«Debout! murmura Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet

de sa poche; debout! ou je te fais sauter la cervelle.

- Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller! dit Olivier;

laissez-moi me sauver bien loin et mourir au milieu des champs; je

n'approcherai jamais de Londres: jamais! jamais! Oh! je vous en

conjure, ayez pitié de moi, et ne faites pas de moi un voleur: par

tous les anges du paradis, ayez pitié de moi!

L'homme auquel s'adressait cette instante prière proféra un

affreux jurement, et déjà il avait armé le pistolet quand Tobie le

lui arracha, mit sa main sur la bouche de l'enfant, et l'entraîna

vers la maison.

«Silence! dit-il; tout ça ne rime à rien. Dis encore un mot, et je

te casse la tête avec mon gourdin; ça ne fait pas de bruit, et

l'effet est le même.

- Tiens, Guillaume, fais sauter le volet: il en a assez comme ça,

sois-en sûr. J'en ai vu de plus âgés que lui, qui, par une nuit si

froide, n'étaient pas plus hardis.»

Tout en jurant contre Fagin, qui avait eu l'idée d'adjoindre

Olivier à l'expédition, Sikes introduisit un levier sous le volet

et appuya vigoureusement, mais sans faire de bruit; Tobie lui

donna un coup de main, et bientôt le volet céda et tourna sur ses

gonds.

C'était une petite fenêtre placée derrière la maison, à cinq pieds

environ au-dessus du sol, et donnant dans un cellier au fond de

l'allée. L'ouverture était si étroite que les maîtres de la maison

avaient cru inutile de la garnir de barreaux; un enfant de la

taille d'Olivier pouvait néanmoins y passer. M. Sikes fit sauter

le verrou qui retenait le carreau et l'ouvrit, comme il avait fait

du volet.

«Maintenant, petit vaurien, attention à ce que je vais te dire,

murmura-t-il à voix basse, en tirant de sa poche une lanterne

sourde, dont il dirigea la lueur sur le visage d'Olivier; je vais

te faire passer par cette fenêtre; tu vas prendre la lanterne,

monter doucement les marches qui sont là en face, traverser le

vestibule, et nous ouvrir la porte d'entrée.

- Il y a en haut de la porte un verrou auquel tu ne pourras pas

atteindre, observa Tobie; tu monteras sur une chaise: il y en a

trois dans le vestibule, aux armes de la vieille dame, une licorne

bleue et une fourche d'or.

- Tais-toi, si c'est possible, dit Sikes d'un air menaçant: la

porte de la chambre est ouverte, n'est-ce pas?

- Toute grande, répondit Tobie, après avoir jeté un coup d'oeil

par la lucarne pour s'en assurer: ce qu'il y a de bon, c'est qu'on

la laisse toujours entrouverte pour que le chien, qui a sa niche

quelque part par ici, puisse rôder à son aise quand il ne dort

pas. Ah! ah! Barney nous en a bel et bien débarrassé ce soir.»

Bien que M. Crackit rît tout bas et prononçât ces mots d'une voix

à peine intelligible, Sikes lui ordonna impérieusement de se taire

et de se mettre à l'oeuvre: Tobie obéit et posa sa lanterne à

terre; puis il se planta contre le mur, sous la petite fenêtre,

les mains appuyées sur ses genoux, de manière à ce que son dos

servit d'échelle. Aussitôt Sikes grimpa sur lui, fit passer

doucement Olivier par la fenêtre, et sans le lâcher, lui fit

prendre pied à l'intérieur.

«Prends cette lanterne, lui dit-il en jetant un coup d'oeil dans

la chambre. Tu vois l'escalier en face?

- Oui,» murmura Olivier, plus mort que vif.

Sikes lui désigna la porte d'entrée avec le canon du pistolet, et

l'avertit de songer qu'il serait tout le temps à portée de l'arme,

et que, s'il bronchait, il tomberait mort à l'instant.

«C'est l'affaire d'une minute, dit Sikes toujours à voix basse; je

vais te lâcher; marche droit: attention!

- Qu'est-ce? chuchota Crackit. Ils écoutèrent attentivement.

- Rien, dit Sikes en lâchant Olivier; allons! à l'oeuvre!»

Dans le peu de temps qu'il avait eu pour rassembler ses idées,

l'enfant avait pris la ferme résolution, dût-il lui en coûter la

vie, de gagner l'escalier et de donner l'alarme. Plein de cette

idée, il se dirigea vers les degrés, mais à pas de loup.

«Ici! s'écria tout à coup Sikes à haute voix. Ici! ici!»

Cette exclamation soudaine, au milieu d'un silence de mort et d'un

cri perçant qui la suivit presque aussitôt, effrayèrent Olivier au

point qu'il laissa tomber sa lanterne et ne sut plus s'il devait

avancer ou reculer.

Un second cri se fit entendre; une lumière brilla au haut de

l'escalier; deux hommes terrifiés se montrèrent à demi vêtus sur

le palier... l'enfant vit une lueur subite... de la fumée...

entendit une détonation... et le bruit d'un craquement dont il ne

se rendit pas compte... puis il chancela et tomba à la renverse.

Sikes avait disparu un instant; mais il s'était relevé, et, avant

que la fumée fut dissipée, il avait saisi l'enfant au collet. Il

déchargea son pistolet sur les deux hommes, qui déjà battaient en

retraite, et enleva Olivier.

«Serre-moi plus fort, lui disait Sikes en lui faisant franchir la

fenêtre. Donne-moi un châle, Tobie. Ils l'ont atteint. Vite!

Damnation! comme cet enfant saigne!»

Le bruit d'une cloche agitée vivement vint se mêler au fracas des

armes à feu et aux cris des gens de la maison. Olivier sentit

qu'on l'emportait d'un pas rapide par un chemin raboteux. Peu à

peu le bruit se perdit dans le lointain; un froid mortel le

saisit, et il s'évanouit.

CHAPITRE XXIII.

Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des sentiments. - Curieuse

conversation de M. Bumble et d'une dame.

La nuit était glaciale; une épaisse couche de neige durcie

couvrait la terre; le vent qui soufflait avec violence en faisait

tourbillonner les monceaux accumulés au coin des rues ou le long

des maisons. C'était une de ces soirées sombres et froides, où les

gens bien logés et bien nourris se pressent autour d'un bon feu et

s'applaudissent de n'être pas dehors; où les malheureux sans abri

et sans pain s'endorment pour ne plus s'éveiller; où plus d'un

paria de nos cités, consumé par la faim, ferme l'oeil sur le pavé

de nos rues pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne

peut pas trouver pire, quels qu'aient été ses crimes dans celui-

ci.

Telle était la situation au dehors, quand Mme Corney, la matrone

du dépôt de mendicité où nous avons déjà fait pénétrer le lecteur,

vint s'installer dans sa petite chambre devant un bon feu, et se

mit à considérer avec complaisance une petite table ronde sur

laquelle était posé un plateau garni de tous les objets

nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une

matrone. En effet, Mme Corney était sur le point de se réconforter

avec une tasse de thé; elle regardait la table, puis le foyer où

l'eau chantait doucement dans une petite bouilloire, et elle

prenait de plus en plus un air satisfait; elle en vint, en vérité,

jusqu'à sourire à ce spectacle.

«Vraiment, dit-elle en posant son coude sur la table, il n'est

personne ici-bas qui n'ait à bénir la Providence, si on voulait

seulement songer aux dons qu'elle nous fait. Hélas!»

Mme Corney hocha la tête d'un air pensif, comme si elle déplorait

l'aveuglement des pauvres qui méconnaissaient ces dons; puis

introduisant une cuiller d'argent (qui lui appartenait en propre)

dans une petite boîte à thé, elle continua ses préparatifs.

Qu'il faut peu de chose pour troubler la sérénité de notre âme! La

bouilloire, étant fort petite et bientôt remplie, déborda tandis

que Mme Corney se livrait à ses réflexions morales, et quelques

gouttes d'eau chaude tombèrent sur la main de la matrone.

«Peste soit de la bouilloire! dit-elle en la posant bien vite sur

la cheminée. Quelle sotte invention que ces bouilloires qui ne

contiennent qu'une ou deux tasses! À qui peuvent-elles servir,

sinon à une pauvre créature délaissée comme moi, hélas!»

À ces mots, la matrone se laissa tomber dans son fauteuil, remit

son coude sur la table, et songea à son existence solitaire. La

petite bouilloire à une tasse avait réveillé en elle le souvenir

de feu M. Corney, qu'elle avait enterré vingt-cinq ans auparavant,

et elle tomba dans une profonde mélancolie.

«Je n'en aurai jamais d'autre! dit-elle d'un ton rechigné; je n'en

aurai jamais... de semblable.»

On ne saurait dire si l'exclamation de Mme Corney s'adressait à

son mari ou à sa bouilloire; peut-être était-ce à cette dernière,

car elle la regarda au même instant et la mit sur la table. Comme

elle approchait la tasse de ses lèvres, on frappa doucement à la

porte.

«Entrez! dit-elle avec humeur; c'est encore quelque vieille femme

qui meurt, je suppose: elles meurent toujours quand je suis à

table; entrez vite et fermez la porte, que le froid ne pénètre pas

dans la chambre. Eh bien, qu'est-ce?

- Rien, madame, rien, répondit une voix d'homme.

