

n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là,

c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et

faites attention à vous.

Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme

vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais

gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne

pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était

pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge

d'homme, était moins aguerri que moi.

Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les

puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi

sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant

vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait

fait_ ces choses-là.

--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez

bien.

--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout

cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits?

La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait

aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la

plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine

volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer

son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau

parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie

et me répondit emphatiquement:

--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour

escalader le ciel.

--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il

était en humeur de déclamer.

--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient

détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur

monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces

montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est

l'effet de la grande bataille.

--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.

--Qui ça? les titans?

--Oui; est-ce qu'il y en a encore?

Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant

s'en amuser, il répondit:

--Certainement, il en est resté quelques-uns.

--Bien méchants?

--Terribles!

--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?

--Eh! eh! cela se pourrait bien.

--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?

--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton

chapeau et de saluer bien bas.

--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement.

Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre

chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit

commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche

ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me

trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme

humaine.

Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je

serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné

depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les

itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant

de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche

Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit

noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en

côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions

passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire

et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs

centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres

vignes.

Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois

maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline

adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin

raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les

mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse,

composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois

cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en

famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des

pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait

se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se

trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et

celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis

des grosses roches.

Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de

Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines

d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas

été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce

qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays.

Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut

et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable

et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les

vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre,

mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits

sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse,

n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire;

les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel

endroit s'effacèrent de mon esprit.

On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les

bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons.

Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était

approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur

au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui

boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme

de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,

selon lui, incapable de faire mal à l'estomac.

Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un

petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je

m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait

trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au

sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais.

Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean

voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et

l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.

Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous

laisser partir sans être bien lestés.

--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis

en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche

Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de

Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et

il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un

verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!

--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean.

--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair

comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie.

--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma

stupidité accoutumée.

--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de

lieue de long.

--Avec des tuyaux?

--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.

--Et qu'est-ce qui en joue?

--Oh! les vignerons avec leurs pioches.

--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?

--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et

doctoral.

--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son

frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!

J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux

cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je

n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly

en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont

personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication

de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne,

car toutes mes terreurs me reprenaient.

Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un

souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne

se lassait pas de répéter:

--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche

l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante

dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues

et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la

bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!

vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi

puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je

suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que

j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!

Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il

ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait

le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit

les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil

commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne

répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli

bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne

pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de

longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se

quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine

de Bibi.

--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en

caressant mes oreilles de sa terrible cravache.

Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les

jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses

étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.

Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que

je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si

raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une

fois, il s'en souvenait toujours.

Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que

mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite

compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il

s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct

de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile

Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain

manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se

précipiter avec nous dans l'abîme.

Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite,

la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu

d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche

Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre

deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris

le sentier à mi-côte.

--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne

pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres.

--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il

point une chèvre?

--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et

il ne veut pas!

Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans

l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre

plus vite qu'il n'eût voulu.

Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et,

sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il

chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui

n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je

ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme

d'argent, je la jetai dans le ravin.

Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se

succédèrent trop rapidement.

--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas

une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!

Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant

vers le précipice.

Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus

épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,

je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne

ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes

de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule

à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit

gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le

faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit.

Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le

sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à

descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,

bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux.

Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était

pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la

route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette

direction.

Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi,

je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire.

La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus

donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les

jambes pendantes et reprenant haleine.

--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon

pauvre cheval?

--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je.

--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait

pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein?

--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!

Contes d'une grand-mère · 第 6 / 11 段