«Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai dit, ayez
soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous
trahirez tout de suite.»
M. Bumble, qui avait considéré la masure d'un air épouvanté,
allait peut-être exprimer quelque doute sur la sécurité qu'il
pouvait y avoir à s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand
Monks parut, ouvrit une petite porte près de l'endroit où ils
étaient, et leur fit signe d'entrer.
«Ah ça, dit-il avec impatience en frappant du pied... Allez-vous
me faire rester là?»
La femme, qui avait d'abord hésité, entra hardiment sans se faire
prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de
rester seul en arrière, la suivit, mais de l'air d'un homme fort
mal à l'aise, et sans rien conserver de cette dignité majestueuse
qu'il portait partout avec lui.
«Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là dans la boue?
dit Monk en tournant la tête et en s'adressant à Bumble, après
avoir fermé la porte à clef derrière eux.
- Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant
d'un air d'effroi.
- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la
pluie qui est jamais tombée, ou qui tombera jamais, serait
impuissante à rafraîchir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut
porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas ça qui vous
rafraîchira, n'ayez pas peur.»
Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone,
et fixa sur elle un regard si menaçant que celle-ci, qui n'était
pas facile à intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa
les yeux.
«C'est là la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks.
-- Oui, c'est la femme dont je vous ai parlé, répondit M. Bumble,
attentif aux recommandations de son épouse.
- Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent jamais garder un
secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant à Monks
son regard scrutateur.
- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu'à ce
qu'on le découvre, dit Monks avec dédain.
- Et quel est-il? demanda la matrone sur le même ton.
- Celui de la perte de leur réputation, répondit Monks; par la
même raison, si une femme possède un secret qui puisse la faire
pendre ou déporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle à qui que ce
soit: me comprenez-vous, madame?
- Non, répondit la matrone en rougissant légèrement.
- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous
comprendre?»
Il regarda ses deux visiteurs d'un air moitié menaçant, moitié
sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa
d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un
escalier fort roide ou plutôt une échelle qui menait à l'étage
supérieur, quand la lueur éblouissante d'un éclair brilla tout à
coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui ébranla
toute la masure sur sa base.
«Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements
et ces éclats qui semblent répétés par l'échec de mille cavernes,
où les démons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre!
je l'ai en horreur.»
Il garda quelques instants le silence; puis écartant tout à coup
ses mains dont il s'était caché la figure, il se montra, à la
grande stupéfaction de M. Bumble, pâle comme la mort, et les
traits tout bouleversés.
«Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit Monks remarquant
l'air alarmé de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en
est cause; ne faites pas attention à moi, c'est fini pour cette
fois.»
Tout en parlant, il monta le premier à l'échelle, s'empressa de
fermer le volet de la fenêtre de la chambre où il venait d'entrer,
et abaissa une lanterne suspendue à une poulie, dont la corde
passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une
lumière douteuse sur une vieille table et trois chaises placées
au-dessous.
«Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus
tôt nous en viendrons à notre affaire et mieux cela vaudra; la
femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?»
La question était adressée à Bumble; mais sa femme prévint sa
réponse en déclarant qu'elle était parfaitement au courant de
l'affaire.
«Il m'a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière la nuit
qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose...
- Sur la mère de l'enfant que vous avez nommé? répondit la matrone
en l'interrompant; c'est vrai.
- Voici ma première question: de quelle nature était cette
communication? dit Monks.
- Ce n'est que la seconde, répliqua la femme d'un ton décidé; il
s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication.
- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel
genre elle est? demanda Monks.
- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, répondit Mme Bumble,
qui ne manquait pas de vivacité, comme son conjoint eût pu
l'attester avec les preuves à l'appui.
- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut-
être là de l'argent à gagner, hein?
- Peut-être,» répondit-il avec réserve.
- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque
chose qu'elle portait... quelque chose...
- Assez, interrompit Mme Bumble; cela suffît pour que je sois sûre
que vous êtes bien l'homme à qui je devais m'adresser.»
M. Bumble, avec qui sa digne moitié n'était jamais entrée dans
aucun détail sur ce secret, écoutait ce dialogue, le cou tendu, en
ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour à tour sur sa femme et
sur Monks, sans chercher à dissimuler son étonnement qui s'accrut
encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme
elle exigeait pour révéler ce secret.
«Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours maîtresse
d'elle-même.
- Peut-être rien, peut être vingt livres sterling, répondit Monks;
parlez si vous voulez que je le sache.
- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq
guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais...
mais pas auparavant.
- Vingt-cinq livres sterling! s'écria Monks en se reculant.
«Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble; ce n'est pas
une si grosse somme.
- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un
méchant secret qui ne me servira peut-être de rien quand je le
saurai, et qui est resté enseveli dans l'oubli pendant plus de
douze ans.
- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles
doublent souvent de valeur avec le temps, répandit la matrone, du
même ton indifférent et résolu qu'elle avait déjà pris.
- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hésitation.
- Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit la matrone; je
ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection.
- Vous n'êtes ni seule, ma chère, ni sans protection, observa
M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis là,
moi, ma chère. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents
claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut
pour se porter à aucune violence sur des personnes paroissiales.
M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chère, et que
je suis un peu monté en graine, pour ainsi dire; mais il sait...
je ne doute pas que M. Monks ne le sache... que je suis un
fonctionnaire très résolu, et d'une force peu commune, quand une
fois je suis monté. Il faut seulement que je me monte, voilà
tout.»
M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne
d'un air déterminé, et montra bien, à l'expression bouleversée de
son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il fût monté de
manière à faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne
fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.
«Vous n'êtes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de
tenir votre langue.
- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne
sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari?
- Lui, mon mari! balbutia la matrone en éludant la question.
- Je m'en doutais quand vous êtes entrée, répondit Monks en
remarquant le regard de travers que la dame lançait à son époux.
Tant mieux; j'hésite moins à traiter avec deux personnes, quand je
sais qu'elles n'ont qu'une seule volonté; et pour vous montrer que
je ne plaisante pas... tenez.»
Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossière, étala
vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du côté de la
femme.
«Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de
tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la maison, sera passé,
contez-moi votre histoire.»
Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus près, et
presque sur leurs têtes; quand ses roulements eurent cessé, Monks
releva le front, et se pencha en avant pour écouter ce que la
femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les
deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la
femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur
blafarde de la lanterne suspendue au plafond les éclairait en
plein, et faisait ressortir la pâleur et l'inquiétude de leur
physionomie. Tout autour d'eux était plongé dans l'obscurité; on
les eût pris pour trois fantômes.
«Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut,
dit la matrone, j'étais seule avec elle.
- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix
sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote
dans un autre lit? personne enfin qui pût entendre ou comprendre
quelque chose?
- Pas une âme, répondit la femme; nous étions seules; il n'y avait
que moi toute seule près d'elle au moment où la mort est venue la
prendre.
- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez.
- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui était
accouchée d'un fils, quelques années auparavant, non seulement
dans la même chambre, mais dans le même lit où elle allait elle-
même mourir.
- Ah! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent; damnation! comme
tout se découvre à la fin!
- L'enfant était celui dont vous lui avez dit le nom hier soir,
ajouta la matrone en désignant négligemment son mari; cette garde
avait volé la mère.
- De son vivant? demanda Monks.
- Après sa mort, répondit la femme avec une sorte de frisson; elle
prit sur son cadavre ce que la mère l'avait suppliée, à son
dernier soupir, de garder pour son enfant.
- Elle l'a vendu! s'écria Monks d'un air désespéré; l'a-t-elle
vendu? où? quand? à qui? combien y a-t-il de temps?
- Au moment où elle me disait à grand'peine qu'elle avait commis
ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira.
- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix étouffée par la fureur;
c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose;
je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai.
- Elle n'a pas prononcé un mot de plus, dit la femme, qui ne
semblait pas s'émouvoir de la violence de l'étranger, tandis que
M. Bumble était loin de se montrer rassuré; mais sa main
s'accrocha vivement à ma robe et, quand je vis qu'elle était morte
et que je me débarrassai de cette main, je m'aperçus qu'elle
tenait serré un chiffon de papier.
- Qui contenait...? interrompit Monks.
- Il ne contenait rien du tout, répondit la femme; c'était une
reconnaissance du mont-de-piété!
- De quoi? demanda Monks.
- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle
avait gardé quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer
meilleur parti, puis qu'elle l'avait engagé, et qu'elle avait
renouvelé la reconnaissance d'année en année pour empêcher la
déchéance et le retirer s'il en était besoin. Mais l'occasion ne
se présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à la main
ce morceau de papier sale et usé; le renouvellement devait avoir
lieu deux jours après; je pensai que ce bijou aurait peut-être un
jour une certaine importance et je le dégageai.
- Où est-il maintenant? demanda aussitôt Monks.
- Le voici, répondit la femme. Et, comme si elle était heureuse de
s'en débarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de
peau, à peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en
saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit
médaillon d'or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de
mariage.
«Il y a le mot «Agnès» gravé en dedans, dit la femme; le nom de
famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte à un an
environ avant la naissance de l'enfant.
- Est-ce tout? dit Monks après avoir attentivement examiné le
contenu du petit sac.
- Tout,» répondit la femme.
M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait à sa
fin, et qu'il n'était pas question de rendre les vingt-cinq livres
sterling.
«Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en
s'adressant à Monks après un court silence, et je ne veux rien en
savoir de plus, c'est plus sûr. Mais puis-je vous faire deux
questions?
-- Faites, dit Monks un peu surpris; reste à savoir si j'y
répondrai ou non, c'est une autre question.
-- Cela fait par conséquent trois questions, hasarda M. Bumble
essayant de faire le plaisant.
-- Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de moi? demanda
la matrone.
-- Oui, répondit Monks, et l'autre question?
- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre
moi?
-- Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus, tenez.
Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.»
À ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et
poussant un anneau de fer fixé au plancher, il ouvrit une large
trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas
avec précipitation.
«Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne
dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y précipiter à
mon aise, quand vous étiez assis dessus, si cela m'eût convenu.»