- Bonté divine! dit la matrone d'une voix beaucoup plus, douce;

est-ce vous, monsieur Bumble?

- À votre service, madame, dit M. Bumble, qui était resté dehors à

s'essuyer les pieds sur le paillasson et à secouer la neige qui

couvrait son habit, mais qui maintenant faisait son entrée, tenant

d'une main son tricorne et de l'autre un paquet. Dois-je fermer la

porte, madame?»

La dame hésita modestement à répondre, dans la crainte qu'il n'y

eût quelque inconvenance à s'entretenir à huis clos avec

M. Bumble. Celui-ci profita de cette hésitation, et, comme il

était gelé, il ferma la porte sans attendre davantage

l'autorisation.

«Quel affreux temps, monsieur Bumble! dit la matrone.

- Affreux, en vérité, madame, répondit le bedeau; c'est un temps

antiparoissial. Croiriez-vous, madame Corney, que nous avons

distribué dans cette journée de bénédiction vingt-cinq pains de

quatre livres et un fromage et demi?... Eh bien! ces mendiants-là

ne sont pas contents.

- La belle merveille! est-ce qu'ils sont jamais contents? dit la

matrone en savourant son thé.

- Ah! c'est bien, vrai, madame, reprit M. Bumble. Tenez, il y a un

individu auquel, en considération de sa nombreuse famille, on a

octroyé un pain de quatre livres et une livre de fromage, bon

poids; croyez-vous qu'il en soit reconnaissant? pas pour deux

liards. Savez-vous ce qu'il a fait, madame? il a demandé un peu de

charbon, ne fût ce, disait-il, que plein un mouchoir. Du charbon!

mais pourquoi faire, en vérité? il voulait donc faire griller son

fromage pour venir ensuite en redemander! Ces gueux d'indigents

n'en font pas d'autres: donnez-leur aujourd'hui du charbon plein

un tablier, ils reviendront en demander autant deux jours après;

ils sont effrontés comme des singes.»

La matrone octroya son approbation à cette belle comparaison, et

le bedeau continua:

«On ne saurait croire jusqu'où va leur insolence; pas plus tard

qu'avant-hier, un homme... vous avez été mariée, madame, je puis

donc entrer avec vous dans ces détails, un homme, à peine vêtu

(Mme Corney baissa les yeux) de quelques haillons en lambeaux, se

présente à la porte de notre surveillant, qui avait justement du

monde à dîner, et dit qu'il faut qu'on lui donne des secours.

Comme il refusait de s'en aller, et que sa tenue scandalisait la

compagnie, notre surveillant lui fit donner une livre de pommes de

terre et une demi-pinte de gruau. «Mon Dieu! dit ce monstre

d'ingratitude, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?

autant me donner des bésicles. - C'est bon, dit notre surveillant

en lui reprenant les provisions, vous n'aurez rien du tout. - Il

me faudra donc mourir sur le pavé? dit le vagabond. - Oh! que non,

vous n'en mourrez pas,» dit le surveillant.

- Ah! ah! c'est excellent, interrompit la matrone. C'était, pour

sûr, M. Grannet. Et après?

- Après, madame, reprit le bedeau, il est parti et il est mort

dans la rue. En voilà un entêté!

- Cela passe toute croyance, observa la matrone avec dignité; mais

ne vous semble-t-il pas, monsieur Bumble, que les secours donnés

hors du dépôt de mendicité n'ont aucun bon résultat? Vous êtes

homme d'expérience et vous pouvez en juger.

- Madame Corney, dit le bedeau en souriant comme un homme qui a

conscience de sa supériorité, les secours distribués hors du

dépôt, s'ils sont donnés avec discernement, vous entendez, madame,

avec discernement, sont la sauvegarde des paroisses. Le principe

fondamental de l'assistance en dehors du dépôt, c'est de fournir

aux pauvres justement ce dont ils n'ont que faire, et alors, de

guerre lasse, ils cessent leurs importunités.

- Certes, s'écria Mme Corney, voilà une idée lumineuse!

- Oui. Entre nous soit dit, c'est là le grand principe de la

chose, reprit M. Bumble; c'est en vertu de ce principe qu'on vient

en aide à des familles malades, en leur faisant une distribution

de fromage, comme le disent les impudents journalistes qui se

mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ce principe, madame Corney,

est maintenant en vigueur dans le royaume. Cependant, ajouta-t-il

en ouvrant le paquet qu'il tenait à la main, ce sont des secrets

administratifs, et sur lesquels on doit avoir bouche close, sauf

entre fonctionnaires paroissiaux, comme nous, par exemple. Voici

le porto que l'administration destine à l'infirmerie; il est d'une

qualité excellente, naturel, pur de tout mélange, en bouteille

d'aujourd'hui, clair comme de l'eau de roche, et sans aucun

dépôt.»

Après avoir approché une des deux bouteilles de la lumière, et

l'avoir agitée pour montrer la bonne qualité du vin, M. Bumble les

porta toutes les deux sur la commode, plia le mouchoir qui les

enveloppait, le mit dans sa poche, et prit son chapeau comme pour

s'en aller.

«Vous allez avoir bien froid, monsieur Bumble, dit la matrone.

- Il fait un vent à vous couper la figure,» répondit celui-ci en

relevant le collet de son habit.

Mme Corney regarda la petite bouilloire, puis le bedeau qui se

dirigeait vers la porte; et, comme celui-ci toussait et qu'il

allait lui souhaiter une bonne nuit, elle lui demanda

timidement... s'il voulait accepter une tasse de thé.

Aussitôt M. Bumble rabattit son collet, posa son chapeau et sa

canne sur une chaise, et approcha une autre chaise de la table; il

s'assit lentement, tout en regardant la dame, qui baissa les yeux:

M. Bumble toussa de nouveau et sourit légèrement.

Mme Corney se leva pour prendre dans l'armoire une tasse et une

soucoupe. Comme elle se rasseyait, ses yeux rencontrèrent encore

ceux du galant bedeau; elle rougit et se mit à préparer le thé.

M. Bumble toussa encore, et plus fort qu'auparavant.

«L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en

prenant le sucrier.

- Oui, madame, très sucré,» répondit M. Bumble, les yeux toujours

braqués sur Mme Corney. Si jamais bedeau eut l'air tendre, ce fut

M. Bumble en ce moment. On versa le thé.

M. Bumble mit un mouchoir sur ses genoux, pour que les miettes de

pain n'altérassent pas l'éclat de sa culotte courte, et se mit à

boire et à manger; parfois, au milieu de cet exercice, il poussait

un profond soupir qui ne lui faisait pas perdre un coup de dent,

et qui semblait, au contraire, destiné à lui faciliter les

fonctions digestives.

«Vous avez une chatte, madame, à ce que je vois, dit M. Bumble en

apercevant une grosse chatte entourée de ses petits, qui se

chauffait devant le feu... et des petits aussi, si je ne me

trompe.

- Je les aime tant, monsieur Bumble! répondit la matrone. Vous ne

pouvez vous en faire une idée. Ils sont si heureux, si agiles, si

divertissants! c'est une vraie société pour moi.

- Ce sont de charmants animaux, dit M. Bumble d'un ton

approbateur, et qui s'attachent à la maison.

- Oh oui! fit Mme Corney avec enthousiasme; ils aiment leur chez

eux, que c'est un plaisir.

- Madame Corney, dit lentement le bedeau en battant la mesure avec

sa cuiller, j'ose dire, madame, que si un chat, ou tout autre

animal qui pourrait vivre avec vous, ne s'attachait pas à la

maison, il faudrait nécessairement que ce fût un âne.

- Oh! monsieur Bumble! fit la matrone.

- Il est inutile de déguiser la vérité, reprit M. Bumble en

balançant sa cuiller, d'un air à la fois digne et tendre qui

donnait plus de poids à ses paroles; une bête qui se montrerait si

ingrate, je la noierais de ma main avec plaisir.

- Alors, vous êtes un cruel, dit vivement la matrone en allongeant

le bras pour prendre la tasse du bedeau. Il faut que vous ayez le

coeur bien dur.

- Le coeur dur, madame, dit M. Bumble, le coeur dur!»

Il tendit sa tasse à Mme Corney, et saisit le moment où elle la

prenait pour lui serrer le petit doigt; puis posant sa main sur

son gilet galonné, il poussa un profond soupir et éloigna, si peu

que rien, sa chaise du feu.

La table était ronde, et, comme Mme Corney et M. Bumble étaient

assis devant le feu, vis-à-vis l'un de l'autre et assez

rapprochés, on comprend que M. Bumble, en s'éloignant de la

cheminée, ajoutait à la distance qui le séparait de Mme Corney.

Cette façon d'agir excitera sans doute l'admiration du lecteur,

qui y verra un acte d'héroïsme de la part de M. Bumble; l'heure,

le lieu, l'occasion, auraient pu l'engager à conter fleurettes,

bien que les propos légers qui conviennent dans la bouche d'un

étourdi semblent fort au-dessous de la dignité d'un magistrat,

d'un membre du Parlement, d'un ministre d'État, d'un lord-maire,

et, à plus forte raison, indignes de la gravité d'un bedeau, qui

(nul ne l'ignore) doit être de tous les fonctionnaires le plus

sévère et le plus inflexible.

