prétendent que _trois_ est le nombre cabalistique, d'autres
opinent pour le nombre _sept_. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, mon
cher, c'est le nombre _un_.
- Ah! ah! cria Bolter, vive le numéro un!
- Dans une petite république comme la nôtre, mon cher, dit le juif
qui jugeait nécessaire de lui donner les explications au
préalable, nous avons un numéro un qui s'applique à tout le monde,
c'est-à-dire que vous ne pouvez vous regarder comme numéro un,
sans me regarder de même et sans en faire autant pour le reste de
notre jeunesse.
- Ah diable! fit Bolter.
- Vous comprenez, continua le juif sans prendre garde à
l'interruption, que nous sommes tellement liés, tellement unis par
nos intérêts, qu'il n'en peut être autrement. Par exemple vous,
numéro un, c'est votre intérêt de prendre garde à vous.
- Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez raison.
- Eh! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous, numéro un, sans
prendre aussi garde à moi, numéro un.
- Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui était un
égoïste fini.
- Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous, que vous
êtes pour vous-même.
- Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et je vous aime
beaucoup, je ne dis pas non; mais nous ne sommes pas si liés que
ça ensemble.
- Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le juif, en
haussant les épaules et en étendant les mains. Vous avez fait une
petite chose fort gentille et qui vous a acquis mon estime; mais
cette petite chose-là pourrait très bien vous faire mettre autour
du cou certaine cravate facile à serrer et fort difficile à
dénouer... la corde en un mot.»
Bolter porta involontairement la main à sa cravate, comme s'il la
sentait trop serrée et il fit entendre du geste plutôt que de la
parole qu'il comprenait parfaitement.
«Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un affreux
poteau, au bout duquel se trouve un petit piton qui a mis fin à la
carrière de plus d'un brave camarade qui travaillait sur le pavé
du roi. Or, vous tenir dans la bonne route à une distance
respectueuse de cet objet-là, c'est votre numéro un.
- Sans doute, fit Bolter; mais pourquoi parler de tout cela?
- Seulement pour vous faire bien comprendre ce que je veux vous
dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si vous vivez sans
danger, c'est à moi que vous le devrez, comme moi, pour mener à
bien nos petites affaires, c'est sur vous que je compterai. Le
premier point est votre numéro un; le second est le mien. Plus
vous estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le mien; voilà
justement ce que je vous disais en commençant: c'est le numéro un
qui nous a sauvé tous, et sans lui nous périssons ensemble.
- C'est vrai, tout de même, dit Bolter d'un air pensif. Quel vieux
renard vous faites!»
M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à ses moyens,
n'était pas un compliment banal, mais l'expression de l'effet
magique que son esprit artificieux avait produit sur le nouveau
conscrit. Il sentit qu'il était de la plus haute importance de
l'entretenir dans cet état de respectueuse admiration.
Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la grandeur et
l'étendue de ses opérations commerciales, mêlant la vérité au
mensonge suivant son intérêt; il arrangea tout cela avec tant
d'art, que le respect de M. Bolter s'accrut à vue d'oeil, respect
il faut le dire, tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait
manquer de servir les projets de son patron.
«C'est cette confiance mutuelle que nous avons l'un dans l'autre,
voyez-vous, qui me console des grosses pertes que je fais. Mon
bras droit, par exemple, m'a été enlevé hier matin.
- Il n'est pas mort, peut-être! s'écria M. Bolter.
- Oh! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas jusque-là, Dieu
merci!
- Je supposais que... que...
- On l'avait réclamé. En effet, c'est ce qui est arrivé, on l'a
réclamé.
- Est-ce qu'on en était pressé? demanda M. Bolter.
- Oh! pressé, n'est pas le mot, mais il était accusé d'avoir mis
la main dans une poche, et on a trouvé sur lui une tabatière
d'argent, et figurez-vous, mon cher, que c'était sa tabatière, sa
propre tabatière, car il prise beaucoup, c'est sa passion. On l'a
assigné pour aujourd'hui, car on croit connaître le possesseur de
cette tabatière. Ah! celui-là, voyez-vous il valait cinquante
tabatières en or, et j'en donnerais bien ce prix-là pour le
ravoir. Je voudrais que vous l'eussiez connu!
«Ah! mais, j'espère bien le connaître aussi! n'est-ce pas?
- J'en doute fort, répliqua le juif, en poussant un soupir. Si on
n'a pas de nouvelles preuves, on ne sera qu'une prévention simple,
et il nous reviendra dans six semaines ou à peu près; sinon, ils
l'enverront au pré. Ils connaissent son talent, voyez-vous; ils en
feront un pensionnaire à vie ni plus ni moins.
- Qu'est-ce que vous voulez dire? au pré, pensionnaire, qu'est-ce
que c'est que tout cela? À quoi ça vous sert-il de dire des choses
que je ne peux pas comprendre?»
Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses en langue
vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage de mots voulait
dire: déportation à perpétuité. Mais tout à coup la conversation
fut interrompue par l'entrée de Bates qui avait les mains dont les
poches de son pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque
donné envie de rire.
- C'est fini, Fagin, dit Charlot, après une présentation
réciproque avec Bolter.
- Que veux-tu dire? demanda le juif, dont les lèvres tremblaient.
- On a trouvé le monsieur de la tabatière: deux ou trois témoins
de plus sont venus déposer pour lui et le matois a été enregistré
pour la traversée. Vous n'avez plus qu'à me commander des habits
de deuil et un crêpe à mon chapeau pour aller le voir avant qu'il
s'embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le malin des
malins, là... n'y a pas à dire... pour une mauvaise tabatière de
deux sous et demi... Je n'aurais jamais cru qu'on lui fit faire ce
voyage à moins d'une montre avec sa chaîne et ses breloques, et
encore! oh! pourquoi n'a-t-il pas volé la fortune d'un vieux
grippe-sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas comme un
filou vulgaire, sans honneur et sans gloire.»
Après cette oraison funèbre si douloureuse et si pathétique sur le
sort de son ami infortuné, Bates alla s'asseoir sur une chaise, de
l'air le plus triste et le plus abattu du monde.
- Qu'est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur et sans
gloire, s'écria Fagin en lançant un regard de colère à son élève.
Est-ce qu'il n'était pas toujours le _preux_ chez nous? Est-ce
qu'il y en a parmi nous qui lui aille seulement à la hauteur de la
cheville? hein?
- Oh! non! ça, pas un! répondit Bates, dont le ton de voix
témoignait de son regret, bien sûr qu'il n'y en a pas un!
- Eh bien! alors, qu'est-ce que tu veux dire? répondit le juif en
colère; qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher?
- C'est à cause qu'il n'est pas sur le journal, dit Bates en
s'échauffant, en dépit de son vénérable ami, et à cause que ça ne
sera pas connu, et que personne ne saura seulement la moitié de ce
qu'il vaut. Comment figurera-t-il sur le calendrier de Newgate?
Peut-être qu'il n'y sera pas du tout, seulement! Oh! mon Dieu! mon
Dieu! en voilà un coup de battoir!
- Ha! ha! s'écria le juif, étendant la main et se tournant du côté
de M. Bolter avec un éclat de rire qui ébranla tout son être;
hein! voyez-vous comme ils sont fiers de leur profession? Hein!
que c'est beau, ça!»
M. Bolter, d'un signe de tête, sembla partager son enthousiasme,
et le juif, après avoir contemplé pendant quelques instants le
chagrin de Charlot Bates avec une satisfaction visible, s'approcha
de lui, et, lui tapant sur l'épaule:
- Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il d'un ton
consolateur; ça se saura, va, bien sûr que ça se saura! Tout le
monde saura que c'était un fameux drille! Il le fera bien voir
lui-même, et ne déshonorera pas ses vieux maîtres! et puis, à cet
âge-là! quel honneur! Charlot! si jeune encore, aller déjà au pré!
- Ça, c'est vrai; c'est un honneur, dit Charlot un peu consolé.
- Il ne manquera de rien, continua le juif; il sera là dans son
bocal, comme un petit monsieur; il aura sa bière tous les jours,
et son argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne
peut pas le dépenser.
- Vraiment, il ne manquera de rien? s'écria Bates.
- Oh! cela va sans dire! je veux qu'il ait tout ce qu'il lui faut:
répliqua le juif, et d'abord nous lui aurons un avocat, Charlot;
un qui aura de la blague, et il pourra aussi, s'il veut faire lui-
même son speech, que nous verrons avec son nom dans tous les
journaux. Le fin Matois: «Éclats de rire dans l'auditoire»; et
puis «les jurés ont de la peine à se tenir les côtes.» Eh! eh!
Charlot!
- Ah! ah! ça sera drôle tout de même! Comme il va vous les
mystifier tous! Hein?
- S'il les mystifiera! je le crois un peu, mon neveu!
- Ah çà! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter là-dessus, répéta
Charlot en se frottant les mains.
- Il me semble que je le vois déjà, s'écria le juif en fixant ses
yeux sur son élève.
- Et moi, donc! Ha! ha! ha! Moi aussi, je le vois d'ici, dit
Charlot Bates. C'est pourtant, ma parole d'honneur, vrai, que je
vois tout ça comme si j'y étais. Ah! la bonne farce! Toutes ses
vieilles perruques qui essayent d'avoir un air grave, et Jack
Dawkins qui leur parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner,
comme si c'était le fils du président qui fit un speech après
dîner. Ha! ha! ha!»
Le fait est que le juif avait si bien échauffé l'imagination
excentrique de son jeune ami, que celui-ci, après avoir plaint
d'abord le fin Matois comme une victime du sort, le regardait
maintenant comme l'acteur principal de la pièce la plus amusante
et la plus comique, impatient de voir arriver le moment où son
vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités.
«Il faudrait tâcher d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui, de façon
ou d'autre, dit Fagin. Comment faire?
- Si j'y allais? demanda Bates.
- Non pas; pour tout au monde, il ne faut pas que tu y ailles!
Est-ce que tu es fou, voyons! tu irais, grosse bête que tu es, te
fourrer juste à l'endroit où... Non, Charlot, non. C'est bien
assez d'en perdre un à la fois.
- Vous n'avez sans doute pas l'idée d'y aller, vous? dit Charlot
en lui lançant un coup d'oeil malin.
- Ça ne ferait pas du tout l'affaire! répondit Fagin en secouant
la tête.
- Eh bien! alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce conscrit? demanda
Bates en mettant la main sur l'épaule de Noé. Personne ne le
connaît, lui.
- Au fait, s'il le veut bien..., dit le juif.
- S'il le veut bien? interrompit Charlot. Pourquoi ne le voudrait-
il pas?
- Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers Bolter; je ne sais
réellement pas...
- Ah! c'est-à-dire que vous le savez bien, répliqua Noé en
reculant vers la porte et remuant la tête d'un air inquiet. Non,
non, pas de ça! ce n'est pas de mon département, ça; vous le savez
bien!
- Quel département qu'il a donc pris, Fagin? demanda Bates en
toisant le corps efflanqué de Noé des pieds à la tête d'un air de
profond dédain. Il est chargé, sans doute, de filer, quand les
choses tournent mal, et de gober sa bonne part des régalades,
quand ça va bien. C'est-y ça sa partie?
- Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez pas de ces
libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou il pourrait vous en
cuire!»
Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette terrible
menace, que Fagin fut obligé d'attendre quelque temps avant de
pouvoir s'interposer et représenter à Bolter qu'il n'y avait pas
le moindre danger à visiter le bureau de police, d'autant plus que
sa petite affaire n'était pas connue, et qu'on n'avait pas encore
son signalement. Du diable si on irait s'imaginer qu'il fût allé
là chercher un asile! En prenant un déguisement convenable, il
serait aussi en sûreté dans le bureau de police que partout
ailleurs, puisque, de tous les endroits de la ville, celui-ci
serait le dernier où on pût supposer qu'il allât de son plein gré.
Ces représentations, et surtout la crainte que lui inspirait le
juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la fin d'assez mauvaise
grâce à se charger de cette expédition. D'après les conseils de
Fagin, il changea son costume pour celui d'un charretier, c'est-à-
dire qu'il prit une blouse, une culotte de velours et des guêtres
de peau, car le juif avait boutique montée. On lui donna aussi un
chapeau de feutre bien garni de bulletins des barrières de péage,
et on lui mit le fouet en main. Ainsi équipé, il devait entrer
dans le bureau de police comme un paysan venant du marché de
Covent-Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il était
gauche, embarrassé et maigre, Fagin n'avait pas peur qu'il ne
jouât pas son rôle dans la perfection.
