s'y attendaient. On alla chercher dans sa voiture une grande
boîte. La sonnette de la chambre à coucher se fit entendre à
plusieurs reprises; les domestiques montèrent et descendirent
vingt fois l'escalier; on put en conclure qu'il se passait quelque
chose de grave. Enfin, il revint; aux questions empressées qu'on
lui adressa au sujet du malade, il prit un air très mystérieux et
ferma la porte avec soin.
«C'est une chose bien extraordinaire, madame Maylie, dit-il en
s'appuyant contre la porte pour la tenir fermée.
- Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame.
- Cela n'aurait rien d'étonnant, répondit le docteur. J'espère
pourtant que non. Avez-vous vu ce voleur?
- Non, répondit Mme Maylie. Vous n'avez aucun détail sur lui?
- Aucun.
- Je vous demande pardon, madame, interrompit M. Giles; mais
j'allais vous en donner quand le docteur Losberne est entré.»
Le fait est que M. Giles n'avait pu dans le premier moment se
décider à avouer qu'il avait tiré sur un enfant. Sa bravoure lui
avait valu tant d'éloges que rien au monde n'eût pu l'empêcher de
différer un peu l'explication, afin de jouir avec délices, au
moins pendant quelques instants, de sa réputation de valeur et
d'intrépidité.
«Rose voulait voir cet homme, dit Mme Maylie, mais je m'y suis
refusée.
- Hum! fit le docteur. Il n'a rien de bien effrayant. Refuseriez-
vous de le voir en ma présence?
- Nullement, répondit la vieille dame, s'il y a nécessité.
- Je pense en effet que c'est nécessaire, dit le docteur, et je
suis sûr que vous regretteriez vivement d'avoir tardé à le voir;
il est maintenant très tranquille. Mademoiselle Rose, voulez-vous
me permettre? Il n'y a pas l'ombre d'un danger, je vous le jure.»
CHAPITRE XXX.
Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.
Après avoir réitéré à ces dames l'assurance qu'elles seraient
agréablement surprises à la vue de criminel, le docteur prit le
bras de la jeune demoiselle, offrit la main à Mme Maylie, et les
conduisit, avec beaucoup de cérémonie, au haut de l'escalier.
«Maintenant, dit-il à voix basse en tournant doucement la clef
dans la serrure, vous allez me dire ce que vous en pensez. Quoique
sa barbe ne soit pas fraîchement rasée, il n'en a pas l'air plus
féroce. Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer.»
Le docteur entra le premier, jeta un coup d'oeil dans la chambre
et fit signe aux dames d'avancer: puis il ferma la porte derrière
elles, et écarta doucement les rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu
du scélérat à mine repoussante qu'elles s'attendaient à voir,
était étendu un pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance,
et plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en écharpe,
replié sur la poitrine, et il appuyait sur l'autre sa tête à demi
cachée par une longue chevelure qui flottait sur l'oreiller.
L'honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta une minute
environ à regarder en silence le pauvre blessé. Tandis qu'il
l'examinait, la jeune fille se glissa doucement près de lui,
s'assit à côté du lit et écarta les cheveux qui couvraient la
figure d'Olivier; en se penchant sur lui, elle laissa tomber des
larmes sur son front.
L'enfant tressaillit et sourit dans son sommeil, comme si ces
marques de pitié et de compassion l'eussent fait rêver d'amour et
d'affection qu'il n'avait jamais connus; de même que les sons
d'une musique harmonieuse, le murmure de l'eau dans le silence des
bois, le parfum d'une fleur, ou même l'emploi d'un mot qui nous
est familier, rappellent parfois à notre imagination le vague
souvenir de scènes sans réalité dans notre vie; souvenir qui se
dissipe comme un souffle, et qui semble se rattacher à une
existence plus heureuse et passée depuis longtemps: car l'esprit
humain est impuissant à le reproduire et à le fixer.
«Qu'est-ce à dire? s'écria la vieille dame. Il est impossible que
ce pauvre enfant ait été complice des voleurs.
- Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant retomber le
rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples: qui sait
s'il ne se cache pas sous cet extérieur séduisant?
- Mais il est si jeune! se hâta de dire Rose.
- Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en secouant
tristement la tête, le crime est comme la mort: il n'est pas
seulement le partage de la vieillesse et de la décrépitude; la
jeunesse et la beauté sont trop souvent les victimes qu'il choisit
de préférence.
- Mais, monsieur, ce n'est pas possible, dit Rose; vous ne pouvez
pas croire que cet enfant si délicat se soit associé
volontairement à des scélérats.»
Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer qu'il ne voyait à
cela rien d'impossible; puis il fit observer que la conversation
pourrait troubler le sommeil du blessé, et conduisit les dames
dans une chambre voisine.
«Mais quand même il serait coupable, continua Rose, songez combien
il est jeune; songez que peut-être il n'a jamais connu l'amour
d'une mère, le bien-être du foyer domestique; que les mauvais
traitements, les coups, la faim, l'ont peut-être entraîné à
s'associer à des hommes qui l'ont forcé au crime. Ma tante, ma
bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant de
laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce serait
d'ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de devenir meilleur.
Vous qui m'aimez tant; qui par votre bonté et votre affection
m'avez tenu lieu de mère, et préservée de l'abandon où j'aurais pu
tomber comme ce pauvre enfant; je vous en prie, ayez pitié de lui
quand il en est temps encore.
- Chère enfant! dit la vieille dame en pressant sur son coeur la
jeune fille qui fondait en larmes; crois-tu que je voudrais faire
tomber un cheveu de sa tête?
- Oh! non, répondit Rose avec vivacité; pas vous, ma tante!
- Non, dit Mme Maylie d'une voix émue. Mes jours sont sur leur
déclin; puisse Dieu avoir pitié de moi comme j'ai pitié des
autres! Que puis-je faire pour le sauver, monsieur?
- Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur; laissez-moi
réfléchir.»
M. Losberne se mit à se promener de long en large dans la chambre,
les mains dans les poches, s'arrêtant parfois et fronçant le
sourcil. Après s'être écrié à plusieurs reprises: «J'y suis!»
puis: «Non! ce n'est pas cela,» et avoir recommencé autant de fois
à se promener et à froncer le sourcil, il s'arrêta définitivement
et parla en ces termes:
«Je pense que, si vous m'accordez l'autorisation pleine et entière
de malmener Giles et ce gamin de Brittles, je viendrai à bout
d'arranger l'affaire C'est un vieux serviteur dévoué, je le sais;
mais, vous pourrez compenser cela de mille manières et récompenser
autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y opposez pas?
- Non, répondit Mme Maylie, s'il n'y a pas d'autre moyen de sauver
l'enfant.
- Il n'y en a pas d'autre, dit le docteur; pas d'autre, croyez-moi
sur parole.
- Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose en souriant
malgré ses larmes; mais, je vous en prie, ne traitez durement ces
pauvres gens qu'autant que cela sera rigoureusement nécessaire.
- Vous avez l'air de croire, répondit le docteur, que tout le
monde, excepté vous, est porté aujourd'hui à la dureté; je
souhaite seulement que, lorsqu'un jeune homme digne de votre choix
fera appel à votre compassion, il vous trouve dans ces
dispositions tendres et bienveillantes; je regrette, en vérité, de
n'être plus jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre
à l'épreuve.
- Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en rougissant.
- Bah! dit le docteur en riant, ce n'est pas difficile; mais
revenons à notre blessé: il nous reste à stipuler une importante
condition. Il s'éveillera dans une heure environ, je le prévois;
et quoique j'aie dit en bas à cet imbécile de constable que
l'enfant ne peut ni remuer ni parler sans danger pour sa vie, je
pense que nous pourrons causer avec lui sans inconvénient.
Maintenant, je pose une condition; c'est que je l'examinerai en
votre présence et que si, d'après ses réponses, nous jugeons qu'il
est tout à fait perverti (ce qui n'est que trop probable), nous
l'abandonnerons à sa destinée, et je ne me mêlerai plus de rien,
quoi qu'il arrive.
- Oh! non, ma tante, dit Rose d'un ton suppliant.
- Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu?
- Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose, c'est
impossible.
- Fort bien, répliqua le docteur; alors, raison de plus pour
accepter ma proposition.»
Finalement, le traité fut conclu, et les parties contractantes
s'assirent en attendant avec quelque impatience le réveil
d'Olivier.
La patience des dames fut mise à une épreuve plus longue qu'elles
ne pensaient, d'après les prévisions de M. Losberne. Plusieurs
heures s'écoulèrent, et Olivier dormait toujours profondément. Il
était déjà tard, quand le bon docteur vint leur annoncer que
l'enfant était assez éveillé pour qu'on pût lui parler.
«Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de sang,
résultat de sa blessure; mais il paraît si préoccupé du désir de
révéler quelque chose, que je préfère condescendre à ce désir
plutôt que d'insister, comme je l'aurais fait sans cela, pour
qu'il se tienne tranquille jusqu'à demain matin.»
L'entretien fut long: Olivier raconta toute son histoire; son état
de souffrance et de faiblesse le força souvent d'interrompre son
récit. Il y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette
chambre sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la
longue suite de malheurs et de souffrances que des hommes cruels
lui avaient fait endurer. Oh! si nous songions, quand nous
accablons nos semblables, aux fatales erreurs de la justice
humaine, aux iniquités qui crient vengeance au ciel, et attirent
tôt ou tard le châtiment sur nos têtes; si nous pouvions entendre
la voix de tant de victimes, s'élevant du fond des tombeaux; voix
plaintive que nulle puissance ne peut forcer au silence, le monde
offrirait-il chaque jour tant d'exemples d'injustice et de
violence, tant de misère et de cruautés?
Ce soir-là, ce fut la main d'une femme qui soigna Olivier. La
beauté et la vertu veillèrent sur son sommeil; il se sentit calme
et heureux: il serait mort sans se plaindre.
Dès que ce touchant entretien fut terminé et qu'Olivier se disposa
à se rendormir, le docteur s'essaya les yeux et descendit pour
s'attaquer à M. Giles; ne trouvant personne dans l'appartement, il
réfléchit qu'il valait peut-être mieux commencer les hostilités en
pleine cuisine, et que cela ferait plus d'effet: en conséquence il
se dirigea vers la cuisine, véritable chambre délibérante de la
gent domestique. Il y trouva réunis les servantes, M. Brittles,
M. Giles, le chaudronnier, qui, en récompense de ses services,
avait été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait
un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses bottes,
et paraissait avoir bu une dose de bière en rapport avec sa
grosseur.
Les événements de la nuit faisaient encore le sujet de la
conversation; M, Giles parlait avec complaisance de la présence
d'esprit dont il avait fait preuve, et M. Brittles, un pot de
bière à la main, appuyait toutes les paroles de son chef quand le
docteur entra.
«Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de la main.
- Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m'a ordonné de donner de
la bière, et comme je n'étais nullement disposé à rester seul dans
ma chambre, je suis venu me mêler ici à la compagnie.»
Brittles et toute l'assistance témoignèrent par un murmure
approbateur du gré que l'on savait à M. Giles de sa
condescendance; et celui-ci, promenant autour de lui un regard
protecteur, avait l'air de dire que, tant que la société se
conduirait comme il faut, il ne la quitterait pas.
«Comment va le blessé, ce soir? demanda Giles.
- Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que vous ne vous
soyez embarqué là dans une fâcheuse affaire, monsieur Giles.
- J'espère bien, monsieur, qu'il ne mourra pas, dit Giles tout
tremblant. Si je le croyais, je ne m'en consolerais jamais. Je ne
voudrais pas, pour toute l'argenterie du monde, être cause de la
mort d'un enfant.