Quelles que fussent les intentions de M. Bumble (et sans nul doute

elles étaient excellentes), le malheur voulut que la table fut

ronde, comme nous l'avons observé. Dès lors, M, Bumble, en

éloignant peu à peu sa chaise, diminua insensiblement la distance

qui le séparait de la matrone, et, à force de faire voyager sa

chaise autour de la table, il arriva à la placer contre celle de

Mme Corney; les deux chaises finirent par se toucher, et là

M. Bumble s'arrêta.

Dans cette situation, si la matrone reculait sa chaise vers la

droite, elle se mettait dans la cheminée; si elle faisait un

mouvement vers la gauche, elle tombait dans les bras de M. Bumble.

Cette alternative n'échappa point à sa perspicacité, et, en femme

bien avisée, elle ne bougea pas et offrit à M. Bumble une seconde

tasse de thé.

«Le coeur dur! répéta le bedeau en regardant la matrone: et vous,

madame Corney, avez-vous le coeur dur?

- Dieu! s'écria-t-elle, quelle singulière question de la part d'un

célibataire! Qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur Bumble?»

Celui-ci, sans répondre, vida sa tasse, avala une rôtie, s'essuya

les lèvres, et... embrassa bravement la matrone.

«Monsieur Bumble, dit tout bas la discrète dame, car l'effroi lui

ôtait presque la parole, Monsieur Bumble, Je vais crier!»

Celui-ci ne répondit pas, et, avec lenteur et dignité, passa son

bras autour de la taille de la matrone.

Comme la dame avait manifesté l'intention de crier, elle allait

sans doute, à cette nouvelle hardiesse, exécuter sa menace, quand

on frappa vivement à la porte; en un clin d'oeil, M. Bumble

s'élança agilement vers les bouteilles, et se mit à les épousseter

activement, tandis que la matrone demandait sèchement: «Qui est

là?» Il est à remarquer, et c'est un exemple curieux de

l'efficacité d'une surprise soudaine pour atténuer les effets

d'une grande frayeur, que sa voix avait repris tout d'un coup sa

rudesse habituelle.

«Madame, dit une vieille mendiante décharnée en montrant sa tête à

la porte, la vieille Sally est en train de s'en aller.

- Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? demanda la matrone avec

humeur; est-ce que je peux l'empêcher de mourir?

- Non, non, madame, répondit la vieille, nul ne le peut; il n'y a

plus de remède. J'ai vu mourir bien du monde, des enfants et des

hommes dans la force de l'âge, et je sais bien quand la mort

arrive. Mais elle est agitée; quand les accès lui laissent un

moment de repos, et elle n'en a guère, car son agonie est très

pénible, elle dit qu'elle a quelque chose à vous dire, qu'il faut

absolument que vous sachiez. Elle ne mourra pas tranquille si elle

ne vous voit pas, madame.»

La digne Mme Corney marmotta mille invectives contre les vieilles

femmes qui ne pourraient seulement pas mourir sans importuner

leurs supérieurs; de propos délibéré, elle jeta sur ses épaules un

grand châle dans lequel elle s'enveloppa soigneusement, pria

M. Bumble d'attendre son retour, et, enjoignant à la vieille

messagère de marcher vite et de ne pas la tenir toute la nuit sur

pied dans les escaliers, elle sortit de très mauvaise grâce, et se

dirigea en grondant vers la chambre de la mourante.

Resté seul, M. Bumble tint une étrange conduite. Il ouvrit

l'armoire, compta les cuillers à thé, soupesa la pince à sucre,

examina attentivement une grande cuiller d'argent pour s'assurer

de la bonté du métal; après avoir satisfait sa curiosité sur tous

ces points, il mit son tricorne sens devant derrière, et fit

plusieurs fois le tour de la table en dansant gravement sur la

pointe des pieds. Après s'être livré à ce bizarre exercice, il ôta

son tricorne, et s'étendit devant le feu en tournant le dos à la

cheminée, de l'air d'un homme qui serait occupé à dresser

exactement l'inventaire du mobilier.

CHAPITRE XXIV.

Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire

pour l'intelligence de cette histoire.

C'était une vraie messagère de mort qui était venue jeter le

trouble dans le paisible intérieur de la matrone. Elle était

courbée par l'âge; un tremblement continuel agitait ses membres,

et sa figure, contractée par des mouvements convulsifs,

ressemblait plutôt à une caricature qu'à un visage humain.

Hélas! qu'il y a peu de visages dont la beauté conserve son

charme! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altèrent les

traits en même temps qu'ils changent le coeur; et ce n'est que

lorsque les passions sommeillent et qu'elles ont perdu leur

puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front

sa sérénité céleste. Tel est souvent l'effet de la mort: froid et

glacé, le visage retrouve cette expression sereine et paisible

qu'il avait un matin de la vie. L'homme redevient alors si calme,

si paisible, que ceux qui l'ont connu dans son heureuse enfance

s'agenouillent près du cercueil, pleins de respect pour l'ange

qu'ils croient voir sur la terre.

La vieille femme gravit l'escalier en chancelant, et chemina

clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques

paroles inintelligibles, en réponse aux reproches que lui

adressait sa compagne. À la fin, elle fut forcée de s'arrêter pour

reprendre haleine, et remit la lumière à la matrone, qui se

dirigea rapidement vers la chambre où gisait la mourante.

C'était un vrai grenier, à peine éclairé par une méchante lampe.

Une autre vieille femme veillait près du lit, tandis que

l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la

cheminée, se taillait un cure-dents.

«Quelle nuit glaciale, madame Corney! dit le jeune homme en voyant

entrer la matrone.

- Glaciale en vérité, monsieur, répondit la dame de sa voix la

plus bienveillante, et en faisant une révérence.

- Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure

qualité, dit l'apprenti en attisant le feu avec les pincettes

rouillées; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil.

- Il est du choix de l'administration, répondit la matrone. Elle

devrait bien au moins nous chauffer convenablement; nos fonctions

sont déjà bien assez pénibles.»

Ici la conversation fut interrompue par un gémissement de la

mourante.

«Oh! dit le jeune homme en regardant du côté du lit, comme si ce

cri lui eût rappelé qu'il y avait là une malade. C'est la fin,

madame Corney.

- Croyez-vous? demanda celle-ci.

- Je serais surpris que cela durât encore quelques heures, dit

l'apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le

système détraqué. Dites-moi, la vieille, est-ce qu'elle dort?»

La garde se pencha sur le lit pour s'en assurer et fit signe que

oui.

«Elle s'en ira peut-être bien comme cela, si vous ne faites pas de

bruit, dit le jeune homme. Posez la lumière à terre; elle ne la

verra pas.»

La vieille obéit, en secouant la tête comme pour faire entendre

que la malade ne mourrait pas si tranquillement; puis elle reprit

sa place près de l'autre vieille qui venait de rentrer. La

matrone, d'un air d'impatience, s'enveloppa dans son châle, et

s'assit au pied du lit.

L'apprenti pharmacien, après avoir taillé son cure-dents,

s'installa devant le feu; mais au bout de dix minutes l'ennui le

prit, il souhaita bien du plaisir à Mme Corney, et sortit sur la

pointe du pied.

Les deux vieilles femmes, après être restées quelque temps

immobiles, s'éloignèrent du lit et vinrent s'accroupir devant le

feu, à la chaleur duquel elles exposèrent leurs mains décharnées.

La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blêmes,

et mettait en lumière leur affreuse laideur; elles se mirent à

causer à voix basse.

«À-t-elle encore dit quelque chose tandis que j'étais dehors?

demanda la ménagère.

- Pas un mot, répondit l'autre; elle s'est mise à se tordre les

bras; mais je lui ai tenu les mains, et elle s'est bientôt calmée;

elle est à bout de forces, et je n'ai pas eu de peine à la faire

tenir tranquille. J'ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous,

toute vieille que je suis, malgré le régime du dépôt.

- A-t-elle bu le vin chaud que le médecin lui avait ordonné?

demanda la vieille.

- J'ai essayé de le lui faire avaler, répondit-elle, mais elle

avait les dents si serrées, et elle mordait si fort le verre, que

c'est à peine si j'ai pu lui faire lâcher prise. Pour lors, c'est

moi qui l'ai bu, et cela m'a fait du bien.»

Après avoir regardé autour d'elles avec précaution pour s'assurer

qu'on ne les écoutait pas, les deux vieilles se tapirent encore

plus près du feu et continuèrent leur bavardage.

«Je me souviens d'un temps, dit la première, où elle n'aurait pas

manqué d'en faire autant, et même qu'ensuite elle en aurait bien

ri.

- Sans doute, reprit l'autre; elle était joviale. En a-t-elle

enseveli des cadavres! Et blancs comme de la cire. Que de fois je

l'ai aidée dans cette besogne!»

Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une méchante

tabatière d'étain, offrit une prise à sa compagne, et s'en adjugea

une à elle-même. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment

attendu jusque-là que la mourante sortit de son état de stupeur,

s'approcha aussi du feu et leur demanda d'une voix aigre combien

de temps il lui faudrait encore rester là à attendre.

«Pas longtemps, notre maîtresse, répondit la seconda femme en

levant les yeux; il n'y en a pas une de nous que la mort ait envie

de faire attendre longtemps. Patience! patience! Elle arrivera

assez vite pour nous toutes tant que nous sommes.