Ces arrangements terminés, on lui donna tous les renseignements
qui pouvaient lui faire reconnaître le Matois; puis maître Bates
le conduisit à travers des passages sombres et tortueux, tout près
de Bowstreet. Il lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de
police et n'épargna pas les explications; il lui dit d'aller tout
droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par la
porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et, qu'arrivé
là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot lui recommanda de
s'en aller seul et de faire vite, lui promettant de l'attendre en
cet endroit.
Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au lecteur, suivit
en tous points les instructions qu'il avait reçues. Grâce à Bates,
qui connaissait à fond la localité, elles étaient si exactes,
qu'il se trouva dans la salle d'audience sans avoir fait une seule
question, ni rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt
bousculé au milieu d'une foule de personnes composée
principalement de femmes; tout ce monde-là était entassé dans une
chambre sale et dégoûtante, au fond de laquelle s'élevait une
estrade, entourée d'une grille; là se trouvait sur la gauche et
contre le mur le banc des prévenus; au milieu une tribune pour les
témoins, et à droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient
séparés du public par une cloison qui les dérobait aux regards;
laissant au vulgaire le soin de deviner, s'il est possible, la
majesté cachée de la cour sur son lit de justice.
Sur le banc des accusés, il n'y avait, pour le moment, que deux
femmes: elles faisaient des signes de tête à leurs amis, qui y
répondaient d'un air aimable. Le greffier lisait une déposition à
deux officiers de police et à un homme assez simplement mis qui
avait les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près
de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec une grosse
clef qu'il avait à la main, et ne s'arrêtant dans cet exercice que
pour rétablir le silence parmi les spectateurs, qui parlaient trop
haut, ou pour dire sévèrement à une femme: «Emportez donc votre
enfant,» lorsque la gravité des juges pouvait être compromise par
les cris d'un marmot chétif que sa mère tenait à moitié suffoqué
dans son châle. La pièce sentait le renfermé à faire mal au coeur;
les murailles étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait
sur le manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-dessus
du banc des prévenus, une pendule couverte de poussière: c'était
la seule chose qui parût marcher comme il faut; car la dépravation
ou la pauvreté, ou peut-être les deux ensemble avaient pétrifié
les êtres animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la
même teinte de momie et le même ton d'écume graisseuse qu'aux
objets inanimés ensevelis sous cette couche d'ordure antique.
Noé chercha de tous côtés le Matois; mais, quoiqu'il y eût là
plusieurs femmes qui auraient très bien pu passer pour la mère ou
la femme de ce charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu
passer pour son père à s'y tromper, il n'y avait personne qui
répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit quelques
instants dans un grand embarras et dans une grande incertitude
jusqu'au moment où les femmes qui venaient d'être condamnées
quittèrent la salle en faisant leurs grands airs. Elles furent
aussitôt remplacées par un autre prévenu, qu'il reconnut du
premier coup pour être l'objet de sa visite.
C'était, en effet, Dawkins qui venait de faire tranquillement son
entrée dans la salle, ses manches d'habit retroussées comme à
l'ordinaire, sa main gauche dans son gousset et son chapeau à la
main droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure
impayable. Lorsqu'il eut pris place au banc des prévenus, il
demanda à haute et intelligible voix pourquoi on s'était permis de
le placer dans cette situation humiliante.
«Voulez-vous vous taire? dit le geôlier.
- Je suis citoyen anglais, n'est-ce pas? répondit le Matois. Où
sont mes privilèges?
- N'ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos privilèges, et bien
assaisonnés encore.
- Nous verrons un peu ce que le ministre de l'intérieur répondra à
Cadet Bonbec si ça ne me les rend pas, mes privilèges. Eh bien!
voyons, de quoi qu'y s'agit? Je vous serais bien obligé, messieurs
les juges, de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir
comme ça le bec dans l'eau, à lire votre journal. J'ai un rendez-
vous avec un monsieur dans la Cité, et comme je suis homme de
parole et très exact quand il s'agit d'affaire, il s'en ira, c'est
sûr, si je ne suis pas arrivé à l'heure; et puis je ne vous
demanderai pas des dommages et intérêts pour le tort que vous
m'aurez fait; non, c'est le chat!»
En ce moment, le Matois demanda le nom des deux vieux grigous
assis sur le banc, là-bas. Ces paroles firent rire l'auditoire
d'aussi bon coeur qu'aurait pu le faire maître Bates, s'il avait
entendu la question.
«Silence donc, là! cria le geôlier.
- De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
- D'un vol, monsieur le président.
- Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal?
- Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le geôlier. On
l'a vu dans bien d'autres endroits, si on ne l'a pas vu ici. Pour
moi, je le connais bien, allez, monsieur le président.
- Ah! vous me connaissez, vous? s'écria le Matois prenant note de
la parole du geôlier. C'est bon! C'est de la calomnie, rien que
ça.»
Et l'auditoire de rire et le geôlier de crier toujours: «Silence
donc, là!»
«Eh bien! maintenant, où sont les témoins? demanda le greffier.
- Ah! c'est juste! où sont-ils donc les témoins, que je les voie?»
Sa curiosité fut bientôt satisfaite: en ce moment s'avança un
policeman qui avait vu le prisonnier mettre sa main dans la poche
d'un individu au milieu de la foule et en retirer un mouchoir;
l'ayant trouvé trop vieux, il l'avait remis dans la poche du
légitime possesseur, après s'en être servi pour son usage. En
conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt qu'il
s'était trouvé près de lui. En le fouillant, on le trouva nanti
d'une tabatière en argent portant sur le couvercle le nom de son
propriétaire; celui-ci, découvert grâce à l'Almanach des vingt-
cinq mille adresses, jura à l'audience que la tabatière lui
appartenait et qu'il l'avait perdue la veille, dans la foule. Il
avait remarqué un jeune homme qui cherchait à s'échapper, et ce
jeune homme était le prisonnier qu'il avait devant lui.
«Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser au témoin?
demanda le président.
- Plus souvent que je m'abaisserai à engager une conversation avec
lui! répondit le fin Matois.
- Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
- Le président vous demande si vous avez quelque chose à dire pour
votre défense, dit le geôlier en poussant du coude le Matois, qui
gardait le silence.
- Ah! pardon! dit le Matois semblant se réveiller; c'est-il à moi
que vous parlez, mon garçon?
- Je n'ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le président, dit
le geôlier en ricanant. N'avez-vous rien à dire, encore une fois,
blanc-bec?
- Non, je n'ai rien à dire ici, car nous ne sommes pas dans la
boutique à la justice; sans compter que mon avocat est en train de
déjeuner avec le vice-président de la Chambre des communes; mais
autre part, c'est différent! j'aurai quelque chose à dire, et lui
aussi, et nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très
respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là, qu'ils
auraient mieux fait de ne pas venir au monde. Pourquoi leurs
domestiques ne les ont-ils pas pendus à leurs porte-manteaux, au
lieu de les laisser venir ici pour m'ennuyer. Je...
- Reconduisez cet nomme en prison, dit le greffier; le tribunal le
déclare en état d'arrestation.
- Allons, marchons! dit le geôlier.
- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant
son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant
aux magistrats, ça ne vous servira de rien de faire les effrayés
comme ça... Je ne vous ferai pas grâce d'un fétu. Pas de ça! Ah!
mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas
être à votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber à
mes genoux pour me demander de m'en aller en liberté que je
refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dépêchez-
vous!»
En disant ces mots, le fin Matois se laissa appréhender au collet,
répétant avec menaces, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la cour,
qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces
paroles d'une grimace à l'adresse du geôlier, en riant aux éclats
et en se rengorgeant.
Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé revint au
galop à l'endroit où il avait quitté maître Bates. Après avoir
attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperçut au fond
d'une petite cachette où il s'était retiré, pour s'assurer de là
que personne de suspect ne suivait son nouvel ami.
Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour rapporter à Fagin
l'émouvante nouvelle que le Matois faisait honneur à son éducation
et qu'il était en train de fonder glorieusement sa réputation.
CHAPITRE XLIV.
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite à
Rose Maylie. - Elle y manque.
Quelque habituée qu'elle fût à la ruse et à la dissimulation,
Nancy ne put cacher entièrement l'effet que produisait sur son
esprit la pensée de la démarche qu'elle avait faite. Elle se
souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient
confié des projets qu'ils avaient cachés à tout autre, persuadés
qu'elle méritait toute leur confiance et qu'elle était à l'abri de
tout soupçon; sans doute ces projets étaient méprisables, ceux qui
les formaient étaient des êtres infâmes, et Nancy n'avait dans le
coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entraînée peu à
peu dans un abîme sans issue de crimes et de misères; et pourtant,
il y avait des instants où elle se sentait ébranlée dans sa
résolution par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le
juif comme il le méritait dans le précipice qu'il avait si
longtemps évité, et qu'elle ne fût la cause de sa perte.
Cependant ce n'était là que l'indécision d'un esprit incapable, il
est vrai, de se détacher entièrement d'anciens compagnons,
d'anciens associés, mais capable pourtant de se fixer
attentivement sur un objet, et résolu à ne s'en laisser distraire
par aucune considération. Ses craintes pour Sikes auraient été
pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en était
temps encore; mais elle avait stipulé que son secret serait
religieusement gardé; elle n'avait pas dit un mot qui pût
permettre de faire découvrir le brigand; elle avait refusé, pour
l'amour de lui, d'accepter un refuge où elle eût été à l'abri du
vice et de la misère; que pouvait-elle faire de plus? son parti
était pris.
Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours à cette
conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et même
ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint pâle
et maigre; parfois elle semblait étrangère à ce qui se passait
autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations où elle
eût été auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans
motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants
après, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tête dans
ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet état
d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes,
combien elle était mal à l'aise et combien ses pensées étaient
loin des sujets discutés par ceux qui l'entouraient.
On était arrivé au dimanche soir, et l'horloge de l'église voisine
sonnait l'heure. Sikes et le juif étaient en train de causer, mais
ils s'arrêtèrent pour écouter. La jeune fille, accroupie sur une
chaise basse, leva la tête et écouta aussi attentivement; onze
heures sonnaient.
«Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour
regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voilà une
nuit qui serait bonne pour les affaires.
- Ah! répondit le juif; quel dommage, Guillaume mon ami, que nous
n'ayons rien à exécuter pour le moment!
- Vous avez raison une fois dans votre vie, dit brusquement Sikes,
c'est dommage, car je suis en bonnes dispositions.»
Le juif soupira et hocha la tête d'un air découragé.
«Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que nous aurons
mis en train quelque bonne opération.
- Voilà ce qui s'appelle parler, mon cher, répondit le juif, en se
hasardant à lui poser la main sur l'épaule; cela me fait du bien
de vous entendre parler ainsi.
- Cela vous fait du bien! s'écria Sikes; tant mieux, en vérité.
- Ha! ha! ha! fit le juif en riant, comme s'il était encouragé par
cette concession de Sikes; je vous reconnais ce soir, Guillaume,
vous voilà tout à fait dans votre assiette.
- Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens votre vieille
griffe sur mon épaule; ainsi, à bas les pattes, dit Sikes, en
repoussant la main du juif.
- Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous semble qu'on vous
pince, n'est-ce pas? dit le juif, résolu à ne se fâcher de rien.
- Cela me fait l'effet comme si j'étais pincé par le diable,
répliqua Sikes Il n'y a jamais eu d'homme avec une mine comme la
vôtre, sauf peut-être votre père, et encore je suppose que sa
barbe rousse est grillée depuis longtemps; à moins que vous ne
veniez tout droit du diable, sans aucune génération intermédiaire,
ce qui ne m'étonnerait pas le moins du monde.»
Fagin ne répondit rien à ce compliment; mais il tira Sikes par la
manche, et lui montra du doigt Nancy qui avait profité de la
conversation pour mettre son chapeau, et qui se dirigeait vers la
porte.
«Hola! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard?
- Pas loin d'ici.
- Qu'est-ce que c'est que cette réponse là? dit Sikes, où vas-tu?
- Pas loin d'ici, vous dis-je.
- Et je demande où? reprit Sikes avec sa grosse voix; m'entends-
tu?
- Je ne sais où, répondit la jeune fille.
- Eh! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de
l'obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu ne vas
nulle part, assieds-toi.
- Je ne suis pas bien, je vous l'ai déjà dit, répondit la jeune
fille. J'ai besoin de prendre l'air.
- Mets la tête à la fenêtre et prends l'air à ton aise, dit Sikes.
