M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes:

«Au bout d'un an, il avait contracté des engagements solennels

envers cette jeune fille pure et naïve, dont il était la première,

la seule et ardente passion.

- Votre histoire n'en finit pas, observa Monks en s'agitant sur sa

chaise.

- C'est une histoire triste et douloureuse, jeune homme, dit

M. Brownlow, et d'ordinaire ces histoires sont longues. Si j'avais

à vous faire le récit d'un bonheur sans mélange, ce serait très

court. Enfin, un de ces riches parents dont on avait voulu

s'assurer la bienveillance et la protection en sacrifiant votre

père (ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour

réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui laissa

ce qu'il croyait une panacée contre tous les chagrins... de

l'argent. Il fallut que votre père allât sur-le-champ à Rome, où

ce parent était allé lui-même pour rétablir sa santé et où il

était mort, laissant des affaires fort embrouillées. Votre père

partit, fut atteint à Rome d'une maladie mortelle, et, dès que

votre mère l'apprit à Paris, elle le suivit et vous emmena avec

elle. Le lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne

laissant pas de testament; pas de testament, vous m'entendez, en

sorte que toute la fortune revint à votre mère et à vous.»

En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et écoutait d'un

air singulièrement attentif, bien que ses yeux ne fussent pas

tournés vers le narrateur. Quand M. Brownlow s'arrêta, il changea

de position comme un homme qui éprouve un soulagement inattendu,

et passa les mains sur son visage brûlant.

«Avant de se mettre en route, votre père avait passé par Londres,

dit M. Brownlow avec lenteur en regardant fixement son

interlocuteur; il vint me voir.

- Je n'ai jamais entendu parler de cela, interrompit Monks d'un

air d'incrédulité affectée, mais en éprouvant la plus désagréable

surprise.

- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un

portrait peint par lui-même, de cette pauvre jeune fille; il ne

pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il était

miné par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues

et incohérents qu'il avait perdu et déshonoré une famille; il me

confia l'intention qu'il avait de convertir à tout prix sa fortune

en espèces, d'assurer à sa femme et à vous une partie de sa

nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai

que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Même à moi, son ami

d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la

tombe de sa soeur chérie, même à moi, il ne fit aucun aveu plus

complet. Il me promit de m'écrire, de tout me dire, et de venir

ensuite me voir encore une dernière fois avant de s'éloigner pour

toujours. Hélas! c'était ce jour-là même que je le voyais pour la

dernière fois. Je n'ai reçu de lui aucune lettre, et je ne l'ai

plus revu.

«Je me rendis, ajoute M. Brownlow, après un instant de silence, je

me rendis sur le théâtre de son... (je puis parler ici le langage

du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus

rien à présent)... sur le théâtre de son coupable amour, décidé,

si mes craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant

abandonnée un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre.

Sa famille avait quitté le pays huit jours auparavant; ils avaient

acquitté quelques petites dettes courantes et étaient partis

pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur

voyage.»

Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un

sourire de triomphe.

«Quand votre frère, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de

Monks, quand votre frère, pauvre enfant abandonné, chétif et

couvert de haillons, fut jeté sur mon chemin, non par le hasard,

mais par la Providence, et sauvé par moi du vice et de

l'infamie...

- Quoi! s'écria Monks en tressaillant.

- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon récit

finirait par vous intéresser. Je vois que le juif, votre rusé

complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dût

croire qu'il vous était tout à fait inconnu. Quand cet enfant eut

été sauvé par moi et qu'il se rétablit chez moi de sa maladie, sa

ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais

tout à l'heure me frappa d'étonnement. Dès la première fois que je

le vis, malgré sa misère et ses haillons, je remarquai sur son

visage une expression de langueur qui me rappela tout à coup,

comme dans un rêve, les traits de celle qui m'avait été si chère.

Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlevé dans la

rue avant que je connusse son histoire.

- Pourquoi? demanda vivement Monks.

- Parce que vous connaissez tous ces détails aussi bien que moi.

- Moi!

- Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M. Brownlow;

je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses.

- Vous n'avez aucune preuve à produire contre moi, balbutia Monks;

je vous défie d'en produire une!

- Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un

regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour

le retrouver furent inutiles; comme votre mère était morte, je

savais que, si quelqu'un pouvait éclaircir ce mystère, c'était

vous seul. J'appris que vous étiez parti pour vos propriétés des

Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je besoin de le

dire? après la mort de votre mère, pour éviter ici de fâcheuses

poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitté les Indes depuis

quelques mois, et on supposait que vous étiez revenu à Londres;

mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en

Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donnée sur le lieu

de votre résidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une

manière aussi irrégulière que vous l'aviez toujours fait;

quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois

vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon

toute apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies,

compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société quand vous

étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je

battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux

heures, tous mes efforts étaient restés inutiles, et je ne vous

avais pas aperçu une seule fois.

- Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit Monks en se

levant d'un air résolu. Eh bien! après? Vous parlez de fraude et

d'escroquerie; ce sont là de grands mots, justifiés, à ce que vous

paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit

misérable; vous dites que c'est mon frère! mais vous ne savez

seulement pas si un enfant est résulté de ce beau couple; vous

n'en avez aucune preuve.

- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi;

mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frère,

vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un

testament; votre mère l'a détruit et vous a confié ce secret en

mourant. Il était question dans ce testament d'un enfant qui était

évidemment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous

l'avez rencontré, et sa ressemblance avec son père a éveillé vos

soupçons. Vous vous êtes rendu au lieu de sa naissance; il y avait

des preuves (preuves longtemps cachées) de son origine et de sa

parenté avec vous; ces preuves, vous les avez détruites, et voici

les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infâme

complice: «Les seules preuves de l'identité de l'enfant sont au

fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les tenait de la

mère pourrit dans son cercueil.» Fils dénaturé, lâche, menteur que

vous êtes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de

sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les

infâmes complots ont causé la mort violente de quelqu'un qui

valait mille fois mieux que vous; vous qui dès le berceau avez été

une cause de chagrin et de désespoir pour votre père, et qui

portez sur votre visage, vrai miroir de votre âme, les traces des

maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice

et à la débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore?

- Non, non, non! répondit le lâche, accablé sous ces charges

multipliées.

- Il n'y a pas un mot, s'écria le vieux monsieur, pas un seul mot

qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont

recueilli vos secrets et me les ont rapportés à l'oreille. La vue

de cet enfant persécuté a ému le vice lui-même, et lui a donné le

courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a été

commis, dont vous êtes moralement, sinon réellement le complice.

- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est

passé; j'allais m'enquérir de la vérité du fait quand vous m'avez

surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je

pensais que c'était le résultat d'une querelle.

- Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une partie de vos

secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-vous me les révéler tous?

- Oui.

- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincère

des faits et les attester devant témoins?

- Oui, je le promets.

- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu'à ce que ce document

soit rédigé, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai

convenable, pour y faire cet aveu?

- Si vous y tenez, j'y consens aussi, répondit Monks.

- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer à un

enfant innocent la fortune qui lui était destinée. Vous n'avez pas

oublié les clauses du testament. Mettez-les à exécution en ce qui

concerne votre frère, et allez ensuite où vous voudrez: nous

n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.»

Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long

et en large, en réfléchissant d'un air sombre à la proposition qui

lui était faite et à la possibilité de l'éluder, quand la porte

s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en

proie à une violente agitation.

«L'homme sera pris, s'écria-t-il. Il sera pris ce soir.

- L'assassin? demanda M. Brownlow.

- Oui, oui, répondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs

d'une vieille masure, et sans nul doute son maître y est déjà

caché ou viendra s'y cacher à la faveur de la nuit. La police

veille de tous côtés: j'ai causé avec les hommes chargés de le

prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'échappe; ce

soir, le gouvernement promet une récompense de cent livres

sterling à qui le prendra.

- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-même sur

les lieux, si j'arrive à temps. Où est M. Maylie?

- Henry? répondit le docteur. Dès qu'il a vu votre ami ici présent

monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop

pour se rendre à l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre

à ceux qui le poursuivent.

- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles?

- Il n'était pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il

l'est peut-être déjà: on est sûr de l'avoir.

- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow à voix basse à

M. Monks.

- Oui, répondit celui-ci; vous... vous me garderez le secret?

- Oui; restez ici jusqu'à mon retour; c'est votre unique chance de

salut.»

M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent la porte à

clef.

«Eh bien! où en êtes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le

docteur.

- Tout ce que j'espérais, et même davantage: en réunissant les

renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je

possédais déjà, je ne lui ai laissé aucune échappatoire, et je lui

ai montré clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez

écrire, je vous prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir,

à sept heures; nous serons là quelques heures d'avance, mais il

faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-être besoin

de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le

prévoir. Mais mon sang bout dans mes veines à la pensée de venger

cette pauvre fille assassinée; quelle route ont-ils prise?

- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez

à temps, répondit M. Losberne. Moi, je reste ici.»

Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l'un et l'autre à

une agitation violente.

CHAPITRE L.

Poursuite et évasion.

Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit

où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les

vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et

par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se

trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus

extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de

Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre

des habitants de la capitale.

Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir

un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la

population la plus misérable et la plus grossière des bords du

fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe

indigente.

Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés

dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus

à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par

des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest

et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles,

enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur

ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle

hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à

droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit

des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus

reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées

jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les

façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs

lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines

qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres

de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on

peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.

C'est dans cet affreux quartier, au delà de _Dockhead_, dans le

faubourg de _Southtwark_, que se trouve l'île de Jacob, entourée

d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de

quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond

_et qui est connu maintenant sous le nom de _Folly-Ditch_. Ce

fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en

ouvrant les écluses de _Lead-Mills_, d'où lui venait son ancien

nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont

jetés sur le fossé à _Mill-Lane_, pourrait voir les habitants des

maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des

baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent

des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les

maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du

spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus

s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de

trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule

au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant

passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge

dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si

sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en

bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour

imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis,

des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus

repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de _Folly-

Ditch_.

Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de

toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont

plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort

plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier

assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les

maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux

qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un

refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de

se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment.

Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres

étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le

fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois

hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets,

comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et

tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit,

M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait

eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage

était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les

mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de

banc et se nommait Kags.

«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça

chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit

Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel

ami.

- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit

Kags.

- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air

pensif.

- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine

de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où

personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite

d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on

puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.

- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du

monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et

trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son

retour.»

Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit,

sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton

plaisant, se tourna vers Chitling et dit:

«Quand Fagin a-t-il été pris?

- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot

et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée;

quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti

dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a

été pincé comme le juif.

- Et Betsy?

- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus

contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une

folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de

sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite

à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est.

- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.

- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il

fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il

n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a

arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards

au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé.

- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les

lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.

- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit

l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera

sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve

de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans

six jours d'ici, il dansera, morbleu!

- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling;

les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables

pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on

le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et

parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de

boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se

cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs

amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et

l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui

n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je

le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends

les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui

arracheraient le coeur.»

Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses

mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en

long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.

Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres

restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit

étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes

s'élança dans la chambre.

Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent

dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre

ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître

n'était pas avec lui.

«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés

dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je... je

compte bien qu'il ne viendra pas.

- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en

se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur

le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué

d'avoir couru.

- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir

regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de

boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.

- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute

aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu

ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son

maître et pourquoi arrive-t-il seul?

- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser

prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?»

Tobie hocha la tête.

«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous

conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a

trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son

chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans

cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.»

Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans

contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit

commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.

La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une

chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui

s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois

individus une profonde impression, accrue encore par le danger et

l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près

les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient

peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on

eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce

voisine.

Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à

coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.

«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour

de lui pour se donner du courage.

On frappa de nouveau... Ce n'était pas Charlot... il ne frappait

jamais ainsi.

Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond

en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le

visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien

se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.

«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.

- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée.

- Oui, il faut le faire entrer.

- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une

chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si

tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini.

Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont

la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le

dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux

enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était

plus que l'ombre de Sikes.

Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu

de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut

l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du

mur... aussi près que possible... puis s'assit.

Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement

ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi

chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix

sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils

n'avaient jamais entendu une voix pareille.

«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.

- Seul, il y a trois heures.

- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou

faux?

- Parfaitement vrai.»

Nouveau silence.

«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur

son front. N'avez-vous rien à me dire?»

Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.

«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit,

avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour

laisser passer l'orage?

- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté,

répondit Crackit après quelque hésitation.

Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était

adossé.

Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait

réellement, il dit: «Le corps... est-il... enterré...?»

Ils firent signe que non.

«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de

nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en

vue?... Qui est-ce qui frappe ainsi?»

Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait

rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot

Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa

figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.

«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas

dit cela en bas?»

Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui

avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin

voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui

tendre la main.

«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en

reculant encore.

- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce

que... tu ne me reconnais pas?

- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin

avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.»

L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt

l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.

«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son

poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous

trois... que je n'ai pas peur de lui... Si l'on vient le chercher

ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien

attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou

s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le

livrerai... Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit

feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait

du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à

l'assassin!»

En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents,

Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une

manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit

tomber lourdement à terre.

Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas

dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le

plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui

pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux

vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne

cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.

La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps.

Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous

ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air

épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières

brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des

conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule,

qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait

sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval

résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des

pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la

porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur

qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide.

«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est

ici! il est ici! enfoncez la porte!

- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les

murmures et les cris de recommencer de plus belle.

- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne

l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la

lumière. Enfoncez la porte!»

Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les

volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un

hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la

masse compacte qui entourait la maison.

«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef

ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant

le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac

vide. Ouvrez-moi cette porte, vite...» Il y poussa Charlot, tira

le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée

est-elle bien fermée?

- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que

ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.

- Les panneaux sont-ils solides?

- Doublés de tôle.

- Et les fenêtres?

- Les fenêtres aussi.

- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le

châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez

pas encore.»

Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui

que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux

qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres

demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur

l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à

cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un

passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait

toutes les autres:

«Vingt guinées à qui apportera une échelle...»

Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans

toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres

des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des

torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient

sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en

malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux,

et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis

tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des

crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les

blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous

ensemble poussaient un cri de fureur.

«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis

venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant

la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader

par là... Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois

meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.»

Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent

l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus

longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.

Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis

longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot

était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la

tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à

ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que,

lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent

sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent

aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés.

L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le

toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa

jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.

La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit

fangeux.

La foule était restée silencieuse pendant quelques instants,

épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais

dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était

impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus

fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop

loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant

ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que

toute la population de Londres était venue maudire l'assassin.

Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de

colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et

là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les

maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par

la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on

s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de

monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le

poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.

«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus

rapproché; hourra!»

Les cris redoublèrent.

«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le

prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la

récompense.»

Nouveaux cris dans la foule...

En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à

enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une

échelle, était monté dans la chambre.

Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se

dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant

les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se

ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier,

quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à

s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En

ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de

la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la

foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus

avide que jamais de voir opérer cette capture.

Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne

voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit.

Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule,

il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se

releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se

jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la

vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité.

Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui

annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une

cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement

un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud

coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire

d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds

du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la

corde dès qu'il serait en bas.

Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la

fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était

cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et

garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui

l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons-

nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus

de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce

monde.

«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était

frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le

parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se

tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la

flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq

pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement

convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant

encore son couteau ouvert dans sa main crispée.

La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au

choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la

chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main

ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en

grâce qu'on vînt le délivrer.

Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir

sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant

son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup,

tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une

pierre qui fit jaillir sa cervelle.