- Taisez-vous, vieille radoteuse! dit la matrone d'un ton sévère.

Dites-moi, Marthe, a-t-elle déjà été dans cet état?

- Souvent, répondit la femme.

- Mais c'est bien la dernière fois, ajouta l'autre, c'est-à-dire

qu'elle ne s'éveillera plus qu'une seule fois; et soyez sûre,

notre maîtresse, que ça ne sera pas long.

- Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me

trouvera pas là à son réveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne

pas venir me déranger une autre fois pour rien. Il n'entre pas

dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la

maison; ainsi, que cela ne vous arrive plus; c'est trop fort, en

vérité. Souvenez-vous de ce que je vous dis là, vieilles

bourriques; si vous vous avisez encore de me faire aller, j'aurai

soin de vous, je vous le jure!»

Elle allait s'élancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit

qu'elle tourna la tête. La mourante s'était levée sur son séant et

lui tendait les bras.

«Qu'est-ce? s'écria-t-elle d'une voix sépulcrale.

- Paix! paix! dit une des femmes en se penchant sur le lit.

Couchez-vous, couchez-vous!

- Je ne me recoucherai que morte! dit la malade en se débattant.

Il faut que je lui parle! Approchez-vous... plus près encore, que

je vous parle à l'oreille.»

Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise

près du lit. Elle allait parler, quand elle aperçut les deux

vieilles debout près d'elle, le corps penché, dans l'attitude de

femmes qui écoutent de toutes leurs oreilles.

«Renvoyez-les, dit la mourante d'une voix épuisée. Vite! vite!»

Les deux vieilles se mirent à se lamenter à qui mieux mieux, à

dire que la pauvre malade était si bas qu'elle ne reconnaissait

plus même ses meilleures amies, et à se répandre en protestations

qu'elles ne la quitteraient pas; mais la matrone les fit sortir,

ferma la porte et revint près du lit Une fois dehors, les deux

vieilles changèrent de note et crièrent par le trou de la serrure

que la vieille Sally était ivre; ce qui, en effet, n'était pas

absolument impossible: car, outre une faible dose d'opium ordonnée

par le pharmacien, elle avait à lutter contre les effets d'un

grog, que les vieilles femmes, par bonté d'âme, lui avaient

administré de leur autorité privée.

«Maintenant écoutez-moi, dit la mourante à haute voix, comme si

elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force...

Dans cette même chambre... dans ce même lit... j'ai jadis veillé

une belle jeune femme, qui avait été amenée au dépôt, les pieds

déchirés par les fatigues d'une longue marche, et toute souillée

de sang et de poussière. Elle mit au monde un enfant, et mourut.

Laissez-moi réfléchir... que je me souvienne en quelle année

c'était.

- Peu importe l'année, dit l'impatiente matrone... où voulez-vous

en venir?

- Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence; où

voulais-je en venir... Je sais! s'écria-t-elle en se redressant

tout à coup convulsivement.» Sa figure s'anima, et les yeux lui

sortaient de la tête. «Je l'ai volée; oui, je l'ai volée! Elle

n'était pas encore froide. Je vous dis qu'elle n'était pas encore

froide quand je l'ai volée.

- Volé quoi? parles, pour l'amour de Dieu! s'écria la matrone en

faisant un geste comme pour appeler du secours.

- La chose! répondit la mourante en mettant sa main sur la bouche

de la matrone, la seule chose qu'elle possédât. Elle n'avait ni

vêtements pour se garantir du froid, ni pain à manger; et elle

avait gardé cela sur son coeur: c'était de l'or, vous dis-je! du

vrai or qui aurait pu servir à lui sauver la vie.

- De l'or! répéta la matrone en se penchant vivement vers la

mourante qui retomba épuisée sur le lit... Continuez, continuez...

eh bien! et puis? Qui était cette jeune mère? Quand était-ce?

- Elle m'avait chargé de le garder précieusement, reprit la

vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l'avait confié parce

qu'elle n'avait que moi près d'elle. Du moment que je l'ai vu à

son cou... je l'avais déjà volé d'intention; et la mort de

l'enfant... c'est peut-être moi qui en suis cause! On l'aurait

mieux traité, si l'on avait tout su!

- Su quoi? demanda l'autre; parlez!

- Cet enfant ressemblait tant à sa mère, reprit la mourante, sans

tenir compte de la question qui lui était adressée, que je ne

pouvais le regarder sans songer à sa pauvre mère! pauvre femme! si

jeune! si douce! Attendez, je n'ai pas fini. Je n'ai pas tout dit,

n'est-ce pas?

- Non, non, dit la matrone, en prêtant l'oreille pour saisir les

paroles que la mourante prononçait d'une voix à peine

intelligible. Dépêchez-vous, ou il sera trop tard!

- La mère, dit la femme en faisant un effort encore plus violent

que les autres, la mère, quand elle se sentit mourir, me dit à

l'oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l'élever, un

jour viendrait peut-être où il pourrait entendre sans rougir

prononcer le nom de sa pauvre mère. «Oh mon Dieu! disait-elle en

joignant ses mains amaigries, que ce soit un garçon ou une fille,

suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misère, et ayez pitié

d'un pauvre enfant abandonné, seul sur terre.»

- Le nom de l'enfant? demanda la matrone.

- On l'appelait Olivier, répondit la femme d'une voix éteinte.

L'or que j'ai volé était...

- Oui, oui, après?» dit l'autre.

Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa réponse,

mais recula bientôt instinctivement en la voyant se soulever

encore une fois, lentement et péniblement, serrer la couverture

dans ses mains crispées, murmurer quelques sons inarticulés, et

retomber sans vie sur le lit.

* * * * *

«Roide morte! dit une des vieilles femmes en se précipitant dans

la chambre dès que la porte fut ouverte.

- Et tout ça pour ne rien dire,» répondit la matrone en

s'éloignant d'un air d'insouciance.

Les deux sorcières étaient probablement trop occupées des devoirs

funèbres qu'elles avaient à remplir, pour faire aucune réponse, et

elles restèrent seules près du cadavre.

CHAPITRE XXV.

Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande.

Tandis que ces événements se passaient au dépôt de mendicité,

M. Fagin était dans son repaire (le même où la jeune fille était

venue prendre Olivier). Là, penché devant la cheminée qui fumait,

il avait sur ses genoux un soufflet dont il venait sans doute de

se servir pour activer le feu; mais il était tombé dans une

rêverie profonde, et, les bras croisés, le menton incliné sur la

poitrine, il considérait d'un air distrait les chenets rouillés.

Derrière lui, le rusé Matois, maître Charles Bates et M. Chitling

étaient assis devant une table et très attentifs à une partie de

whist; le Matois faisait le mort contre M. Bates et M. Chitling.

Sa physionomie, toujours intelligente, était encore plus

intéressante à contempler que d'habitude, à cause de l'attention

scrupuleuse qu'il portait au jeu, et du soin qu'il mettait à

saisir l'occasion de jeter de temps à autre un rapide coup d'oeil

sur les cartes de M. Chitling, en ayant la sagesse de régler son

jeu d'après les observations qu'il avait pu faire sur celui de son

voisin. Comme il faisait froid, il avait son chapeau sur la tête,

habitude qui, du reste, lui était familière: il avait entre les

dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il voulait se

rafraîchir en buvant à même dans un grand pot plein de gin et

d'eau, et posé sur la table pour l'agrément de la société.

Monsieur Bates, lui aussi, était attentif à son jeu; mais, comme

il était d'une nature plus remuante que son digne ami, il avait

plus souvent recours au pot de gin, et se permettait nombre de

plaisanteries et de remarques déplacées, tout à fait indignes d'un

joueur de whist sérieux. Le Matois, se prévalant de l'étroite

amitié qui les unissait, se permit plus d'une fois de faire à son

compagnon de graves remontrances à ce sujet; remontrances que

maître Bates recevait le mieux du monde, en se bornant à prier son

ami d'aller se faire lenlaire ou d'aller se fourrer la tête dans

un sac. L'à-propos de ces réponses et d'autres semblables, aussi

spirituelles que bien tournées, excitait vivement l'admiration de

M. Chitling. Il est à remarquer que ce dernier et son partner

perdirent toujours invariablement; cette circonstance, loin

d'exciter l'humeur de maître Bates, semblait au contraire l'amuser

au dernier point; à la fin de chaque coup il riait encore plus

fort que de coutume, et déclarait que de sa vie il n'avait pris

tant de plaisir au jeu.

«Nous perdons la partie double, dit M. Chitling, en faisant une

longue figure et en tirant une demi-couronne de son gousset; je

n'ai jamais vu une chance comme la vôtre, Jack; vous gagnez à tout

coup; nous avons beau avoir de belles cartes, Charlot et moi, nous

ne pouvons rien en faire.»

Cette remarque, ou peut-être le ton bourru dont elle fut faite,

amusa tellement Charlot Bates, que ses éclats de rire tirèrent le

juif de sa rêverie, et qu'il demanda de quoi il s'agissait.

«De quoi, Fagin! s'écria Charlot; je voudrais que vous eussiez vu

la partie; Tom Chitling n'a pas fait un point, et j'étais son

partner contre le Matois et le Mort.