La matrone, ainsi encouragée, s'approcha du bord, et M. Bumble
lui-même, poussé par la curiosité, se hasarda à en faire autant.
Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du
gouffre, et tout autre bruit s'effaçait à côté du fracas de l'eau
se brisant contre les fondations verdâtres et couvertes de limon.
Il y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant autour des
débris de la vieille roue semblait s'élancer avec une nouvelle
force, débarrassé maintenant des obstacles qui avaient vainement
essayé de ralentir sa course impétueuse.
«Si l'on jetait là au fond le corps d'un homme, où serait-il
demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au
fond du sombre puits.
- À deux milles d'ici, et haché en morceaux,» répondit Bumble,
reculant d'effroi à cette pensée.
Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait caché
précipitamment, l'attacha solidement à un morceau de plomb qui
avait appartenu à une poulie et qui traînait sur le plancher, et
le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un
léger bruit dans l'eau, et fut entraîné.
Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus librement.
«Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les
morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle
gardera du moins l'or et l'argent, et, par conséquent, cette
bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus à nous dire, et nous
pouvons rompre cet agréable entretien.
- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup
d'empressement.
- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air
menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr d'elle.
- Comptez sur moi, jeune homme, répondit M. Bumble avec une
extrême politesse, en se dirigeant, avec force révérences, du côté
de l'échelle; dans l'intérêt de tout le monde, jeune homme; dans
le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks.
- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa
Monks. Allumez votre lanterne et détalez au plus vite.»
Heureusement que la conversation finit là, sans quoi M. Bumble,
qui s'était baissé en saluant jusqu'à six pouces de l'échelle,
serait infailliblement tombé la tête la première à l'étage
inférieur. Il alluma sa lanterne à celle de Monks, et, sans
chercher à prolonger le moins du monde la conversation, il
descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le
dernier, après s'être arrêté sur les degrés pour s'assurer qu'il
n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait à
torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des
fondations.
Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec précaution,
car Monks tressaillait rien qu'à voir son ombre, et M. Bumble,
tenant sa lanterne à un pied du sol, marchait non seulement avec
une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulièrement
léger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout
quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la porte par
laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux un léger signe de
tête, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et
des ténèbres.
Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui semblait avoir une
invincible répugnance pour la solitude, appela un jeune garçon qui
était resté caché quelque part en bas, le fit passer devant lui,
la lanterne à la main, et regagna la chambre qu'il venait de
quitter.
CHAPITRE XXXIX.
Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec
lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot
concerté entre Monks et le juif.
Deux heures environ avant l'entrevue racontée dans le chapitre
précédent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme,
s'éveillait et demandait quelle heure il était.
La chambre de M. Sikes n'était plus une de celles qu'il avait
occupées avant l'expédition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le
même quartier, et à peu de distance de son ancien logement.
C'était une petite chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait
que par une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur
une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu ce digne
homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale
de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout
annonçait une situation extrêmement misérable, et la mine amaigrie
et décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement confirmé ces
symptômes au besoin.
Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa grande
redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pâleur
cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa barbe de huit jours,
ne contribuaient pas à l'embellir. Le chien s'était planté près du
lit, tantôt regardant son maître d'un air pensif, tantôt dressant
les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans
la rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise une
femme activement occupée à raccommoder un vieux gilet qui faisait
partie du costume ordinaire du brigand; elle était si pâle et si
exténuée par les veillées et les privations, qu'il était difficile
de la reconnaître pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans
cette histoire, autrement qu'à la voix quand elle répondit à la
question de M. Sikes.
«Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu
ce soir, Guillaume?
- Faible comme un enfant, répondit M, Sikes en jurant; viens ici;
donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe
comment.»
La maladie n'avait pas adouci le caractère de M. Sikes: car,
lorsque la jeune fille l'eut aidé à se lever et à gagner une
chaise, il marmotta quelques imprécations sur sa maladresse, et la
frappa.
«Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas là à larmoyer; si tu
n'as rien de mieux à faire, finis-en vite; entends-tu?
- Je t'entends, répondit la jeune fille en détournant la tête et
en s'efforçant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tête?
- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrêter
tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien.
- Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de me maltraiter
ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.
- Pourquoi pas? dit M. Bikes.
- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse féminine
qui donnait même à la voix une certaine douceur; il y a tant de
nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici
la première fois que je te vois revenir à toi; tu ne m'aurais pas
traitée comme tu viens de le faire, si tu y avais songé, n'est-ce
pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait.
- Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon!
le diable m'emporte! Voilà cette fille qui pleurniche encore!
- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas
l'air d'y faire attention, et ce sera bientôt passé.
- Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda M. Sikes de son ton
bourru; quelle sottise te passe encore par la tête? Allons,
debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes
bêtises de femme.»
En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle
était prononcée auraient atteint leur but; mais la jeune fille,
qui était réellement exténuée et à bout de forces, renversa sa
tête sur le dos de la chaise et s'évanouit avant que M. Sikes eût
eu le temps de proférer les jurements dont il avait coutume, en
pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire
en une telle occurrence, il eut d'abord recours à quelques
blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans
influence, il appela au secours.
- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la
porte.
- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au
lieu de rester là à bavarder et à faire des mines.»
Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy,
tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui était
entré derrière son respectable ami, déposait à terre un paquet
dont il était chargé, et, saisissant une bouteille des mains de
maître Charles Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un
clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans
la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir toutefois,
crainte d'erreur, goûté lui-même la liqueur.
«Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et
vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va
desserrer ses jupons.»
Ces divers secours, administrés avec une grande énergie,
particulièrement l'exercice du soufflet, que maître Bates, chargé
de l'exécution, semblait considérer comme une farce très amusante
ne tardèrent pas à produire l'effet qu'on en attendait. La jeune
fille revint à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée
près du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant
M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il était de
leur arrivée inattendue.
«Eh bien! quel mauvais vent vous a poussé ici? demanda-t-il à
Fagin.
- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif: car
les mauvais vents n'amènent rien de bon, et moi, je vous ai
apporté quelque chose qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami,
ouvrez le paquet et donnez à Guillaume ces bagatelles pour
lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.»
Le Matois obéit aussitôt; il ouvrit le paquet qui était assez
gros, et enveloppé d'une vieille nappe; puis il passa un à un les
objets qu'il contenait à Charles Bates, qui les posait sur la
table, en vantant à mesure leur rareté et leur excellence.
«En voilà un pâté de lapin, Guillaume! s'écria-t-il en découvrant
un énorme pâté; des bêtes si délicates avec des membres si
tendres, que les os mêmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a
que faire de les ôter; une demi-livre de thé vert, si bon et si
fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de
quoi faire sauter le couvercle de la théière; une livre et demie
de cassonade qui n'a pas coûté de peine aux moricauds des îles
pour le faire si bon que ça, non, c'est le chat; deux petits pains
de ménage si appétissants; un fromage de Glocester premier choix,
et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que
vous n'avez jamais rien goûté de pareil.»
En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates tirait d'une de
ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement
bouchée, tandis que M. Dawkins remplissait un verre de la liqueur
qu'il avait apportée, et que le convalescent Sikes le vidait d'un
trait sans la moindre hésitation.
«Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; ça va
bien aller à présent, Guillaume, ça va bien aller.
- Ça va bien aller! s'écria M. Sikes; j'aurais eu le temps
d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que
vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela
signifie, vieux fourbe que vous êtes, de laisser un homme dans cet
état pendant trois semaines et plus?
- L'entendez-vous? dit le juif à ses élèves en haussant les
épaules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses!
- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu
radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse
pouvez-vous invoquer pour m'avoir laissé ainsi malade et manquant
de tout, et n'avoir pas fait plus attention à moi qu'à ce chien
que voilà? Éloigne-le, Charlot.
- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là, dit maître
Bates en exécutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres
comme une vieille femme au marché. Il aurait fait fortune sur la
scène, ce chien-là, et ressuscité le mélodrame par-dessus le
marché.
- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le
lit en grondant avec colère: eh bien! vieux misérable, qu'avez-
vous à dire pour vous excuser?
- J'ai été absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher,
répondit le juif.
- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant
quinze grands jours m'avez-vous abandonné sur mon grabat, comme un
rat malade dans son trou?
- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit le juif; je
ne veux pas entrer dans de plus longs détails devant témoins; mais
je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur.
- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dégoût; tenez,
jeunes gens, coupez-moi une tranche de pâté, pour m'ôter ce goût-
là de la bouche; je sens que ça m'étoufferait.
- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de
soumission, je ne vous ai jamais oublié, Guillaume; pas un
instant, entendez-vous?
- Oh! sans doute, vous avez pensé a moi, répondit Sikes avec un
sourire amer; pendant que j'étais là sur mon lit avec le frisson
et la fièvre, vous n'avez pas cessé de combiner des plans; et
Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, dès
qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille,
je serais trépassé.
- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette
phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a
fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi?
- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vérité! dit Nancy en se
rapprochant vivement. Allons! en voilà assez! finissons là!»
L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour à la
conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du juif, se
mirent à la faire boire, mais elle n'usa que modérément des
liquides. Fagin, se laissant aller à une gaieté peu ordinaire,
remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses
menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son
coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après être
retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par
complaisance.
«Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me
donniez de l'argent ce soir.
- Je n'ai pas un sou sur moi, répondit le Juif.
- Alors vous avez le magot chez vous, répliqua Sikes, et il me
faut ma part.
- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que
vous...
- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-être que
vous ne le savez pas vous-même, car il vous faudrait pas mal de
temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et
une somme ronde.
- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de
suite le Matois.
- Pas du tout, répondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop
matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il
tomberait dans quelque trappe tout exprès pour ne pas avoir
seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la
commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre
tanière, pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant.»
Après bien des discussions et des pourparlers, le juif réduisit la
somme demandée de cinq livres sterling à trois livres quatre
schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui
resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que,
s'il était impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se
contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à accompagner le
juif jusque chez lui, tandis que le Matois et maître Bates
serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit congé de son ami
dévoué, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis
que M. Sikes s'étendait sur son lit et se disposait à faire un
somme en attendant le retour de la jeune femme.