CHAPITRE LI.

Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il

n'est question ni de dot ni d'épingles.

Deux jours après les événements racontés dans le précédent

chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi,

dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville

natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le

bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en

compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.

La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était

dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et

lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui

l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne

parlaient pas davantage.

Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par

M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien

qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre

si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire

assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande

perplexité.

Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de

M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui

venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait

M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera

peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.»

Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but

qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du

monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.

Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses

réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue

pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se

réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien

d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le

chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre

orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un

toit pour abriter sa tête!

«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et

en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai

escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en

rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le

fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs,

qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh!

Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je

pouvais te voir maintenant!...

- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier;

vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche,

et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le

rendre heureux aussi!...

- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous

le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une

paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?»

Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant

l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.

«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le

monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le

coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et

vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que

vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi.

Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors

que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en

sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui

montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!...»

Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés

dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer

les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry,

l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais

plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses

souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si

bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit

incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le

ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le

dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses

étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le

portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier

ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa

sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent

figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces

lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe

délicieux.

Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la

porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis,

le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant

un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig

était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune

demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture,

comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et

souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas

même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux

que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il

n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout

le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées,

tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.

Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun

redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage.

M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner

dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et

venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint

avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout

d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces

circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui

n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils

restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques

mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre

même le son de leur voix.

Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne

sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne

et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue

arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que

c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré

un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu

avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre.

Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et

s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la

main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose

et Olivier.

«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces

déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de

témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous

épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de

votre propre bouche: vous savez pourquoi.

- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow

s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me

semble; n'allez pas me garder longtemps ici.

- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête

d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de

votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la

pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.

- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de

tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur,

voilà leur bâtard.

- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un

reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine

censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne

peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez

coupable. Cet enfant est né dans cette ville?

- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là

son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les

papiers.

- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow

en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.

- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade

à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis

longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et

m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune

de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni

lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu

connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort.

Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était

tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il

avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces

papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à

Agnès, et l'autre un testament.

- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.

- La lettre?... c'était une feuille de papier écrite dans tous les

sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se

reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa

protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant

que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait

plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors

elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop,

car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui

rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui

disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa

honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir,

de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les

conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur

son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui

rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague

sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en

blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de

famille... Il la priait de garder cette bague, de la porter

toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il

répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu

la tête, et je crois bien que c'était vrai.

- Quant au testament...,» dit M. Brownlow en voyant Olivier

pleurer à chaudes larmes.

Monks restait silencieux.

«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était

conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins

que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des

dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils

unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous

laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres

sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour

Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le

jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans

conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à

l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun

acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de

méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la

confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il

était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature

élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que

la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas

seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous

reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous

n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous

ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.

- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme

eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint

pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves,

pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille;

elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les

circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont

elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir,

se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea

de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa

retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa

fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il

avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la

cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours

pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort

de chagrin le soir même.»

Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que

M. Brownlow reprit le fil de la narration.

«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère

d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent... À dix-huit ans,

il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent,

s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres

où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus

dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse

maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues

et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il

partit avec elle pour la France.

- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son

lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine

mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une

recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que

j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de

la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et

que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le

rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui

laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une

infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je

foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de

l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire

jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin;

j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je

serais arrivé à mon but.

Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant

d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins

épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été

le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu,

pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme

considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où

l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à

ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien

Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.

«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en

s'adressant à Monks.

- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai

parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui

les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever

les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.»

M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et

rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui

son infortuné mari.

«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement

l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?... Oh! Olivier,

si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!...

- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble.

- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble,

répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher,

moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le

voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si

distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était

mon... mon... mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour

chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous

souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!... il est

en paradis depuis huit jours... Nous l'avons porté en terre dans

un cercueil de chêne à poignées d'argent.

- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment!

- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment

vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en

parfaite santé?»

Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du

respectable couple, demanda en désignant Monks:

«Connaissez-vous cet individu?

- Non, répondit nettement Mme Bumble.

- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow

en s'adressant au mari.

- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.

- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?

- Non, répondit Mme Bumble.

- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession

certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.

- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir

pour nous adresser de si sottes questions?

M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit

aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas

avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles

paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.

«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille

Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main

tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte

et nous empêcher d'entendre ce qui se disait.

- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant

ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos

précautions.

- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous

dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier

qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée

quand vous avez été au mont-de-piété.

- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une

bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos

talons.

- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille

Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune

femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller

mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait

bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors

qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité.

- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de-

piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.

- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en

désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en

doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses

vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai

vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez

jamais les retrouver; et puis après?

- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre

affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou

votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.

- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig

sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette

malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions

paroissiales?

- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la

tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.

- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être

prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui

l'a voulu absolument.

- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez

présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et

d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus

coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos

conseils.

- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau

entre ses mains, la loi n'est qu'une... une idiote. S'il en est

ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce

que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience;

cela lui ouvrirait les yeux.»

Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau

sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver

sa femme.

«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi

la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous

dire ne sont pas faits pour vous effrayer.

- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore

comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois;

je n'ai plus ni force ni courage.

- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le

vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le

sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?

- Oui, répondit Monks.

- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.

- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.

- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit

M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore

enfant, à la mort de son père?

- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans

un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une

lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre

sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de

pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.

- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie

d'approcher. Continuez!

- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais

là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année

de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.

- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?

- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins

le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle

l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle

ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en

envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur

mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie

suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta

l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails

les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car

elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt

ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna

une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce

qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard,

en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts,

l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de

vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que

depuis quelques mois.

- La voyez-vous maintenant?

- Oui; elle est appuyée sur votre bras.

- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en

serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant

bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les

trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille...

- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la

meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne

puis supporter tout cela.

- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous

avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante

fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous

ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant,

qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.

- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant

ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh!

Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais

vous aimer ainsi.»

Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les

paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras

l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un

père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et

pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même

qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et

tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute

sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.

Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la

porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place

à Henry Maylie.

«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune

fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard,

ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que

j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je

suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?

- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?

- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du

sujet de notre dernière entrevue.

- Oui.

- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre

détermination et à vous demander seulement de me la faire

connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma

position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous

ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.

- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore

maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que

jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a

arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit

Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup

cruel, mais mon coeur saura le supporter.

- La découverte de ce soir... commença Henry.

- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en

ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant.

- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune

homme.

- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je

voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.

- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui

prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez

entendu ce soir.

- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du

déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il

s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus... Tenez, nous en

avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien.

- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle

se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi,

excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang

élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et

envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est

vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui,

chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir.

- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.

- Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue, je vous

ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles

imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le

monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le

quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque

mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se

sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et

m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur

puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde

maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes

campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village,

de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation

rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose,

qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang,

voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds.

* * * * *

- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des

amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son

mouchoir de poche sur la tête.»

À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni

Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment,

n'avaient la moindre excuse à alléguer.

- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit

M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre

chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon

compliment à la jeune fiancée.»

M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à

rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur

et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en

avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures

autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il

était si jeune, et un pasteur encore!

«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi

avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les

yeux; qu'est-ce que vous avez donc?»

Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères

espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont

souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard

était mort!

CHAPITRE LII

La dernière nuit que le juif a encore à vivre.

La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, était pavée de

figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne

présentât une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre

placée devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculés des

galeries, tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le

juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout sens.

Il était là, debout, encadré dans un firmament émaillé d'yeux

étincelants.

Il était là, au milieu de cette gloire de lumière vivante, une

main appuyée sur la balustrade de bois placée devant lui, l'autre

posée derrière son oreille, la tête penchée en avant pour saisir

plus distinctement chaque mot prononcé par le président, qui

faisait le résumé de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards

vers les jurés, pour observer l'effet que produisait sur eux la

circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les charges

qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une clarté terrible, il

regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le

supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'était sa

seule manière de trahir son anxiété, car il ne faisait pas un

mouvement; il n'avait presque pas bougé depuis le commencement du

procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la même

attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixés

sur lui, comme s'il l'écoutait encore.

Un léger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa

position; il regarda autour de lui. Les jurés étaient réunis pour

délibérer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que

les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa

figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que

ceux-là, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le

dégoût, s'entretenaient à voix basse avec leurs voisins. Quelques-

uns, c'était le petit nombre, semblaient ne pas faire attention à

lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'étonnant

de la lenteur de la délibération. Mais il n'y avait pas dans

l'auditoire, même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand

nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la moindre

sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le

vif désir de le voir condamner.

Tandis qu'il considérait tout cela d'un oeil égaré, un profond

silence se fit tout à coup; il regarda derrière lui et vit que les

jurés s'étaient retournés du côté du président. C'était seulement

pour demander la permission de se retirer.

Il les considéra attentivement, un à un, à mesure qu'ils

sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté pencherait la

majorité; ce fut en vain. Le geôlier lui toucha l'épaule; il le

suivit machinalement jusqu'au prétoire et s'assit. Si on ne lui

avait montré le siège placé devant lui, il ne l'eût pas aperçu.

Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les spectateurs,

les uns étaient en train de manger, les autres s'éventaient avec

leurs mouchoirs, car il faisait très chaud dans la salle. Un jeune

homme était occupé à crayonner sur un album les traits de

l'accusé; curieux de savoir si le croquis était ressemblant, et,

profitant d'un moment où l'artiste était occupé à tailler son

crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme eût pu le

faire un spectateur indifférent.

De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il était

tout occupé d'examiner son costume en détail, de rechercher ce que

ça pouvait coûter, comment ça se mettait, etc.

Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une demi-heure

d'absence; il se demanda si cet homme était sorti pour aller

dîner, où il avait été, ce qu'il s'était fait servir, et continua

de se livrer à ce genre de réflexions insouciantes, jusqu'à ce

qu'un nouvel objet attirât son attention, pour faire naître en lui

d'autres pensées tout aussi saugrenues.

Ce n'était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu se soustraire

un instant à l'effroyable idée que sa fosse était ouverte à ses

pieds; cette pensée était toujours présente à son esprit, mais

d'une manière vague et générale, et il ne pouvait y arrêter son

esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait

rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientôt mourir, il se

mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du

tribunal, s'étonnait d'en voir un cassé et se demandait si on le

raccommoderait ou si on le laisserait comme ça. Il songeait avec

horreur à l'échafaud, à la potence, puis s'arrêtait pour regarder

un homme qui arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et

revenait ensuite à ses sinistres pensées.