- Ah! ah! dit le juif avec un sourire qui montrait assez qu'il en

comprenait sans peine la raison; frottez-vous à eux, Tom, frottez-

vous encore à eux.

- Merci, j'en ai assez comme cela, Fagin, répondit M. Chitling;

j'en ai mon comptant. Le Matois a une chance contre laquelle il

n'y a rien à faire.

- Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever bien matin

pour gagner le Matois.

- Matin! dit Charlot Bates; il faut chausser ses bottes la veille,

se mettre un télescope sur chaque oeil et une lorgnette par

derrière, si l'on veut le gagner.»

M. Dawkins reçut ces beaux compliments avec beaucoup de modestie

et offrit de tirer la figure qu'on lui demanderait dans les cartes

à point nommé, à un schelling le coup. Comme personne n'accepta le

défi, et que sa pipe était finie, il s'amusa à dessiner sur la

table un plan de Newgate avec le morceau de craie dont il s'était

servi pour marquer les points; tout en dessinant, il sifflait

comme un serpent.

«Vous êtes ennuyeux comme la pluie, Tom! dit-il après un long

silence, en s'adressant à M. Chitling; à quoi pensez-vous qu'il

pense, Fagin!

- Comment le saurais-je? répondit le juif en posant le soufflet. À

ce qu'il a perdu, peut-être, ou bien à la maison de campagne qu'il

vient de quitter. Ah! ah! est-ce cela? mon cher.

- Pas le moins du monde, reprit le Matois sans laisser à

M. Chitling le temps de répondre; qu'en dis-tu, Charlot?

- Je dis, moi, fit maître Bates en riant, qu'il était

singulièrement tendre avec Betsy; tenez! voyez comme il rougit!

Dieu! c'est-il possible! en voilà un joyeux luron! Tom Chitling

amoureux! Fagin, Fagin, c'te tête!»

M. Bates, suffoquant à force de rire, à l'idée que M. Chitling fût

victime d'une passion tendre, se renversa si vivement sur sa

chaise qu'il perdit l'équilibre et tomba tout de son long sur le

plancher, sans que cet accident diminuât en rien ses éclats de

rire, qui recommencèrent de plus belle quand il se fut remis sur

pied.

«Ne faites pas attention à ce qu'ils disent, mon cher, dit le Juif

en lançant un coup d'oeil à M. Dawkins et en donnant à M. Bates

une tape avec le soufflet; Betsy est une jolie fille: attachez-

vous à elle, Tom, attachez-vous à elle.

- Je n'ai qu'une chose à dire, Fagin, répondit M. Chitling en

rougissant beaucoup; c'est que cela ne regarde personne ici.

- Sans doute, dit le juif; Charlot est un bavard; ne faites pas

attention à ce qu'il dit; Betsy est une jolie fille; faites tout

ce qu'elle vous dira, Tom, et vous ferez fortune.

- La preuve que je fais tout ce qu'elle veut, répondit

M. Chitling, c'est que c'est en suivant ses conseils que je me

suis fait pincer; mais ç'a été pour vous une bonne affaire, n'est-

ce pas Fagin? Et puis, qu'est-ce que six semaines à rester sous

clef, il faut toujours en passer par là un jour où l'autre; mieux

vaut encore que ce soit l'hiver, quand vous avez moins l'occasion

de faire une bonne petite promenade au dehors, hein, Fagin?

- Ah! sans doute, mon cher, dit le juif. Et ça vous serait bien

égal d'y retourner, n'est-ce pas, Tom, demanda le Matois en

faisant un signe au juif et à Charlot, pourvu que tout allât bien

avec Betsy?

- Eh bien, oui, ça me serait égal, répondit Tom avec colère; je

voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait en dire autant, hein,

Fagin?

- Personne, mon cher, dit le juif, pas un d'eux, Tom; il n'y a que

vous, soyez-en sûr.

- J'aurais pu me tirer d'affaire si j'avais voulu jaser sur elle,

pas vrai, Fagin? continua le pauvre dupe en colère; je n'avais

qu'un mot à dire, hein, Fagin?

- Sans doute, mon cher, répondit le juif.

- Mais je n'ai pas bavardé, hein, Fagin? demanda Tom, qui

accumulait question sur question avec volubilité.

- Non, non, assurément, répondit le juif; vous avez le coeur trop

bien placé pour faire de ces choses-là: beaucoup trop, mon cher.

- Peut-être bien, répondit Tom en regardant autour de lui; et si

j'ai du coeur, il n'y a pas de quoi rire, hein, Fagin?»

Le juif, s'apercevant que la moutarde montait au nez de

M. Chitling, s'empressa de lui affirmer que personne ne se moquait

de lui, et, comme preuve de ce qu'il avançait, il en appela au

témoignage de maître Bates, le principal agresseur mais

malheureusement, au moment où Charlot ouvrait la bouche pour

déclarer qu'il n'avait jamais été moins disposé à rire, il partit

d'un tel éclat que M. Chitling, se croyant insulté, s'élança sans

plus de cérémonie sur le rieur et lui lança un coup de poing que

celui-ci eut l'adresse d'éviter, mais qui atteignit le facétieux

vieillard en pleine poitrine, le fit chanceler et l'envoya contre

la muraille, où il resta quelques instants à reprendre haleine,

tandis que M. Chitling faisait la plus piteuse mine du monde.

«Attention! dit tout à coup le Matois, j'ai entendu le grelot.» Il

prit la chandelle et gravit sans bruit l'escalier. La sonnette,

agitée par une main impatiente, se fit entendre de nouveau.

Bientôt le Matois rentra et, d'un air mystérieux, dit au juif

quelques mots à l'oreille.

«Comment! dit Fagin, il est seul?» Le Matois fit signe que oui,

et, mettant sa main devant la chandelle, il donna à entendre à

Charlot Bates qu'il était temps de mettre un terme à ses élans de

gaieté. Après avoir rempli ce devoir d'ami, il regarda fixement le

juif et attendit ses ordres.

Le vieillard resta quelques instants à se mordre les doigts d'un

air pensif. L'agitation de son visage annonçait qu'il craignait

quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tête.

«Où est-il?» demanda-t-il.

Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'éloigner.

«Oui, dit le juif comme répondant à une question sous-entendue:

fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans

bruit.»

Charlot Bates et son récent antagoniste obéirent sur-le-champ à

cette injonction de se retirer. Tout était silencieux quand le

Matois descendit l'escalier, une chandelle à la main, suivi d'un

homme en blouse, qui, après avoir jeté un regard effaré autour de

la chambre, ôta une grosse cravate qui lui cachait le bas du

visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais

pâle, défiguré, la barbe longue et la chevelure en désordre.

«Comment ça va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe

de tête au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor,

que je sache où le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un

fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.»

Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses

poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les

chenets.

«Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottées,

pas une goutte de cirage depuis... vous savez quand... Mais ne me

regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux

pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mangé; ainsi donnez-moi

de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout

tranquillement, pour la première fois depuis trois jours.»

Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis

s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plût d'entamer

la conversation.

À en juger d'après les apparences, Tobie n'était pas près d'en

venir là. Le juif se contenta d'observer patiemment sa

physionomie, dans l'espoir d'y découvrir quelle nouvelle il

apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigué et abattu, mais

son visage était aussi calme que d'habitude, et, malgré le

désordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air

content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience,

l'épiait à chaque bouchée, et parcourait la chambre en long et en

large, dans un état d'agitation dont il n'était pas maître. Rien

n'y fit. Tobie continua à manger sans faire attention à quoi que

ce fût, jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de manger davantage;

alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et

se mit en mesure de commencer son récit.

«Pour commencer par le commencement, Fagin... dit Tobie.

- Oui, oui,» interrompit le juif en rapprochant sa chaise.

M. Crackit fit une pause pour avaler son grog, et déclara que le

gin était excellent; puis posant ses pieds sur le devant de la

cheminée, de manière à mettre ses bottes au niveau de ses yeux, il

reprit tranquillement:

«Pour commencer par le commencement, comment va Guillaume?

- Comment? s'écria le juif en se levant brusquement.

- Vous n'en avez donc pas de nouvelles? dit Tobie en pâlissant.

- Des nouvelles! repartit le juif en frappant du pied avec

fureur... Où sont-ils! Sikes et l'enfant. Où sont-ils? que sont-

ils devenus? où sont-ils cachés? pourquoi ne sont-ils pas ici?

- L'affaire a raté, dit timidement Tobie.

- Je le sais, répondit le juif en tirant de sa poche un journal.

Et après?

- On a fait feu et atteint l'enfant; nous avons battu en retraite

à travers champs, l'enfant entre nous deux... à vol d'oiseau,

franchissant haies et fossés. On nous donnait la chasse.

Miséricorde! tout le pays était sur pied et les chiens à nos

trousses.

- L'enfant? dit le juif d'une voix étouffée.

- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous

nous arrêtâmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tête

pendante et il était glacé. Ceux qui nous poursuivaient étaient

sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous

leur avons faussé compagnie et laissé le marmot étendu dans un

fossé: mort ou vif, je n'en sais rien.»

Le juif n'écouta pas un mot de plus; il poussa un affreux

hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue.

CHAPITRE XXVI.

Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - Détails importants

étroitement liés à la suite de cette histoire.