- Ce n'est pas assez, reprit Nancy; il faut que j'aille respirer
dans la rue.
- Alors tu t'en passeras,» répondit Sikes; et en même temps il se
leva, ferma la porte à double tour, retira la clef de la serrure,
et, enlevant le chapeau de Nancy, il le lança au haut d'une
vieille armoire. «Voilà, dit le brigand; maintenant, tiens-toi
tranquille à ta place, hein?
- Ce n'est pas un chapeau qui m'empêchera de sortir, dit la jeune
fille en devenant très pâle. Qu'as-tu, Guillaume? sais-tu ce que
tu fais?
- Si je sais ce que... Oh! cria Sikes en se tournant vers Fagin,
elle n'a pas la tête à elle, voyez-vous; autrement elle n'oserait
pas me parler ainsi.
- Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura la jeune fille
en posant ses deux mains sur sa poitrine comme pour l'empêcher de
se soulever violemment; laissez-moi sortir... tout de suite... à
l'instant même...
- Non! hurla Sikes.
- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son
intérêt; m'entendez-vous? s'écria Nancy en frappant du pied sur le
plancher.
- T'entendre! répéta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la
regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais
étrangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde!
- Laissez-moi sortir,» dit la jeune fille avec la plus vive
insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit:
«Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu
ne le sais pas, en vérité; seulement une heure, voyons!
- Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n'a pas la
tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras.
Allons, debout.
- Non, jusqu'à ce que tu me laisses sortir.
- Jamais... jamais...
- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille.» Sikes attendit un
moment favorable pour lui saisir tout à coup les mains, et
l'entraîna luttant et se débattant dans une petite pièce voisine,
où il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une
chaise; elle continua à se débattre et à implorer le brigand,
jusqu'à ce qu'elle eût entendu sonner minuit; alors, épuisée et à
bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps.
Après l'avoir engagée, avec force jurements, à ne plus faire aucun
effort pour sortir ce soir-là, Sikes la laissa se remettre à
loisir et vint retrouver le juif.
«Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur
sa figure; voilà une étrange fille!
- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le juif d'un air
soucieux; vous ne vous trompez pas.
- Pourquoi diable s'est-elle fourré dans la tête de sortir ce
soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la
connaître mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie?
- Entêtement, je suppose, entêtement de femme, mon cher, répondit
le juif en haussant les épaules.
- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir domptée,
mais elle est aussi mauvaise que jamais.
- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai
jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.
- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite
fièvre qu'elle aura gagnée aussi, et qui ne veut pas sortir. Ça se
pourrait bien, n'est-ce pas?
- C'est assez probable, répondit le juif.
- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saignée,
sans déranger le médecin.»
Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait ce
mode de traitement.
«Quand j'étais la, étendu sur le dos, elle était nuit et jour à
mon chevet; et vous, vieux loup que vous êtes, vous ne vous êtes
pas montré une fois, dit Sikes. Nous avons été bien pauvres
pendant tout ce temps-là, et je pense que c'est là ce qui lui a
mis la tête à l'envers; elle est restée si longtemps enfermée,
qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein?
- Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix basse. Chut!»
Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir
à la même place qu'auparavant; ses yeux étaient rouges et gonflés.
Elle se mit à se balancer, à secouer la tête, et, un instant
après, elle partit d'un éclat de rire.
«Allons, la voilà qui passe d'un extrême à l'autre! s'écria Sikes
en regardant son compagnon d'un air extrêmement surpris.
Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de
quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle:
après avoir dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de
rechute à craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son
chapeau; il s'arrêta sur le seuil de la porte, et regardant autour
de lui, il demanda si personne ne voulait l'éclairer jusqu'au bas
de l'escalier.
«Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage
qu'il se cassât le cou lui-même au lieu de donner aux amateurs de
curiosités le plaisir de le voir pendre.»
Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une
chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-ci mit un
doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit
tout bas:
«Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chère?
- Que voulez-vous dire? répondit-elle sur le même ton.
- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi
(en même temps il montrait de son doigt ridé le haut de
l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bête brute...
pourquoi ne pas...
- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son
oreille et les yeux fixés sur les siens.
- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons.
Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute épreuve; j'ai un moyen
tout prêt, un moyen sûr et sans danger; si tu sens le besoin de te
venger de ceux qui te traitent comme un chien... Comme un
chien!... plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne
humeur avec le sien;... adresse-toi à moi... Je te le répète,
adresse-toi à moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier,
mais tu me connais de longue date, Nancy.
- Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans manifester la
moindre émotion. Bonsoir.»
Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé par les pensées
qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conçu l'idée, non plus
seulement d'après ce qui venait de se passer, bien que cela n'eût
fait que l'y affermir, mais lentement et par degrés, que Nancy,
fatiguée de la brutalité du brigand, s'était prise d'affection
pour quelque nouvel ami; le changement qui s'était produit dans
son humeur, ses absences répétées, son indifférence pour les
intérêts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de
zèle, et de plus, son impatient désir de sortir ce soir-là à une
heure déterminée, tout favorisait cette supposition, et même, aux
yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'était pas
un de ses élèves qui était l'objet de ce nouveau caprice: quel
qu'il fût, ce devait être une précieuse acquisition, surtout avec
un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument,
pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ.
Mais il y avait à résoudre une autre question plus ardue. Sikes en
savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif
des blessures qui, pour être cachées, n'en étaient pas moins
profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le
quitte, elle ne sera jamais à l'abri de sa fureur; son nouvel
amant y passera, c'est chose sûre; il sera estropié, peut-être
tué: qu'y aurait-il d'étonnant, pour peu qu'on l'y poussât, à ce
qu'elle consentit à empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en
ont fait autant, et qui ont même fait pis, en pareille occurrence.
J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais;
un autre serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy,
avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait
irrésistible.
Ces réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit du juif pendant
le peu de temps qu'il était resté seul dans la chambre du brigand;
tout plein de ces pensées, il avait saisi la première occasion de
sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui
avait glissé, comme nous l'avons vu, quelques mots à l'oreille.
Elle n'en avait paru nullement surprise, et il était impossible
qu'elle n'en eût pas saisi la portée. Évidemment elle avait
parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle
avait lancé à Fagin en le quittant en était la preuve.
Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire
périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre.
Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le
juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir
encore plus d'empire sur elle?
Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il
pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la
faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la
menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à
moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il
pas alors compter sur son obéissance?
«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus
alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le
moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma
mignonne.»
Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant
dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis
continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de
sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses
doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté.
CHAPITRE XLV.
Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.
Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec
impatience l'arrivée de son nouvel associé. Celui-ci, après un
délai que le juif trouva interminable, se présenta enfin et
attaqua le déjeuner avec voracité.
«Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en s'asseyant en
face de Maurice Bolter.
- Eh bien! me voici, répondit Noé; qu'y a-t-il? ne me demandez pas
de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il
paraît qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler.
- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en
maudissant du fond du coeur la voracité de son jeune ami.
- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit
Noé en coupant un énorme morceau de pain. Où est Charlotte?
- Elle est sortie, dit Fagin; je l'ai envoyée dehors ce matin avec
l'autre jeune fille, parce que je voulais être seul avec vous.
- Eh bien! dit Noé, vous auriez dû d'abord lui faire faire des
rôties. Continuez: cela ne me gène pas.»
Noé semblait, en effet, ne craindre aucune interruption, et il
s'était évidemment mis à table avec la ferme résolution de ne pas
perdre un coup de dent.
«Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit le juif;
c'est superbe, six shillings dix pence pour le premier jour; vous
ferez fortune dans le commerce.
- N'oubliez pas de compter les trois pots d'étain et la boite à
lait, dit M. Bolter.
- Non, non, mon cher, répondit le juif, c'était un trait de génie
que de prendre les pots d'étain, mais c'est un véritable coup de
maître que d'avoir escamoté la boîte à lait.
- Ce n'est pas mal, je pense, pour un commençant, remarqua
M. Bolter avec complaisance. J'ai pris les pots à la devanture
d'un sous-sol; la boîte à lait pendait à la porte d'un cabaret,
j'ai pensé qu'elle pourrait se rouiller à la pluie ou attraper un
rhume, ha! ha! ha!»
Le juif feignit de rire de tout son coeur, et M. Bolter, après
avoir bien ri de son côté, finit d'avaler gloutonnement sa tartine
de beurre, et se mit à en faire une seconde.
«J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en s'accoudant sur la
table, j'ai besoin de vous pour une besogne qui exige beaucoup de
soin et de précaution.
- Ah çà! répondit Bolter, n'allez pas me faire courir des risques
ni m'envoyer encore au bureau de police; ça ne me va pas, pas du
tout; je ne vous dis que ça.
- Il n'y a aucun danger à courir, dit le juif, pas l'ombre d'un
danger. Il s'agit seulement de guetter une femme.
- Une vieille femme? demanda M. Bolter.
- Une jeune femme, répondit Fagin.
- Je puis m'en acquitter fort bien, dit Bolter; à l'école j'étais
un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il la guetter? Pas pour...
- Pour rien du tout, interrompit le juif; seulement pour me dire
où elle va, qui elle voit, et autant que possible ce qu'elle dit.
Il faudra se souvenir de la rue, si c'est une rue, ou de la
maison, si c'est une maison, et me procurer tous les
renseignements possibles.
- Combien me donnerez-vous pour la peine? demanda Noé en posant
son verre et en regardant le juif dans le blanc des yeux.
- Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une livre sterling,
mon cher, une grosse livre sterling, dit Fagin qui voulait
allécher Noé le plus possible. Et je n'ai jamais donné autant pour
n'importe quelle besogne où il n'y avait pas gros à gagner.
- Quelle est cette femme? demanda Noé.
- Une de nous.
- Oh! oh! dit Noé en se frottant le bout du nez, vous vous défiez
d'elle, à ce qu'il paraît?
- Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon cher, et il
faut que je sois au courant, répondit le juif.
- Compris, dit Noé; c'est tout bonnement pour avoir le plaisir de
faire aussi leur connaissance, si ce sont des gens respectables,
hein? Ha! ha! ha! Je suis votre homme.
- J'en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa
proposition.
- Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle? où faut-il
l'attendre? quand faut-il me mettre en campagne?
- Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au courant; je vous la
ferai voir quand il en sera temps, dit Fagin. Tenez-vous prêt et
laissez-moi faire.»
Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain, l'espion resta
botté et accoutré de son costume de charretier, prêt à sortir au
premier mot de Fagin. Six soirées se passèrent ainsi, six longues
et mortelles soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air
désappointé, et déclara sèchement que le moment n'était pas venu.
Le septième jour, il rentra plus tôt qu'à l'ordinaire, et si
content qu'il ne put dissimuler sa satisfaction; c'était le
dimanche.
«Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l'affaire en question j'en
suis sûr, car elle est restée seule toute la journée, et l'homme
dont elle a peur ne rentrera guère avant le jour. Venez avec moi;
vite.»
Noé fut debout en un clin d'oeil sans dire un mot, car l'activité
du juif l'avait gagné. Ils sortirent sans bruit de la maison,
franchirent rapidement un dédale de rues et arrivèrent enfin à la
porte d'une taverne que Noé reconnut pour être celle où il avait
couché le soir de son arrivée à Londres.
Il était onze heures passées et la porte était fermée; le juif
siffla légèrement et elle roula doucement sur ses gonds; ils
entrèrent sans bruit et la porte se referma derrière eux.
Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à peine
murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé une petite lucarne
et lui firent signe de grimper jusque-là et d'observer la personne
qui se trouvait dans la pièce voisine.
«Est-ce là la femme en question?» demanda-t-il d'une voix si basse
qu'on pouvait à peine l'entendre.
Le juif fit signe que oui.
«Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé; elle a les yeux
fixés à terre et la chandelle est derrière elle.
- Ne bougez pas,» murmura Fagin; il fit un signe à Barney qui
disparut et se montra bientôt dans la pièce voisine. Sous prétexte
de moucher la chandelle, il la posa devant la jeune fille à
laquelle il adressa quelques mots pour lui faire lever la tête.
«Je la vois maintenant, dit l'espion.
- La voyez-vous bien? demanda le juif.
- Je la reconnaîtrais entre mille.»
Noé quitta la lucarne, la porte s'ouvrit et la jeune fille sortit.
Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni de rideaux, et ils
retinrent leur respiration au moment où Nancy passa à quelques
pieds de leur cachette, et sortit par la porte par laquelle ils
étaient entrés.