Enfin on entendit crier: «Silence!» et chacun retint sa

respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurés

rentrèrent et passèrent tout près de lui; il ne put rien lire sur

leurs visages: ils étaient impassibles comme le marbre. Un profond

silence s'établit... pas un mouvement... pas un souffle...

«L'accusé est coupable.»

Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l'auditoire, cris

répétés bientôt par la foule qui encombrait les abords du

tribunal, par la populace enchantée d'apprendre que le juif serait

pendu le lundi suivant.

Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque

observation à faire sur l'application de la peine. Il avait repris

son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui

adressait cette question; il fallut pourtant la lui répéter deux

fois avant qu'il eût l'air de l'entendre, et alors il murmura à

voix basse qu'il était... un vieillard... un vieillard... Il ne

put dire autre chose et redevint silencieux.

Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait

conservé la même indifférence apparente. Cette sinistre formalité

arracha un cri à une femme de la galerie. Le juif regarda vivement

de ce côté, comme s'il était fâché de cette interruption, et se

pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on

lui adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence

horrible à entendre; mais il restait immobile comme une statue,

sans qu'un seul muscle de son visage se mît en jeu. L'oeil hagard,

il restait penché en avant, la mâchoire pendante, quand le geôlier

lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un

instant autour de lui d'un air hébété, et obéit.

On lui fit traverser une salle basse où quelques prisonniers

attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres

causaient avec leurs amis, à travers la grille qui donnait sur la

cour. Il n'y avait là personne pour lui parler, à lui, et quand il

passa, les prisonniers se reculèrent, pour que les gens qui

s'étaient accrochés à la grille pussent mieux le voir. Ils

l'accablèrent d'injures, se mirent à crier, à siffler; il leur

montrait le poing et leur aurait craché au visage, si ses gardiens

ne l'eussent entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de

quelques quinquets, jusqu'à l'intérieur de la prison.

Là, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui

lui permît de devancer son supplice; puis on le mena dans une des

cellules des condamnés à mort, et on l'y laissa... seul.

Il s'assit sur un banc de pierre placé en face de la porte et qui

servait à la fois de siège et de lit; puis, fixant à terre ses

yeux injectés de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au

bout de quelque temps, il parvint à recueillir quelques lambeaux

de phrases de l'allocution que lui avait adressée le juge, phrases

dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu

à peu ses souvenirs se complétèrent, se coordonnèrent dans sa

tête: «Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort

s'ensuive.» C'étaient bien là les derniers mots qu'on lui avait

adressés: «condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort

s'ensuive.» Comme il commençait à faire nuit, il se mit à penser à

tous les gens qu'il avait connus qui étaient morts sur

l'échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils lui revenaient en

mémoire avec une telle rapidité, qu'il pouvait à peine les

compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'était

moqué, parce qu'ils étaient morts avec une prière sur les lèvres.

Quel drôle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les

planches, quand ils avaient été lancés dans l'espace! Quel

changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes

forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une

corde!

Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occupé cette

cellule... s'étaient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait

sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumière? Il y a des siècles

que cette cellule est construite... combien d'hommes ont dû y

passer leurs dernières heures! On se croirait couché dans une cave

jonchée de cadavres... N'est-ce pas là le bonnet, le noeud

coulant, les bras garrottés, ces figures qu'il reconnaît jusque

sous le voile hideux qui les cache?... De la lumière! de la

lumière!

À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à force de

frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes

parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un

chandelier de fer fixé à la muraille, l'autre traînant un matelas

sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus

être perdu de vue un seul instant.

La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent

aiment à entendre sonner les horloges des églises, car elles leur

annoncent le réveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le

juif, elles n'annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était

un tintement d'agonie; chaque coup apportait à son oreille ce son

monotone, profond et sourd... _mort!_ À quoi lui servaient le

bruit et le mouvement du joyeux réveil du jour, qui pénétrait même

là, jusqu'à lui? ce n'était qu'une autre forme de glas funèbre qui

lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le

marché.

Le jour passe... un jour? Il n'est pas possible que ce soit un

jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti. La nuit vint à

son tour, nuit à la fois si longue par son affreux silence, et si

courte par la rapidité avec laquelle fuyaient les heures! Tantôt,

dans son délire, il s'emportait en blasphèmes; tantôt il hurlait

et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa

religion, étaient venus prier près de lui; il les avait chassés

avec des imprécations; ils renouvelèrent leurs efforts

charitables, et il les chassa cette fois en les battant.

Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit à vivre après;

comme il y songeait, le jour parut; on était au dimanche. Ce ne

fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pensée de sa

situation désespérée, et de l'effroyable dénoûment auquel il

touchait, s'offrit à son esprit dans toute son horreur: non qu'il

eût eu un seul instant l'espoir d'être gracié; mais il n'avait

jusqu'alors entrevu que d'une manière vague la possibilité de

mourir sitôt.