- Ce n'est pas là la question, dit le docteur d'un air mystérieux.
Êtes-vous protestant, monsieur Giles?
- Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était devenu très
pâle.
- Et vous? demanda le docteur en s'adressant à Brittles d'un ton
sévère.
- Mon Dieu! monsieur, répondit Brittles en se redressant vivement,
je suis comme M. Giles.
- Eh bien! alors, répondez-moi tous deux, reprit le docteur d'une
voix courroucée. Pouvez-vous affirmer sous serment que l'enfant
qui est là-haut est bien celui qui a passé la nuit dernière par la
petite fenêtre? Voyons, répondez! je vous écoute.»
Le docteur, dont la douceur de caractère était universellement
connue, fit cette demande d'un ton si irrité, que Giles et
Brittles, étourdis par la bière et la chaleur de la conversation,
se regardèrent l'un l'autre, ébahis et stupéfaits.
«Constable, faites attention à leur réponse, reprit le docteur.
Avant peu on verra ce qui en résultera.»
Le constable se donna l'air le plus magistral qu'il put, et saisit
le bâton, insigne de ses fonctions.
«Remarquez que c'est une simple question d'identité, dit le
docteur.
- Comme vous dites, monsieur, répondit le constable en toussant
très fort: car, dans sa précipitation à finir de boire sa bière,
il avait failli s'étrangler.
- Voici une maison que l'on force, dit le docteur... Troublés par
cette attaque, deux hommes entrevoient un enfant dans l'obscurité,
et à travers la fumée de la poudre. Le lendemain un enfant se
présente dans cette même maison, et parce qu'il a le bras en
écharpe, ces hommes se saisissent de lui avec violence. En
agissant ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent
ensuite que c'est le voleur. Maintenant, reste à savoir si les
faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire, dans quelle
situation ils se mettent.
- Voilà bien la loi, ou je ne m'y connais pas, dit le constable en
faisant un signe de tête respectueux.
- Je vous le demande encore, s'écria le docteur d'une voix de
tonnerre: pouvez-vous affirmer solennellement, par serment,
l'identité de l'enfant?»
Brittles et Giles se regardaient d'un air indécis. Le constable
mit la main derrière son oreille pour mieux saisir leur réponse.
Les deux servantes et le chaudronnier se penchèrent en avant pour
écouter, et le docteur promenait autour de lui un regard
pénétrant, quand on entendit sonner à la porte, et en même temps
le bruit d'une voiture.
«Voici la police! s'écria Brittles, soulagé par cet incident
imprévu.
- Quelle police? dit le docteur, troublé à son tour.
- Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en prenant une
chandelle. M. Giles et moi nous les avons fait prévenir ce matin.
- Comment! s'écria le docteur.
- Oui, monsieur, dit Brittles, j'ai envoyé un mot par la
diligence, et je m'étonnais qu'ils ne fussent pas encore ici.
- Ah! vous avez écrit? Au diable les diligences!» dit le docteur
en s'en allant.
CHAPITRE XXXI.
La situation devient critique.
«Qui est là? demanda Brittles en entr'ouvrant la porte sans ôter
la chaîne, et en mettant la main devant la chandelle pour mieux
voir.
- Ouvrez, répondit une voix; ce sont les officiers de police de
Bow-Street qu'on a mandés ce matin.»
Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande, et
se trouva en face d'un homme d'un port majestueux, vêtu d'une
longue redingote, lequel entra sans mot dire, et alla s'essuyer
les pieds sur le paillasson avec autant de sans-gêne que s'il fut
entré chez lui.
«Envoyez tout de suite quelqu'un pour aider mon collègue, n'est-ce
pas, jeune homme? dit l'agent de police. Il garde la voiture:
avez-vous une remise où on puisse la mettre pour quelques minutes?
Brittles répondit affirmativement et montra du doigt la remise.
L'homme retourna sur ses pas, et aida son camarade à remiser la
voiture, tandis que Brittles les éclairait et les contemplait avec
admiration; cela fait, ils se dirigèrent vers la maison; on les
introduisit dans une salle où ils se débarrassèrent de leur grande
redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce qu'ils
étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un homme robuste,
de taille moyenne, de cinquante ans environ; il avait les cheveux
noirs et luisants, des favoris, la figure ronde et les yeux
perçants L'autre était roux, trapu, d'un extérieur peu agréable,
avec un nez retroussé et un regard sinistre.
«Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici, dit le
premier en se passant la main dans les cheveux et en posant sur la
table une paire de menottes... Ah! bonjour, mon bourgeois. Puis-je
vous dire deux mots en particulier?»
Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment.
Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer les deux dames, et
ferma la porte.
«Voici la maîtresse de la maison, dit-il en se tournant vers
Mme Maylie.
M. Blathers salua; on le pria de s'asseoir; il prit une chaise,
posa son chapeau sur le plancher, et fit signe à Duff d'en faire
autant. Ce dernier, qui ne paraissait pas aussi habitué à
fréquenter la bonne société, ou qui n'était pas aussi à son aise
devant elle, s'assit tout d'une pièce, et, pour se donner une
contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa canne.
«Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles en sont les
circonstances?»
M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta l'affaire tout
au long et dans les plus minutieux détails, tandis que
MM. Blathers et Duff semblaient parfaitement saisir la chose, et
échangeaient parfois un signe d'intelligence.
«Je ne puis rien affirmer avant l'inspection des lieux, dit
Blathers; mais j'ai dans l'idée, et en cela je ne crois pas trop
m'avancer, que ce n'est pas un _pègre_ qui a fait le coup. Qu'en
dites-vous, Duff?
- Non, certainement, répondit Duff.
- Pour faire comprendre à ces dames le mot de _pègre_, je suppose
que vous entendez par là que le voleur n'est pas de la campagne,
dit M. Losberne en souriant.
- Justement, mon bourgeois, répondit Blathers. Vous n'avez pas
d'autres détails à nous donner?
- Aucun, dit le docteur.
- Qu'est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent les domestiques?
demanda Blathers.
- Sottise que cela! dit le docteur. Un domestique effrayé s'est
mis dans la tête que cet enfant était pour quelque chose dans la
tentative d'effraction; mais c'est absurde.
- C'est bien facile à dire, remarqua Duff.
- Ce qu'il dit là est plein de sens, observa Blathers, en
approuvant d'un signe de tête le mot de son camarade, et en jouant
négligemment avec ses menottes comme on ferait avec des
castagnettes. Qui est cet enfant? quels renseignements donne-t-il
sur lui-même? d'où vient-il? Il n'est pas tombé du ciel, n'est-ce
pas, mon bourgeois?
-- Non, assurément, répondit le docteur, en lançant aux dames un
coup d'oeil expressif; je connais toute son histoire, mais nous en
reparlerons plus tard; vous tenez, je suppose, à voir d'abord
l'endroit par lequel les voleurs ont tenté de pénétrer.
- Certainement, répondit M. Blathers; il nous faut d'abord
examiner les localités, puis interroger les domestiques. C'est la
manière de procéder habituelle.»
On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff, accompagnés du
constable, de Brittles, de Giles, en un mot de toute la maison, se
rendirent au petit cellier, au bout du passage, visitèrent la
fenêtre en dedans, puis faisant le tour par la pelouse, la
visitèrent en dehors: ils prirent une chandelle pour examiner le
volet, une lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche
pour fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence
religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM. Giles et
Brittles furent requis de donner une représentation du rôle qu'ils
avaient joué dans les événements de la veille; ils s'en
acquittèrent au moins six fois de suite; ils ne furent d'abord en
désaccord que sur un seul point important, et à la fin sur une
domaine seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le
monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant de mystère et
de solennité, qu'une consultation de grands médecins sur un cas
difficile ne serait qu'un jeu d'enfants, comparée à cette
délibération.
Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long en large dans
la pièce voisine, extrêmement agité, tandis que Mme Maylie et Rose
se regardaient avec inquiétude.
«Sur ma parole, dit M. Losberne, en s'arrêtant tout à coup après
avoir parcouru la salle à grands pas, je ne sais vraiment que
faire.
- Il me semble, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant,
contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour éloigner de lui les
soupçons.
- J'en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en secouant la
tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour le rendre innocent
aux yeux de ces hommes, ni même aux yeux de fonctionnaires d'un
ordre plus élevé. «Après tout, diraient-ils, qu'est-ce que cet
enfant? Un vagabond.» D'ailleurs, à ne juger son histoire que
d'après les considérations et les probabilités ordinaires, elle
est bien invraisemblable.
- Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire Rose.
- Moi, je l'accepte, tout étrange qu'elle est, continua le
docteur; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve de
sottise: mais je ne crois pas qu'elle eût la même valeur aux yeux
d'un agent de police exercé.
- Pourquoi donc? demanda Rose?
- Pourquoi? ma belle enfant, répondit le docteur; parce que cette
histoire, examinée à leur point de vue, a plus d'un côté louche;
il ne peut prouver que ce qui est contre lui et rien de se qui est
en sa faveur. Or, ces gens-là veulent toujours savoir les si et
les pourquoi, et n'admettent rien sans preuves. De son propre
aveu, vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des
voleurs; il a été arrêté et mené devant un commissaire de police,
sous la prévention d'avoir volé un mouchoir dans la poche d'un
monsieur; il a été enlevé de force de la demeure de ce monsieur,
et entraîné dans un lieu qu'il ne peut indiquer et dont il ignore
complètement la situation. Puis, il est amené à Chertsey par des
hommes qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou
de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser une
maison; et juste au moment où il veut donner l'alarme, ce qui eût
été la seule preuve de son innocence, il reçoit un coup de
pistolet, comme si tout conspirait à l'empêcher, de faire une
bonne action. Tout cela ne vous frappe-t-il pas?
- C'est assez singulier, j'en conviens, dit Rose en riant de la
vivacité du docteur; mais enfin je ne vois rien là qui prouve la
culpabilité de ce pauvre enfant.
- Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien les femmes!
leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en bien, soit en mal,
qu'un côté de la question, et toujours celui qui s'est présenté le
premier à leur esprit.»
Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les mains dans ses
poches, se remit à arpenter la chambre de long en large.
«Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu que mettre
ces hommes au courant de l'histoire de l'enfant ne ferait
qu'embrouiller tout et aggraver la difficulté. Je suis sûr qu'ils
n'y croiraient pas, et, même en admettant que l'enfant ne fût pas
condamné, la publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui
serait un obstacle à vos intentions généreuses à son égard, et à
votre désir de le tirer de la misère.
- Mon dieu, cher docteur, comment allons nous faire? dit Rose.
Pourquoi faut-il qu'on ait appelé ces gens-là?
- C'est bien vrai! s'écria Mme Maylie. Je voudrais pour tout au
monde les voir loin d'ici.
- Il n'y a qu'un moyen, dit enfin M. Losberne en s'asseyant d'un
air découragé; c'est de payer d'audace. Le but que nous nous
proposons est louable, c'est là notre excuse. L'enfant a beaucoup
de fièvre et est hors d'état de soutenir une conversation, c'est
toujours cela de gagné; faisons de notre mieux, et, si nous ne
réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute... Entrez!
- Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant dans la chambre
avec son collègue et en fermant soigneusement la porte avant
d'ajouter un mot, ce n'était pas un coup monté.
- Que diable appelez-vous un coup monté? demanda le docteur avec
impatience.