Le vieillard avait gagné le coin de la rue avant de se remettre de

l'émotion que lui avaient causée les nouvelles apportées par Tobie

Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure

ordinaire; mais il hâtait le pas encore plus que d'habitude, de

l'air d'un homme effaré et en proie à une violente agitation; une

voiture lancée au galop faillit le renverser, et les cris des

passants, à la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le

trottoir. Après avoir évité autant que possible les grandes rues,

et cheminé par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit

enfin Snow-Hill. Là il se mit à marcher encore plus vite

qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'après s'être engagé

dans une cour, où, comme s'il se trouvait enfin dans son élément,

il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus à l'aise.

Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill, à main

droite en sortant de la Cité, se trouve un passage étroit et sale

qui mène à Saffron-Hill. Là, dans de misérables échoppes, vous

pouvez voir d'énormes paquets de foulards d'occasion, de toute

grandeur et de toute nuance. C'est là qu'habitent les receleurs

qui les achètent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixés

à des chevilles, pendent aux fenêtres ou au-dessus des portes; à

l'intérieur il y en a d'empilés par centaines sur des tablettes.

Ce passage, ou plutôt cette colonie commerciale, a une existence

qui lui est propre, son barbier, son café, sa taverne, sa boutique

de friture. C'est pour tous les filous de bas étage un véritable

marché, visité de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par

des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans

d'obscures arrière-boutiques, et s'en vont à la dérobée comme ils

sont venus. Là le marchand d'habits, le rapiéceur de savates, le

marchand de chiffons, étalent leur marchandise comme une enseigne

pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux

d'étoffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans

des caves humides et noires.

C'était dans ce passage que le juif venait d'entrer; il était bien

connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui étaient en

vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le

saluaient familièrement d'un signe de tête quand il passait. Il

répondit de la même manière à leur salut, mais ne s'arrêta qu'au

bout du passage, pour adresser la parole à un brocanteur de petite

stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un

fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique.

«En vérité, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi

guérir d'une ophtalmie, répondit le respectable négociant au juif

qui lui demandait des nouvelles de sa santé.

- Le voisinage était un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en

relevant ses sourcils et en se croisant les bras.

- C'est vrai! j'ai déjà entendu des gens s'en plaindre à plusieurs

reprises, répondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien

vite; ne trouvez-vous pas?»

Fagin fit un signe de tête affirmatif, et étendant la main dans la

direction de Saffron-Hill:

«Y a-t-il quelqu'un là-bas ce soir? demanda-t-il.

- Aux Trois-Boîteux?» demanda l'homme.

Le juif fit signe que oui.

«Attendez, poursuivit le marchand en cherchant dans sa tête; ils

sont bien une demi-douzaine, à ma connaissance; je ne crois pas

que votre ami soit du nombre.

- Sikes n'y est pas, je suppose? demanda le juif d'un air

désappointé.

- _Non est ventus_, il n'est pas venu, comme disent les gens de

loi, répondit le petit homme en secouant la tête et en prenant un

air singulièrement rusé. Avez-vous quelque chose ce soir qui

puisse faire mon affaire?

- Rien ce soir, dit le juif en s'éloignant.

- Allez-vous aux Trois-Boîteux, Fagin? dit le petit homme en le

rappelant; attendez, j'ai envie d'aller y faire un tour avec

vous!»

Le juif tourna la tête et lui fit signe de la main qu'il préférait

être seul; et d'ailleurs, comme le petit homme ne pouvait pas

aisément sortir de sa chaise, l'enseigne des Trois-Boîteux fut

pour cette fois privée de l'avantage de la présence de M. Lively;

dans le temps qu'il lui fallut pour se lever, le juif avait

disparu. M. Lively, après s'être dressé inutilement sur la pointe

des pieds dans l'espoir de l'apercevoir encore, s'enfonça de

nouveau dans sa petite chaise, et après avoir échangé avec une

dame, dans la boutique en face, un signe de tête qui exprimait le

doute et la défiance, il reprit sa pipe et se remit gravement à

fumer.

Les Trois-Boîteux, ou plutôt les Boiteux, enseigne bien connue de

tous les habitués du lieu, était cette même taverne où M. Sikes et

son chien ont déjà figuré. Fagin fit un signe rapide à un homme

assis au comptoir, monta l'escalier, ouvrit une porte, se glissa

doucement dans la salle, et jeta un regard inquiet autour de lui,

en mettant sa main au-dessus de ses yeux, comme s'il cherchait

quelqu'un.

La salle était éclairée par deux becs de gaz dont la lueur ne

pouvait être aperçue du dehors, grâce aux volets bien fermés et

aux rideaux d'un rouge passé soigneusement tirés devant la

fenêtre. Le plafond était noirci, pour que la fumée des lampes

n'en altérât pas la couleur.

La salle était pleine d'un nuage de tabac si épais, qu'en entrant

on ne pouvait presque rien distinguer; par degrés cependant, quand

la porte, en s'ouvrant, laissait échapper un peu de fumée, on

découvrait un bizarre assemblage de têtes, aussi confus que les

sons qui venaient frapper l'oreille; l'oeil s'accoutumait peu à

peu à ce spectacle, et finissait par distinguer une nombreuse

société d'hommes et de femmes, entassés autour d'une longue table,

à l'extrémité de laquelle siégeait un président, tenant à la main

un marteau, insigne de ses fonctions. Dans un coin, devant un

méchant piano, était assis une espèce d'artiste, au nez violet, et

dont la figure était soigneusement empaquetée à cause d'une

fluxion.

Au moment où Fagin se glissait doucement dans la salle, l'artiste,

promenant ses doigts sur le clavier en manière de prélude,

occasionna une rumeur générale. Tout le monde demandait une

chanson; quand le vacarme fut apaisé, une jeune femme vint

divertir le public en chantant une ballade en quatre couplets,

entre chacun desquels l'accompagnateur reprenait le refrain en

jouant de toute sa force. Quand ce fut fini, le président fit un

signe d'approbation; puis des artistes, placés à sa droite et à sa

gauche, entamèrent un duo qu'ils chantèrent aux grands

applaudissements de la compagnie.

Il était curieux d'observer quelques-unes des figures qui se

détachaient de ce groupe. Il y avait d'abord le président, qui

n'était autre que le maître de céans, homme à mine rébarbative et

de formes athlétiques, qui, tandis qu'on chantait, roulait ses

yeux en tous sens, et qui, tout en ayant l'air de se laisser aller

au plaisir de la musique, avait l'oeil sur tout ce qu'on faisait,

et prêtait l'oreille à tout ce qui se disait, et, en vérité, il

avait l'oeil perçant et l'oreille fine. Près de lui étaient les

chanteurs, recevant avec indifférence les compliments qu'on leur

adressait, et avalant successivement une douzaine de grogs, que

leur passaient leurs plus véhéments admirateurs. Dans

l'assistance, les figures portaient l'empreinte des vices les plus

abjects, et attiraient l'attention à force d'être repoussantes. La

ruse, la férocité, l'ivresse à tous les degrés, s'y montraient

sous l'aspect le plus hideux. Des femmes, des jeunes filles à la

fleur de l'âge, mais flétries par le vice, souillées de débauches

et de crimes, formaient la partie la plus triste et la plus sombre

de cet affreux tableau.

Fagin, que rien de tout cela ne pouvait émouvoir, passait

rapidement en revue toutes les figures, mais, à ce qu'il paraît,

sans rencontrer celle qu'il cherchait. Il parvint enfin à attirer

sur lui l'oeil de l'individu qui présidait, lui fit de la main un

léger signe, et sortit de la salle à pas de loup comme il y était

entré.

«Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fagin? demanda l'homme, qui

était sorti sur-le-champ derrière le juif. Ne voulez-vous pas nous

tenir compagnie? Tout le monde en serait ravi, bien sûr.»

Le juif secoua la tête d'un air d'impatience et dit à voix basse:

«Est-il ici?

- Non, répondit l'homme.

- Et pas de nouvelles de Barney? demanda Fagin.

- Aucune, répondit le maître du cabaret des Trois-Boîteux, car

c'était lui-même. Il ne bougera pas jusqu'à ce que tout soit

apaisé. Soyez sûr qu'on est sur leur piste, et que, s'il se

montrait, il serait coffré bien vite. Tout va bien pour Barney;

autrement j'aurais entendu parler de lui: je jurerais que Barney

est en train de se tirer d'affaire le mieux du monde. Il n'est pas

gêné, allez.

- Viendra-t-il ce soir? demanda le juif en insistant tout

particulièrement sur le mot _il_.

- Monks, n'est-ce pas? demanda le cabaretier avec hésitation.

- Chut! fit le juif. Oui.

- Sans doute, répondit l'homme en tirant une montre d'or de son

gousset. Je croyais même qu'il viendrait plus tôt; si vous voulez

attendre dix minutes, il sera...

- Non, non, se hâta de dire le juif, comme si, malgré son désir de

voir la personne en question, il éprouvait quelque soulagement à

ne pas la rencontrer. Dites-lui que je suis venu pour le voir, et

qu'il vienne chez moi ce soir. Non, plutôt demain: puisqu'il n'est

pas ici, il sera bien temps demain.

- C'est bien! dit l'homme; il n'y a rien de plus à dire?

- Pas un mot pour l'instant, dit le juif en descendant l'escalier.