«Psit! fit Barney qui tenait la porte; voici le moment.»
Noé échangea un regard avec Fagin et s'élança dehors.
«À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le trottoir de l'autre
côté de la rue, et attention!» Noé obéit, et, à la lueur du gaz,
il aperçut la jeune fille en marche à quelque distance devant lui;
il n'avança qu'autant qu'il jugea prudent de le faire, et se tint
de l'autre côté de la rue pour mieux observer les mouvements de
Nancy. À plusieurs reprises elle regarda autour d'elle avec
inquiétude; une fois même elle s'arrêta pour laisser passer deux
hommes qui la suivaient de près. À mesure qu'elle avançait, elle
semblait reprendre courage et marchait d'un pas plus ferme et plus
résolu. L'espion se tint toujours derrière elle, à la même
distance, et la suivit sans la quitter des yeux.
CHAPITRE XLVI.
Le rendez-vous.
Les horloges sonnaient onze heures trois quarts quand deux
personnes se montrèrent sur le pont de Londres. L'une marchait
d'un pas léger et rapide: c'était une femme qui regardait autour
d'elle d'un air empressé, comme pour découvrir quelqu'un qu'elle
attendait; l'autre était un homme qui se glissait dans l'ombre,
réglant son pas sur celui de la femme, s'arrêtant quand elle
s'arrêtait, et s'avançant rapidement dès qu'elle reprenait sa
marche, mais sans jamais la gagner de vitesse dans l'ardeur de sa
poursuite. Ils traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex
à celle de Surrey; puis la femme revint sur ses pas d'un air
désappointé, comme si l'examen rapide qu'elle faisait des passants
eût été sans résultat: ce mouvement fut brusque, mais ne trompa
pas la vigilance de celui qui la guettait. Il se posta dans un des
petite réduits qui surmontent les piles du pont, se pencha sur le
parapet pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le
trottoir opposé; quand il se trouva à la même distance d'elle
qu'auparavant, il reprit tranquillement son allure de promeneur et
se remit à la suivre. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrêta.
L'homme s'arrêta aussi.
La nuit était très noire. La journée avait été pluvieuse, et à
cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu de passants: ceux qui
regagnaient en hâte leur demeure, traversaient vite sans faire
attention à cette femme ni à l'homme qui la suivait, et peut-être
même sans les voir; il n'y avait rien là qui dût attirer
l'attention des pauvres gens de ce quartier de Londres, qui
passaient le pont par hasard pour aller chercher un gîte pour la
nuit sous une porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils
restaient donc tous deux silencieux, sans échanger une parole avec
aucun passant.
La rivière était couverte d'un épais brouillard au travers duquel
on apercevait à peine la lueur rougeâtre des feux allumés sur les
bateaux amarrés sous le pont; il était difficile de distinguer
dans l'obscurité les bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De
chaque côté, de vieux magasins entamés s'élevaient d'une masse
confuse de toits et de pignons, et semblaient se pencher sur l'eau
trop sombre pour que leur forme indécise pût s'y refléter. On
apercevait dans l'ombre la tour antique de l'église Saint-Sauveur
et la flèche de Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux
pont; mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les
flèches des autres églises étaient presque entièrement cachées à
la vue.
La jeune fille, toujours surveillée par son espion caché, avait
arpenté le pont à plusieurs reprises quand la grosse cloche de
Saint-Paul annonça le décès d'un jour de plus.
Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais comme pour
la mansarde, pour la prison, pour l'hôpital; pour tous enfin il
était minuit, pour ceux qui naissent et pour ceux qui meurent,
pour le cadavre glacé comme pour l'enfant tranquillement endormi
dans son berceau.
Au moment où l'heure finissait de sonner, une jeune demoiselle et
un vieux monsieur à cheveux gris descendirent d'un fiacre, à peu
de distance; ils renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont.
À peine avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille
tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux.
Ils s'avançaient en regardant autour d'eux de l'air de gens qui
attendent quelque chose sans avoir grande espérance de trouver ce
qu'ils attendent, quand ils furent tout à coup rejoints par la
jeune fille; ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise
qu'ils réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu en
costume de paysan passa tout près d'eux et les frôla même en
passant.
«Pas ici, dit Nancy d'un air effaré; j'ai peur de vous parler ici;
venez là-bas, au pied de l'escalier.»
Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la direction
qu'elle voulait prendre, le paysan tourna la tête, leur demanda
brusquement de quel droit ils occupaient tout le trottoir, et
continua son chemin.
L'escalier que désignait la jeune fille était celui qui, du côté
de la rive de Surrey et de l'église Saint-Sauveur, descend du pont
à la rivière. L'homme vêtu en paysan se dirigea vers ce lieu sans
être remarqué, et, après avoir un instant examiné les alentours,
se mit à descendre les degrés.
Cet escalier est attenant au pont et se compose de trois parties;
juste à l'endroit où finit la seconde, le mur de gauche se termine
par un pilastre faisant face à la Tamise. En cet endroit les
marches s'élargissent, de sorte qu'une personne tournant l'angle
du mur ne peut être vue de celles qui se trouvent au dessus, n'en
fût-elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet endroit,
le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et, voyant qu'il
n'y avait pas de meilleure cachette et qu'il y avait beaucoup de
place, grâce à la marée basse, il se blottit de côté, le dos
appuyé contre le pilastre, et attendit, presque certain que les
trois interlocuteurs ne descendraient pas plus bas, et que, s'il
ne pouvait entendre leur conversation, il serait toujours à même
de les suivre en toute sûreté.
Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire, et il était
si avide de connaître la cause d'une entrevue si différente de ce
qu'il attendait, que plus d'une fois il fut sur le point
d'abandonner la partie, et de croire que les trois personnages
s'étaient arrêtés beaucoup plus haut, ou qu'ils s'étaient dirigés
vers un endroit tout différent, pour s'y livrer à leur mystérieux
entretien. Il allait sortir de sa cachette et remonter sur le
pont, quand il entendit un bruit de pas, et presque au même
instant la voix de personnes causant tout près de lui.
Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il écouta
attentivement.
«C'est assez comme cela, dit une voix qui était évidemment celle
du monsieur, je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle aille
plus loin. Bien des gens n'auraient pas eu assez de confiance en
vous pour vous suivre jusqu'ici; mais vous voyez que je veux vous
faire plaisir.
- Me faire plaisir! dit la jeune fille qui les conduisait; vous
êtes bien obligeant, monsieur, en vérité! me faire plaisir! Bah!
ne parlons pas de cela.
- Eh bien! dit le monsieur d'un ton plus bienveillant, dans quelle
intention pouvez-vous nous avoir amenés en un lieu si étrange?
Pourquoi ne pas nous avoir laissés causer avec vous sur le pont,
où il fait clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous
amener dans cet affreux trou?
- Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j'avais peur de vous
parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-elle en
frissonnant, mais je suis en proie ce soir à une telle terreur,
que je puis à peine me tenir debout.
- Et de quoi avez-vous peur? demanda le monsieur, qui semblait
compatir à son état.
- Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle; je voudrais le
savoir. J'ai été toute la journée préoccupée d'horribles pensées
de mort et de linceuls sanglants; j'avais ouvert un livre ce soir
pour passer le temps, et j'avais toujours les mêmes objets devant
les yeux.
- Effet de l'imagination, dit le monsieur en tâchant de la calmer.
- Ce n'est pas de l'imagination, répondit la jeune fille d'une
voix sourde; je jurerais que j'ai vu le mot «cercueil» écrit à
chaque page du livre, en gros caractères noirs, et qu'on en
portait un près de moi ce soir dans la rue.
- Il n'y a rien d'étonnant à cela, dit le monsieur; j'en ai
rencontré souvent.
- _De vrais cercueils_, répliqua-t-elle, mais pas comme celui que
j'ai vu.»
Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de la jeune
fille, que l'espion caché frissonna et sentit son sang se glacer
dans ses veines. Il se remit en entendant la douce voix de la
jeune demoiselle qui demandait à Nancy de se calmer, et de ne pas
laisser aller à ces affreuses pensées.
«Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui l'accompagnait.
La pauvre créature! elle semble en avoir besoin.
- Vos pasteurs orgueilleux m'auraient regardé avec dédain dans
l'état où je suis ce soir, et m'auraient prêché flammes et
vengeance, dit Nancy. Oh! chère demoiselle, pourquoi ceux qui
s'arrogent le titre d'hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous
autres malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous
l'êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui leur
manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les surpasser en
humilité?
- Ah! oui, dit le monsieur; le Turc, après avoir fait ses
ablutions, se tourne vers l'Orient pour dire ses prières; de même,
ces bonnes gens, après avoir pris un maintien de circonstance,
lèvent les yeux au ciel pour l'implorer: entre le Musulman et le
Pharisien, mon choix est fait.»
Ces paroles semblaient s'adresser à la jeune demoiselle, et
étaient peut-être destinées à laisser à Nancy le temps de se
remettre. Le vieux monsieur s'adressa bientôt à cette dernière:
«Vous n'êtes pas venue ici dimanche dernier? lui dit-il.
- Je n'ai pas pu venir, répondit Nancy: on m'a retenue de force.
- Qui donc?
- Guillaume... celui dont j'ai déjà parlé à mademoiselle.
- Vous n'avez pas été soupçonnée, j'espère, d'être en
communication avec qui que ce soit, à propos de l'affaire qui nous
amène ici ce soir! demanda le monsieur d'un air inquiet.
- Non, répondit la jeune fille en hochant la tête; il ne m'est pas
très facile de sortir, à moins de dire où je vais; je n'aurais pu
aller voir mademoiselle, si je n'avais fait prendre à Guillaume
une dose de laudanum avant de sortir.
- S'est-il réveillé avant votre retour? demanda le monsieur.
- Non; et ni lui, ni personne ne me soupçonne.
- Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.
«Je suis prête, répondit Nancy.
- Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m'a communiqué, ainsi
qu'à quelques amis en qui on peut avoir toute confiance, ce que
vous lui avez dit, il y a environ quinze jours. Je vous avoue que
j'ai d'abord hésité à croire que vous méritassiez confiance; mais
maintenant je crois fermement que vous en êtes digne.
- Oui, dit vivement la jeune fille.
- J'en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous prouver que je
suis disposé à me fier à vous, je vous avouerai, sans détour, que
nous nous proposons d'arracher par la terreur, le secret, quel
qu'il soit, de cet individu qu'on appelle Monks; mais, ajouta le
monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou si nous ne
pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il faudra nous livrer le
juif.
- Fagin! dit la jeune fille, en reculant d'un pas.
- Il faudra nous livrer cet homme, répéta le monsieur.
- Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C'est un démon!
c'est pis qu'un démon; mais je ne ferai pas cela.
- Vous ne voulez pas? dit le monsieur qui semblait s'attendre à
cette réponse.
- Jamais! répartit Nancy.
- Pourquoi?
- Pour une raison, répondit la jeune fille avec fermeté, pour une
raison que mademoiselle connaît et qu'elle admettra, je le sais,
car elle me l'a promis; et pour une autre raison encore, c'est
que, s'il a mené une vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux;
beaucoup d'entre nous ont eu la même existence, et je ne me
tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-uns du
moins... se tourner contre moi, et qui ne l'ont pas fait, tout
pervers qu'ils sont.
- Eh bien! se hâta de dire le monsieur, comme si c'était là où il
voulait en venir; livrez-moi Monks, et laissez-moi en faire mon
affaire.
- Et s'il vient à dénoncer les autres?
- Je vous promets que dans ce cas, si l'on obtient de lui la
vérité, l'affaire en restera là. Il doit y avoir dans l'histoire
du petit Olivier des circonstances qu'il serait pénible d'exposer
aux yeux du public. Pourvu que nous sachions la vérité, nous n'en
demandons pas davantage, et la liberté de personne ne sera
menacée.
- Et s'il ne veut rien dire? observa la jeune fille.
- Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas traîné en
justice sans votre consentement. Mais, dans une telle
circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux des raisons qui,
je pense, vous décideront à le donner.
- Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu'il en sera ainsi?
demanda vivement la jeune fille.
- Oui, répondit Rose; j'en prends l'engagement formel.
- Monks ne saura jamais comment vous avez appris tout cela? ajouta
Nancy, après un court silence.
- Jamais, répondit le monsieur; on s'y prendra de manière qu'il ne
puisse se douter de rien.
- J'ai souvent menti, et j'ai vécu depuis mon enfance avec des
menteurs, dit Nancy après un nouveau silence; mais je compte sur
votre parole.»