Il n'avait presque jamais adressé la parole aux deux gardiens qui

se relevaient tour à tour pour le surveiller, et qui, de leur

côté, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'était

tenu immobile sur son banc, rêvant tout éveillé. Maintenant il se

levait à chaque instant, la peau brûlante et l'écume à la bouche,

et parcourait convulsivement son étroite cellule dans un tel

paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-mêmes,

bien que familiarisés avec de tels spectacles, reculaient

d'horreur et d'épouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul

homme ne suffît plus pour le surveiller, et que les deux geôliers

restèrent ensemble près de lui.

Il s'étendit sur sa couche de pierre et pensa au passé; il avait

été blessé, le jour de sa capture, par quelques-uns des

projectiles que lui avait lancés la foule; sa tête était

enveloppée de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage

livide, et sa barbe inculte était hideuse à voir; ses yeux

brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale était toute

craquelée par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures:

si ce n'était pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si

c'étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une après

l'autre, où serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du

cadran? Onze heures. Le son de l'heure précédente vibrait encore à

son oreille. Le lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort,

sans autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à onze

heures, ...

Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé tant de

souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux

yeux, mais encore et trop longtemps à la pensée des hommes,

n'avaient jamais été témoins d'une scène pareille... Les gens qui

passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-être ce

que faisait en ce moment le criminel qui devait être pendu le

lendemain, n'en auraient pas fermé l'oeil de la nuit, s'ils

avaient pu seulement le voir tel qu'il était alors au fond de sa

cellule.

Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou trois

personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la prison,

demander d'un air inquiet si l'on avait reçu avis d'une

commutation de peine; on leur répondait que non, et ils se

hâtaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui

stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par où

sortirait le condamné, l'endroit où s'élèverait la potence. Vers

minuit, la foule s'écoula comme à regret, et peu à peu la rue

redevint déserte et silencieuse.

On avait fait évacuer les abords de Newgate, et disposé quelques

solides barrières peintes en noir, pour contenir la foule sur

laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagné d'Olivier, se

présenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer

jusqu'au condamné, signé d'un des shériffs: on le fit entrer sur-

le-champ.

«Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda à

M. Brownlow l'homme chargé de les conduire à la cellule du juif;

ce n'est pas un spectacle à montrer à un enfant, monsieur.

- Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami, répondit

M. Brownlow; si je tiens à être introduit près du criminel, c'est

à cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il

poursuivait avec succès la carrière de ses forfaits. J'ai cru

qu'il était bon de le lui faire voir en ce moment, dût-il en

éprouver quelque peine et quelque frayeur.»

M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier

ne pût les entendre. L'homme porta la main à son chapeau, et,

regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosité, ouvrit

une porte en face de celle par laquelle ils étaient entrés, et les

conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.

«C'est par ici, dit-il en s'arrêtant dans un endroit obscur où

deux ouvriers étaient en train de faire en silence quelques

préparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir

d'ici la porte par laquelle il doit sortir.»

Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la batterie de

cuivre nécessaire pour préparer la nourriture des prisonniers, et

leur montra du doigt une porte. Près de là était, en haut, une

grille ouverte où l'on entendait des voix et des coups de

marteaux: on était en train de monter l'échafaud. De là, ils

passèrent dans une cour, après avoir franchi plusieurs lourdes

portes à chacune desquelles se trouvait un geôlier; ils montèrent

quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long duquel on

voyait une rangée de portes massives. Le geôlier leur fit signe de

s'arrêter, et frappa à une des cellules avec son trousseau de

clefs; les deux gardiens du juif, après un court entretien à voix

basse, sortirent dans le corridor en s'étirant les membres,

satisfaits d'avoir un moment de répit, et firent signe aux

visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule.

Le condamné était assis sur son lit et se balançait à droite et à

gauche, moins semblable à un homme qu'à une bête féroce; il était

évidemment absorbé par le souvenir de sa vie passée, car il

continua à marmotter des paroles incohérentes, sans paraître

s'apercevoir de la présence des nouveaux venus, qu'il prenait

sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rôle

dans sa vision.

«Bravo! Charlot, disait-il... c'est un coup de maître... et

Olivier donc... ah! ah! ah!... et Olivier donc... le voilà devenu

un monsieur... Menez coucher cet enfant.»

Le geôlier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas

peur, et continua à regarder sans parler.

«Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a été... la

cause indirecte de tout ceci...ça me vaudra de l'argent d'en faire

un voleur... Guillaume, coupe la gorge à Bolter... ne t'inquiète

pas de la jeune fille... coupe la gorge à Bolter... enfonce tant

que tu pourras... scie-lui la tête.

- Fagin! dit le geôlier.

- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l'air attentif

qu'il avait gardé pendant son procès; je suis un vieillard,

milord, un pauvre vieillard.

- Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la poitrine pour

le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire

quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! êtes-vous un homme?

- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tête

avec une expression de rage et de terreur. Malédiction sur eux

tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer à la boucherie?»

Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M. Brownlow, et se

reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient là.

«Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant sur le banc,

Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dépêchez-vous, s'il

vous plaît, car il devient de plus en plus furieux.

- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous

ont été confiés pour plus de sûreté par un individu appelé Monks.

- C'est un mensonge tout du long, répondit le juif; je n'en ai

pas, je n'en ai jamais eu.

- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne

parlez pas ainsi à cette heure suprême, mais dites-moi où ils

sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avoué, que

vous n'avez aucun intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers?

- Olivier, dit le juif, en faisant signe à l'enfant, venez près de

moi, que je vous parle à l'oreille.