- Nous disons qu'il y a coup monté, mesdames, dit Blathers en se
tournant vers Mme Maylie et Rose, comme s'il avait compassion de
leur ignorance, tandis qu'il méprisait celle du docteur; nous
disons qu'il y a coup monté, quand les domestiques en sont.
- Personne ne les a soupçonnés; dit Mme Maylie.
- C'est possible, madame, répondit Blathers; mais ils auraient pu
tout de même y être pour quelque chose.
- D'autant plus qu'on avait confiance en eux, ajouta Duff.
- Nous pensons, continua Blathers, que le coup part de Londres;
car il était combiné dans le grand genre.
- Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix basse.
- Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec eux un
enfant, c'est évident, rien qu'à voir la fenêtre; voilà tout ce
qu'on peut dire pour le moment. Maintenant nous allons, s'il vous
plaît, visiter tout de suite le garçon qui est là-haut.
- Ils prendront bien d'abord quelque, chose, madame Maylie? dit le
docteur d'un air enchanté, comme si une inspiration soudaine lui
traversait l'esprit.
- Oh! certainement, dit Rose avec empressement; tout de suite si
vous voulez.
- Volontiers, mademoiselle; dit Blathers en passant sa manche sur
ses lèvres; on a soif à faire cette besogne-là. N'importe quoi,
mademoiselle; ne vous dérangez pas pour nous.
- Que voulez-vous prendre? demanda le docteur en suivant la jeune
fille au buffet.
- Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous est égal,
répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la route, voyez-
vous, madame, et je trouve qu'il n'y a rien comme un petit verre
pour vous réchauffer le tempérament.»
C'est à Mme Maylie qu'il faisait cette confidence pleine
d'intérêt; celle-ci l'accueillit avec grâce, et le docteur profita
du moment pour s'esquiver.
«Ah! mesdames, dit M. Blathers en prenant son verre à pleine main
et en le portant à sa bouche, j'en ai terriblement vu dans ma vie,
de ces affaires-là.
- Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec effraction, commis à
Edmonton? dit M. Soft, venant en aide à la mémoire de son
collègue.
- Tenez, c'était un vol dans le genre de celui d'hier, reprit
Blathers; c'est Conkey Chickweed qui avait fait le coup, n'est-ce
pas?
- Vous le mettez toujours sur son compte, répondit Duff; mais
c'était la famille Pet, j'en suis sûr, et Conkey y était comme
moi.
- Allons donc! repartit M. Blathers, je le sais bien, peut-être.
Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut volé? Quel vacarme cela
fit! c'était pis qu'un roman.
- Qu'était-ce donc? demanda Rose, désireuse de mettre en belle
humeur ces désagréables visiteurs.
- C'est un vol comme on n'en avait jamais vu, mademoiselle, dit
Blathers. Ledit Conkey Chickweed...
- Conkey veut dire long nez, madame, interrompit Duff.
- Mais madame le sait bien, n'est-ce pas? demanda M. Blathers.
Vous m'interrompez toujours, Duff. Ce Conkey Chickweed tenait une
taverne sur la route de Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords
venaient voir des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent,
je puis vous assurer qu'il entendait joliment son affaire. Voilà
qu'une nuit on lui vola trois cent vingt-sept guinées, dans un sac
de toile; elles lui furent dérobées dans sa chambre à coucher, à
la fin de la nuit, par un homme de six pieds avec un emplâtre sur
l'oeil, qui s'était caché sous son lit et qui, le vol commis,
sauta par la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva
au plus vite; mais Conkey était alerte, il s'éveilla au bruit,
sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla tout le
voisinage. Voilà tout le monde debout en un instant; on cherche
partout, et on trouve que Conkey a blessé son voleur, car il y
avait des traces de sang jusqu'à un mur de clôture assez éloigné,
et puis plus rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom
figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On fit une
souscription pour venir en aide à ce pauvre homme, auquel cet
événement avait fait tourner la tête, et qui pendant trois ou
quatre jours courut les rues en s'arrachant les cheveux, et dans
un désespoir tel, que bien des gens craignaient qu'il n'en finît
avec la vie. Un jour, il arrive tout effaré au bureau de police,
il a un entretien particulier avec le magistrat, lequel, après
bien des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers était un
agent actif), et lui dit d'aller aider M. Chickweed à se saisir du
voleur. «Croiriez-vous, Spyers, dit Chickweed, que je l'ai vu hier
matin passer devant ma porte? - Et pourquoi ne l'avez-vous pas
pris au collet? dit Spyers. - J'étais si saisi, que je crois qu'on
aurait pu m'assommer avec un cure-dent, répondit le pauvre homme;
mais, nous le tenons, car je l'ai encore vu passer le soir entre
dix et onze heures.»
«Sur-le-champ, Spyers se munit d'une chemise blanche et d'un
peigne, pour le cas où il serait absent deux ou trois jours; il
part, il va se poster à une des fenêtres de la taverne, derrière
un petit rideau rouge, le chapeau sur la tête, et prêt à s'élancer
en un clin d'oeil sur le voleur. Il était là, le soir, sur le
tard, à fumer sa pipe, quand tout à coup Chickweed s'écrie: «Le
voila! au voleur! à l'assassin!» Jacques Spyers se précipite
dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en criant à tue-
tête. Il le suit, la foule s'amasse, tout le monde crie: «Au
voleur!» et Chickweed de courir toujours en criant comme un
possédé. Spyers le perd de vue un instant au détour d'une rue; il
le rejoint, voit un groupe, s'y jette en s'écriant: «Où est le
voleur? - Morbleu! dit Chickweed, il m'a encore échappé.»
«Une chose digne de remarque, c'est qu'on ne put le trouver nulle
part, et on s'en revint à la taverne. Le lendemain matin, Spyers
se remet à son poste, derrière le rideau, guettant au passage
l'homme de six pieds, avec un emplâtre noir sur l'oeil; à force de
regarder il en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait
les yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier: «Au voleur!» et
qui part à toutes jambes: Spyers s'élance derrière lui, fait deux
fois plus de chemin que la veille, et du voleur point de
nouvelles. Une fois ou deux encore, pareille scène se renouvela.
Dans le voisinage, les uns disaient que c'était le diable qui
avait volé Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours;
les autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de chagrin.
- Et Jacques Spyers, que dit-il? demanda le docteur, qui était
rentré dès le commencement du récit.
- Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques Spyers ne dit rien
de tout, mais il était aux écoutes sans faire semblant de rien,
preuve qu'il entendait son métier. Mais un beau matin, il
s'approcha du comptoir et ouvrant sa tabatière: «Chickweed, dit-
il, j'ai découvert le voleur. - Vous l'avez découvert? répond
Chickweed, oh! mon cher Spyers, que je sois vengé et je mourrai
content; où est-il, le brigand? - Tenez, dit Spyers en lui offrant
une prise, assez joué comme ça! c'est vous même qui vous êtes
volé.»
«C'était vrai, et il s'était procuré de la sorte une grosse somme,
et on n'aurait jamais découvert la ruse, s'il avait mis moins
d'empressement à sauver les apparences.
«C'est un peu fort, hein? dit M. Blathers en posant son verre et
en agitant les menottes.
- C'est très drôle, en effet, observa le docteur; maintenant, si
vous voulez, montons en haut.
- À vos ordres, monsieur,» répondit M. Blathers. Et les deux
officiers de police, précédés de Giles qui les éclairait,
montèrent derrière M. Losberne à la chambre d'Olivier.
Olivier avait dormi; mais il paraissait plus mal, et sa fièvre
avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à s'asseoir sur
son lit et se mit à regarder les nouveaux venus, sans rien
comprendre à ce qui se faisait autour de lui, et sans avoir l'air
de se souvenir de ce qui s'était passé, ni de l'endroit où il se
trouvait.
«Voici, dit M. Losberne en parlant doucement, quoique avec une
certaine véhémence, voici ce jeune garçon, qui ayant été blessé
par mégarde d'un coup de fusil en passant sur la propriété de
monsieur... comment s'appelle-t-il déjà? là derrière... est venu
ici ce matin demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné
et maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire, lequel
a mis par là en grand danger la vie de cet enfant, comme je puis
le certifier en vertu de ma profession.»
MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l'on signalait
ainsi à leur attention Dans son embarras, M. Giles détourna les
yeux vers Olivier, puis vers M. Losberne, d'un air irrésolu et
effrayé.
«Vous n'ayez pas l'intention de le nier, je suppose? dit le
docteur en recouchant doucement Olivier.
- J'ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur, répondit Giles;
je croyais fermement que c'était le jeune garçon en question:
autrement, je me serais bien gardé de le maltraiter; je ne suis
pas d'humeur cruelle, monsieur.
- Quel garçon pensiez-vous que c'était? demanda M. Duff.
- L'enfant d'un des voleurs, répondit Giles; ils en avaient un
avec eux, cela n'est pas douteux.
- Et quelle est votre opinion à présent? demanda Blathers.
- À présent? mon opinion? dit Giles en regardant l'agent de police
d'un air effaré.
- Pensez-vous que ce soit l'enfant que voici, imbécile? reprit
M. Blathers avec impatience.
- Je ne sais pas; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout
décontenancé; je n'en jurerais pas.
- Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blathers.
- Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je ne crois pas
que ce soit l'enfant; je suis presque certain que ce n'est pas
lui; vous savez bien que ce ne peut pas être lui.
- Est-ce que cet homme a bu? demanda Blathers en se tournant vers
le docteur.
- Quel imbécile vous faites!» dit Duff à Giles avec un profond
dédain.
Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le pouls du
malade; puis il quitta la chaise qu'il occupait près du lit et
observa que, si les agents de police avaient quelque doute à ce
sujet, il leur conviendrait peut-être de passer dans la pièce
voisine et d'interroger Brittles.
Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une autre chambre,
et firent comparaître devant eux M. Brittles: celui-ci, par ses
réponses, ne fit qu'embrouiller l'affaire; il entassa
contradictions sur contradictions; il déclara qu'il ne pourrait
reconnaître l'enfant, quand même il l'aurait sous les yeux en ce
moment; qu'il avait cru que c'était Olivier, parce que M. Giles
l'avait dit; mais que M. Giles, cinq minutes auparavant, avait
avoué dans la cuisine qu'il avait bien peur d'avoir été un peu
trop vite en besogne.
Entre autres conjectures ingénieuses, on agite la question de
savoir si M. Giles avait réellement blessé quelqu'un: on examina
le second pistolet, et il se trouva qu'il n'était chargé qu'à
poudre et bourré de papier gris. Cette découverte fit une grande
impression surtout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré
la balle dix minutes auparavant; mais elle ne fit sur personne
autant d'impression que sur M. Giles, qui, après avoir été pendant
plusieurs heures tourmenté de la crainte d'avoir blessé un de ses
semblables, s'attacha avec ardeur à l'idée que le pistolet n'était
pas chargé. Enfin, les agents de police, sans s'inquiéter beaucoup
d'Olivier, laissèrent dans la maison le constable de Chertsey, et
s'en allèrent coucher en ville, après avoir promis de revenir le
lendemain matin.
Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux hommes et un
enfant, sur lesquels planaient des soupçons, avaient été arrêtés à
Kingston; MM. Blathers et Duff s'y rendirent sur-le-champ. Après
examen, on découvrit que les soupçons ne s'appuyaient que sur un
seul fait, savoir: qu'on avait trouvé ces individus endormis au
pied d'une meule de foin; c'est là un crime sans doute, mais qui
n'entraîne que l'emprisonnement, et que la loi anglaise, loi
miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme suffisant
pour établir, à défaut d'autre preuve, qu'un ou plusieurs dormeurs
à la belle étoile aient commis un vol avec effraction, et aient
encouru en conséquence la peine de mort. MM. Blathers et Duff,
durent s'en retourner comme ils étaient venus.