Après avoir reçu encore une fois l'assurance qu'elle pouvait y
compter en toute sécurité, elle commença à décrire en détail le
cabaret d'où on l'avait suivie ce soir-là même; mais elle parlait
si bas, qu'il était souvent difficile à l'espion de saisir, même
en gros, le fil de son récit; elle s'arrêtait de temps en temps,
comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes sur les
renseignements qu'elle lui fournissait. Après qu'elle eut décrit
minutieusement la localité, indiqué l'endroit d'où l'on pouvait le
mieux voir sans être vu, et dit quel jour et à quelle heure Monks
avait l'habitude de s'y rendre, elle parut réfléchir quelques
instants comme pour mieux se rappeler les traits et l'extérieur de
l'homme dont elle donnait le signalement.
«Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros; quand il
marche, il a toujours l'air d'être aux aguets, et il regarde sans
cesse par-dessus son épaule, d'abord d'un côté, puis de l'autre.
N'oubliez pas cela, car personne n'a les yeux aussi enfoncés que
lui, et vous pourriez presque le reconnaître à ce seul signe; il a
le teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien qu'il
n'ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a l'air vieux et
cassé: ses livres portent souvent l'empreinte de ses dents, car il
a des accès furieux, et il lui arrive même de se mordre les mains
jusqu'au sang...
- Pourquoi tressaillez-vous? dit la jeune fille, en s'arrêtant
tout court.
Le monsieur se hâta de répondre que c'était un mouvement
involontaire et la pria de continuer.
«Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai appris au
cabaret dont je vous ai parlé; car je ne l'ai vu que deux fois, et
chaque fois il était enveloppé dans un grand manteau. Voilà, je
crois, tous les détails que je puis vous donner pour vous aider à
le reconnaître. Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut
pour qu'on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la
tête, il a...
- Une large marque rouge, comme une brûlure, s'écria le monsieur.
- Quoi! dit Nancy, vous le connaissez?»
La jeune demoiselle pousse un cri de surprise, et pendant quelques
instants ils gardèrent un tel silence que l'espion pouvait les
entendre respirer.
«Je crois que oui, dit le monsieur, d'après le signalement que
vous me donnez; nous verrons... il y a parfois de singulières
ressemblances; mais ce n'est peut-être pas lui.»
Il dit ces mots d'un air d'indifférence, fit un pas du côté de
l'espion caché, et celui-ci put l'entendre distinctement murmurer
ces mots: «Ce doit être lui.»
«Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de Nancy, vous
nous avez rendu un service signalé, et je voudrais qu'il en
résultât quelque bien pour vous. En quoi puis-je vous être utile?
- En rien, répondit Nancy.
- Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d'un ton de bonté qui
aurait touché un coeur plus endurci. Réfléchissez; dites-moi ce
que je puis faire pour vous?
- Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant; vous ne
pouvez rien pour moi; Il n'y a plus pour moi d'espérance.
- Vous allez trop loin, dit le monsieur; votre passé a été
coupable; vous avez mal employé cette énergie de la jeunesse, ces
trésors inestimables que le Créateur ne nous prodigue qu'une fois;
mais vous pouvez espérer dans l'avenir. Je ne veux pas dire qu'il
soit en notre pouvoir de vous donner la paix du coeur et de l'âme:
vous ne l'aurez que par vos propres efforts; mais nous pouvons
vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou, si vous craignez
d'y rester, dans quelque pays étranger; cela, nous pouvons le
faire, et nous avons le plus vif désir de vous mettre à l'abri de
tout danger. Avant la fin de la nuit, avant que cette rivière
s'éclaire des premières lueurs du jour, vous pouvez vous trouver
bien loin de vos anciens compagnons, sans qu'il reste de vous plus
de traces que si vous n'étiez plus au monde. Voyons, n'échangez
plus un mot avec aucun de vos anciens associés, ne rentrez pas
dans votre taudis, ne respirez plus cet air qui vous corrompt et
qui vous tue, quittez-les tous quand il en est temps encore et que
l'occasion vous est favorable.
- Elle se laissera convaincre, dit la jeune demoiselle; elle
hésite, j'en suis sûre.
- Je crains que non, ma chère, dit le monsieur.
- Non, monsieur, je n'hésite pas, répondit Nancy après un instant
de lutte intérieure; je suis enchaînée à mon ancienne vie; je la
maudis, je la hais maintenant, mais je ne puis la quitter. J'ai
été trop loin pour revenir en arrière; et pourtant je n'en sais
rien, car si vous m'aviez tenu ce langage il n'y a pas longtemps,
je vous aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec
inquiétude autour d'elle, voici mes terreurs qui me reprennent, il
faut que je retourne chez moi.
- Chez vous! s'écria la jeune demoiselle avec tristesse.
- Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que je continue à
mener l'existence que je me suis faite. Quittons-nous. Peut-être
ai-je été espionnée et vue. Laissez-moi: partez. Si je vous ai
rendu service, tout ce que je vous demande, c'est de me quitter et
de me laisser m'en aller seule.
- Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur avec un
soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté en restant ici;
nous l'avons retenue plus longtemps qu'elle ne s'y attendait.
- Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien loin.
- Comment cette pauvre fille finira-t-elle? s'écria Rose.
- Comment? répéta Nancy; regardez devant vous, mademoiselle;
regardez ces flots sombres: n'avez-vous pas souvent entendu dire
que des malheureuses comme nous se jettent à l'eau sans que âme
qui vive s'en inquiète ou les regrette? Ce sera peut-être dans des
années, peut-être dans quelques mois, mais c'est comme cela que je
finirai.
- Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune demoiselle en
sanglotant.
- Vous n'en saurez rien, chère demoiselle, répondit Nancy, et Dieu
veuille que de telles horreurs n'arrivent jamais à vos oreilles!
Adieu! adieu!...»
Le monsieur fit un pas pour s'éloigner.
«Prenez cette bourse, dit Rose; prenez-la pour l'amour de moi,
afin d'avoir quelques ressources dans un moment de besoin ou
d'inquiétude?
- Non, non, répondit Nancy; je n'ai pas fait cela pour de
l'argent; laissez-moi la satisfaction de penser que je n'ai pas
agi par intérêt, et pourtant donnez-moi quelque objet que vous
ayez porté: je voudrais avoir quelque chose... Non, non, pas une
bague... Vos gants ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse
garder comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle... C'est
cela; merci! Que Dieu vous bénisse! Bonsoir!»
Nancy était en proie à une si violente agitation et semblait
tellement craindre d'être découverte que le monsieur se décida à
la quitter comme elle le demandait; on entendit le bruit des pas
qui s'éloignaient, et tout redevint silencieux.
La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent bientôt sur le
pont; ils s'arrêtèrent au haut de l'escalier.
«Écoutez, dit Rose en prêtant l'oreille, n'a-t-elle pas appelé?
J'ai cru entendre sa voix.
- Non, ma chère, répondit M. Brownlow en regardant tristement en
arrière; elle n'a pas bougé; elle attend que nous soyons
éloignés.»
Rose Maylie était navrée; mais le vieux monsieur lui prit le bras,
le mit sous le sien et l'entraîna doucement.
Dès qu'ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber tout de son long
sur l'une des marches de pierre, et dans son angoisse versa des
larmes amères.
Bientôt elle se releva, et d'un pas faible et chancelant gravit
les degrés pour regagner la rue. L'espion étonné resta immobile à
son poste pendant quelques minutes, et, quand il eut acquis la
certitude qu'il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette
et remonta sur le pont en rasant la muraille comme il l'avait fait
en descendant.
Arrivé auprès de l'escalier, Noé Claypole regarda autour de lui à
plusieurs reprises pour être bien sûr qu'il n'était pas observé,
puis il partit à toutes jambes pour regagner la maison du juif.
CHAPITRE XLVII.
Conséquences fatales.
C'était environ deux heures avant l'aube du jour, à cette heure
qu'en automne on peut bien appeler le fort de la nuit, quand les
rues sont désertes et silencieuses, que le bruit même parait
sommeiller et que l'ivrogne et le débauché ont regagné leur maison
d'un pas chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif
veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté, les
yeux si rouges et si injectés de sang qu'il ressemblait moins à un
homme qu'à un hideux fantôme échappé du tombeau et poursuivi par
un esprit malfaisant.
Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé dans une
vieille couverture déchirée et le visage tourné vers la chandelle
qui était posée sur la table, à côté de lui. Il portait sa main
droite à ses lèvres et, absorbé dans ses réflexions, il se mordait
les ongles et laissait voir ses gencives dégarnies de dents et
armées seulement de quelques crocs comme en aurait un chien ou un
rat.
Noé Claypole dormait profondément sur un matelas étendu sur le
plancher. Parfois le vieillard tournait un instant ses regards
vers lui, puis les ramenait vers la chandelle dont la longue mèche
brûlée attestait, ainsi que les gouttes de suif qui tombaient sur
la table, que les pensées du juif étaient occupées ailleurs.
Elles l'étaient en effet.
Mortification de voir ses plans renversés, haine contre la jeune
fille qui avait osé entrer en relation avec des étrangers,
défiance profonde de sa sincérité quand elle avait refusé de le
trahir, amer désappointement de perdre l'occasion de se venger de
Sikes, crainte d'être découvert, ruiné, peut-être pendu; tout cela
lui donnait un accès terrible de rage furieuse; toutes ces
réflexions se croisaient rapidement et se heurtaient dans l'esprit
de Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que les
autres s'agitaient dans son coeur.
Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir l'air de faire
la moindre attention au temps qui s'écoulait, jusqu'à ce qu'un
bruit de pas dans la rue vint frapper son oreille exercée et
attirer son attention.
«Enfin! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches et agitées par
la fièvre; enfin!»
Au même instant un léger coup de sonnette se fit entendre. Il
grimpa l'escalier pour aller ouvrir et revint presque aussitôt
accompagné d'un individu enveloppé jusqu'au menton et qui portait
un papier sous le bras. Celui-ci s'assit, se dépouilla de son
manteau et laissa voir les formes athlétiques du brigand Sikes.
«Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table; serrez cela et
tâchez d'en tirer le meilleur parti possible. J'ai eu assez de mal
à me le procurer. Il y a trois heures que je devrais être ici.»
Fagin mit la main sur le paquet, l'enferma dans l'armoire et se
rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit pas de vue le brigand
un seul instant, et, quand ils furent assis de nouveau face à face
et tout près l'un de l'autre, il le regarda fixement. Ses lèvres
tremblaient si fort et ses traits étaient si altérés par l'émotion
à laquelle il était en proie, que le brigand recula
involontairement sa chaise et examina Fagin d'un air effrayé.
«Eh bien! quoi? dit Sikes; qu'avez-vous à me regarder ainsi?
Allons, parlez!»
Le juif leva la main droite et agita un doigt tremblant, puis sa
fureur était telle qu'il fut hors d'état d'articuler un seul mot.
«Morbleu! dit Sikes qui n'avait pas l'air trop rassuré, il est
devenu fou; il faut que je prenne garde à moi.
- Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n'est pas... ce
n'est pas vous, Guillaume; je n'ai rien... rien du tout à vous
reprocher.
- Oh! vraiment! dit Sikes en le regardant d'un air sombre et en
mettant ostensiblement un pistolet dans une poche plus à sa
portée. C'est heureux, pour l'un de nous du moins. Lequel est-ce,
peu importe.
- Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en rapprochant
sa chaise de celle du brigand, vous rendra encore plus furieux que
moi.
- En vérité? répondit Sikes d'un air d'incrédulité; parlez et
dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu.
- Perdu! dit Fagin, elle s'est arrangée pour ça, n'ayez pas peur.»
Sikes regarda le juif d'un air très inquiet, et ne lisant sur ses
traits aucune explication satisfaisante, il lui mit sa grosse main
sur le collet et le secoua rudement.
«Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle. Desserrez les
dents et dites clairement ce que vous avez à dire. Assez de
grimaces, vieux mâtin que vous êtes, finissons-en.
- Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui est là couché...»
Sikes se tourna vers l'endroit où Noé était endormi, comme s'il ne
l'avait pas remarqué tout à l'heure. «Après? dit-il en reprenant
sa première position.
- Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé pour nous
perdre tous; qu'il ait cherché d'abord les gens propres à réaliser
ses vues, et qu'il ait eu avec eux un rendez-vous dans la rue pour
donner notre signalement, pour indiquer tous les signes auxquels
on pourrait nous reconnaître et les souricières où l'on pourrait
le mieux nous prendre. Supposons qu'il ait voulu faire tout cela
de son plein gré sans être arrêté, interrogé, espionné ou mis au
pain et à l'eau pour faire des aveux: mais, de son plein gré! pour
sa propre satisfaction! allant rôder la nuit pour rencontrer nos
ennemis déclarés et jasant avec eux! m'entendez-vous, s'écria le
juif, dont les yeux lançaient des flammes. Supposons qu'il ait
fait tout cela, qu'arriverait-il?
- Ce qui arriverait! répondit Sikes avec un affreux jurement. S'il
avait vécu jusqu'à mon arrivée, je lui broierais le crâne sous les
talons ferrés de mes bottes en autant de morceaux qu'il a de
cheveux sur la tête.
- Et si _moi_ j'avais fait cela, hurla le juif, _moi_ qui en sais
si long et qui pourrais faire pendre tant de gens, sans me
compter?
- Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en pâlissant rien
qu'à l'idée d'une telle trahison: je ferais dans la prison quelque
chose qui me ferait mettre aux fers; et si on me mettait en
jugement en même temps que vous, je tomberais sur vous en plein
tribunal et je vous briserais le crâne devant tout le monde.
J'aurais assez de force, murmura le brigand en brandissant son
bras nerveux, j'aurais assez de force pour vous écraser la tête
comme si une lourde charrette eût passé dessus.
- Vous!
- Moi! dit le brigand. Essayez. Et si c'était Charlot, ou le
Matois, ou Betsy, ou...
- Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère. Celui-là, quel
qu'il soit, peut être sûr de son affaire.»
Fagin se remit à considérer fixement le brigand; puis, lui faisant
signe de garder le silence, il se pencha vers le matelas où
dormait Noé et secoua le dormeur pour l'éveiller: Sikes, penché
aussi sur sa chaise et les mains appuyées sur les genoux,
regardait de tous ses yeux, comme s'il se demandait avec surprise
à quoi allaient aboutir ce manège et toutes ces questions.
«Bolter! Bolter! dit Fagin en levant la tête avec une expression
diabolique et en appuyant sur chaque parole. Le pauvre garçon! il
est fatigué... fatigué d'avoir épié si longtemps les démarches de
cette fille... les démarches de cette fille, entendez-vous,
Guillaume?
- Que voulez-vous dire?» demanda Sikes en se redressant de toute
sa hauteur.
Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau vers le
dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après s'être fait
répéter plusieurs fois son nom d'emprunt, Noé se frotta les yeux
et regarda autour de lui en bâillant.
«Redites-moi encore tout cela, encore une fois, pour qu'il
l'entende, dit le juif en montrant du doigt le brigand.
- Redire quoi? demanda Noé à demi endormi.
- Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant le poignet
de Sikes, comme pour l'empêcher de s'en aller avant d'avoir tout
entendu. Vous l'avez suivie?
- Oui.
- Jusqu'au pont de Londres?
- Oui.
- Où elle a rencontré deux personnes?
- En effet.
- Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver
précédemment, de son propre mouvement: ils lui ont demandé de
livrer tous ses complices, à commencer par Monks... ce qu'elle a
fait... de donner leur signalement... elle l'a donné... de dire où
nous nous réunissions... elle l'a dit... et d'où l'on pouvait le
mieux nous guetter... elle l'a dit encore... et à quel moment nous
avions l'habitude de nous y rendre... elle l'a indiqué. Voilà ce
qu'elle a fait; elle a conté tout cela d'un bout à l'autre, sans
qu'on lui fît une menace, sans la moindre hésitation. Est-ce vrai?
s'écria le juif presque fou de colère.
- Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la tête; c'est
exactement comme cela que tout s'est passé.
- Et qu'ont-ils dit relativement à dimanche dernier? demanda le
juif.
- Relativement à dimanche dernier! répondit Noé en réfléchissant;
je vous l'ai déjà dit.
- Redites-le! redites-le! s'écria Fagin écumant de rage en
étreignant d'une main le bras de Sikes, et en brandissant l'autre
en l'air comme un furieux.
- Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé, semblait
commencer à comprendre qui était Sikes, ils lui ont demandé
pourquoi elle n'était pas venue le dimanche précédent comme elle
l'avait promis; elle a répondu qu'elle n'avait pas pu...
- Et la cause, la cause? interrompit le juif d'un air triomphant;
contez-lui cela!
- Parce qu'elle avait été retenue de force chez elle par
Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment,
répondit Noé.
- Et puis encore? s'écria le juif; qu'a-t-elle dit encore de cet
homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment? Contez-lui
cela! contez-lui cela!
- Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu'il ne lui était pas facile de
sortir à moins que cet homme ne sût où elle allait; et que la
première fois qu'elle était sortie pour aller trouver la
demoiselle, elle... ha! ha! ha! j'ai bien ri en entendant cela...
elle avait donné à cet homme une dose de laudanum.
- Mort et damnation! s'écria Sikes en se dégageant brusquement de
l'étreinte du juif. Laissez-moi m'en aller!»
Il repoussa loin de lui le vieillard, s'élança hors de la chambre
et escalada les degrés comme un furieux.
«Guillaume! Guillaume! cria le juif en courant après lui. Un mot,
un mot seulement!»
Il n'aurait pas eu le temps d'échanger un seul mot avec le
brigand, si celui-ci ne s'était trouvé dans l'impossibilité
d'ouvrir la porte; il était là, jurant et blasphémant quand le
juif le rejoignit tout essoufflé.
«Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si vous tenez à
la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.
- Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main sur la
serrure... Ne soyez pas...
- Quoi? dit l'autre.
- Ne soyez pas... trop violent, Guillaume, dit le juif avec des
larmes dans la voix.»
Le jour commençait à poindre, et il faisait assez clair pour que
les deux hommes pussent se voir; ils échangèrent un rapide coup
d'oeil; leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre; il n'y avait
pas à se méprendre sur leur pensée.
«J'entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de déguiser plus
longtemps sa pensée, que vous ne devez pas être trop violent...
par prudence: de la ruse, Guillaume, et pas d'esclandre.»
Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la porte dès que le
juif eut tourné la clef dans la serrure, il s'élança dans la rue
déserte.
Sans s'arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner une seule
fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les yeux vers le
ciel ni les baisser vers la terre, le brigand prit sa course,
l'oeil hagard et les dents si serrées qu'il en avait la mâchoire
saillante; il ne murmura pas une parole, pas un de ses muscles ne
se détendit, jusqu'à ce qu'il eut gagné la porte de sa demeure. Il
fit tourner doucement la clef dans la serrure, monta rapidement
l'escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à double tour,
appuya une lourde table contre la porte et tira le rideau du lit.
La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L'entrée de Sikes
l'avait réveillée en sursaut.
«Debout, dit l'homme.
- Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec une expression de plaisir
en le voyant de retour.
- Oui, répondit-il. Debout.»
Une chandelle brûlait près du lit; l'homme l'ôta vivement du
chandelier et la jeta dans la cheminée; la jeune fille voyant que
le jour commençait à poindre, se leva pour tirer le rideau de la
fenêtre.
«Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il fait assez
clair pour ce que j'ai à faire.
- Guillaume, dit Nancy d'une voix étouffée par la terreur,
pourquoi me regardes-tu ainsi?»
Les narines gonflées, la poitrine haletante, le brigand la
considéra quelques instants; puis, la saisissant par la tête et
par le cou, il la traîna jusqu'au milieu de la chambre, et, jetant
un coup d'oeil vers la porte, il lui mit sa grosse main sur la
bouche.
«Guillaume, Guillaume!... dit la jeune fille d'une voix étouffée,
en se débattant avec l'énergie que donne la crainte de la mort, je
ne crierai pas..., écoute-moi..., parle-moi..., dis-moi ce que
j'ai fait?
- Tu le sais bien misérable! répliqua le brigand. Tu as été
guettée cette nuit... Tout ce que tu as dit a été entendu.
- Alors épargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, dit Nancy en
se cramponnant après lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras
pas le coeur de me tuer. Oh! songe à tout ce que j'ai refusé cette
nuit à cause de toi! Épargne-toi ce crime; je ne te lâcherai pas;
tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume, pour l'amour
de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant de verser mon sang. Sur
mon âme, je ne t'ai pas trahi.»
L'homme fit un violent effort pour dégager son bras; mais la jeune
fille l'étreignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put
lui faire lâcher prise.
«Guillaume, criait-elle en s'efforçant d'appuyer sa tête sur la
poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont
proposé cette nuit d'aller vivre à l'étranger et d'y finir mes
jours dans la solitude et la tranquillité. Laisse-moi les revoir
et les supplier à genoux d'avoir pour toi la même bonté; nous
quitterons cet affreux séjour; nous irons bien loin, chacun de
notre côté, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos
prières, la vie que nous avons menée jusqu'ici: après cela, nous
ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se
repentir; ils me l'ont dit... Je sais bien maintenant qu'ils
disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps!
Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son pistolet. La
pensée qu'il serait immédiatement découvert s'il faisait feu, lui
traversa l'esprit malgré l'accès de rage auquel il était en proie.
Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet,
la tête de la jeune fille qui touchait presque la sienne.
Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de sang qui
jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine à se
soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc,
- celui que lui avait donné Rose Maylie, - et l'élevant à mains
jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces défaillantes le
lui permettaient, elle murmura une prière pour implorer la pitié
du Créateur.
C'était un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un
pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit
d'un lourd gourdin et acheva sa victime.
CHAPITRE XLVIII.
Fuite de Sikes.
De toutes les actions coupables qui, à la faveur des ténèbres,
avaient été commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que
la nuit l'avait jamais enveloppée, celle-ci était la plus
criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur
odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et
la plus odieuse.
Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec lui la
lumière, mais qui rend l'homme à la vie et à l'espérance, le
soleil se levait radieux sur la populeuse cité; ses rayons
tombaient également sur les vitraux richement colorés et sur les
misérables vitres de la mansarde, sur le dôme des cathédrales et
sur les masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la
femme assassinée; il l'éclairait en dépit des efforts du brigand
pour empêcher ses rayons d'y pénétrer: ils y pénétraient à
torrent. Si ce spectacle était affreux dans le crépuscule du
matin, qu'était-ce maintenant au milieu de cette éclatante
lumière!
Sikes n'avait pas changé de place: il avait eu peur de se sauver;
sa victime avait poussé un gémissement plaintif et remué la main.
Alors, avec une rage que la terreur augmentait encore. Il avait
frappé à coups redoublés. Un instant il avait jeté une couverture
sur le cadavre; mais se représenter les yeux de la victime,
s'imaginer qu'ils se tournaient vers lui, était encore plus
insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour regarder la
mare de sang qui tremblait et dansait au soleil, sur le plancher,
et il avait retiré la couverture. Le corps était là gisant; un
corps, rien de plus, de la chair et du sang: mais quelle chair et
que de sang!
Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin. Des
cheveux de femme étaient restés collés à l'extrémité; ils
s'enflammèrent en pétillant et produisirent quelques légères
étincelles que le courant d'air entraîna rapidement dans la
cheminée. Cela seul le remplit d'effroi, tout barbare qu'il était.
Il continua pourtant à tenir le gourdin, jusqu'à ce que le feu
l'eût réduit en plusieurs morceaux; il les réunit sur les charbons
pour les consumer entièrement et les réduire en cendres. Il se
lava les mains et frotta ses vêtements; il y avait des taches
qu'il ne put faire disparaître; il coupa les endroits tachés et
les jeta au feu. Toute la chambre était teinte de sang: les pattes
même du chien en étaient pleines.
Pendant tout ce temps, il n'avait pas un instant tourné le dos au
cadavre. Après avoir terminé ses préparatifs, il gagna la porte à
reculons, tirant le chien après lui. Il la ferma doucement, tourna
deux fois la clef dans la serrure, la retira et sortit de la
maison.
Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre, pour
s'assurer qu'on ne pouvait rien voir du dehors. Le rideau était
toujours baissé, le rideau que Nancy avait voulu tirer pour
laisser pénétrer ce jour qu'elle ne devait plus revoir. Elle était
gisante tout près de la fenêtre: l'assassin le savait. Dieu! comme
le soleil dardait ses rayons dans cet endroit!
Sikes ne jeta sur la fenêtre qu'un coup d'oeil rapide; il se
sentit soulagé en pensant qu'il avait pu sortir sans être vu. Il
siffla son chien et s'éloigna rapidement.
Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate, où se
trouve le monument en l'honneur de Whittington; mais il marchait à
l'aventure et sans savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un
sentier à travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère de
Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis gravit la
pente opposée, et, traversant la route qui unit les villages de
Hampstead et de Highgate, il gagna les champs de North-End, et se
coucha le long d'une haie.
Il s'endormit; mais bientôt il fut debout de nouveau et se remit à
marcher, non plus du côté de la campagne, mais dans la direction
de Londres, en suivant la grande route; puis il revint encore sur
ses pas, refit le même trajet qu'il venait de faire, et arpenta
les champs en tout sens, tantôt se couchant au bord des fossés
pour se reposer, tantôt se remettant à errer à l'aventure.
Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop fréquenté pour
s'y procurer quelque nourriture? S'il allait à Hendon? L'endroit
semblait propice, étant à peu de distance et assez à l'écart. Il
se dirigea de ce côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange
contradiction, marchant comme une tortue, où s'arrêtant tout à
fait, et battant négligemment les buissons avec sa canne. Mais à
Hendon, il lui sembla que tous les gens qu'il rencontrait, et
jusqu'aux enfants qui se tenaient sur les portes, le regardaient
d'un air de soupçon; il revint sur ses pas, sans avoir le courage
de demander une goutte d'eau ou un morceau de pain, quoiqu'il fût
à jeun depuis la veille; il reprit la route de Hampstead sans
savoir où se diriger.
Il erra ainsi sans s'arrêter, et revint à son point de départ. La
matinée, l'après-midi, s'étaient écoulées; le jour allait décliner
et il était toujours là, allant à droite, à gauche, en avant, en
arrière, et revenant toujours au même endroit. Enfin il s'éloigna
et se dirigea vers Hatfield.
À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son chien,
harassé d'une course si extraordinaire, cheminait derrière lui en
boitant. Sikes descendit la colline, près de l'église du village
silencieux, et, se traînant le long d'une rue étroite, se glissa
dans un petit cabaret où il apercevait un peu de lumière. Quelques
paysans en train de boire étaient assis autour du foyer; ils
firent place au nouveau venu: mais il alla s'asseoir au fond de la
salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec son chien,
auquel il jetait de temps à autre quelques bouchées de pain.
Les paysans réunis en ce lieu s'entretenaient des terres et des
fermiers des environs. Quand ce sujet fut épuisé, ils se mirent à
parler de l'âge auquel était parvenu un vieillard qu'on avait
enterré le dimanche précédent. Les jeunes gens trouvaient qu'il
était mort très vieux, tandis que les vieillards présents
soutenaient qu'il était encore bien jeune. «Il n'était pas plus
âgé que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il
avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre... s'il avait pris
des précautions...»
Il n'y avait rien dans tout cela qui pût attirer l'attention ou
éveiller les craintes de Sikes. Il paya son écot et resta
silencieux et inaperçu dans son coin; il allait s'endormir
profondément, quand il fut tiré de son demi-sommeil par l'arrivée
d'un nouveau venu.
C'était un vieux routier, à la fois colporteur et charlatan, qui
parcourait à pied les campagnes pour vendre des pierres à
repasser, des cuirs à rasoir, des rasoirs, des savonnettes, du
cirage pour les harnais, des drogues pour les chiens et les
chevaux, de la parfumerie commune, du cosmétique et autres
articles semblables, contenus dans une balle qu'il portait sur son
dos. Son entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries
qui ne tarirent pas jusqu'à ce qu'il eût fini de souper. Alors il
eut l'idée ingénieuse d'unir l'utile à l'agréable, et déballa sa
pacotille pour tenter les chalands.
«Qu'est-ce que c'est que ça, Henry? est-ce bon à manger? demanda
un plaisant de village en montrant du doigt des tablettes de savon
posées dans un coin.
- Ça? dit le colporteur, en en prenant une qu'il montra à toute
l'assistance, c'est une composition infaillible et inappréciable
pour enlever toutes les taches; taches de rouille, taches de boue,
taches d'humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur
la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les
tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus possibles;
taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches d'eau,
taches de peinture, taches de poix, taches quelconques,
disparaissent à l'instant à l'aide de cette infaillible et
inappréciable composition. Une dame a-t-elle une tache à son
honneur? elle n'a qu'à avaler une de ces tablettes, et elle est
guérie pour toujours... car c'est du poison. Un monsieur, a-t-il
besoin de fournir une preuve du sien, il n'a qu'à en prendre une
tablette, et son honneur est pour toujours hors de question... Le
résultat est tout aussi satisfaisant qu'avec une balle de
pistolet, et, comme la saveur en est bien plus désagréable, il y a
d'autant plus d'honneur à s'en servir... Un penny la tablette!...
Tout ça pour la bagatelle d'un penny!»
Deux acheteurs se présentèrent aussitôt; le reste de l'auditoire
hésitait; ce que voyant, le vendeur redoubla de loquacité.
«On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il; c'est enlevé à
l'instant. Quatorze moulins, six machines à vapeur et une pile
électrique, marchent sans s'arrêter, et ça ne suffit pas. Les
ouvriers travaillent si fort qu'ils en crèvent, et leurs veuves
reçoivent une pension annuelle de vingt livres sterling par
enfant, avec une prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un
penny la tablette!... ou un penny, si vous voulez...c'est tout
comme; ou quatre pièces de deux liards, ça m'est égal. Un penny la
tablette! Taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches
d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches de boue, taches
de sang... Voici une tache au chapeau de quelqu'un de la société;
je vais la faire disparaître avant qu'il ait eu le temps de me
faire servir une pinte de bière.
- Holà! s'écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi mon chapeau...
- Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le colporteur en
faisant signe de l'oeil à la société, avant que vous ayez le temps
de traverser la salle pour le reprendre. Observez bien, messieurs,
cette tache noire sur le chapeau de monsieur: que ce soit une
tache de vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache
d'eau, une tache de peinture, une tache de poix, une tache de
houe, ou une tache de sang...»
Il ne put continuer: car Sikes, en proférant d'affreuses
imprécations, renversa la table, lui arracha le chapeau des mains,
et s'élança hors du cabaret.
De nouveau en proie à l'irrésolution qui l'avait tourmenté, malgré
lui, toute la journée, le meurtrier, voyant qu'il n'était pas
suivi et que probablement on l'avait pris pour un ivrogne de
mauvaise humeur, reprit le chemin de Londres; il évita la lueur
des lanternes d'une diligence arrêtée dans la rue, et il
poursuivait sa route, quand il s'aperçut que c'était la malle
venant de Londres et qu'elle était arrêtée à la porte du bureau de
poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais il
s'arrêta pour écouter.
Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux dépêches;
survint un individu en costume de garde-chasse, auquel il remit un
panier déposé sur le trottoir.
«Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah ça! avez-vous bientôt
fini, là dedans? Déjà, avant-hier, vos maudites dépêches n'étaient
pas prêtes; ça ne peut pas aller comme ça, entendez-vous?
- Quoi de nouveau en ville, Benjamin? demanda le garde-chasse en
regardant les chevaux avec admiration.
- Rien que je sache, répondit l'autre en mettant ses gants. Le blé
est un peu en hausse. J'ai aussi entendu parler d'un assassinat du
coté de Spitalflelds, mais je n'y crois guère.
- Oh! ce n'est que trop vrai, dit un voyageur en mettant la tête à
la portière; c'est un affreux assassinat.
- En vérité, monsieur? reprit le courrier en mettant la main à son
chapeau. Est-ce un homme ou une femme?
- C'est une femme, répondit le voyageur; on suppose que...
- Allons, allons, Benjamin! s'écria le postillon avec impatience.
- Les maudites dépêches! dit le courrier. Ah ça! dormez-vous, là
dedans?
- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres.
- On y va, on y va! grommela le courrier... c'est comme la jeune
millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais
quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!... En route!»
Il sonna du cor et la voiture partit.
Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en apparence, à ce
qu'il venait d'entendre, et sans autre préoccupation que celle de
savoir où aller. À la fin il revint encore une fois sur ses pas,
et prit la route qui mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait
d'un pas résolu; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et
qu'il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et les
ténèbres de la route, il se sentit gagné par un sentiment de
terreur et d'épouvante qui l'ébranla jusqu'au fond du coeur.
Autour de lui tous les objets, réels ou imaginaires, immobiles ou
agités, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes
n'étaient rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir
incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur
ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres
détails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer
d'un air sinistre et solennel; il entendait le frôlement des
vêtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du
vent apportait à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé;
s'il s'arrêtait, le fantôme s'arrêtait aussi; s'il courait, le
fantôme le suivait, non pas en courant: ç'aurait été une
consolation; mais non, c'était comme un cadavre encore doué du
simple mécanisme de la vie, emporté tout droit sur quelque vent
funèbre qui rasait le sol.
Parfois il se retournait avec l'énergie du désespoir, résolu à
éloigner de force le fantôme, qu'il savait pourtant bien être
privé de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tête et
son sang se glaçait dans ses veines; le fantôme avait suivi son
mouvement et se tenait toujours derrière lui; ce cadavre qu'il
n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait
maintenant à ses trousses, et sans relâche. Il s'adossa à un
talus, le long de la route; le fantôme se posta au-dessus de lui,
et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres; il se jeta à
terre, se coucha sur le dos; le fantôme se tint près de sa tête,
tout droit, silencieux et immobile, semblable à une pierre
sépulcrale avec l'épitaphe tracée en lettres de sang.
Qu'on ose parler après cela des assassins qui échappent à la
justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence
sommeille! Une seule longue minute passée dans ce paroxysme de
terreur ne valait-elle pas mille morts violentes?
Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar qui lui
offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient plantés trois
grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un
sifflement sinistre. Le brigand était hors d'état de continuer sa
route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur... Mais
là de nouvelles tortures l'attendaient.
Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que celle à
laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes,
que le matin il avait préféré regarder plutôt que de se les
figurer cachés sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au
milieu des ténèbres; ils brillaient, mais ne répandaient autour
d'eux aucune clarté; il n'y en avait que deux, et ils étaient
partout. Si lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la
chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait,
et chacun d'eux à sa place accoutumée. Le cadavre aussi était à sa
place, et les yeux étaient tels qu'il les avait vus en quittant la
chambre. Il se leva et s'élança dans les champs: l'apparition l'y
suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le
mur: avant qu'il eût eu le temps de s'étendre à terre, les deux
yeux étaient déjà là devant lui.
Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable, tremblant de
tous ses membres, une sueur froide s'échappant de tous ses pores.
Tout à coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on
entendit des cris de désespoir et des exclamations de surprise; il
trouva quelque soulagement à entendre des voix humaines dans ce
lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause sérieuse
d'alarme. Il retrouva ses forces et son énergie en présence d'un
danger personnel, et, se levant précipitamment, il s'élança hors
du hangar.
Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes
s'élevaient dans l'air et, lançant une pluie d'étincelles,
éclairaient l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et
chassaient des nuages de fumée dans la direction du lieu où il se
trouvait. Les cris devinrent plus perçants à mesure qu'ils étaient
poussés par plus de bouches, et il put entendre celui de: «Au
feu!» mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des
poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles
s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'élançaient
ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le
bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de
l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour
lui comme une nouvelle vie. Il s'élança tête baissée dans la
direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et
des épines, et escaladant comme un fou les haies et les clôtures,
tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses
forces.
Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu de gens à
demi vêtus, courant çà et là, les uns s'efforçant de tirer hors
des écuries les chevaux terrifiés, d'autres faisant sortir les
bestiaux des cours et des étables, d'autres enfin arrivant chargés
d'objets qu'ils avaient arrachés à l'incendie en bravant une pluie
d'étincelles et la chute des poutres enflammées. Par toutes les
ouvertures qui, une heure auparavant, étaient des portes et des
fenêtres, s'échappaient des torrents de flammes; les murs
s'écroulaient au milieu de la fournaise; le plomb et le fer se
fondaient et coulaient en longs ruisseaux. Les femmes et les
enfants poussaient des cris affreux; les hommes s'encourageaient
les uns les autres par de bruyantes exclamations; le bruit des
pompes et le sifflement de l'eau tombant sur le bois embrasé se
joignaient à ces sons discordants. L'assassin cria au feu, comme
les autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un
instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.
Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt s'élançant
au travers des flammes et de la fumée, se montrant toujours là où
il y avait le plus de bruit et le plus de monde. On le voyait en
haut et en bas des échelles, sur les toits, sur des planchers qui
menaçaient ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute
des briques et des pierres; il était partout, mais toujours
invulnérable; il n'eut ni une contusion ni une égratignure; enfin
l'aube du jour parut, et il ne resta plus que de la fumée et des
ruines noircies.