En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et
M. Chitling en train de faire leur quinzième partie de cartes, que
M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzième et
dernière pièce de six pence, au grand amusement de ses jeunes
amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'être surpris à
s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position
et les facultés intellectuelles, bâilla, demanda des nouvelles de
M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller.
«Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif.
- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y
avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau
cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si
longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur
les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour
distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.»
En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades,
ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un
air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un
homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si
distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration
ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue,
déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de
faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence
l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait
perdu que d'une chiquenaude.
«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette
déclaration amusait beaucoup.
- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?
- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui
frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses
autres élèves.
- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda
Tom.
- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance,
n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.
- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous
pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux
comme avec vous?
- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a
nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand
je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?
- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom.
Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois,
Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix
heures, et vous n'avez encore rien fait.»
Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à
Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en
route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait
pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes
messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se
faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment
cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur
le même pied que le fringant Tobie Crackit!
- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais
vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre
le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon
argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je
voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier,
Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de
moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut! dit-il en cachant
vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!»
La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras
croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau
venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que
le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle
ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les
jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de
la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement
avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et
qui avait échappé à Fagin.
«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être
dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt... Il descend
l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il
ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.»
Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la
porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un
homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la
chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir
remarqué sa présence.
C'était Monks.
«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait
à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.»
Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air
insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le
juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que,
si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu
de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même
personne.
«Vous avez des nouvelles? demanda le juif.
- Importantes, répondit Monks.
- Et... et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il
craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité.
- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré,
cette fois... Je voudrais vous dire deux mots.»
La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout
l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que
Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être
qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se
débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et
sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les
degrés:
«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà
mené.»
Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille
ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier,
elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage.
Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la
jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et,
s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec
une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au
moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre,
gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et
disparut dans l'obscurité.
La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la
jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même
instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks
regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher
l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau
et se préparait à sortir.
«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir
posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle!
- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux
comme pour regarder fixement le juif.
- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait
là, toute seule?
- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être
d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons,
voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.»
Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce
d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent
après avoir échangé le bonsoir.
Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte
et parut pendant quelques instants complètement égarée et
incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et,
s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de
Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes;
épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis,
comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait
l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la
préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.
Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en
sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses
pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée,
soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux
pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le
brigand l'attendait.
Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit
pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle
avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa
un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur
l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait
interrompu.
Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent,
employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui
contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut-
il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le
trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait
l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces
coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une
lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement
reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était
pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que
ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le
monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur
ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de
singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le
trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans
éveiller son attention.
À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait;
quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand
aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si
ardent, que Sikes lui-même s'en étonna.
Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait
son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois
qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement
qui s'était opéré en elle.
«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour
regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme
ça?
- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant
rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi
penses-tu? Allons! Allons!
- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute
frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah!
qu'est-ce que ça fait?»
Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit
sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les
traits décomposés de la jeune fille.
«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe
quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais.
Tu n'irais pas par hasard...? Ah bien oui! n'y a pas de danger que
tu fasses ça.
- Que je fasse quoi?
- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à
lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y
a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la
fièvre qui la tient! voilà la chose.»
Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un
seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa
médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se
détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle-
même le contenu.
«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et
fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu
auras de la peine à te reconnaître dans la glace.»
Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur
son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit,
les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait
mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait
avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et,
encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et
profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba
languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde
catalepsie.
«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en
quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.»
Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de
temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la
liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à
sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se
baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans
bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même
précaution, elle sortit de la maison en courant.
Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un
sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue.
«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune
fille.
- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant
sa lanterne sur le visage de Nancy.
- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy
en disparaissant avec la rapidité de l'éclair.
On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle
suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End.
L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle
glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de
gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait,
sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens
attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.
«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder
courir sur la chaussée.
Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues
étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla
exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels
elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se
rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se
retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours
aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle
eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à
fait seule.
Elle s'arrêta devant un hôtel situé dans une de ces rues paisibles
et bien habitées qui avoisinent Hyde-Park. Au moment où la
brillante clarté du gaz qui éclairait la porte lui fit reconnaître
la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un
peu auparavant, d'un air irrésolu et ne sachant trop si elle
devait avancer; mais l'heure la décida et elle s'arrêta dans le
vestibule. La loge du concierge était vide; elle regarda autour
d'elle avec incertitude et se dirigea du côté de l'escalier.
«Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre à la mise
coquette, ouvrant une porte derrière elle et la regardant, qui
demandez-vous?
- Une dame qui reste dans la maison.
- Une dame! répliqua l'autre d'un air dédaigneux. Quelle dame,
s'il vous plaît?
- Mlle Maylie,» dit Nancy.
La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toisée des pieds à la
tête, ne répondit que par un regard de vertueux dédain; elle
appela un laquais pour lui répondre. Nancy fit à celui-ci la même
question.
«Qui dois-je annoncer? demanda le laquais.
- Mon nom est inutile.
- Ni le motif qui vous amène?
- Non plus. Il faut que je voie cette dame.
- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte,
finissons-en; décampez, s'il vous plaît.
- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune
fille avec colère, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous
ne viendraient pas à bout, je vous en réponds. N'y a-t-il personne
ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir à
faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?»
Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au
milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se
passait; il s'avança pour s'interposer.
«Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.
- À quoi bon? répliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que
mademoiselle va recevoir une créature comme ça, hein?»
Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit pousser à
quatre servantes, témoins de la scène, des exclamations de pudeur
révoltée.
«Une créature comme ça, disaient-elles, mais c'est la honte de
notre sexe; ça n'est bon qu'à être jeté sans pitié au chenil.
- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se
retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le
service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le!
Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de Nancy, et
le laquais qui avait paru le premier consentit à faire la
commission.
«Que dirai-je? fit-il, un pied sur la première marche de
l'escalier.
- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment à parler à
Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent
à entendre seulement un seul mot de ce qu'on a à lui dire, elle
pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille à la
porte comme une menteuse.
- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!»
- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté, que je sache
la réponse.»
Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit,
toute pâle et respirant à peine. Elle écouta, les lèvres
tremblantes et d'un air de profond mépris, les propos outrageants
des chastes servantes qui ne se gênaient pas dans leurs discours,
surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait
monter.
«Ce n'est pas la peine d'être une honnête femme en ce monde, dit
la première servante.
- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a passé au feu.»
dit la seconde.
La troisième se contenta de dire: «Ce que c'est que les grandes
dames!» Et la quatrième fit entendre un «fi donc!» répété à
l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardèrent ensuite
le silence.
Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus
sérieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui
l'introduisit dans une petite antichambre éclairée par une lampe
suspendue au plafond; et là, s'étant retiré, il la laissa seule.
CHAPITRE XL.
Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les
bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres; mais il lui
restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme.
Quand elle entendit un pas léger s'approcher de la porte opposée à
celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au
contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle
se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula;
elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne
qu'elle avait désiré voir.
Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil,
vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi
bien qu'aux natures les plus nobles et les plus élevées. L'infâme
compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques
impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des
bagnes, cette femme qui vivait à l'ombre du gibet, cette créature
avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un
sentiment d'émotion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et
pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore
à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès
sa plus tendre enfance.
Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui
était devant elle était celle d'une gracieuse et belle jeune
fille; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en
affectant la plus grande insouciance, elle dit:
«Il est bien difficile de pénétrer jusqu'à vous, mademoiselle. Si
je m'étais fâchée, si j'étais partie comme beaucoup d'autres
l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour
cause.
- Je suis désolée qu'on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N'y
pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène; c'est bien à moi
que vous vouliez parler?»
Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et
les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni
fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle
fondit en larmes.
«Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec
désespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme
vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sûr!
- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la
peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un
véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir,
croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.
- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant
encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me
connaître... Il se fait tard... Cette porte... est-elle fermée?
- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus
à portée de demander du secours à l'occasion. Pourquoi cette
question?
- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de
bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force
le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que
l'enfant a quitté Pentonville.
- Vous? dit Rose Maylie.
- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu
parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi
loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais
je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont
adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher
l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune
que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je
fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près
d'elles dans la rue.
- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en
s'éloignant involontairement de cette étrange femme.
- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à
genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et
soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas
exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche,
et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi,
depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire.
Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce
sera aussi mon lit de mort.
- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur
se serre, rien qu'à vous entendre.
- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis
parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis
échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me
tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler
ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé
Monks?
- Non, dit Rose.
- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en
lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à
vous.
- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là.
- C'est qu'alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune
fille; je m'en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps
(peu de jours après qu'on eut introduit Olivier dans votre maison
cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet
homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin; un soir qu'ils étaient
ensemble, j'ai découvert que Monks... donc, comme nous l'appelons,
mais que vous...
- Oui, oui, dit Rose, je sais... après...
- Que Monks l'avait vu par hasard le jour où nous l'avons perdu
pour la première fois, et qu'il l'avait aussitôt reconnu pour
l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que
je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par
suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas
où il rattraperait Olivier; et la somme devait être plus forte,
s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un
dessein à lui.
- Et quelle était son intention? demanda Rose.
- C'est ce que j'espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il
aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure
qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver
comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'échapper; mais je ne l'ai
plus revu qu'hier soir.
- Et qu'arriva-t-il alors?
- Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu,
comme l'autre jour; ils sont encore montés tous les deux dans la
chambre d'en haut. Par exemple, je me suis bien arrangée de
manière à n'être pas trahie par mon ombre, et j'ai écouté à la
porte. Voici les premiers mots que j'ai entendu dire à vue: «Ainsi
les seuls témoignages qui prouvent l'identité de l'enfant sont au
fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus des
mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir dans son
cercueil.» Et là-dessus, ils se sont mis à rire et à dire qu'ils
avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l'enfant avait un
air furieux; il disait que, bien qu'il fût parvenu sans risque à
se rendre maître de l'argent du petit diable, il aurait été encore
plus tranquille, s'il l'avait eu autrement. «Ô la bonne
plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti aux
espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament du père, en
promenant le petit drôle dans toutes les prisons de Londres, en le
faisant pendre même pour quelque crime capital! ça ne vous serait
pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit
encore.»
- Qu'est-ce que tout cela? dit Rose.
- La vérité, mademoiselle, quoiqu'elle sorte de ma bouche,
répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en proférant des jurons
qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes
ne sont que trop accoutumées, que, s'il pouvait assouvir sa haine
par la mort de l'enfant sans risquer sa peau, il n'hésiterait pas;
mais que, puisque la chose était impossible, il le surveillerait
de près, et que s'il avait le malheur de vouloir tirer avantage de
sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des
bâtons dans les roues. «Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous
êtes, vous n'avez pas encore de votre vie tendu de piége comme
celui dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier.»
- Son frère! s'écria Rose.
- Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour
d'elle des regards inquiets, depuis le commencement de la
conversation, car elle croyait toujours voir Sikes à coté d'elle.
Ce n'est pas tout, quand il s'est mis à parler de vous et de
l'autre dame, il a ajouté qu'on dirait que le ciel ou plutôt le
diable conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre
vos mains; ensuite il est parti d'un éclat de rire en disant qu'à
quelque chose malheur est bon: car, pour savoir qui est ce petit
épagneul à deux pattes qu'elle a avec elle, elle donnerait (c'est
de vous qu'il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling
si elle les avait.
- Vous ne croyez pas qu'il ait parlé sérieusement, n'est-ce pas?
dit Rose en pâlissant.
- Jamais on n'a parlé plus sérieusement qu'il ne le fit, répliqua
la jeune fille en secouant la tête. Il parle très sérieusement
quand il déteste. J'en connais qui font pis que lui, et cependant
je préférerais les entendre douze fois plutôt que lui une. Il
commence à se faire tard, et je veux revenir à la maison avant
qu'on se doute de mon escapade. Il faut que je m'en aille au plus
vite.
- Mais que puis-je faire? dit Rose. Sans vous, comment profiter de
l'avis que vous venez de me donner? Vous en aller! mais vous
voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m'avez
dépeints sous des couleurs si terribles? Attendez. À côté, dans la
chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir à
l'instant même: répétez-lui ce que vous venez de me dire, et,
avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit où vous
serez en sûreté.
- Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m'en
retourne, parce que... Mais comment dire de semblables choses à
une demoiselle vertueuse comme vous? Parce que, au nombre de ces
hommes dont je vous ai parlé, il y en a un... le plus terrible de
tous, que je ne puis quitter; je ne l'abandonnerais jamais, dût-on
me promettre de m'arracher à l'existence que je mène maintenant.
- Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose; votre
démarche dans cette maison où vous vous êtes risquée pour me dire
ce que vous avez entendu; votre attitude qui me fait croire à la
sincérité de vos paroles; votre repentir; enfin le sentiment que
vous avez de votre honte, tout me porte à espérer qu'il y a encore
de la ressource chez vous. Oh! je vous en supplie, dit avec force
la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes
arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d'une
personne de votre sexe, la première, oui..., la première, je
pense, qui ait jusqu'ici fait résonner à vos oreilles des paroles
de sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et laissez-moi
vous sauver pour un meilleur avenir.
- Mademoiselle, s'écria Nancy en tombant à genoux, vous êtes un
ange de douceur; c'est la première fois que j'entends d'aussi
bonnes paroles. Hélas! que ne les ai-je entendues il y a quelques
années! elles m'auraient détournée du vice et du malheur; mais
maintenant il est trop tard, il est trop tard!
- Il n'est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et
l'expiation.
- Oh! si, s'écria la jeune fille en proie aux tortures de sa
conscience, il est trop tard! Je ne puis le quitter maintenant! Je
ne veux point causer sa mort!
- Comment pourriez-vous la causer? demanda Rose.
- Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à d'autres
ce que je vous ai raconté; si je les faisais prendre, sa mort
serait certaine! C'est le plus déterminé... et il a commis de
telles atrocités!
- Est-il possible, s'écria Rose, que pour un tel homme vous
renonciez à l'espérance d'une vie meilleure et à la certitude
d'une délivrance immédiate? C'est de la folie!
- Je ne sais ce que c'est, répondit la jeune fille; mais ce qu'il
y a de sûr, c'est qu'il en est ainsi, et je ne suis pas la seule
comme cela, il y en a des centaines aussi misérables, aussi
dégradées que moi. Il faut que je m'en retourne. Je ne sais si
Dieu veut me punir du mal que j'ai fait... mais quelque chose
m'attire vers cet homme, malgré les souffrances et les mauvais
traitements qu'il me fait endurer; et, quand même je devrais
mourir de sa main, j'irais encore le rejoindre.
- Que faire? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir
ainsi.
- Si, mademoiselle; vous le devez et vous me laisserez partir,
répondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas,
car je me suis fiée à votre bonté sans exiger de serment, comme
j'aurais pu le faire.
- Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos révélations?
dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère; autrement, comment le
secret que vous m'avez confié pourrait-il être utile à Olivier,
que vous voulez servir?
- Vous devez avoir quelqu'un à mettre dans la confidence, un ami
qui pourra vous conseiller?
- Mais où pourrai-je vous revoir au besoin? demanda Rose. Je ne
veux pas savoir où demeurent ces affreuses gens... mais dites-moi
quand et où je pourrai vous revoir.
- Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder
fidèlement mon secret et de venir seule ou accompagnée de votre
confident à la condition qu'on ne me surveillera pas, qu'on ne me
suivra pas?
- Je vous le jure, répondit Rose.
- Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hésiter, de
onze heures à minuit, je me promènerai sur le pont de Londres, si
je vis encore!
- Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune
fille se hâter de gagner la porte. Songez encore une fois à votre
position et à l'occasion qui se présente à vous d'en sortir. Vous
avez droit à toutes mes sympathies, non seulement parce que vous
êtes venue de vous-même me faire cette confidence, mais encore
parce que vous êtes une femme presque irrévocablement perdue.
Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet
homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver? Quel est donc
le charme irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour
vous attacher à une vie d'opprobre et de misère? Quoi! je ne
trouverai pas dans votre coeur la moindre fibre sensible! Je ne
trouverai rien qui puisse vous arracher à cette terrible
fascination!
- Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous,
donnent leur coeur, reprit avec fermeté Nancy, l'amour peut les
entraîner loin. Oui, il peut vous entraîner vous-même, qui avez
une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut séduire.
Quand des femmes comme moi, qui n'ont d'autre asile assuré qu'un
cercueil, d'autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes
d'un hospice; quand ces femmes-là ont livré leur coeur impur à un
homme; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure,
d'amis; que cet amour a jeté une lueur sur leur misérable
existence, qui peut espérer les guérir? Plaignez-nous,
mademoiselle... plaignez-nous d'être encore femmes par ce
sentiment; plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en
tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation
et notre orgueil.
- Voyons, dit Rose après un moment de silence, vous accepterez
toujours bien quelque peu d'argent qui puisse vous permettre de
vivre honnêtement... au moins jusqu'à ce que nous nous revoyions?
- Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui disant adieu
de la main.
- Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit
Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous être utile.
- La meilleure manière de m'être utile, dit Nancy en se tordant
les mains, serait de m'arracher la vie d'un seul coup. J'ai, ce
soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce
serait déjà quelque chose que de ne pas mourir dans le même enfer
où j'ai passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne demoiselle,
et vous envoie autant de bonheur que je me suis attiré de honte!»
En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit,
laissant Rose accablée par cette étrange entrevue; elle se croyait
le jouet d'un rêve; elle retomba sur une chaise et chercha à
rassembler ses pensées confuses.
CHAPITRE XLI.
Qui montre que les surprises sont comme les malheurs; elles ne
viennent jamais seules.
Rose, il faut l'avouer, était dans une situation singulièrement
difficile. En même temps qu'elle éprouvait le plus vif désir de
percer le voile qui enveloppait l'histoire d'Olivier, elle ne
pouvait s'empêcher de tenir religieusement cachée la confidence
que cette misérable femme avec laquelle elle venait de
s'entretenir, avait remise à sa foi de jeune fille candide et
innocente. Les paroles de cette femme, ses manières, avaient
d'ailleurs touché le coeur de Rose Maylie; le désir qu'elle avait
de ramener au repentir et à l'espérance cette malheureuse
créature, se confondait dans son coeur avec l'amour qu'elle avait
voué au jeune Olivier, et ce désir n'était ni moins ardent ni
moins sincère.
On avait résolu de ne rester que trois jours à Londres avant de se
mettre en route pour aller passer quelques semaines dans un port
de mer éloigné. On était encore au premier jour: minuit allait
sonner. Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-quatre
heures? D'un autre côté, comment ajourner le voyage sans éveiller
le soupçon?
M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait rester encore
les deux jours suivants; mais Rose connaissait trop bien le
caractère emporté de cet excellent ami; elle ne pouvait se
dissimuler avec quelle colère il apprendrait les détails de
l'enlèvement d'Olivier; et puis, comment lui confier ce secret,
sans avoir personne pour la seconder dans ses prières en faveur de
la pauvre femme? c'étaient autant de raisons pour prendre aussi
les précautions les plus minutieuses avant de rien confier à
Mme Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en conférer aussitôt avec le
bon docteur. Quant à consulter un homme de loi, lors même qu'elle
aurait su la marche à suivre, c'était un moyen auquel il ne
fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un moment, l'idée lui
vint de s'en ouvrir à Henry; mais cette pensée réveilla le
souvenir de leur dernière entrevue; elle ne crut pas de sa dignité
de le rappeler, puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent
de larmes) il pouvait avoir appris à l'oublier et à vivre plus
heureux sans elle.
Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque expédient à
mesure qu'il s'offrait à son esprit. Rose passa la nuit sans
dormir, en proie à mille inquiétudes. Le lendemain, après avoir
bien réfléchi, et ne sachant plus que faire, elle se détermina à
consulter Henry.
«S'il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce sera encore
bien plus pénible pour moi de l'y voir. Mais reviendra-t-il? peut-
être que non. Qui sait s'il ne se contentera pas d'écrire? ou
bien, en supposant qu'il vienne lui-même, s'il n'évitera pas de me
rencontrer, comme il l'a fait quand il est parti? Je ne l'aurais
jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous les deux.»
En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se détourna, comme si
elle eût craint de laisser voir ses larmes à la feuille même qui
allait se faire le messager fidèle de son secret.
Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa plume, fait et
refait dans sa tête la première ligne de sa lettre sans en écrire
un seul mot, quand Olivier, qui s'était promené dans les rues,
escorté de M. Giles, entra en courant dans la chambre et tout
essoufflé. Son agitation semblait présager un nouveau sujet
d'alarme.
«Mon Dieu! qu'y a-t-il? pourquoi cet air bouleversé? demanda Rose
en s'avançant à sa rencontre.
- Je ne sais; mais il me semble que j'étouffe, répliqua Olivier.
Bon Dieu! quand je pense que je vais enfin le revoir et que vous
aurez la preuve certaine que tout ce que je vous ai dit était la
vérité!
- Je n'ai jamais cru que vous m'ayez dit autre chose que la
vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais encore qu'y a-t-il?
de qui voulez-vous parler?
- Ah! le monsieur! vous savez... dit Olivier, articulant à peine
les mots; vous savez bien le monsieur qui a été si bon pour moi,
M. Brownlow, dont nous avons si souvent parlé...
- Où l'avez-vous vu?
- Il descendait de voiture, reprit Olivier en répandant des larmes
de bonheur, et il entrait dans une maison. Je n'ai pas pu lui
parler... je n'ai pas pu lui parler, parce qu'il ne me voyait pas,
et que je tremblais si fort, si fort que je ne me sentais pas la
force d'aller jusqu'à lui. Mais Giles a demandé pour moi si
c'était bien là qu'il restait; on a répondu que oui. Tenez, dit
Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son adresse... J'y
cours tout de suite. Ô mon Dieu! mon Dieu quand je vais être
devant lui, et que j'entendrai encore sa voix, qu'est-ce que je
vais devenir?»
Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces exclamations de
joie incohérentes, lut sur l'adresse, _Craven-Street_ dans le
_Strand_, et se promit aussitôt de mettre cette découverte à
profit.
«Allons, vite, dit-elle, qu'on aille chercher un fiacre, et
préparez-vous à m'accompagner; je suis à vous dans une minute.
Je vais seulement avertir ma tante que nous sortons pour une
heure, et soyez prêt le plus vite possible.»
Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de cinq
minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de Craven-Street. Quand
ils furent arrivés, Rose laissa Olivier dans la voiture, sous
prétexte de préparer le vieillard à le recevoir; puis envoyant sa
carte par le domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour
affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire de
monter. Rose le suivit à l'étage supérieur, où elle fut présentée
à un monsieur âgé, d'un abord agréable, et portant un habit vert-
bouteille. À une petite distance, était assis un autre vieillard
portant guêtres et culotte de nankin. Il n'avait pas l'abord très
agréable, celui-là; ses deux mains étaient appuyées sur une grosse
canne, et son menton sur ses deux mains.
- Ah! mon Dieu! je vous demande pardon, mademoiselle, dit le
monsieur en habit vert-bouteille, qui se leva promptement en la
saluant avec la plus grande politesse... je croyais avoir affaire
à quelque importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez-
vous donc, s'il vous plaît.
- M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en promenant son
regard du pantalon de nankin à l'habit vert-bouteille.
- C'est en effet mon nom; monsieur est mon ami. M. Grimwig.
Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de nous laisser quelques
minutes?
- Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l'état actuel des
choses, monsieur peut sans inconvénient assister à notre entrevue.
Si je suis bien informée, il connaît l'affaire dont je désire vous
entretenir.»
M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig, il se leva roide
comme sa canne, fit un salut, et retomba non moins roide sur sa
chaise.
«Je vais certainement vous surprendre, dit Rose, naturellement
embarrassée; mais vous avez déjà montré beaucoup de bienveillance
et de bonté pour un jeune enfant que j'affectionne, et je suis
certaine d'exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles.
-- Ah bah! dit M. Brownlow.
- Je veux parler d'Olivier Twist, répliqua Rose. Vous avez su
comment...»
À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres le nom
d'Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait semblant de se
plonger dans la lecture d'un in-folio, placé sur la table, le
referma avec grand bruit et retomba sur le dos de sa chaise, ne
laissant voir sur son visage d'autre expression que celle de la
plus grande stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l'oeil
fixe; puis, comme s'il eût rougi de trahir une si grande émotion,
il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se renfoncer dans
sa première attitude; alors il regarda fixement devant lui, et fit
entendre un long et sourd sifflement qui, au lieu de se répandre
dans l'espace, alla mourir dans les profondeurs les plus secrètes
de son estomac.
M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son étonnement ne se
trahit pas d'une manière aussi excentrique. Il rapprocha sa chaise
de miss Maylie et lui dit:
«Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de côté cette
bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et que toute autre
personne ignore. Si vous avez à donner des preuves qui puissent
modifier l'opinion défavorable que j'ai eue du pauvre enfant, au
nom du ciel! donnez-les-moi bien vite.
- C'est un mauvais drôle, j'en mangerais ma tête que c'est un
mauvais drôle, grommela entre ses dents M. Grimwig, impassible
comme un ventriloque.
- C'est une âme noble et généreuse dit Rose en rougissant, et
Celui qui a jugé à propos de lui envoyer des épreuves au-dessus de
son âge a mis dans son coeur des sentiments qui feraient honneur à
bien des gens qui ont six fois son âge.
- Je n'ai que soixante et un ans, s'il vous plaît, dit M. Grimwig,
toujours impassible. Et comme, à moins que le diable ne s'en mêle,
votre Olivier n'a pas moins de douze ans, je ne vois pas à qui
peut s'appliquer votre observation.
- Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit M. Brownlow;
il ne pense pas ce qu'il dit.
- Si vraiment, grogna M. Grimwig.
- Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se levant avec
impatience.
- J'en mangerais ma tête qu'il le pense, grommela encore
M. Grimwig.
- Il mériterait bien, alors, qu'on la lui cassât, sa tête, dit
M. Brownlow.
- Ah! pour le coup, il serait bien curieux de voir ça,» répondit
M. Grimwig en frappant le plancher de sa canne.
Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent chacun de leur
côté une prise de tabac; après quoi ils se donnèrent une poignée
de main, suivant leur coutume invariable.
«Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow, revenons au sujet qui
intéresse si fort votre bon coeur. Veuillez me raconter ce que
vous savez du pauvre enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous
dire auparavant que j'avais épuisé tous les moyens de le
découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l'idée qu'il
m'en avait imposé et qu'il avait été poussé par ses complices à me
voler, s'est considérablement modifiée.»
Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses pensées, raconta
simplement et en quelques mots tout ce qui était arrivé à Olivier,
depuis qu'il avait quitté la maison de M. Brownlow. Elle se
réserva toutefois en particulier à ce gentleman les révélations de
Nancy, et elle termina en l'assurant que le seul chagrin de
l'enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir
rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.
«Dieu soit loué! dit le vieux gentleman; c'est un grand bonheur
pour moi, vraiment un grand bonheur. Mais vous ne m'avez pas
encore dit où il est maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce
reproche; mais pourquoi ne l'avoir pas amené?
- Il attend à la porte, dans une voiture, répondit Rose.
- À ma porte!» s'écria le vieux gentleman. Et le voilà s'élançant
hors de la chambre, dégringolant l'escalier; en un instant, il
était sur le marchepied, et bientôt dans la voiture.
Quand la porte de la chambre se fut refermée derrière lui,
M. Grimwig releva la tête et, se renversant sur le dos de sa
chaise, fit avec l'un des pieds trois tours sur lui-même, aidé de
la table et de sa canne. Après avoir exécuté cette évolution il se
leva, fit clopin-clopant une douzaine de fois la tour de la
chambre et, s'arrêtant tout d'un coup devant Rose, il l'embrassa
sans plus de façon.
«Chut! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute alarmée de
cet étrange procédé, n'ayez donc pas peur, petite. Je suis assez
vieux pour être votre grand-père. Vous êtes une gentille
demoiselle. Je vous aime. Mais les voici.»
En effet, juste au moment où, par une habile conversion de gauche
à droite, il se replantait sur sa chaise, M. Brownlow revint
accompagné d'Olivier, auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil.
Quand Rose Maylie n'aurait pas eu d'autre récompense de ses soins
et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur qu'elle
éprouva en ce moment, elle se serait crue bien payée de ses
peines.
«Mais, au fait, il y a encore quelqu'un qui ne doit pas être
oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette. Envoyez dire à
Mme Bedwin de venir, s'il vous plaît.»
La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à cet appel,
et, ayant fait une révérence, à la porte, elle attendit des
ordres.
«Eh bien! vous devenez donc tous les jours de plus en plus
aveugle, Bedwin? dit M. Brownlow d'un ton brusque.
- Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la vue ne
s'améliore pas.
- Ce n'est pas nouveau, ce que vous nous dites là, répliqua
M. Brownlow. Et bien! mettez vos lunettes; je veux voir si vous
devinerez pourquoi je vous ai fait venir.»
La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa poche pour
trouver ses lunettes; mais Olivier, dans son impatience, ne put
attendre la fin de cette nouvelle épreuve, et, obéissant à sa
première impulsion, il s'élança dans ses bras.
«Dieu me pardonne! s'écria la vieille en l'embrassant, c'est mon
bon petit enfant!
- Ma bonne et vieille amie! s'écria Olivier.