Enfin, après de nouvelles recherches et de longs entretiens, il
fut convenu que Mme Maylie et M. Losberne répondraient d'Olivier
s'il était recherché par la justice, et un magistrat du voisinage
reçut leur caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de
quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du même avis
relativement à leur expédition. Tout considéré, Duff inclina à
croire que la tentative d'effraction avait été commise par la
bande de Pet; Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au
célèbre Conkey Chickweed.
Peu à peu, Olivier se rétablit: les soins réunis de Mme Maylie, de
Rose et de l'excellent M. Losberne, lui rendirent la santé. Si le
ciel écoute les ferventes prières que lui adressent les coeurs
pénétrés de reconnaissance (et quelles prières méritent mieux
d'être écoutées?) les bénédictions que l'orphelin appela sur ses
protecteurs durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix
et le bonheur.
CHAPITRE XXXII.
Heureuse existence que mène Olivier chez ses nouveaux amis.
Les souffrances d'Olivier furent longues et cruelles; outre la
douleur que lui causait son bras cassé, il avait gagné, par suite
du froid et de l'humidité, une fièvre violente qui ne le quitta
pas pendant plusieurs semaines, et qui mina sa frêle constitution;
enfin il commença à se rétablir lentement, et il put dire, en
mêlant des larmes à ses paroles, combien il était profondément
touché de la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle
ardeur il souhaitait, dès qu'il aurait recouvré la santé et les
forces, pouvoir faire quelque chose pour leur témoigner sa
reconnaissance; quelque chose qui leur fit voir combien l'amour et
la gratitude remplissaient son coeur; quelque chose enfin, si peu
que ce fût, qui leur prouvât que leur généreuse bonté n'avait pas
été perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait
arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les servir de
tout son coeur et de toute son âme.
«Pauvre petit! disait Rose, un jour qu'Olivier avait essayé
d'articuler des paroles de reconnaissance qui s'échappaient de ses
lèvres pâles; vous aurez bien des occasions de nous servir, si
vous voulez; nous allons à la campagne, et ma tante a l'intention
de vous emmener avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de
l'air, le charme et la beauté du printemps, vous rendront la santé
en quelques jours, et nous nous occuperons de cent manières quand
vous serez en état de supporter la fatigue.
- La fatigue! dit Olivier: oh! chère dame, si je pouvais seulement
travailler pour vous; si je pouvais seulement vous faire plaisir
en arrosant vos fleurs, en soignant vos oiseaux, que ne donnerais-
je pas pour cela?
- Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en souriant: car,
je viens de vous le dire, nous vous occuperons de cent manières;
et, si vous prenez pour nous contenter seulement la moitié de la
peine que vous dites, vous me rendrez très heureuse.
- Heureuse, madame! dit Olivier; que vous êtes bonne de me parler
ainsi!
- Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire, répondit la
jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu arracher quelqu'un à
l'affreuse misère dont vous nous avez parlé, c'est déjà pour moi
un grand bonheur; mais savoir que l'objet de sa bonté et de sa
compassion est sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me
rendrait plus heureuse encore que vous ne pouvez l'imaginer. Me
comprenez-vous? demanda-t-elle en remarquant la mine pensive
d'Olivier.
- Oh! oui, madame, répondit vivement Olivier; mais je songeais que
je suis ingrat en ce moment.
- Envers qui? demanda la jeune dame.
- Envers le bon monsieur et l'excellente dame qui ont pris si
grand soin de moi, répondit Olivier: s'ils savaient combien je
suis heureux, cela leur ferait plaisir, j'en suis sûr.
- Je n'en doute pas, reprit la bienfaitrice d'Olivier, et
M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre que, dès que vous
irez assez bien pour supporter le trajet, il vous mènera les voir.
- Quel bonheur! dit Olivier, dont la figure brillait de joie; que
je serais heureux de revoir leurs bonnes figures!»
Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien rétabli pour
supporter la fatigue de ce déplacement, et un matin, M. Losberne
et lui montèrent dans une petite voiture qui appartenait à
Mme Maylie. Arrivé à Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et
poussa un cri.
«Que peut avoir ce garçon? dit le docteur du ton brusque qui lui
était habituel; voyez-vous quelque chose? entendez-vous quelque
chose, sentez-vous quelque chose, hein?
- Monsieur, dit Olivier en passant la main par la portière, cette
maison!
- Oui; eh bien! qu'y a-t-il? Arrêtez, cocher. Qu'est-ce que cette
maison, mon garçon.»
- Les voleurs... la maison où ils l'ont mené, dit tout bas
Olivier.
- C'est donc le diable, dit le docteur; ohé! qu'on m'ouvre la
portière.» Mais, avant que le cocher eût eu le temps de descendre
de son siège, le docteur s'était précipité hors de la voiture, et
s'élançant vers la masure abandonnée, il se mit à frapper à grands
coups de pied dans la porte comme un furieux.
«Ohé! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte si
soudainement que, le docteur, encore emporté par son élan
impétueux, faillit tomber dans l'allée; qu'est-ce-qu'il y a?
- Ce qu'il y a! s'écria l'autre en le prenant au collet sans
réfléchir un instant; il y a bien des choses, et d'abord c'est un
vol qu'il y a.
- Prenez garde qu'il n'y ait encore autre chose, un meurtre par
exemple, répondit froidement le bossu, si vous ne me lâchez pas,
entendez-vous?
- Je vous entends, dit le docteur en secouant vivement son
prisonnier; où est... peste soit du brigand, comment s'appelle-t-
il?... Sikes, ... c'est cela; où est Sikes, votre chef?»
Le bossu prit un air stupéfait d'étonnement et d'indignation; il
se dégagea adroitement de l'étreinte du docteur, proféra une série
d'affreux jurements, et se retira dans la maison. Avant qu'il eût
eu le temps de fermer la porte, le docteur était entré derrière
lui et avait pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot; il
regarda avec inquiétude autour de lui; pas un meuble, pas un
indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin qui se rapportât
à la description faite par Olivier.
«Maintenant, dit le bossu, qui ne l'avait pas un instant perdu de
vue, quelle est votre intention en pénétrant ainsi de force dans
ma maison? est-ce que vous voulez me voler ou m'assassiner?
qu'est-ce que vous voulez?
- Avez-vous jamais vu quelqu'un venir voler en voiture à deux
chevaux, affreux vampire que vous êtes? dit l'irritable docteur.
- Que voulez-vous alors? demanda le bossu d'une voix aigre. Tenez!
vous ferez bien de sortir promptement, et de ne pas m'échauffer la
bile. Le diable soit de vous!
- Je sortirai quand cela me conviendra, dit M. Losberne en
regardant dans l'autre chambre, qui ne ressemblait pas plus que la
première à la description qu'Olivier en avait faite. Je vous
retrouverai quelque jour, mon ami.
- Quand vous voudrez, dit le bossu d'un ton goguenard; si jamais
vous avez besoin de moi, je suis ici. Je ne suis pas resté ici
tout seul comme un loup pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit
vous qui me fassiez peur. Vous me le payerez; vous me le payerez.»
Et là-dessus l'affreux petit démon se mit à pousser des cris
sauvages et à trépigner de rage sur le plancher.
«Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à lui-même le
docteur. Il faut que l'enfant se soit trompé... Tenez, mettez ceci
dans votre poche, et renfermez-vous de nouveau chez vous.» En même
temps il donna une pièce d'argent au bossu et regagna la voiture.
L'homme le suivit jusqu'à la portière, en proférant mille
imprécations; mais au moment où M. Losberne se tournait vers le
cocher pour lui parler, le bossu jeta un coup d'oeil dans la
voiture, et lança à Olivier un regard si féroce, si furieux, que
pendant des mois entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put
l'oublier. Il continua ses jurements et ses imprécations jusqu'à
ce que le cocher fût remonté sur son siège; et quand nos voyageurs
furent en route, ils purent encore le voir à quelque distance
derrière eux, frappant la terre du pied et s'arrachant les cheveux
dans un transport de folie furieuse, réelle ou simulée.
«Je suis un âne, dit le docteur après un long silence. Saviez-vous
cela, Olivier?
- Non, monsieur.
- Alors ne l'oubliez pas une autre fois... Un âne, répéta le
docteur après un nouveau silence de quelques minutes. Quand même
cette maison eût été ce que je pensais, et que ces bandits s'y
fussent trouvés, que pouvais-je faire à moi tout seul? Et si
j'avais eu du secours, je ne vois pas qu'il pût en résulter pour
moi autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené
l'affaire; mais c'est égal, ç'aurait été une bonne leçon! ça
m'aurait appris à me jeter toujours dans quelque difficulté, en
suivant mon premier mouvement, et cela aurait dû me donner à
réfléchir.»
Le fait est que l'excellent docteur n'avait jamais manqué de
suivre en tout son premier mouvement, et ce qui prouve en faveur
de la bonté de son premier mouvement, c'est que, loin de s'être
attiré par là des difficultés et des désagréments, M. Losberne y
avait gagné le respect et l'estime de tous ceux qui le
connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur pendant une
minute ou deux en se voyant déçu dans son espoir d'avoir une
preuve évidente de la véracité du récit d'Olivier, et cela dès la
première et unique fois où il avait l'occasion d'en obtenir une;
mais bientôt il reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les
réponses d'Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes
et aussi précises, et faites d'un air aussi sincère que jamais, il
résolut de s'y fier complètement dorénavant.
Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait
M. Brownlow, ils purent diriger le cocher dans ce sens; quand la
voiture eut tourné le coin de la rue, le coeur de l'enfant battit
avec une violence qui le suffoquait.
«Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda
M. Losberne.
- Celle-là! celle-là! répondit Olivier en passant vivement la main
hors de la portière, la maison blanche! oh! dépêchez-vous! je vous
en prie; il me semble que je vais mourir, tant je tremble.
- Allons, allons! dit le bon docteur en lui frappant sur l'épaule:
vous allez les revoir dans un instant, et ils seront ravis de vous
retrouver sain et sauf.
- Oh! je l'espère bien! dit Olivier; Ils ont été si bons, si
parfaits pour moi, monsieur!»
La voiture continua à rouler; elle s'arrêta; mais non, ce n'était
pas là la maison; c'est à l'autre porte: la voiture s'arrêta de
nouveau; Olivier regarda aux fenêtres, et des larmes de joie
coulaient de ses yeux.
Hélas! la maison blanche était vide, et il y avait un écriteau à
la fenêtre: _À louer_.
«Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en mettant le bras
d'Olivier sous le sien: savez-vous ce qu'est devenu M. Brownlow,
qui demeurait à côté?»
La servante l'ignorait; mais elle alla s'en informer. Elle revint
et dit que M. Brownlow avait tout vendu et était parti, il y avait
six semaines, pour les Indes Orientales; Olivier se tordit les
mains et faillit tomber à la renverse.
«La gouvernante est-elle partie aussi? demanda M. Losberne après
un instant de silence.
- Oui, monsieur, répondit la servante: le vieux monsieur, la
gouvernante et un autre monsieur, un ami de M. Brownlow, sont tous
partis ensemble.
- Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au cocher, et ne
vous amusez pas à faire rafraîchir vos chevaux avant que nous
soyons sortis de ce maudit Londres.