- Je n'ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en quittant la main

de M. Brownlow.

- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant près de lui, sont

dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus de la cheminée

de la chambre du premier étage. J'ai à vous parler, mon ami; je

veux vous dire un mot.

- Oui, oui, répondit Olivier; laissez-moi faire une prière;

faites-en seulement une à genoux avec moi, et nous causerons

ensuite jusqu'au matin.

- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte

et en jetant autour de lui des regards effarés, dites que j'ai été

me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous...vous pouvez me

tirer d'ici... Vite, vite.

- Oh! que Dieu pardonne à ce malheureux! dit l'enfant en fondant

en larmes.

- C'est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons d'abord par cette

porte... Si je frissonne et si je tremble en passant devant la

potence, n'y faites pas attention... Mais hâtez le pas. Allons,

allons... dépêchons-nous...

- Avez-vous quelque autre question à lui faire? demanda le

geôlier.

- Aucune, répondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler

au sentiment de sa situation...

- N'y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en secouant la

tête; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous retirer.»

Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrèrent.

«Dépêchons-nous, dépêchons-nous! s'écria le juif; plus vite, plus

vite.»

Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher Olivier

et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se mit à se

débattre et à lutter avec l'énergie du désespoir, en poussant des

cris si perçants, que, malgré l'épaisseur des murs, M. Brownlow et

Olivier les entendirent jusque dans la rue.

Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier était

presque sans connaissance après cette horrible scène, et si faible

que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir.

Il commençait à faire jour quand ils sortirent; il y avait déjà

foule sur la place; les fenêtres étaient encombrées de gens

occupés à fumer ou à jouer aux cartes pour tuer le temps; on se

bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout

était vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on

apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la

corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.

CHAPITRE LIII.

Et dernier.

Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est

maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien

pour achever de faire connaître ce qui les concerne.

Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent

mariés à l'église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune

pasteur; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et

heureuse demeure.

Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille,

pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus

grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu:

celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie

bien remplie, on a voué l'affection la plus vive, et auxquels on a

prodigué sans relâche les plus tendres soins.

Il paraît, d'après les renseignements les plus exacts, qu'en

partageant également entre Olivier et Monks les débris de la

fortune dont ce dernier s'était emparé, et qui n'avait jamais

prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur

revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des

dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit

de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils

aîné la seule chance qui lui restât de s'arracher à sa vie de

désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la

fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.

Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amérique, où il

dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens

déportements, et, après avoir subi une longue détention pour

quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accès de sa

maladie d'autrefois, et mourut en prison.

Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi

misérablement, loin de leur patrie.

M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'établir avec

lui et sa vieille ménagère à moins d'un mille du presbytère où

demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pût

former encore le coeur dévoué et reconnaissant d'Olivier, et ils

formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse

qu'il est possible de l'être ici-bas.

Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à

Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et

maussade, si son tempérament et son humeur n'avaient pas résisté à

cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner

à entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convînt

pas à sa santé; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus

pour lui d'attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une

petite maison à l'entrée du village où son jeune ami était

pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa

santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la

menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son

caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle

réputation à dix lieues à la ronde, qu'on venait le consulter

comme une autorité incontestable.

Avant de quitter Chertsey, il s'était pris pour M. Grimwig d'une

sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon

Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces

occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande

ardeur, mais toujours d'une manière originale et qui n'appartient

qu'à lui, et il soutient toujours, en offrant de «manger sa tête»,

que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne

manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur,

bien qu'il avoue en confidence à M. Losberne qu'il a trouvé le

sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire.

M. Brownlow s'amuse souvent à le plaisanter sur l'horoscope qu'il

avait tiré d'Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils

étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en

attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne

s'était pas trompé, à preuve qu'au bout du compte Olivier ne

revint pas; et là-dessus il part d'un grand éclat de rire qui ne

fait qu'ajouter à sa bonne humeur.

M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le

juif, s'aperçut que le métier qu'il faisait n'était pas tout à

fait aussi sûr qu'il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de

gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout

considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là

dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il

sort le dimanche, à l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte

décemment vêtue; celle-ci tomba en faiblesse à la porte d'un

cabaret; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous

d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d'âme; il verbalise

et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur

Noé fait son rapport et empoche la moitié de l'amende. D'autres

fois, c'est lui qui s'évanouit, mais le résultat est le même.

M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans

la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres

dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en

maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa

dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir

d'être séparé de sa femme.

Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste,

bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils

couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs

soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et

M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu

découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement

attachés.

Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si

après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit

avec son passé et résolut de l'effacer par une existence

laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements!

mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la

bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de

ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du

Northamptonshire.

Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au

terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette

histoire.

J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au

milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur

en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose

Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère,

répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie,

animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les

causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au

milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades

du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et

charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et

souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer

l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur,

affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues

heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils

avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore,

rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures

d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux

babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur,

avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux

bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous

ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles

innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une

après l'autre.

M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en

voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il

retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette

ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et

tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu

l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un

sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de

fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et

sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils

étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une

affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour

nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la

miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire?

Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une

table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul

nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et

puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive

d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la

terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection...

l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont

connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune

fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel;

j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là,

près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une

brebis égarée.

Oliver Twist(#16023) · 第 12 / 13 题