- Je savais bien qu'il reviendrait, dit la vieille en le tenant
dans ses bras. Comme il a bonne mine! Ne dirait-on pas, à le voir
si bien vêtu, que c'est un petit monsieur? Où donc êtes-vous allé
pendant tout ce temps-là? C'est toujours la même douceur de
physionomie, mais moins pâle! la même bonté dans les yeux, mais
moins tristes! Je ne les ai jamais oubliés, ses yeux, ni sa bonne
figure, ni son aimable sourire: tous les jours je me le figurais,
ce cher petit, à côté de mes autres enfants qui sont morts!
J'étais encore jeune alors!»
Pendant ce temps-là, tantôt elle s'éloignait d'Olivier pour
mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le serrait contre
son sein, lui passant avec amour les mains dans les cheveux, riant
et pleurant tour à tour, penchée sur son épaule.
M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier causer à loisir, passa
dans une autre pièce, et là il apprit de Rose tous les détails
relatifs à son entrevue avec Nancy, détails qui lui causèrent une
grande surprise en même temps qu'une grande inquiétude. Rose
expliqua pourquoi, au premier abord, elle n'avait pas voulu
confier le secret à M. Losberne; M. Brownlow jugea qu'elle avait
agi avec prudence, et résolut sur-le-champ d'avoir un entretien
sérieux avec le digne docteur à ce sujet. Voulant mettre ce
dessein à exécution le plus tôt possible, il décida qu'il se
rendrait à l'hôtel pendant la matinée et que Mme Maylie serait
informée avec précaution de tout ce qui se serait passé. Ces
préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la maison.
Rose ne s'était nullement exagéré la colère probable du bon
docteur; car l'histoire de Nancy venait à peine de lui être
exposée, qu'il proféra des menaces terribles et des imprécations.
Il jura qu'elle ne risquait rien et qu'il l'abandonnerait aux
recherches combinées de MM. Blathers et Duff; puis il mit son
chapeau pour aller chercher immédiatement l'assistance de ces
dignes personnages. Il est probable que, dans sa première
explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans réfléchir un
seul instant aux conséquences, s'il n'avait pas été retenu,
d'abord par le poignet de M. Brownlow, aussi fort et aussi
irascible que lui, et, en second lieu, par une série d'arguments
et de raisonnements destinés à lut faire abandonner une pareille
folie.
«Alors, que diable voulez-vous que nous fassions? dit l'impétueux
docteur quand ils eurent rejoint les deux dames. À moins que nous
n'employions notre temps à voter des remerciements à cette bande
de voleurs et de voleuses et à les prier de vouloir bien accepter
chacun cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme une
petite marque de notre estime et une très faible preuve de notre
reconnaissance pour leur bienveillance à l'égard d'Olivier!
- Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M. Brownlow en riant;
mais il nous faut agir avec douceur et prudence.
- Avec douceur et prudence! s'écria le docteur. Moi, je vous
enverrais tous ces gens-là à...
- Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M. Brownlow; il n'en
est pas moins vrai qu'il faut se demander si, en les envoyant où
vous dites, nous atteindrons notre but.
- Quel but? demanda le docteur.
- Connaîtrons-nous les parents d'Olivier? Pourra-t-il recouvrer
l'héritage dont il a été frustré, en admettant que cette histoire
soit authentique?
- Ah! c'est juste! dit M. Losberne en se rafraîchissant le front
avec son mouchoir de poche. Je n'y pensais déjà plus.
- Vous voyez! continua M. Brownlow. Mettons cette pauvre fille
complètement de côté, si vous voulez, et supposons qu'il nous soit
possible, sans la compromettre, de traduire tous ces scélérats en
justice; eh bien! après, à quoi cela nous servira-t-il?
- À en faire pendre toujours quelques-uns, selon toute
probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les autres.
- Très bien! répliqua M. Brownlow en souriant; mais avec le temps
ils y réussiront bien sans nous, et, en attendant, si nous les
prévenons, il me semble que nous ferons là les don Quichotte, en
opposition directe avec nos intérêts, ou, ce qui revient au même,
avec ceux d'Olivier.
- Comment cela? demanda le docteur.
- Il est certain que nous aurons toutes les peines du monde à
approfondir ce mystère tant que nous n'aurons pas démasqué ce
Monks. Or, nous n'y pouvons parvenir que par stratagème, et en
l'attrapant un beau jour, lorsqu'il ne sera pas au milieu de ces
gens-là. Car, supposons qu'on l'arrête, nous n'avons pas de
preuves contre lui; il n'a même pas participé (du moins à notre
connaissance et d'après l'examen des faits) au moindre brigandage
commis par cette bande. S'il n'est pas acquitté, il est probable
qu'il sera puni tout au plus de l'emprisonnement comme vagabond,
et que, plus tard, il persistera dans son silence; de manière
qu'il vaudrait autant pour nous qu'il fût sourd, muet, aveugle, et
même idiot.
- Eh bien! dit vivement le docteur, j'en reviens alors à vous
demander si vous croyez raisonnablement qu'on soit lié par la
promesse faite à la jeune fille. Cette promesse, je l'avoue, a été
faite dans les meilleures et les plus loyales intentions; mais en
réalité...
- Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M. Brownlow en voyant
que Rose s'apprêtait à répondre, ne discutons point là-dessus;
votre promesse sera tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien
déranger nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches, il
sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir d'elle si elle
veut nous faire connaître ce Monks, à la condition, bien entendu,
que nous traiterons directement avec lui sans l'entremise de la
police. Dans le cas où elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas
nous donner ces renseignements, nous lui demanderons de nous dire
quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de façon
que nous puissions le reconnaître; or, nous ne pourrons la voir
avant dimanche soir, et c'est aujourd'hui mardi. Je suis d'avis
que, jusque-là, nous restions complètement tranquilles, et que
nous gardions le silence là-dessus, même devant Olivier.»
Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la grimace à
M. Losberne, il fut forcé d'admettre qu'il n'y avait pas de
meilleur parti à prendre, et, comme Rose et Mme Maylie étaient
complètement de l'avis de M. Brownlow, la proposition de ce
dernier fut adoptée à l'unanimité.
«Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre conseil de mon ami
Grimwig. C'est un homme bizarre, mais singulièrement retors, qui
pourrait nous être très utile. Je dois dire qu'il a étudié le
droit et que, s'il a quitté le barreau, c'est seulement parce
qu'il s'est dégoûté de n'avoir eu en vingt ans qu'un client et un
procès. Si c'est un titre ou non à votre recommandation, je vous
en laisse juge.
- Je n'ai pas d'objection à faire, dit le docteur, pourvu que vous
me permettiez de consulter aussi mon ami.
- Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux voix. Quel est-
il cet ami?
- Le fils de madame et le vieil ami de mademoiselle,» dit le
docteur en montrant Mme Maylie et en jetant à la nièce un regard
expressif.
Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre aucune objection;
peut-être avait-elle le sentiment de son impuissante minorité.
Henry Maylie et M. Grimwig furent déclarés membres du comité.
«Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne bougerons pas de
Londres tant qu'il restera quelque espérance de réussir dans nos
recherches. Je n'épargnerai ni la peine ni l'argent pour atteindre
le but que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un
an, je ne le regretterai pas, tant que vous m'assurerez que tout
espoir n'est pas perdu.
- Bien! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois sur tous les
visages qui m'entourent l'envie de me demander d'abord pourquoi il
m'a été impossible d'éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi
j'ai quitté si subitement le royaume, je demande à poser comme
condition qu'on ne m'adressera aucune question jusqu'au moment où
je jugerai convenable de m'expliquer en racontant ma propre
histoire. Croyez-moi, j'ai de bonnes raisons pour agir ainsi,
autrement je pourrais éveiller des espérances impossibles à
réaliser, ou augmenter les difficultés et les désappointements
déjà si nombreux. Allons! on vient d'annoncer que le souper est
servi, et Olivier, qui est tout seul dans la chambre voisine, va
s'imaginer que nous nous sommes ennuyés de sa société et que nous
tramons quelque noir complot pour l'abandonner encore.
En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme Maylie et
la conduisit dans la salle à manger. M. Losberne les suivit avec
Rose, et la séance fut levée.
CHAPITRE XLII.
Une vieille connaissance d'Olivier donne des preuves surprenantes
de génie et devient un personnage public dans la capitale.
Le soir même où, obéissant à la voix de son coeur, Nancy, après
avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose Maylie, deux personnes
s'avançaient vers Londres par la grande route du Nord. La suite de
notre histoire exige que nous leur accordions quelque attention.
C'étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle et la femelle;
car le premier était un de ces êtres longs, efflanqués, maigres et
osseux, auxquels il est difficile de donner un âge. Quand ils sont
enfants, on les prendrait pour des hommes faits qui n'ont pas pu
prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on dirait des
enfants un peu grands pour leur âge. La femme était jeune, mais
solide et robuste, à en juger par l'énorme paquet attaché sur son
dos. Son compagnon n'en avait pas si lourd à porter; son bagage
consistait en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir
et suspendu sur son épaule au bout d'un bâton. Grâce à ce léger
fardeau, et aussi à la longueur démesurée de ses jambes, il
prenait facilement sur sa compagne une avance de plusieurs pas,
et, se retournant de temps à autre avec un mouvement d'impatience,
il semblait lui reprocher sa lenteur et l'inviter à hâter sa
marche.
Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s'occuper des objets
qui se présentaient à leur vue, et ne se dérangeaient que pour
faire place aux chaises de poste venant de la ville. Quand ils
eurent pris Highgate, le voyageur s'arrêta et cria d'un ton
brusque à sa compagne:
«Eh bien! allons donc! ça ne va pas? Quelle fainéante tu fais,
Charlotte!
- C'est que j'ai une fière charge, aussi! dit la femme en avançant
épuisée de fatigue.
- Une fière charge! qu'est-ce que tu nous chantes? tu n'es donc
bonne à rien? répondit le voyageur en changeant d'épaule son petit
paquet. Quoi! te voilà encore arrêtée... Dites-moi un peu s'il n'y
a pas de quoi perdre patience.