- Et le libraire, monsieur! dit Olivier. Je connais le chemin;
voyez-le, monsieur, je vous en prie; allez le voir!
- Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de
désappointements pour un jour: assez pour vous et pour moi. Si
nous allons chez le libraire, nous apprendrons sans doute qu'il
est mort, ou qu'il a eu le feu dans sa maison, ou qu'il a pris la
fuite. Non; droit à la maison.»
Et conformément au premier mouvement du docteur, on retourna à la
maison.
Cette amère déception causa à Olivier un vif chagrin, même au
milieu de son bonheur; car bien des fois pendant sa maladie il
s'était plu à penser à tout ce que M. Brownlow et Mme Bedwin lui
diraient, et au plaisir qu'il aurait à leur raconter combien il
avait passé de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce
qu'ils avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation
qu'il avait subie. L'espoir d'arriver un jour à s'expliquer avec
eux, et à leur conter comment il avait été enlevé, l'avait
fortifié et soutenu dans ses récentes épreuves; et maintenant la
pensée qu'ils étaient partis si loin, et qu'ils avaient emporté de
lui l'opinion qu'il n'était qu'un imposteur et un filou, sans
qu'il dût avoir peut-être jamais l'occasion de les détromper,
cette pensée était pour lui poignante et insupportable.
Cependant cette circonstance n'altéra en rien les bons sentiments
de ses bienfaitrices à son égard. Au bout d'une autre quinzaine,
quand le temps fut devenu beau et chaud, que les arbres
commencèrent à déployer leurs jeunes feuilles, et les fleurs
l'éclat de leurs nuances, elles se préparèrent à quitter pour
quelques mois leur résidence de Chertsey: après avoir envoyé chez
un banquier l'argenterie qui avait si vivement excité la cupidité
du juif, et laissé Giles et un autre domestique à la garde de la
maison, elles partirent pour la campagne, et emmenèrent Olivier
avec elles.
Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de l'âme et
la douce tranquillité que l'enfant convalescent éprouva au sein de
cet air embaumé, au milieu des collines verdoyantes et des bois
touffus de cette résidence champêtre? Qui peut dire combien ces
scènes paisibles et tranquilles se gravent profondément dans l'âme
de ceux qui sont accoutumés à mener une vie misérable et recluse
au milieu du bruit des villes, et combien la fraîcheur de ce
spectacle pénètre leurs coeurs abattus? Des hommes qui avaient
habité pendant toute une vie de labeur des rues étroites et
populeuses, et qui n'avaient jamais souhaité d'en sortir; des
hommes pour lesquels l'habitude était devenue une seconde nature,
et qui en étaient presque venus à aimer chaque brique, chaque
pierre qui formait l'étroite limite de leurs promenades
journalières; des hommes sur lesquels la mort étendait déjà sa
main, se sont enfin trouvés émus, rien qu'en entrevoyant le
radieux spectacle de la nature: entraînés loin du théâtre de leurs
anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils ont paru
passer tout à coup à une nouvelle existence, et se traînant chaque
jour jusqu'à quelque site riant et couvert de verdure, ils ont
senti s'éveiller en eux tant de souvenirs, en contemplant
seulement le ciel, les coteaux, la plaine et le cristal des eaux;
qu'un avant-goût de ciel a charmé leur déclin, et qu'ils sont
descendus dans la tombe aussi paisiblement que le soleil, dont ils
contemplaient le coucher de leur fenêtre solitaire, quelques
heures auparavant, disparaissait à l'horizon devant leurs yeux
affaiblis.
Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres éveillent dans
l'esprit ne sont pas de ce monde, et n'ont rien de commun avec les
pensées ou les espérances terrestres. Leur douce influence peut
nous porter à tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe
de ceux que nous avons aimés; elle peut purifier nos sentiments et
éteindre en nous toute inimitié et toute haine; mais surtout elle
ravive, dans l'âme même la moins méditative, la vague souvenance
qu'on a déjà éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé,
et en même temps elle nous donne l'idée solennelle d'un lointain
avenir, d'où l'orgueil et les passions de monde sont à jamais
exilés.
Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier, qui avait
vécu jusqu'alors parmi des êtres dégradés, au milieu du bruit et
des querelles, crut entrer là dans une nouvelle existence.
La rose et le chèvrefeuille grimpaient le long des murs du
cottage, le lierre s'enroulait autour du tronc des arbres, et les
fleurs embaumaient l'air de parfums délicieux; tout auprès était
un petit cimetière, non pas garni de grandes tombes de pierre,
mais de petits tertres couverts de mousse et de gazon, sous
lesquels dormaient en paix les vieillards du village. Olivier
allait souvent s'y promener, et, en songeant à la misérable
sépulture où reposait sa mère, il s'asseyait parfois et sanglotait
sans être vu; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel au-
dessus de sa tête, il ne songeait plus qu'elle gisait sous terre,
et pleurait sur elle tristement, mais sans amertume.
Ce fut un temps heureux; ses jours étaient paisibles et sereins,
et les nuits n'amenaient avec elles ni crainte ni souci; il
n'avait plus à languir dans une triste prison, ni à s'associer
avec des misérables; nulle autre pensée que des pensées riantes.
Chaque matin il se rendait chez un vieux monsieur aux cheveux
blanchis, qui habitait près de la petite église et qui le
perfectionnait dans l'écriture et la lecture, lui parlant avec
tant de bonté et prenant tant de soin de lui, qu'Olivier n'avait
pas de cesse qu'il ne l'eût satisfait. Puis il se promenait avec
Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou
s'asseyait près d'elles, dans quelque endroit bien ombragé où la
jeune fille faisait la lecture; il restait volontiers à
l'entendre, jusqu'à ce que la nuit ne permît plus de distinguer
les lettres.
Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il travaillait avec
ardeur jusqu'à la nuit tombante dans une petite chambre qui
donnait sur le jardin; alors les dames faisaient une nouvelle
promenade et il les accompagnait, prêtant l'oreille avec plaisir à
tout ce qu'elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur
qu'il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié
quelque chose qu'il pût courir leur chercher; quand il faisait
tout à fait nuit, et qu'on était rentré, la jeune demoiselle se
mettait au piano, jouait quelque air sentimental, ou chantait
d'une voix douée et pure quelque vieille chanson que sa tante
aimait à entendre. Dans ces moments-là on n'allumait pas les
bougies; Olivier, assis près d'une fenêtre, écoutait cette
harmonieuse musique, et des larmes de bonheur coulaient sur ses
joues.
Et les dimanches! jamais il n'en avait eu de pareils. Quels
heureux jours! D'ailleurs il n'avait plus que des jours heureux.
On allait le matin à la petite église, tout entourée d'arbres dont
les branches venaient caresser les fenêtres de l'édifice; les
oiseaux chantaient alentour et l'air embaumé répandait partout ses
parfums. Les pauvres gens du village étaient si propres et
s'agenouillaient si pieusement pour prier, qu'il semblait que ce
fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les réunit en ce
lieu; et, quoique le chant fut assez rustique, il semblait plus
harmonieux, au moins aux oreilles d'Olivier, que tous ceux qu'il
avait jusqu'alors entendus à l'église. On se promenait ensuite
comme d'habitude; on visitait les paysans dans leurs petites
maisons, brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou
deux chapitres de la Bible, qu'il avait étudiés toute la semaine,
et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier et plus heureux
que s'il eût été le ministre lui-même. Le matin, il était sur pied
à six heures; il allait courir les champs et longer les haies pour
cueillir des bouquets de fleurs sauvages, dont il revenait chargé
à la maison, et qu'il disposait et arrangeait de son mieux pour
orner la table au déjeuner; il rapportait aussi du séneçon pour
les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage avec un
goût exquis; quand il avait bien soigné les oiseaux, il avait
d'ordinaire quelque commission charitable à faire dans le village,
ou, s'il n'y en avait pas, il pouvait toujours s'occuper au jardin
et soigner les fleurs, toutes choses qu'il avait apprises de
l'instituteur du village, qui était un parfait jardinier; il
s'appliquait de tout coeur à cette besogne, jusqu'à ce que miss
Rose descendit au jardin; elle lui adressait mille compliments
pour tout ce qu'il avait fait, et il se trouvait amplement
récompensé par son gracieux sourire.
Trois mois s'écoulèrent ainsi; trois mois qui, dans la vie des
hommes les plus heureux et les plus favorisés du ciel, eussent été
trois mois d'un bonheur sans mélange, mais qui pour Olivier, après
une enfance si agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême:
avec la plus pure, la plus aimable générosité d'une part, et la
reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus dévouée de
l'autre, il n'est pas étonnant qu'au bout de ce court espace de
temps Olivier fût dans l'intimité complète de la vieille dame et
de sa nièce, et que l'affection sans bornes que leur avait vouée
son coeur jeune et sensible fût pour elles un sujet d'orgueil et
un motif de l'aimer: c'était sa récompense.
CHAPITRE XXXIII.
Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte
soudaine.
Le printemps passa vite, et l'été commença. Si, jusque-là, la
campagne avait été belle, elle était maintenant dans tout son
éclat et étalait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui
avaient longtemps paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute
leur vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant sous
leur ombre d'agréables retraites, d'où la vue s'étendait sur le
paysage doré par le soleil; la terre avait revêtu son manteau de
verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On était au
plus beau moment de l'année rajeunie; tout respirait la joie.
On continuait à mener une existence paisible au petit cottage, et
la même sérénité d'humeur régnait parmi ses habitants. Depuis
longtemps Olivier avait retrouvé la force et la santé; mais, qu'il
fût malade ou bien portant, il n'y avait nulle différence dans son
affection dévouée pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de
gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il était toujours
aussi doux, aussi attaché, aussi affectueux que lorsque les
souffrances avaient miné ses forces, et aussi attentif à tout ce
qui pouvait faire plaisir à ses bienfaitrices.
Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade plus longue
que d'ordinaire; la journée avait été d'une chaleur
exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise
légère s'était levée, plus fraîche que d'habitude. Rose avait été
pleine d'entrain, et ils avaient prolongé leur promenade, en
causant joyeusement, beaucoup au-delà des limites habituelles.
Mme Maylie était fatiguée; ils revinrent lentement à la maison. La
jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano comme à
l'ordinaire; après avoir promené d'un air distrait ses doigts sur
le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et
solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle
pleurait.
«Ma chère Rose!» dit la vieille dame.
Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu plus vite, comme
si la voix de sa tante l'eût arrachée à quelque pensée pénible.
«Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant précipitamment et en
se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage
est baigné de larmes, ma chère enfant. Qu'est-ce qui te fait
souffrir?
- Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille; je ne sais ce que
j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal à l'aise ce
soir, et...
- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie.
- Oh! non, je ne suis pas malade! répondit Rose en tressaillant,
comme si un frisson mortel la saisissait tout à coup. Je vais
aller mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.»
Olivier s'empressa d'accéder à son désir; et la jeune fille,
faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à jouer un air
plus gai: mais ses doigts s'arrêtèrent sans force sur le piano;
elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canapé, et
laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.
«Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je
ne t'ai jamais vue ainsi.
- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquiétude, dit Rose; mais
j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir à bout. Je crains d'être
malade, ma tante.»
Elle l'était en effet. Dès qu'on eut apporté de la lumière, on vit
que, dans le peu de temps qui s'était écoulé depuis leur retour à
la maison, l'éclat de son teint avait disparu, et qu'elle était
pâle comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa
beauté mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux
avaient pris une expression de vague inquiétude qu'ils n'avaient
jamais eue. Un instant après, elle devint pourpre, et ses beaux
yeux bleus étaient égarés; puis cette rougeur disparut, comme
l'ombre projetée par un nuage qui passe, et elle redevint d'une
pâleur mortelle.