- À propos, dit l'autre à voix basse, en se penchant sur la rampe,

quel bon moment ce serait pour faire une vente! Philippe Barker

est là, et tellement ivre qu'un enfant pourrait le mettre dedans.

- Ah! ah! dit le juif en levant la tête, mais ce n'est pas le

moment d'en finir avec Barker; il a encore quelque chose à faire

avant que nous lui réglions son compte; ainsi allez rejoindre la

compagnie, mon cher, et dites-leur de mener joyeuse vie, tandis

qu'ils sont en vie; ha! ha!»

Le cabaretier se mit aussi à rire, et alla rejoindre ses hôtes. Le

juif ne fut pas plus tôt seul que sa physionomie reprit son

expression inquiète et agitée. Après un instant de réflexion, il

prit un cabriolet et se fit conduire du côté de Bethnal-Green. Il

descendit à un quart de mille environ de la demeure de M. Sikes,

et fit à pied le reste du trajet.

«Maintenant, murmura-t-il en frappant à la porte, à nous deux, ma

fille, et, si l'on trame ici quelque complot ténébreux, je saurai

bien vous faire jaser, toute futée que vous êtes.»

On dit à Fagin que Nancy était dans sa chambre; il gravit sans

bruit l'escalier et entra sans frapper; la jeune fille était

seule, la tête appuyée sur la table, les cheveux épars.

«Elle a bu, pensa le juif, ou peut-être a-t-elle du chagrin.»

Tout en faisant cette réflexion, le vieux juif se retourna pour

fermer la porte, et le bruit réveilla la jeune fille. Elle le

regarda dans le blanc des yeux, lui demanda s'il y avait du

nouveau, et écouta le récit qu'il lui fit des aventures de Tobie

Crackit; quand il eut fini, elle reprit sa première attitude, la

tête sur la table, et ne dit pas un mot. Elle poussa le chandelier

avec impatience, et une fois ou deux, en changeant de position

avec un mouvement saccadé et nerveux, elle frotta ses pieds sur le

plancher; mais ce fut tout.

Pendant ce silence, le juif promenait autour de la chambre des

regards inquiets, comme pour s'assurer que Sikes n'était pas

revenu en cachette; satisfait sans doute de son examen, il toussa

deux ou trois fois et essaya à plusieurs reprises d'engager la

conversation; mais la jeune fille ne fit pas plus attention à lui

que s'il n'y était pas. Il finit par faire une dernière tentative,

et, se frottant les mains, il lui dit du ton le plus caressant:

«Où penses-tu que Guillaume puisse être maintenant, ma chère?»

La jeune fille murmura d'une voix plaintive et à peine

intelligible qu'elle n'en savait rien; elle avait l'air de

sangloter.

«Et l'enfant? dit le juif, fixant les yeux sur elle pour lire dans

l'expression de son visage. Pauvre petit être! abandonné dans un

fossé! Nancy! qu'est-ce que tu dis de ça?

- L'enfant! dit-elle en levant vivement la tête, l'enfant est

mieux où il est que parmi nous; et, pourvu qu'il n'en résulte rien

de fâcheux pour Guillaume, je souhaite qu'il soit mort dans le

fossé, et que ses pauvres os y blanchissent.

- Comment! s'écria le juif stupéfait.

- Oui, c'est comme cela, reprit la jeune fille en le regardant

fixement. Je serais heureuse de ne plus le voir et de savoir que

ses épreuves sont terminées. Je ne puis supporter de l'avoir

autour de moi; sa vue seule me fait prendre en haine et moi-même,

et vous tous.

- Fi! dit le juif avec dédain; tu es ivre, ma fille.

- Moi! dit-elle avec amertume; ce n'est pas votre faute si je ne

le suis pas; vous ne demanderiez pas mieux que de me voir toujours

en cet état, excepté peut-être en ce moment. Il paraît que

l'humeur où vous me trouvez n'est pas de votre goût, n'est-ce pas?

- Non! répliqua le juif avec colère; elle n'est pas de mon goût du

tout.

- Eh bien! que voulez-vous y faire? répondit la jeune fille en

riant.

- Ce que je veux y faire! s'écria le juif, exaspéré de

l'obstination inattendue de son interlocutrice, et des

désagréments de la soirée; tu vas voir ce que je veux y faire;

écoute-moi, carogne! Écoute-moi bien, moi qui n'ai que trois mots

à dire pour étrangler Sikes aussi sûrement que si je tenais en ce

moment son cou de taureau entre mes mains. S'il revient, et qu'il

ne ramène pas l'enfant, s'il l'a laissé échapper, s'il ne me le

rend pas mort ou vif, assassine-le toi-même si tu veux lui

épargner la potence, et cela dès qu'il aura mis le pied dans cette

chambre, ou, crois-moi, il sera trop tard.

- Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria involontairement la

jeune fille.

- Ce que tout cela veut dire? continua Fagin en fureur, voici...

Quand cet enfant peut me valoir des centaines de livres sterling,

dois-je perdre une chance si heureuse, un profit assuré, par la

faute d'une bande d'ivrognes à qui je pourrais couper le sifflet,

et me mettre à la merci d'un brigand à qui il ne manque que la

volonté, mais qui a le pouvoir de... de...»

Le vieillard était hors d'haleine et balbutiait; tout à coup son

accès de colère s'apaisa, et son maintien changea complètement.

Lui, qui, un instant auparavant, était là se tordant les mains,

respirant à peine, les yeux hagards, le visage pâle de fureur, se

laissa tomber sur une chaise et, s'affaissant sur lui-même,

trembla de crainte de s'être trahi. Après un court silence, il se

hasarda à jeter les yeux sur sa compagne, et parut un peu rassuré

en la voyant dans la même attitude insouciante où il l'avait

trouvée en entrant.

«Nancy, ma chère! grommela le juif, en reprenant sa voix

ordinaire: as-tu fait attention à ce que je t'ai dit?

- Ne me fatiguez pas, Fagin! répondit la jeune fille en levant

nonchalamment la tête; si Guillaume n'a pas réussi cette fois-ci,

il réussira un autre jour; il a fait pour vous plus d'un bon coup,

et il en fera bien d'autres quand il le pourra. À l'impossible nul

n'est tenu; ainsi, n'en parlons plus.

- Et cet enfant, ma chère? dit le juif, se frottant les mains avec

une vivacité nerveuse.

- L'enfant doit courir les mêmes chances que les autres,

interrompit Nancy; d'ailleurs, je le répète, j'espère qu'il est

mort et à l'abri de tous les maux... Pourvu toutefois qu'il

n'arrive rien à Guillaume! Mais puisque Tobie s'en est tiré, il

est assez probable qu'il a échappé aussi! car il en vaut bien deux

comme Tobie.

- Et pour ce que je vous disais, ma chère?... demanda le juif, en

fixant sur la jeune fille un oeil scrutateur.

- Il faudra me le répéter, si c'est quelque chose que vous voulez

que je fasse, répondit Nancy; et encore, dans ce cas, vous feriez

mieux d'attendre à demain: vous m'avez réveillée un instant, mais

je sens que je redeviens stupide.»

Fagin lui fit encore plusieurs questions pour s'assurer qu'elle

n'avait pas fait son profit de ses imprudentes insinuations; mais

elle y répondit si naturellement, et resta si impassible sous les

regards investigateurs du juif, que celui-ci fut pleinement

affermi dans l'opinion qu'il avait eue dès l'abord, que la jeune

fille avait abusé des spiritueux. En effet, Nancy n'était pas

exempte d'un défaut très commun chez les élèves du juif, et

auquel, dès l'enfance, on les poussait plus qu'on ne les en

détournait. Le désordre de sa tenue, et une forte odeur de

genièvre répandue dans la chambre, venaient à l'appui de cette

supposition; et quand, après un instant d'énergie, elle fut

retombée dans sa torpeur, tantôt versant des larmes, tantôt

s'écriant: «Enfin, il ne faut jamais désespérer!» en proférant des

paroles incohérentes, M. Fagin, qui avait beaucoup d'expérience

dans ces matières, vit, à sa grande satisfaction, qu'elle était à

cent lieues de ce qu'il avait craint.

Rassuré par cette découverte et ayant atteint le double but qu'il

se proposait, d'informer la jeune fille des nouvelles qu'il venait

d'apprendre et de s'assurer de ses propres yeux que Sikes n'était

pas de retour, M. Fagin reprit le chemin de sa demeure, laissant

Nancy assoupie, la tête appuyée sur la table.

Il était environ une heure du matin; la nuit était sombre, le

froid piquant; rien n'invitait le juif à s'amuser en route: la

bise, qui desséchait les rues, semblait en avoir balayé les

passants aussi bien que la poussière et la boue; il n'y avait

presque personne dehors, et le peu de gens attardés dans les rues

regagnaient en hâte leur logis; le vent soufflait précisément dans

la figure du juif, qui s'en allait fendant l'air en tremblant et

grelottant à chaque nouveau coup de vent.

Arrivé au coin de la rue qu'il habitait, il fouillait déjà dans sa

poche pour en tirer la clef de sa maison, quand un individu sortit

de dessous un auvent obscur, traversa la rue et se glissa jusqu'à

lui sans être aperçu.

«Fagin! murmura une voix à son oreille.

- Ah! dit le juif en se retournant vivement, est-ce...