- Est-ce encore loin? demanda la femme en s'appuyant contre un
banc, la figure ruisselante de sueur.
- Encore loin? tiens! voilà où tu en es, dit le grand efflanqué en
lui montrant du doigt une masse étendue devant lui, vois-tu là,
cette illumination? Eh bien, c'est l'éclairage de Londres!
- Il y a encore deux bons milles au moins, dit la femme d'un air
accablé.
- Qu'il y en ait deux ou vingt, qu'est-ce que ça fait? dit Noé
Claypole (car c'était lui). Allons! avance, ou je t'avertis que tu
recevras un bon coup de pied.»
Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de Noé, et que,
tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt à exécuter sa
menace, la femme se leva sans rien dire et le suivit péniblement.
«Où penses-tu passer la nuit, Noé? demanda-t-elle après avoir fait
une centaine de pas.
- Est-ce que je sais, répliqua l'autre, que la marche avait rendu
irascible.
- Près d'ici, j'espère, dit Charlotte.
- Non, saperlote! non, ça n'est pas près d'ici, répondit Claypole.
Ne te mets pas ça dans la tête.
- Pourquoi ça?
- Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit suffire; et
je n'entends pas qu'on vienne m'ennuyer de _pourquoi_ et de _parce
que_, dit M. Claypole en se redressant.
- N'y a pas besoin de se fâcher! dit sa compagne.
- C'est ça qui serait du propre, vraiment, d'aller s'arrêter à la
première auberge en dehors de la ville! ça fait que M. Sowerberry,
s'il nous poursuit, n'aurait qu'à mettre son vieux nez à la porte
pour nous voir fourrer dans une charrette et ramener chez lui avec
des menottes, dit Noé Claypole d'un ton goguenard. Non pas, non
pas!... je vais m'enfoncer dans les rues les plus sombres, et je
ne m'arrêterai qu'après avoir mis la main sur le trou le plus
caché que je puisse rencontrer. Quelle chance pour toi, ma chère,
que j'aie de la tête! Si nous n'avions pas pris d'abord une autre
route pour rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a
déjà huit jours que tu serais coffrée; je ne te dis que ça,
imbécile.
- Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi, répliqua
Charlotte; mais c'est pas une raison pour me mettre tout sur le
dos, et me dire que c'est moi qu'on aurait coffrée. Si on m'avait
coffrée, on t'aurait coffré aussi, toi, c'est sûr.
- C'est toi qui as pris l'argent de la cassette, tu le sais bien?
fit M. Claypole.
- Je l'ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte.
- Est-ce que je l'ai gardé? demanda Claypole.
- Non, tu t'es fié à moi, et tu me l'as donné à porter, comme un
bon garçon que tu es,» dit la femme en lui caressant le menton et
passant son bras sous le sien.
Claypole, en effet, avait laissé l'argent à Charlotte; mais comme
il n'avait pas l'habitude de se fier follement et à l'aveuglette
en qui que ce fût, il faut ajouter, pour lui rendre justice, qu'en
confiant cet argent à Charlotte, il avait eu un but: il voulait,
en cas d'arrestation, qu'on trouvât sur elle le larcin, afin de
pouvoir prouver son innocence et de se ménager une porte de
derrière. Il se garda bien, comme on le pense, d'expliquer ses
intentions à ce sujet, et ils continuèrent ensemble leur chemin en
très bons termes.
Conformément à son système de prudence, Claypole alla tout d'une
traite jusqu'à Islington, à l'auberge de l'Ange. Il jugea avec
raison, en voyant cet encombrement de passants et de voitures,
qu'il commençait à être dans le vrai Londres. Ne s'arrêtant que
juste le temps qu'il fallait pour voir quelles étaient les rues
les plus populeuses, et par conséquent celles qu'il devait le plus
éviter, il traversa Saint-John's Road et s'enfonça bientôt entre
Gray's Inn Lane et Smithfield dans les rues tortueuses et sales,
qui font de ce quartier le plus hideux repaire qui ait jusqu'ici
défié les progrès de la civilisation dans la ville de Londres.
Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte derrière lui:
tantôt il s'arrêtait, les pieds dans le ruisseau, pour embrasser
d'un seul coup d'oeil la physionomie de quelque mauvais bouchon;
tantôt il se glissait le long de la muraille, comme si la maison
lui paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il s'arrêta
devant une taverne de plus chétive apparence et beaucoup plus
dégoûtante que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il
traversa la rue pour bien l'examiner du côté opposé, et annonça
gracieusement à sa compagne son intention d'y passer la nuit.
«Allons! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant les bretelles, et
le repassant des épaules de Charlotte sur les siennes, et surtout
ne parle pas que je ne te le dise. Voyons, quel est le nom de
cette maison-là? Aux t-r-oi-s, aux trois quoi?
- Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.
- Aux Trois Boiteux, répéta Noé; très jolie enseigne, ma foi!
Allons, maintenant, suis mes talons de près, et entrons.»
Après avoir donné ces ordres, il poussa de son épaule la porte
criarde, et entra suivi de Charlotte.
Il n'y avait au comptoir qu'un petit juif, qui, appuyé sur ses
deux coudes, était en train de lire un sale journal. Il regarda
Noé fixement; celui-ci en fit autant.
Si Noé avait porté son vêtement de garçon de charité, les grands
yeux que lui faisait le juif auraient eu un motif; mais non: il
avait laissé de côté l'habit et la plaque; il portait une blouse:
il n'y avait donc pas de raison apparente pour éveiller ainsi
l'attention dans une taverne.
«Est-ce ici les Trois Boiteux? demanda Noé.
- Oui, c'est l'enseigne de la maison, répliqua le juif.
- Nous avons rencontré sur le chemin en venant de la campagne
quelqu'un qui nous a recommandé cet endroit-ci,» dit Noé, et il
fit signe de l'oeil à Charlotte, peut-être autant pour lui faire
remarquer la ruse adroite dont il était inventeur, que pour
l'avertir d'écouter tout ça sans montrer de surprise. «Nous
désirons passer la nuit ici.
- Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit Barney, qui était
garçon dans cette maison. Je vais le debander.
- Eh bien! en attendant, dites-nous toujours où est la salle, et
servez-nous un morceau de viande froide avec un verre de bière,
hein!»
Barney les introduisit dans une petite salle sur le derrière, et
leur servit la viande demandée; puis, étant venu leur dire qu'on
pouvait les loger cette nuit, il laissa déjeuner l'aimable couple
en tête-à-tête.
Cette salle se trouvait derrière le comptoir et quelques pas plus
bas. Un petit rideau cachait un judas vitré pratiqué dans le mur,
à cinq pieds environ du plancher; de manière que les gens de la
maison pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu'on
faisait dans la salle, sans courir le risque d'être vus, car la
lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près d'une grosse
poutre, derrière laquelle l'observateur se cachait facilement. Non
seulement on pouvait voir, mais encore on pouvait, en appliquant
l'oreille à la cloison, entendre fort distinctement le sujet des
conversations. Le maître de la maison tenait son oeil braqué au
carreau depuis cinq minutes, et Barney venait de rendre réponse
aux voyageurs, quand Fagin, en tournée d'affaires, entra dans la
boutique pour demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes
élèves.
«Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la betide chambre à
côté.
- Des étrangers? répéta le vieillard à voix basse.
- Et fameusement gogasses, allez! ajouta Barney. Ils arribent de
la gambagne, mais ils sont dans votre genre, ou je me drombe
bien!»
Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il monta sur
un tabouret, appliqua avec précaution son oeil à la lucarne, et de
ce poste caché, il put voir M. Claypole, se servant un morceau de
boeuf froid et un verre de bière; il mangeait et buvait à son
aise, ne donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre,
que des doses infinitésimales, suivant le système homéopathique.
- Ah! ah! dit tout bas le juif en regardant Barney, l'air de ce
gaillard-là me revient. Il pourrait nous être utile; il s'entend
déjà joliment à vous mener la fille. Motus! sois muet comme une
carpe, mon vieux, que j'entende ce qu'ils disent.»
Le juif appliqua de nouveau son oeil à la lucarne et collant son
oreille à la cloison, écouta attentivement: ses traits exprimaient
une curiosité maligne; on l'eût pris pour un vieux sorcier.
«Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit Claypole en
allongeant ses jambes et en continuant une phrase dont Fagin
n'avait pas entendu le commencement. Non, au diable les cercueils,
Charlotte! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi, tu
feras la dame.
- Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte; mais on ne trouve
pas des cassettes à vider tous les jours ni des maîtres à planter
là.
- Laissons les cassettes, dit Claypole; il y a bien d'autres
choses à vider que des cassettes!
- Et quoi donc? demanda sa compagne.
- Parbleu! dit Claypole que la bière échauffait, et les poches
donc! et les ridicules! et les maisons! et les malles-poste! et
les banques!
- Mais c'est trop d'ouvrage pour toi seul, mon petit, dit
Charlotte.
- Ah! je verrai à faire connaissance avec les amateurs, répliqua
Noé. Ils sauront bien nous employer de façon ou d'autre. À toi
seule, tu vaux cinquante femmes. Je n'ai jamais vu une créature
plus maligne et plus rusée que toi quand je te laisse faire.
- Oh! que c'est gentil de t'entendre parler comme ça! s'écria
Charlotte en déposant un baiser sur la laide figure de son
compagnon.
- Allons! ça suffit! Sois pas trop tendre, de peur de me fâcher,
dit Noé en se dégageant de son étreinte avec dignité. Je voudrais
être le chef de quelque bande, la mener un peu tambour battant et
vous surveiller ça sans qu'ils s'en doutent. Ça me conviendrait
assez, s'il y avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions
seulement faire la connaissance de quelques messieurs de ce genre
ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que tu as chipé,
d'autant que nous ne savons pas trop comment nous en défaire.
Après cette déclaration de son opinion, Claypole regarda dans le
pot à bière d'un air malin, secoua le contenu, fit un petit signe
d'amitié à Charlotte et avala une gorgée du liquide qui parut le
rafraîchir beaucoup. Il songeait à en avaler une autre, quand la
porte s'ouvrit subitement: un étranger entra.
Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et, en entrant,
il fit le plus gracieux salut. S'étant assis à une table voisine
des deux voyageurs, il demanda à Barney de lui servir à boire.
«Une belle soirée, monsieur! mais un peu froide pour la saison,
dit Fagin en se frottant les mains. Vous arrivez de la campagne, à
ce que je vois, monsieur?
- À quoi le voyez-vous? dit Noé.
- Nous n'avons pas à Londres tant de poussière que cela, répliqua
le juif en montrant du doigt les souliers de Noé, puis ceux de sa
compagne et ensuite les deux paquets.
- Vous êtes diablement malin! dit Noé. Ah! ah! entends-tu ça,
Charlotte?
- Il faut bien l'être ici, mon cher! dit le juif en baissant la
voix. C'est comme je vous le dis, da!»
Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec l'index de la
main droite une petite tape sur le nez; Noé essaya d'imiter le
même geste; mais, vu l'insuffisance de son nez, il ne réussit pas
complètement. Toutefois, Fagin vit dans cette tentative
l'intention d'exprimer qu'il était tout à fait de son avis, et fit
circuler très poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.
«C'est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant claquer ses
lèvres.
- Mais c'est cher! fit le juif. Celui qui veut en boire tous les
jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes, des poches, des
ridicules, des maisons, des malles-poste et même des banques.
À ces mots, évidemment extraits de ses propres remarques,
Claypole, les traits bouleversés et couverts d'une pâleur
mortelle, regarda avec effroi le juif et Charlotte.
«Ne craignez rien, l'ami, dit Fagin en rapprochant sa chaise de la
sienne. Ah! ah! c'est de la chance que ce soit moi seul qui vous
aie entendu. Oui, c'est vraiment de la chance!
- Ce n'est pas moi qui l'ai pris, balbutia Noé; et cette fois il
n'allongeait plus ses jambes comme un gentleman indépendant, mais
il les rentrait sous sa chaise le plus possible. C'est elle qui a
pris le billet. Tu l'as encore, hein, Charlotte?... Tu sais bien
que tu l'as.
- Peu importe qui a pris l'argent ou qui l'a gardé, l'ami!
répliqua Fagin lançant toutefois un oeil de lynx sur la jeune
fille et sur les deux paquets. Je travaille là dedans aussi et je
ne vous en aime que mieux.
- Vous travaillez dans quoi? demanda Claypole qui reprenait un peu
d'assurance.
- Je travaille dans ce genre d'affaires, et les gens de la maison
aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce qu'il vous
fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que possible. Il n'y a
pas d'endroit plus sûr à Londres que les Trois Boiteux,... surtout
quand je prends mes mesures pour ça... Vous me revenez, vous et la
jeune personne; aussi, vous n'avez rien à craindre, c'est entendu;
soyez sans inquiétude.»
Si l'esprit de Claypole fut plus à l'aise après ces paroles, son
corps ne le fut certainement pas. Le pauvre garçon se tournait, se
retournait, prenait les positions les plus étranges et regardait
tout le temps son nouvel ami d'un air de défiance et de crainte.
«J'ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré Charlotte en
lui faisant de petits signes d'amitié et d'encouragement, que j'ai
un ami qui pourra, je le pense, satisfaire votre désir et vous
lancer dans le bon chemin. Vous choisirez naturellement le genre
qui vous ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra au
courant des autres.
- On dirait que vous parlez sérieusement? fit Noé.
- Pourquoi plaisanterais-je? dit le juif en haussant les épaules.
Allons! venez un moment dehors, que je vous parle en particulier.
- Ce n'est pas la peine de nous déranger, dit Noé en allongeant
tout doucement ses jambes. Pendant que nous causerons, elle
portera les paquets là haut. Charlotte, occupe-toi de ces
paquets.»
Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut exécuté sans le
moindre murmure, et Charlotte emporta, comme elle put, les paquets
pendant que Noé tenait la porte ouverte et la regardait
s'éloigner.
«Je l'ai pas mal formée comme ça; qu'en dites-vous, monsieur?
demanda-t-il en reprenant sa place du ton d'un homme qui a
apprivoisé quelque bête sauvage.
- C'est parfait! dit Fagin en lui donnant un petit coup sur
l'épaule. Vous êtes un génie, mon cher.
- Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons, si nous
perdons notre temps, elle va revenir.
- Eh bien! dit le juif, qu'en pensez-vous? Si mon ami vous plaît,
pourriez-vous mieux faire que de vous associer à lui?
- Sa partie est-elle bonne?... Voilà le point important, dit Noé
en clignant de l'oeil.
- C'est tout à fait le haut de l'échelle... Il a des associés
nombreux et occupe des employés extrêmement distingués dans le
genre.
- Des employés citadins? demanda Claypole.
- Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que, même sur ma
recommandation, il consentit à vous prendre s'il ne manquait de
collaborateurs pour l'instant, répondit le juif.
- Faudra-t-il débourser? dit Noé en frappant sur son gousset.
- Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin d'un ton bref.
- C'est que vingt livres sterling... c'est une somme!...
- Pas quand c'est un billet dont vous ne pourriez vous défaire,
reprit Fagin. Le numéro et la date sont pris, je suppose... Le
payement aura été arrêté à la banque. Ah! il n'en donnera pas
grand' chose. Il faudra qu'il le passe à l'étranger, car il n'en
tirerait pas pour la peine sur la place.
- Quand pourrais-je le voir? demanda Noé d'un ton irrésolu.
- Demain matin, dit le juif.
-- Où?
- Ici.
- Hum! fit Noé. Quels sont les gages!
- Vie de gentleman, ... la table et le logement, le tabac et
l'eau-de-vie sans frais;... moitié de vos gains et moitié de ceux
de la jeune fille,» répondit Fagin.
Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité n'était pas
petite, eût accédé à ces offres, quelque avantageuses qu'elles
fussent, s'il avait été tout à fait libre; mais il réfléchit que,
s'il refusait, son nouvel ami pourrait fort bien le dénoncer à la
justice sur-le-champ (des choses plus surprenantes s'étaient déjà
vues); aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au
juif que l'affaire lui convenait.
«Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte abattra de la
besogne, j'aimerais assez à en avoir personnellement une un peu
facile.
- Un petit travail de fantaisie? dit Fagin.
- Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé. Qu'est-ce que vous
croyez qui pourrait me convenir pour le moment? Voyons! quelque
chose qui ne soit pas trop fatigant ni trop dangereux: voilà ce
qu'il me faudrait.
- Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien les autres,
hein? dit le juif. Mon ami a besoin d'un homme habile dans cette
partie-là.
- Oui, j'ai parlé de cela, et ça me serait égal de temps en temps,
répondit Claypole avec hésitation. Mais ça ne rapporterait rien,
ça.
- C'est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en feignant de
réfléchir, ça ne rapporte rien.
- Que pourrais-je faire alors? dit Noé le regardant avec
inquiétude. Des petits coups en dessous où la besogne serait
assurée et où on serait à peu près aussi tranquille que chez soi.
- Que dites-vous des vieilles dames? demanda le juif. Il y a à
gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs et leurs petits
paquets, on tourne le coin de la rue, et on file.
- Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne, j'en ai peur,
répliqua Noé, en secouant la tête. Il me semble que ça ne me
conviendrait pas encore. Est-ce qu'il n'y aurait pas autre chose à
faire?
- Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le genou de Noé. Il
y a encore les crapauds.
- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Claypole.
- Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui
vont faire les commissions de leur mère qui leur donne pour ça un
schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever
l'argent. Ils le tiennent toujours à la main; on les fait tomber
dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne
s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant.
- Ha! ha! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour
témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu! voilà justement mon
affaire.
- Certainement, voilà votre affaire! tenez, un endroit où on peut
faire son beurre, c'est à Camden-town, à Battle-Bridge et dans ces
environs-là; les enfants sont toujours en commission par là; et
vous pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous voudrez,
ah! ah! ah!»
Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à Claypole et ils se
mirent à rire tous les deux de bon coeur.
«Eh! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand Charlotte fut
rentrée. À quelle heure demain?
- À dix heures, cela vous convient-il? et comme Claypole faisait
un signe de tête affirmatif, le juif ajouta: qui annoncerai-je à
mon ami?
- M. Bolter, répliqua Noé, qui s'était attendu à cette question;
M. Maurice Bolter; voici Mme Bolter.
- Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin, en lui faisant
un salut grotesque. J'espère avoir l'honneur de vous connaître
mieux avant peu.
- Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte, dit Claypole, d'une
voix vibrante.
- Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui tendant la main.
- Elle m'appelle Noé, voyez-vous, c'est un mot d'amitié, dit
M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en se tournant vers le
juif. Vous comprenez la chose?
- Oh! oui, je comprends... parfaitement, répondit Fagin, et cette
fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir.»
Lorsqu'ils eurent échangé une foule de bonsoirs et de compliments,
M. Fagin s'en alla. Noé Claypole, réclamant l'attention de sa
femme, lui expliqua les arrangements qu'il avait pris, d'un air de
hauteur et de supériorité qui convenait non seulement au sexe
fort, mais encore au gentleman fier du rôle important que lui
attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour fonctions
spéciales de flanquer les crapauds par terre dans la ville de
Londres et la banlieue.
CHAPITRE XLIII.
Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.
«Ainsi, c'était vous qui étiez votre ami, n'est-ce pas? dit
Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du traité passé entre
eux, il se fut rendu le lendemain à la maison du juif. Par Dieu!
je m'en étais bien douté hier soir!
- Tout homme est son propre ami, mon cher, dit Fagin, de son
regard le plus insinuant. On n'en a jamais de meilleur que soi-
même!
- Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice Bolter, prenant
des airs d'homme du monde, il y a des gens qui n'ont pas de plus
grands ennemis qu'eux-mêmes, vous savez.
- Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est son ennemi,
c'est parce qu'il est beaucoup trop son ami. Ce n'est pas parce
qu'il s'occupe plus des autres que de lui-même. Plus souvent! ça
ne se voit pas dans ce monde!
- Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit Bolter.