Olivier, qui observait la vieille dame avec inquiétude, remarqua
qu'elle était alarmée de ces symptômes, et il le fut aussi; mais
voyant qu'elle affectait de les considérer comme légers, il essaya
de faire de même; ils y réussirent si bien, que, lorsque Rose se
fut laissé persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait
repris confiance et semblait même aller beaucoup mieux, car elle
les assura qu'elle était certaine de se réveiller le lendemain
matin en parfaite santé.
«J'espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y
a rien là de sérieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir,
mais...»
La vieille dame l'engagea à ne rien dire, et, s'asseyant au fond
de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit
d'une voix tremblante:
«Je ne l'espère pas, Olivier. J'ai été si heureuse avec elle
pendant plusieurs années! trop heureuse peut-être, et il se peut
que le moment soit venu où je dois éprouver quelque malheur; mais
j'espère que ce ne sera pas celui-là.
- Quel malheur, madame? demanda Olivier.
- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix à peine
articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis si longtemps
toute ma consolation et tout mon bonheur.
- Oh! que Dieu nous en préserve! s'écria vivement Olivier.
- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les
mains.
- Sans doute il n'y a pas à craindre un malheur si terrible! dit
Olivier. Il y a deux heures, elle était bien portante.
- Elle est très mal maintenant, répondit Mme Maylie; et elle n'est
pas encore au pis, j'en suis sûre. Oh! Rose, ma chère Rose! que
deviendrais-je sans elle?»
La pauvre dame se laissa aller à ces pensées désespérantes, et fut
en proie à une si violente douleur, qu'Olivier, maîtrisant sa
propre émotion, se hasarda à lui faire des remontrances et à la
supplier ardemment, pour l'amour de la chère malade elle-même, de
se montrer plus calme.
«Et considérez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient
en dépit de tous ses efforts pour les retenir; considérez combien,
elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle
répand autour d'elle. Je suis sûr... je suis certain...tout à fait
certain... pour vous, qui êtes si bonne aussi...pour elle... pour
tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu
ne permettra pas qu'elle meure si jeune.
- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête d'Olivier;
vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garçon; et, quoique ce
que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort.
Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oubliés un
instant, Olivier, et j'espère que cela me sera pardonné: car je
suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir
quelle douleur éprouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour
savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les
meilleurs qui sont conservés à l'amour de ceux qui les chérissent.
Mais cela même doit être pour nous une consolation plutôt qu'un
chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent,
à n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que
celui-ci, et que la route qui nous y mène est courte. Que la
volonté de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec
quelle tendresse!»
Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononçant ces
mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et
reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus étonné de
voir qu'elle persévéra dans cette fermeté, et qu'au milieu des
soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête à
tout et maîtresse d'elle-même, remplissant tous les devoirs de sa
position avec empressement, et même, à en juger par son extérieur,
avec une espèce de gaieté. Mais il était jeune et il ignorait de
quoi sont capables les âmes fortes dans de telles circonstances;
comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent
cette force d'âme l'ignorent souvent eux-mêmes?
La nuit qui suivit ne fit qu'accroître les inquiétudes, et, le
lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que
trop justifiés. Rose était dans la première période d'une fièvre
lente et dangereuse.
«Il faut de l'activité, Olivier; nous ne devons pas nous laisser
aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie en mettant un doigt
sur ses lèvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de
faire parvenir en toute hâte cette lettre à M. Losberne; il faut
la porter au village, qui n'est pas à plus de quatre mille d'ici,
en prenant la traverse, et de là, l'envoyer, par un exprès à
cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l'auberge des gens qui
se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur
vous pour vous assurer du départ du messager.»
Olivier ne répondit rien, mais montra par son empressement qu'il
voudrait déjà être parti.
«Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en réfléchissant un
instant; mais je ne suis pas décidée si je dois l'envoyer
maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixés sur
l'état de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une
catastrophe.
- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient
d'exécuter la commission et tendant une main tremblante pour
prendre la lettre.
- Non,» répondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement.
Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle était adressée à Henri
Maylie, esquire, au château d'un lord; mais il ne put découvrir
chez qui.
«La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie
d'un air d'impatience.
- Non, dit-elle en la lui reprenant; je préfère attendre à demain
matin.»
Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes jambes.
Il courut à travers champs, ou le long des petits sentiers qui les
séparaient, tantôt cachés par les blés murs qui les bordaient de
chaque côté, et tantôt débouchant dans la plaine, où faucheurs et
moissonneurs étaient à l'oeuvre; il ne s'arrêta point, sinon pour
reprendre haleine de temps à autre pendant quelques secondes,
jusqu'à ce qu'il eût atteint, tout en sueur et couvert de
poussière, la place du marché du village.
Là, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une
maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge,
une maison de ville peinte en jaune, et à un des coins de la place
une grande maison à volets verts, ayant pour enseigne: _Au grand
Saint-Georges_, vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu'il
l'eut aperçue.
Olivier s'adressa à un postillon qui flânait devant la porte,
lequel, après avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au
palefrenier, lequel, après avoir entendu le même récit, le renvoya
à l'aubergiste, qui était un grand gaillard portant une cravate
bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes à
revers, et qui s'appuyait contre la pompe près de la porte de
l'écurie, avec un cure-dents d'argent dans les dents.
Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir pour écrire le
reçu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reçu fut prêt et
acquitté, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps
de s'équiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce
temps Olivier était si dévoré d'impatience et d'inquiétude, qu'il
aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute bride jusqu'au
relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le petit billet ayant été
remis au messager, avec force recommandations de le porter en
toute hâte, celui-ci donna de l'éperon à son cheval, partit au
galop, et fut en quelques minutes bien loin du village.
C'était quelque chose que d'être assuré qu'on était allé chercher
du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le
coeur plus léger, sortait de la cour de l'auberge et allait
franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute
taille, enveloppé dans un manteau, qui entrait juste au même
instant dans l'auberge.
«Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant
brusquement, que diable est ceci?
- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'étais pressé de
retourner à la maison, et je ne vous ai pas vu venir.
- Damnation! dit l'homme à voix basse en considérant l'enfant avec
de grands yeux sinistres. Qui l'eût crû? on le réduirait en
cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon
chemin!
- J'en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier, intimidé par
le regard farouche de l'étranger; j'espère que je ne vous ai point
fait de mal?
- Malédiction! murmura l'homme en proie à une horrible fureur et
grinçant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un
mot, j'en aurais été débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur
toi, petit misérable! que fais-tu ici?»
En prononçant ces paroles incohérentes, l'homme se tordait les
poings et grinçait des dents; il s'avança vers Olivier comme pour
lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement à terre, en
proie à des convulsions et écumant de rage. Olivier contempla un
instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait
tel), et s'élança dans la maison pour demander du secours. Quand
il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la
maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu,
et songeant avec un mélange d'étonnement et de crainte, à
l'étrange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter.
Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il
arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entièrement ses
pensées, et chasser loin de son souvenir toute préoccupation
personnelle.
L'état de Rose Maylie s'était promptement aggravé, et avant minuit
elle eut le délire; un médecin de l'endroit ne la quittait pas. À
la première inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie à
part, pour lui déclarer que la maladie était d'une nature très
grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour
qu'elle guérît.
Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour
se glisser sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier, et prêter
l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade!
Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur
froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait
lui faire craindre qu'il ne fût arrivé un malheur trop affreux
pour qu'il eût le courage d'y réfléchir! La ferveur de toutes les
prières qu'il avait jamais faites n'était rien en comparaison des
voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la
santé de l'aimable jeune fille prête à s'abîmer dans la mort.
L'attente, la cruelle et terrible attente où nous sommes, quand,
immobiles près d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que
nous aimons tendrement, compromise et prête à s'éteindre; les
désolantes pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font
battre violemment notre coeur, et arrêtent notre respiration, tant
elles évoquent devant nous de terribles images; le désir fiévreux
de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour écarter
un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants;
l'abattement, la prostration que produit en nous le triste
sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles
tortures! Et quelles réflexions ou quels efforts peuvent les
alléger dans ces moments de fièvre et de désespoir?
Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste et
silencieux: on se parlait à voix basse; des visages inquiets se
montraient à la porte de temps à autre, et femmes et enfants
s'éloignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journée et
encore après la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin
en long et en large, levant les yeux à chaque instant vers la
chambre de la malade, et frissonnant à la pensée de voir
disparaître la lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort
s'abattait sur cette maison. À une heure avancée de la nuit,
arriva M. Losberne. «C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si
tendrement aimée... mais il y a bien peu d'espoir.»
Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que
s'il n'éclairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour
d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur éclat, que
tout respirait la vie, la santé, la joie, la bonheur, la belle
jeune fille dépérissait rapidement. Olivier se traîna jusqu'au
vieux cimetière, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il
pleura sur elle en silence.
La nature était si belle et si paisible; le paysage doré par le
soleil avait tant d'éclat et de charme; il y avait dans le chant
des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de liberté dans le vol
rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaieté, que,
lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour
de lui, il lui vint instinctivement la pensée que ce n'était pas
là un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas,
quand tout dans la nature était si gai et si riant; que le tombeau
convenait à l'hiver et à ses frimes, non à l'été et à ses parfums.
Il était presque tenté de croire que le linceul n'enveloppait que
les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis
funèbres la beauté jeune et gracieuse.
Un tintement de la cloche de l'église l'interrompit tristement
dans ses naïves réflexions; puis, un autre tintement: c'était le
glas des funérailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la
porte du cimetière; ils portaient des rubans blancs, car la morte
était une jeune fille; ils se découvrirent près d'une fosse, et
parmi ceux qui pleuraient il y avait une mère... une mère qui ne
l'était plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les
oiseaux continuaient de chanter.
Olivier revint à la maison en songeant à toutes les bontés que la
jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour
avoir encore l'occasion de lui montrer, à maintes reprises,
combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il
n'avait rien à se reprocher en fait de négligence ou d'oubli à son
égard, car il s'était dévoué à son service; et pourtant mille
petites circonstances lui revenaient à l'esprit, dans lesquelles
il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zèle et
d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous
devrions toujours veiller sur notre conduite à l'égard de ceux qui
nous entourent: car chaque mort rappelle à ceux qui survivent
qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis
tant d'oublis, tant de négligences, que ce souvenir est un des
plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords
plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons
éviter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en
est temps encore.
Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise dans le petit
salon. Olivier frémit en la voyant là, car elle n'avait pas quitté
un instant le chevet de sa nièce, et il tremblait en se demandant
quel changement avait pu l'en éloigner. Il apprit que Rose était
plongée dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait que
pour se rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et
mourir.
Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche,
pendant plusieurs heures; on servit le dîner, auquel ni Mme Maylie
ni lui ne touchèrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur
pensée était ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu
à peu à l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la
terre ces teintes éclatantes qui annoncent son coucher; leur
oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne
qui s'approchait, et ils s'élancèrent tous deux instinctivement
vers la porte, quand M. Losberne entra.
«Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis
vivre dans ses transes. Tout plutôt que l'incertitude! oh! parlez,
au nom du ciel!
- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez
calme, chère madame, je vous en prie.
- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix
mourante; ma chère enfant! elle est morte! elle est perdue!
- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et miséricordieux, et
elle vivra pour faire encore votre bonheur.»
Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les mains; mais
l'énergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec
sa première action de grâces, et elle tomba évanouie dans les bras
amis tendus pour la recevoir.
CHAPITRE XXXIV.
Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur
la scène.- Aventure d'Olivier.
C'était trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupéfait,
saisi, à cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni
pleurer; il était à peine en état de comprendre ce qui venait de
se passer; il se promena longtemps à l'air pur du soir. Enfin il
put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui
s'était produit, et sentir qu'il était délivré désormais de
l'insupportable angoisse dont le poids écrasait son coeur.
Il était presque nuit close quand il reprit le chemin de la
maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin
particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait
la route d'un pas léger, il entendit derrière lui le bruit d'une
voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une
chaise de poste lancée à toute vitesse; comme les chevaux étaient
au galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre une
porte pour les laisser passer.
Quelque vite que la chaise de poste passât devant lui; Olivier
entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui
sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnaître.
Un instant après, le bonnet de coton se pencha à la portière, et
une voix de stentor cria au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit
dès qu'il put retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier
par son nom.
«Ici! cria la voix: maître Olivier, quelles nouvelles? miss
Rose... maître Olivier.
- Est-ce vous, Giles?» s'écria Olivier en courant rejoindre la
chaise de poste.
Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait répondre
quand il fut brusquement tiré en arrière par un jeune homme qui
occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles
étaient les nouvelles.
«En un mot, dit-il, mieux ou plus mal!
- Mieux... beaucoup mieux, s'empressa de répondre Olivier.
- Le ciel soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes sûr?
- Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux s'est déclaré
il y a quelques heures à peine, et M. Losberne dit que tout danger
est passé.»
Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portière, sauta hors
de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira près de
lui.
«C'est tout à fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta
part, mon garçon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix
tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une espérance qui ne se
réaliserait pas.
- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, répondit
Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres
termes qu'elle vivrait encore bien des années pour notre bonheur à
tous; je l'ai entendu de mes oreilles.»
Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scène
qui avait causé tant de bonheur; le jeune homme détourna la tête
et garda quelques instants le silence.
Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il
craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait
bien ce qu'il éprouvait), et il garda le silence en feignant de
s'occuper de son bouquet.
Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton,
s'était mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les
genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu à
pois blancs. L'émotion de ce digne serviteur n'était pas feinte, à
en juger d'après la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune
homme, qui s'était tourné vers lui pour lui parler.
«Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise
de poste jusque chez ma mère, dit-il; moi, je préfère marcher un
peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive.
- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en
s'époussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le
postillon de la commission, je vous en serais très obligé. Il ne
serait pas convenable que les servantes me vissent en cet état: je
n'aurais plus à l'avenir aucune autorité sur elles.
- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez.
Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir à pied avec
nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait
pour une mascarade.»
M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son bonnet de coton,
le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la
voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles,
M. Maylie et Olivier, suivirent à pied, sans se presser.
Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un regard
curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq
ans et était de moyenne taille; sa physionomie était belle et
ouverte, et sa tenue singulièrement aisée et prévenante. Malgré la
différence qui sépare la jeunesse de l'âge mûr, il ressemblait
d'une manière si frappante à la vieille dame, qu'Olivier n'aurait
pas eu de peine à deviner leur parenté, quand même le jeune homme
n'aurait pas déjà parlé d'elle comme de sa mère.
Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il arriva au
cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande émotion de part
et d'autre.
«Oh! ma mère! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas
écrit plus tôt?
- J'ai écrit, répondit Mme Maylie; mais, réflexion faite, j'ai
pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connaître
l'opinion de M. Losberne.
- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer à une telle
alternative? Si Rose était... Je ne puis achever la phrase. Si
cette maladie s'était terminée autrement, auriez-vous jamais pu
vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant
de bonheur?
- Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme Maylie, je crois
que votre bonheur aurait été détruit peut-être, et que votre
arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard aurait été de
bien peu d'importance.
- Pourquoi ce peut-être, ma mère? reprit le jeune homme; pourquoi
ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vérité,
vous le savez, ma mère; vous ne pouvez pas l'ignorer.
- Je sais qu'elle mérite bien l'amour le plus vif et le plus pur
que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que
sa nature affectueuse et dévouée réclame en retour une affection
peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais
cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de
quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne
trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n'y aurait
plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans ma conduite, ce
qui me semble la ligne rigoureuse du devoir.
- Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me croyez-vous assez
enfant pour ne pas me connaître moi-même, et pour me tromper sur
les mouvements de mon coeur?
- Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en lui mettant la
main sur l'épaule, que la jeunesse éprouve des mouvements généreux
qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens
dont l'ardeur ne résiste pas à la possession de ce qu'ils avaient
le plus désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant
son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux,
épouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de
cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut
reprocher au père comme à ses enfants, et qu'il lui reprochera
d'autant plus qu'il aura plus de succès dans le monde, pour s'en
venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver
que cet homme, quelque bon et généreux qu'il soit naturellement,
se repente un jour des liens qu'il aura formés dans sa jeunesse,
et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il
s'en repent.
- Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-là ne
serait qu'un égoïste brutal, indigne du nom d'homme, indigne
surtout de la femme dont vous parlez.
- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, répondit sa mère.
- Et je penserai toujours de même. Les tortures que j'ai éprouvées
pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincère d'une
passion qui, vous le savez bien, n'est pas née d'hier et n'a pas
été conçue légèrement; Rose, cette douce et charmante fille,
possède mon coeur aussi complètement que jamais femme ait possédé
le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pensée, pas un projet, pas
une espérance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez à mes
voeux, autant prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en
morceaux et le jeter au vent ... Ayez meilleure opinion de moi, ma
mère, et ne regardez pas avec indifférence la félicité de votre
fils, dont vous semblez tenir si peu de compte.
- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les
coeurs ardents et dévoués, que je voudrais leur épargner toute
blessure; mais nous avons assez et peut-être trop causé de tout
cela pour l'instant.
- Que Rose elle-même décide de tout, interrompit Henry; vous ne
pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu'à me susciter des
obstacles près d'elle?
- Non, dit Mme Maylie; mais je désire que vous réfléchissiez.
- C'est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà bien des
années, ma mère, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je
suis capable de réfléchir sérieusement. Mes sentiments sont
inébranlables et le seront toujours; pourquoi en différer l'aveu
par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien?
Non! avant mon départ il faudra que Rose m'entende.
- Elle vous entendra, dit Mme Maylie.
- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mère, quelque
chose qui semblerait faire croire qu'elle m'écoutera froidement,
dit le jeune homme d'un air inquiet.
- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de là.
- Comment! s'écria le jeune homme; aurait-elle une autre
inclination?
- Non certes, dit la mère; car vous avez déjà, ou je me trompe
fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je
voulais dire, reprit la vieille dame en arrêtant son fils qui
allait parler: avant de vous attacher tout entier à cette idée;
avant de vous laisser aller à un espoir sans réserve, réfléchissez
quelques instants, mon cher enfant, à l'honneur de Rose, et jugez
quelle influence la connaissance de sa naissance mystérieuse peut
exercer sur sa décision, nous étant dévouée, comme elle l'est, de
toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abnégation
complet qui a toujours été, dans les circonstances petites ou
grandes, le fond même de son caractère.
- Que voulez-vous dire par là?
- Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme Maylie. Il
faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protège!
- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme.
- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose.
- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry.
- Sans doute, répondit Mme Maylie.
- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai
souffert, et combien je désire ardemment de la voir... Vous ne me
refuserez pas cela, ma mère?
- Non, dit la vieille dame; elle le saura.» Et, serrant
affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement.
M. Losberne et Olivier étaient restés à l'autre bout de la chambre
pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main à
Henry Maylie et ils échangèrent de cordiales salutations; puis,
pour répondre aux questions multipliées de son jeune ami,
M. Losberne entra dans des détails précis sur la situation de la
malade, et confirma les bonnes nouvelles déjà données par Olivier,
ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages,
écoutait de toutes ses oreilles.
«Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le
docteur quand il eut fini.
- Non, monsieur, répondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des
yeux; rien d'extraordinaire.
- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constaté
l'identité de quelques brigands? dit malicieusement le docteur.
- Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.
- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez à
merveille. Comment va Brittles?
- Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son
ton habituel de protection pour son subordonné, et il vous fait
ses respectueux compliments.
- Bon dit le docteur; votre présence me fait souvenir, monsieur
Giles, que, la veille du jour où j'ai été appelé ici si
brusquement, je me suis acquitté, sur la demande de votre bonne
maîtresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine.
Venez que je vous dise deux mots.»
M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air
important, mais un peu étonné, et eut l'honneur d'un court
entretien à voix basse avec lui; après quoi, il fit saluts sur
saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que
d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgué au
salon, mais à la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles
y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annonça, d'un air
superbe et majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en
considération de sa vaillante conduite lors de la tentative
d'effraction, déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq
livres sterling à son profit. Les deux servantes levèrent les yeux
et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer
maintenant de faire le fier; à quoi M. Giles répondit en tirant
son jabot: «Mais non, mais non, bien au contraire; si vous
remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes
inférieurs, je vous serai obligé de m'en prévenir!» Il fit encore
beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments
d'humilité, et qui furent reçues également avec autant
d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles étaient après tout
aussi originales et aussi intéressantes que toutes les
observations communément relatées dans la vie des grands hommes.
Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa joyeusement, car
le docteur était en verve, et, quoique Henry fût d'abord soucieux
et fatigué, il ne put résister à la bonne humeur du digne
M. Losberne, qui se livra à mille saillies empruntées en partie
aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drôles
qu'Olivier, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, ne pouvait
s'empêcher d'en rire de tout son coeur, à la grande satisfaction
du docteur qui riait lui-même aux éclats, et la contagion de rire
gagna même Henry Maylie. Ils passèrent donc la soirée aussi
gaiement qu'il était possible dans la circonstance, et il était
tard quand ils se séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se
livrer au repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses
récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'être
en proie.
Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur léger et vaqua à ses
occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il
ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient
encore, perchés sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs
qu'on pût voir, cueillies par ses mains empressées, composaient un
nouveau bouquet dont l'éclat et le parfum devaient charmer Rose.
La tristesse qui avait semblé s'attacher à chaque objet depuis
plusieurs jours, tant que l'enfant avait été lui-même triste et
inquiet, s'était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait
maintenant que la rosée brillait avec plus d'éclat sur les
feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce,
que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur: telle est
l'influence qu'exercent les pensées qui nous occupent sur l'aspect
du monde extérieur; les hommes qui, en contemplant la nature et
leurs semblables, s'écrient que tout n'est que ténèbres et
tristesse, n'ont pas tout à fait tort; mais ce sombre coloris dont
ils revêtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de
leurs coeurs également faussés par la jaunisse qui altère leurs
couleurs naturelles: les véritables nuances sont délicates et
veulent être vues d'un oeil plus sain et plus net.
Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades
matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour
où il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une
telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de goût,
qu'il laissa loin derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet
égard, Olivier ne méritait que le second rang, c'était lui à son
tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin ils
couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles
fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune malade était
maintenant ouverte, car elle aimait à sentir l'air pur de l'été,
dont les bouffées rafraîchissantes ranimaient ses forces, et, sur
le rebord de la fenêtre, il y avait toujours, dans un petit vase
plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs étaient
soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne put s'empêcher
d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanées, après
qu'elles étaient exactement remplacées par des fleurs plus
fraîches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le
jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs
et secouait la tête d'un air expressif avant de commencer sa
promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait
son train et Rose revenait rapidement à la santé.
Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune
demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus
de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à
autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle
des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait
si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses
progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié
par un incident imprévu.
La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier
donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une
chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle
grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où
s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin
qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos.
Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y
avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au
loin.
Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du
crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette
fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps
penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude,
on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était
assoupi.
Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la
dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre
âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et
conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit
donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette
prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de
commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil
aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui
se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles
réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre
autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos
étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien
ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la
part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le
plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux
que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors
paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre
imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la
présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à
nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous
étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.
Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre,
que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le
vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes
autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la
scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée;
il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif;
il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le
montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu,
assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant.
Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est
bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.
- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre?
Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au
milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à
l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans
aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui
qui est enterré là. N'ayez pas peur.»
Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la
crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut.
Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la
voix et la force de faire un mouvement!... Là, là, à la fenêtre,
tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher,
était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et
fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte,
ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui
l'avait accosté dans la cour de l'auberge.
Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pensée, comme
l'éclair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui
aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie était
aussi profondément gravée dans sa mémoire, que si elle eût été
sculptée dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa
naissance. Il resta un instant pétrifié; puis, sautant dans le
jardin, il se mit à crier: «Au secours!» de toutes ses forces.
CHAPITRE XXXV.
Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et entretien
intéressant de Henry Maylie avec Rose.
Quand les gens de la maison, attirés par les cris d'Olivier,
furent accourus à l'endroit d'où ils partaient, ils le trouvèrent
pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la
maison, et pouvant à peine articuler ces mots: «Le juif! le juif!»
M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais
Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui
avait appris de sa mère l'histoire d'Olivier, comprit tout de
suite ce que cela voulait dire.
«Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un
lourd bâton qu'il trouva dans un coin.
- Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que
ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à
l'instant.
- Alors, ils sont dans le fossé! dit Henry; suivez-moi, et tenez-
vous aussi près de moi que possible.»
Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant
de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre.
Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou
deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour
au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus
d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir
dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en
criant à tue-tête pour demander ce qu'il y avait.
Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrêter une seule fois
pour reprendre haleine, jusqu'à ce que Henry, arrivé à un angle du
champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le
fossé et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le
rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des
circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.
Les recherches furent vaines: ils ne trouvèrent même pas de
récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d'une
petite colline d'où l'on dominait la plaine en tous sens, à trois
ou quatre milles à la ronde; on apercevait le village sur la
gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la
direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire
un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectué en si peu
de temps. Un bois épais bordait la prairie de l'autre côté, mais
ils ne pouvaient pas s'y être mis à couvert pour la même raison.
«Il faut que vous l'ayez rêvé, Olivier! dit Henry Maylie en le
prenant à part.
- Oh! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au
souvenir de la mine du vieux misérable; je l'ai trop bien vu pour
en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là.
- Qui était l'autre? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne.
- Le même homme qui m'a abordé si brusquement à l'auberge, dit
Olivier; nous avions les yeux fixés l'un sur l'autre, et je
jurerais bien que c'était lui.
- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en êtes-vous certain?
- Comme je le suis qu'ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier,
en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie;
le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait
quelques pas à droite en courant et s'est glissé par cette
ouverture.»
Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se
peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils
échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des
détails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la
moindre trace des fugitifs. L'herbe était haute, elle n'était
foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la
poursuite; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle
part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus léger indice
qui pût révéler qu'un pied humain eût foulé ce sol depuis
plusieurs heures.
«Voilà qui est étrange! dit Henry.
- Étrange en vérité, répéta le docteur; Blathers et Duff en
personne y perdraient leur latin.»
Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les
continuèrent jusqu'à ce que la nuit rendît tout nouvel effort
inutile, et, même alors, ils n'y renoncèrent qu'à regret. Giles
avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de
tous les détails que put donner Olivier sur l'extérieur et la mise
des deux étrangers.; le juif surtout était assez facile à
reconnaître, en supposant qu'on le trouvât à boire ou à flâner
quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement
qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.
Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais
sans plus de succès. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se
rendirent au marché de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou
d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette
démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on
commença à oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent
quand la curiosité, n'étant alimentée par aucun incident nouveau,
vient à s'éteindre d'elle-même.
Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement; elle avait
quitté la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de
nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous
les coeurs.
Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible
sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations
joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le
cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez
quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper
à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés
pendant des heures entières, et plus d'une fois on put
s'apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le
jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et
il devint évident qu'il se passait quelque chose qui troublait la
tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.
Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry
Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la
permission de l'entretenir quelques instants.
«Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en
approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai à vous dire, vous
le savez déjà; les plus chères espérances de mon coeur ne vous
sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu
exprimer.»
Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait
être l'effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer;
puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée,
alla attendre en silence qu'il continuât:
«Je crois... dit Henri, que... je devrais déjà être parti.
- Oui, répondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je
voudrais que vous fussiez parti.
- J'ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de
toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre
l'être unique sur lequel j'ai concentré tous mes désirs, toutes
mes espérances; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et
la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque à des
personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne
d'elle-même vers le brillant séjour de l'éternel repos; nous ne
savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici-
bas est souvent moissonné dans sa fleur.»
Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en
entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur
sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu'elle
embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parenté entre ces
larmes, rosée d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes
créations de la nature.
«Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionné, une créature
aussi belle et aussi céleste qu'un des anges du ciel, ballottée
entre la vie et la mort; oh! qui pouvait espérer, quand ce monde
lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait déjà à ses yeux, qu'elle
reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir,
Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre
vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent
ici-bas; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers
laquelle tant d'êtres privilégiés ont pris dès l'enfance ou dès la
jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de
ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment: ce
sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila
ce que j'ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable
et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au
moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait là de quoi
perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et
presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et,
ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la
santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie; ne me dites pas
que vous voudriez que je n'eusse pas été là, car cette épreuve m'a
rendu meilleur.
- Ce n'est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en
pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti,
pour continuer à poursuivre un but grand et noble... un but digne
de vous.
- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature
la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un coeur
comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose,
ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous
aime, et que j'espère arriver à la réputation pour revenir tout
fier près de vous et vous dire que je ne l'ai cherchée que pour la
partager avec vous; je me demandais dans mes rêves comment je vous
rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d'attachement
que je vous ai donnés dès l'enfance, et réclamerais ensuite votre
main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps
arrêtées entre nous. Ce moment n'est pas arrivé; mais, sans avoir
encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves
ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous
appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.
-- Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en
maîtrisant l'émotion qui l'agitait, et comme vous êtes convaincu
que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse.
-- Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse,
n'est-ce-pas, ma chère Rose?
-- Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m'oublier, non pas
comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous,
Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet
de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de
coeurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez
seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus
sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis
une main sur la figure, donna libre cours à ses larmes; Henry lui
tenait toujours l'autre main.
«Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour
prendre un tel parti? Puis-je vous les demander?
-- Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne
pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C'est un devoir dont
il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et à moi-même.
-- À vous-même?
-- Oui, Henry; Je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans
amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu
de croire que j'ai bassement profité de votre premier
entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances
de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous
empêcher, dans l'élan de votre générosité, de vous créer cet
obstacle à vos succès dans le monde.
- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre
devoir... commença Henry.
- Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.
- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi
seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel
désappointement.
- Si j'avais pu le faire sans nuire à celui que j'aimais, répondit
Rose, j'aurais...
- Reçu cette déclaration d'une manière toute différente, dit
vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose.
- Peut-être, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dégageant la main,
pourquoi prolonger ce pénible entretien? bien pénible pour moi
surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le
souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place
honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos
triomphes dans la vie ne fera qu'accroître ma fermeté et mon
courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme
nous nous sommes rencontrés aujourd'hui; soyons longtemps et
heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette
conversation suppose, et puissent les prières ferventes d'un coeur
droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions,
les faveurs du ciel!
- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons;
laissez-moi les entendre de votre propre bouche.
- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec
fermeté; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on
peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de
puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne
fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m'a
donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou
d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mère. En
un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait
son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que
le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes; je ne veux la
faire partager à personne; nul autre que moi n'en aura le
reproche.
- Un mot encore, Rose, ma chère Rose! un seul mot dit Henry en se
jetant à ses pieds; si je n'avais pas été dans une position que le
monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'eût
été réservée, si j'avais été pauvre, faible, sans amis, m'auriez-
vous éloigné de vous? Est-ce la perspective des richesses et des
honneurs qui m'attendent peut-être, qui fait naître en vous ces
scrupules sur votre naissance?
- Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose; là n'est pas
la question; ce serait mal à vous d'insister.
- Si votre réponse est telle que j'ose presque l'espérer, répondit
Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc
si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots
seulement, à quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au
nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai
souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir,
je vous en conjure, répondez seulement à cette question.
-- Eh bien! si votre destinée eût été différente, dit Rose; si
vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi;
si j'avais pu me flatter d'être pour vous un soutien, un appui
dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des
pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à
cette épreuve. J'ai tout lieu d'être heureuse, très heureuse,
maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais été plus
heureuse encore.»
Les souvenirs, les espérances d'autrefois qu'elle avait si
longtemps caressées, se pressaient dans l'esprit de Rose en
faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours
quand on voit s'évanouir une vieille espérance, et les larmes la
soulagèrent.
«Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que
m'affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main.
Maintenant, il faut décidément nous quitter.
- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule
fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez-
moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernière
fois.
- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de résolution,
répondit Rose avec un mélancolique sourire; ce serait peine
perdue.
- Non, dit Henry; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la
répéterez d'une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma
position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre
résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par
actions, à vous faire changer.
- Soit, répondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse épreuve de
plus, et d'ici là je tâcherai de me préparer à la supporter
mieux.»
Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans
ses bras; déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.
CHAPITRE XXXVI.
Qui sera très court, et pourra paraître de peu d'importance ici,
mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il complète le précédent,
et sert à l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu.
«Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin?
dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger;
d'ailleurs, vous n'avez jamais la même idée une heure de suite.
- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit
sans raison apparente.
- J'espère que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire
le reproche, répondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y
attends guère. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez formé le
projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mère
aux bains de mer. À midi, vous m'annoncez que vous allez me faire
l'honneur de m'accompagner jusqu'à Chertsey, en vous rendant à
Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir
avant que les dames soient levées; il en est résulté que le petit
Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les
prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques
auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce
pas, Olivier?
- J'aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment
de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.
- Voilà un gentil garçon, dit le docteur» Vous viendrez me voir à
votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous
avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait
déterminé tout à coup à partir?
- Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez
pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous,
n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu
ici, et nous sommes, à une époque de l'année où il n'est pas
vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon
retour immédiat auprès d'eux.
- Pourquoi donc? dit le docteur; vous êtes un drôle de corps, mais
cela n'empêche pas qu'ils doivent désirer de vous faire entrer au
Parlement aux élections d'avant Noël, et cette mobilité d'humeur,
ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une
mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans,
et il est toujours utile d'être bien préparé, que le prix de la
course soit une place, une coupe ou une grosse somme.»
Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux
remarques qui n'auraient pas peu changé la manière de voir du
docteur; mais il se contenta de dire: «Nous verrons,» et n'insista
pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte; Giles
vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit
précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.