Après ces moments d'agitation fiévreuse, l'affreuse pensée de son
crime lui revint à l'esprit avec encore plus de force. Il
regardait autour de lui avec inquiétude: car il voyait des hommes
causer en groupe, et il craignait d'être le sujet de leur
entretien. Le chien obéit à un signe énergique qu'il lui fit, et
ils s'éloignèrent à la dérobée. Quelques hommes assis près d'une
pompe l'appelèrent et l'invitèrent à se rafraîchir avec eux; il
mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait un verre
de bière, il entendit les pompiers qui venaient de Londres parler
de l'assassinat. «Il paraît, dit l'un d'eux, qu'il s'est sauvé à
Birmingham; mais on l'attrapera bientôt; la police est à ses
trousses, et avant demain soir il sera traqué dans tout le
royaume.»
Sikes s'éloigna précipitamment et marcha jusqu'à ce qu'il fut prêt
à tomber de fatigue; alors il se coucha au bord d'un sentier et
dormit longtemps, mais d'un sommeil agité et pénible. Il se remit
ensuite à errer, toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur
à la pensée de passer la nuit tout seul.
Tout à coup il prit un parti désespéré: celui de retourner à
Londres.
«Là du moins, pensa-t-il, j'aurai quelqu'un à qui parler, quoi
qu'il arrive; c'est un bon endroit pour se cacher, et on ne
s'avisera peut-être pas de m'y chercher, après s'être mis sur mes
traces dans la campagne. Ne puis-je pas y rester une semaine ou
deux, et forcer Fagin à me donner de quoi gagner la France? Ma
foi! je risque cette chance.»
Il se mit sur-le-champ en devoir s'exécuter son projet, et il se
rapprocha de Londres par les chemins les moins fréquentés; il
était décidé à se cacher à peu de distance de la capitale, pour y
rentrer à la brune par une route détournée et aller droit au but
qu'il s'était proposé.
Mais le chien... on n'avait pas dû oublier, en dressant son
signalement, de mentionner que son chien avait disparu et l'avait
probablement suivi. Cela pourrait contribuer à le faire arrêter
dans la rue. Il résolut de noyer son chien, et continua sa route
en cherchant des yeux un étang; tout en marchant, il ramassa une
grosse pierre et l'attacha à son mouchoir. L'animal regardait son
maître faire ces préparatifs, et, soit que son instinct l'avertît
du danger qu'il courait, soit que le brigand le regardât d'un air
plus sinistre qu'à l'ordinaire, il se tint prudemment un peu en
arrière: quand son maître s'arrêta au bord d'une mare et l'appela,
il s'arrêta court.
«Ici! m'entends-tu?» cria Sikes en sifflant son chien.
L'animal revint à ce signal par la force de l'habitude; mais quand
Sikes se baissa pour lui nouer le mouchoir autour du cou, il
poussa un grognement sourd et recula.
«Ici!» dit le brigand en frappant du pied contre terre.
Le chien remua la queue, mais ne bougea pas; Sikes fit un noeud
coulant et l'appela de nouveau.
Le chien avança, recula, s'arrêta un instant, puis se sauva au
plus vite.
Sikes le siffla plusieurs fois, s'assit et attendit, pensant qu'il
reviendrait; mais du chien point de nouvelles. Le brigand finit
par se mettre en route.
CHAPITRE XLIX
Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur conversation. -
Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des
nouvelles importantes.
Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow descendit d'un
fiacre devant la porte de sa maison et frappa doucement; la porte
s'ouvrit, un homme robuste sortit de la voiture et se planta d'un
côté du perron, tandis qu'un autre homme assis sur le siège en
descendait et se plaçait de l'autre côté. Sur un signe de
M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième individu, le
mirent entre eux deux et le firent entrer de force dans la maison:
cet homme était Monks.
Ils montèrent de même l'escalier sans dire un mot, ayant devant
eux M. Brownlow, qui les introduisit dans une chambre de derrière.
Arrivé à la porte de cette chambre, Monks, qui n'avançait qu'à son
corps défendant, s'arrêta tout à coup; les deux hommes regardèrent
M. Brownlow, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.
«Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M. Brownlow; s'il
résiste, s'il remue seulement le petit doigt sans votre ordre,
traînez-le dans la rue, appelez la police à votre aide, et faites-
le arrêter en mon nom comme faussaire.
- Comment osez-vous me nommer ainsi? demanda Monks.
- Et vous, jeune homme, comment osez-vous me pousser à une telle
extrémité? répondit M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez-
vous assez fou pour vouloir sortir de cette maison? Lâchez-le.
Tenez, monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de vous
suivre; mais je vous déclare, au nom de tout ce qu'il y a de plus
sacré, qu'à l'instant même où vous mettrez le pied dans la rue, je
vous ferai arrêter pour fraude et escroquerie; ma résolution est
inébranlable. Si vous persistez dans votre résistance, que votre
sang retombe sur votre tête!
- De quelle autorité m'avez-vous fait empoigner dans la rue et
amener ici par ces gredins-là? demanda Monks en regardant l'un
après l'autre les deux hommes qui se tenaient à ses côtés.
- De ma propre autorité, répondit M. Brownlow Je prends sur moi
toute la responsabilité de cet acte; si vous vous plaignez d'être
privé de votre liberté, adressez-vous, je vous le répète, à la loi
pour vous protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le
trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir
tranquille); moi aussi, j'aurai recours à la loi; mais, si vous me
mettez dans l'impossibilité de reculer, ne comptez plus sur mon
intervention indulgente, quand vous serez entre les mains de la
justice, et ne dites pas alors que je vous ai précipité dans le
gouffre où vous vous serez jeté vous-même.»
Monks avait l'air déconcerté et inquiet; il hésitait...
«Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M. Brownlow d'un ton ferme
et calme; si vous aimez mieux que je vous poursuive en justice et
que j'attire sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait
frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire, encore une
fois, je vous le répète, vous savez ce que vous avez à faire; si,
au contraire, vous faites appel à mon indulgence et à la pitié de
ceux envers lesquels vous avez tenu une conduite si criminelle,
asseyez-vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours
qu'il vous attend.»
Monks murmura quelques paroles inintelligibles et resta indécis.
«Dépêchez-vous, dit M. Brownlow; je n'ai qu'un mot à dire, et il
sera trop tard pour vous décider.»
Monks hésitait encore...
«Je n'ai pas l'intention de parlementer plus longtemps, dit
M. Brownlow, et même, comme défenseur d'intérêts sacrés qui ne
sont pas les miens, je n'en ai pas le droit.
- N'y a-t-il pas... demanda Monks d'une voix tremblante, n'y a-t-
il pas... d'autre alternative?
- Aucune, absolument aucune.»
Monks regarda le vieux monsieur d'un oeil inquiet; mais, en voyant
son attitude sévère et résolue, il entra dans la chambre et
s'assit en haussant les épaules.
«Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow aux
domestiques, et venez dès que je sonnerai.»
Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls en
présence.
«Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant son chapeau et
son manteau, vous me traitez là, monsieur, d'une jolie manière.
- Jeune homme, c'est précisément parce que j'étais un vieil ami de
votre père, répondit M. Brownlow, c'est parce que les espérances
des heureuses années de ma jeunesse reposaient sur lui et sur sa
soeur, cette charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son
printemps, et qui m'a laissé ici-bas seul et isolé; c'est parce
qu'il s'est agenouillé avec moi près du lit de mort de cette soeur
chérie le jour même où elle devait s'unir à moi... mais le ciel en
a disposé autrement... c'est parce que, depuis cette époque, mon
coeur brisé s'est attaché à lui jusqu'à sa mort, malgré ses fautes
et ses erreurs; c'est parce que tous ces vieux souvenirs
remplissent encore mon âme et que votre vue seule les ravive en
moi; c'est pour tous ces motifs que je suis porté à vous ménager
maintenant, oui, Édouard Leeford, même maintenant, et à rougir de
vous voir déshonorer son nom.
- Le nom ne fait rien à l'affaire, dit l'autre, après avoir
considéré en silence et avec surprise l'émotion de son
interlocuteur. Qu'est-ce que cela me fait, le nom?
- Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous fait rien à
vous; mais c'était la nom de sa soeur, et, malgré un intervalle de
tant d'années, je n'oublierai jamais l'émotion que j'éprouvais
jadis à l'entendre prononcer, même par un étranger. Je suis
enchanté que vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.
- Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous laissons encore
son nom d'emprunt), après un long silence durant lequel il faisait
des gestes de défi furieux, pendant que M. Brownlow s'était
couvert le visage de ses mains. À quoi voulez-vous en venir?
- Vous avez un frère, dit M. Brownlow en maîtrisant son émotion,
un frère dont je vous ai dit tout bas le nom à l'oreille, quand je
vous suivais dans la rue, et que ce nom seul a suffi pour vous
décider à m'accompagner ici, plein de surprise et de crainte.
- Je n'ai point de frère, répondit Monks: vous savez bien que
j'étais fils unique. Que venez-vous me parler d'un frère? vous
savez tout cela aussi bien que moi.
- Écoutez ce que j'ai à vous dire, reprit M. Brownlow vous y
prendrez de l'intérêt. Je sais parfaitement que vous êtes le seul
et misérable fruit d'une union fatale, que, par orgueil de famille
et par la plus méprisable ambition, on força votre père à
contracter dès sa première jeunesse...
- Peu m'importent vos épithètes, interrompit Monks, avec un rire
effronté; vous reconnaissez le fait, et cela me suffit.
- Oui; mais je sais aussi, continua le vieux monsieur, quels
malheurs, quelles suites de tortures, quelles angoisses
résultèrent de cette union mal assortie; je sais combien cette
chaîne fut lourde pour tous deux, et combien le bonheur de leur
vie fut empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide
politesse succédèrent les disputes violentes; comment
l'indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine, et la
haine au désespoir, jusqu'à ce qu'enfin ils se séparèrent et, ne
pouvant rompre entièrement des liens que la mort seule devait
briser, ils les cachèrent du moins aux yeux d'une société nouvelle
sous les dehors les plus gais qu'ils purent prendre. Votre mère
réussit bientôt à tout oublier; mais pendant bien des années votre
père resta le coeur ulcéré.
- Enfin, ils se séparèrent, dit Monks; eh bien! après?
- Quelque temps après leur séparation, reprit M. Brownlow, votre
mère trouva sur le continent des distractions frivoles qui lui
firent oublier entièrement son mari, plus jeune qu'elle de dix ans
au moins, tandis que celui-ci, dont l'avenir était flétri, resta
en Angleterre et se fit de nouveaux amis. J'espère que ce détail
du moins ne vous est pas inconnu.
- Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête et en
frappant du pied contre le plancher, comme un homme résolu a tout
nier; je l'ignore complètement.
- Votre ton aussi bien que vos actions, dit M. Brownlow, me
donnent la certitude que vous ne l'avez jamais oublié et que vous
n'avez jamais cessé d'y penser avec amertume. Je vous parle là de
faits passés depuis quinze années, quand vous n'aviez pas plus de
onze ans et que votre père n'en avait que trente et un: car, je le
répète, c'était presque encore un enfant quand son père le força
de se marier. Faut-il que je remonte à des faits qui imprimeront
une tache à la mémoire de votre père, ou voulez-vous m'épargner
ces détails en me dévoilant la vérité?
- Je n'ai rien à dévoiler, répondit Monks d'un air confus; vous
n'avez qu'à continuer si cela vous fait plaisir.
- Ces nouveaux amis de votre père étaient un officier de marine en
retraite, dont la femme était morte six mois auparavant, et ses
deux enfants; il en avait eu davantage, mais, de toute la famille,
il n'en restait heureusement que deux; c'étaient deux filles:
l'une, âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour; l'autre, âgée
seulement de deux ou trois ans.
- Qu'est-ce que tout cela me fait? demanda Monks.
- Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir l'air de
remarquer cette interruption, à peu de distance de l'endroit où
votre père était venu se fixer; ils firent bientôt connaissance et
se lièrent intimement. Votre père était doué comme peu d'hommes le
sont: il avait l'esprit et la grâce de sa soeur. Plus le vieil
officier le connut, plus il l'aima. Plût à Dieu qu'il eût été le
seul! mais sa fille en fit autant.»
Le vieux monsieur s'arrêta; Monks se mordait les lèvres et tenait
ses yeux fixés sur le plancher.