- Oui! interrompit brusquement l'étranger. Voilà deux heures que

je suis là à me morfondre; où diable étiez-vous donc?

- À vos affaires, mon cher, répondit le juif en regardant son

compagnon avec embarras, et en ralentissant le pas. À vos

affaires, toute la soirée.

- Bah! vraiment! dit l'étranger avec ironie. Eh bien! quel

résultat?

- Rien de bon, dit le juif.

- Rien de mauvais? j'espère,» dit l'étranger en s'arrêtant court,

et en jetant sur son compagnon un regard inquiet.

Le juif secoua la tête et allait répondre, quand l'étranger,

l'interrompant, se dirigea vers la maison devant laquelle ils

étaient arrivés tout en causant, et lui fit observer qu'il valait

mieux s'entretenir à couvert; qu'il était gelé d'avoir fait si

longtemps le pied de grue, et que le vent lui coupait la figure.

Fagin semblait assez disposé à s'excuser de recevoir un visiteur à

cette heure indue, et marmotta qu'il n'avait pas de feu; mais son

compagnon réitéra sa demande d'une manière si péremptoire, que

l'autre ouvrit la porte et pria l'étranger de la fermer doucement,

tandis que lui-même allumerait une chandelle.

«Il fait noir ici comme dans un four, dit l'homme en faisant

quelques pas à tâtons; dépêchez-vous. Je n'aime pas ces ténèbres.

- Fermez la porte, dit Fagin à voix basse du bout de l'allée.

Comme il parlait, elle se ferma avec grand bruit.

«Ce n'est pas moi qui l'ai poussée, dit l'inconnu, en cherchant à

se diriger dans l'obscurité; c'est le vent, ou bien elle s'est

fermée toute seule; il n'y a pas de milieu. Dépêchez-vous de

m'éclairer, ou je me casserai la tête quelque part dans cette

maudite caverne.»

Fagin descendit sans bruit l'escalier de la cuisine, et revint

bientôt avec une chandelle allumée, après s'être assuré que Tobie

Crackit dormait profondément dans la salle basse, et les jeunes

filous dans la pièce de devant. Il fit signe à l'inconnu de le

suivre, et le précéda en haut de l'escalier.

«Nous pouvons nous dire ici le peu que nous avons à nous dire, mon

cher, dit le juif en poussant une porte qui donnait sur le palier;

comme il y a des trous aux volets, et que nous ne laissons jamais

apercevoir de lumière aux voisins, nous laisserons la chandelle

sur l'escalier. Par ici!»

Le juif se baissa, posa la chandelle sur la dernière marche, juste

en face de la porte, et entra le premier dans la chambre, où il

n'y avait pas d'autre meuble qu'un fauteuil cassé, et derrière la

porte, un vieux canapé qui n'était seulement pas recouvert.

L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de fatigue, et le

juif ayant approché son fauteuil, ils se trouvèrent assis en face

l'un de l'autre. L'obscurité n'était pas complète, car la porte

était entr'ouverte, et la chandelle, posée sur l'escalier,

projetait une faible lueur sur le mur au fond de la chambre.

Ils causèrent quelque temps à voix basse; bien qu'on n'eût pu

saisir dans leur conversation que quelques mots par-ci par-là, un

témoin, ce serait facilement aperçu que Fagin avait l'air de se

défendre contre certaines observations de l'étranger, et que

celui-ci était en proie à une violente irritation. Il y avait à

peu près un quart d'heure qu'ils causaient ainsi, quand Monks (nom

par lequel le juif avait plusieurs fois désigné l'inconnu durant

l'entretien), dit en élevant un peu la voix:

«Je vous répète que cela a été mené en dépit du bon sens. Pourquoi

ne pas l'avoir gardé ici avec les autres? Pourquoi n'en avoir pas

fait tout de suite un méchant petit filou?

- Mais écoutez-moi donc! s'écria le juif en haussant les épaules.

- Allez-vous me conter que vous ne l'auriez pas pu, si vous

l'aviez voulu? demanda Monks d'un ton bourru. N'en êtes-vous pas

venu à bout vingt fois avec d'autres garçons? Si vous aviez eu un

an de patience, tout au plus, n'auriez-vous pas pu le faire

condamner et déporter bel et bien, peut-être pour la vie?

- À qui cela eût-il profité? mon cher, demanda humblement le juif.

- À moi, répondit Monks.

- Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis; il pouvait me

devenir utile. Quand il y a deux parties intéressées dans une

affaire, il est de toute justice que l'on consulte l'intérêt de

l'une et de l'autre; n'est-ce pas vrai, mon bon ami?

- Et après? demanda Monks d'un air boudeur.

- J'ai vu qu'il n'était pas facile de le mettre à la besogne,

reprit le Juif; il n'était pas du tout comme les autres enfants

qui se trouvent dans la même position.

- Non, malédiction! murmura Monks; autrement il y a longtemps

qu'il serait voleur.

- Je n'avais pas de prise sur lui pour le convertir, continua le

juif en observant avec inquiétude la mine de son compagnon, il

n'avait jamais mis la main dans le sac; je n'avais nul moyen de

l'effrayer, comme nous faisons toujours dans les commencements;

autrement nous perdons notre peine. Que pouvais-je faire?

L'envoyer en course avec le Matois et Charlot: nous en avons eu

assez comme cela la première fois, mon cher; j'en ai assez tremblé

pour nous tous.

- Ce n'est pas ma faute, observa Monks.

- Non, non, mon ami, reprit le juif; et je ne m'en plains pas,

parce que, si cela n'était pas arrivé, vous n'auriez jamais eu

occasion de faire attention à cet enfant, et vous n'en seriez pas

venu à découvrir que c'était lui que vous cherchiez. C'est pour

vous que je l'ai rattrapé au moyen de Nancy, et maintenant c'est

elle qui commence à prendre parti pour lui.

- Eh bien! étranglez-la, cette fille, dit Monks avec impatience.

- Ce n'est pas le moment, mon cher, répondit le juif en souriant,

et d'ailleurs ce genre d'affaire n'est pas de notre ressort,

autrement je l'aurais fait un de ces jours avec plaisir; mais je

connais bien ces filles-là, allez, Monks. L'enfant n'aura pas

plutôt commencé à prendre coeur au métier qu'elle ne s'en souciera

pas plus que d'un morceau de bois. Vous voulez qu'il soit voleur;

s'il est vivant, je puis vous promettre de le dresser, et si...

si... dit le juif en s'approchant tout près de Monks... ce n'est

pas probable; mais enfin, pour mettre les choses au pire... s'il

était mort...

- Ce ne serait pas ma faute, interrompit Monks d'un air

d'épouvante, en serrant d'une main tremblante le bras du juif.

Songez-y bien, Fagin, je n'y serais pour rien. Tout, sauf la mort,

vous ai-je dit dès le début; je ne veux pas verser de sang, ça se

découvre toujours, et d'ailleurs on a toujours un fantôme près de

soi; s'il a été tué, ce n'est pas ma faute, entendez-vous? Maudit

soit cet infernal repaire! qu'est-ce que c'est que ça?

- Quoi donc? s'écria le juif en saisissant à bras-le-corps le

poltron qui venait de se jeter à ses pieds. Où? qu'est-ce?

- Là bas! répondit l'autre en indiquant de l'oeil le mur en face.

L'ombre... J'ai vu l'ombre d'une femme, avec un manteau et un

chapeau, passer comme un trait le long de la boiserie.»

Le juif lâcha Monks, et ils s'élancèrent précipitamment hors de la

chambre. La chandelle, agitée par le courant d'air, était toujours

à l'endroit où on l'avait posée et leur permit de voir l'escalier

vide et leur visage pâle d'effroi. Ils écoutèrent attentivement,

mais un profond silence régnait dans toute la maison.

«Vous l'avez rêvé! dit le juif en prenant la lumière et en se

tournant vers son compagnon.

- Je jurerais que je l'ai vue! répondit Monks tremblant de tous

ses membres; elle se penchait en avant quand je l'ai aperçue, et

quand j'ai parlé elle a disparu.»

Le juif regarda avec dédain le visage blême de Monks, en lui

disant de le suivre s'il voulait, et monta l'escalier. Ils

visitèrent toutes les chambres; elles étaient toutes froides, nues

et vides; ils descendirent dans l'allée, puis dans la cave;

l'humidité suintait le long des murs verdâtres; les traces de

limaces et de colimaçons brillaient à la lumière; mais partout un

silence de mort.

«Êtes-vous rassuré maintenant? dit le juif quand ils eurent

regagné l'allée; sauf nous deux, il n'y a pas une âme dans la

maison, excepté Tobie et les garçons, et ils sont en lieu sûr;

voyez plutôt!»

À l'appui de ces paroles, le juif tira deux clefs de sa poche, et

ajouta que, pour prévenir toute allée et venue indiscrète pendant

l'entretien, il avait mis son monde sous clef.

Tant de preuves réunies calmèrent l'effroi de M. Monks; ses

affirmations étaient devenues de moins en moins positives, à

mesure qu'ils avançaient dans leurs recherches sans rien

découvrir; il finit par rire de sa terreur, et déclara que c'était

apparemment une illusion de son imagination; il refusa pourtant de

renouer la conversation, et se souvint tout à coup qu'il était

deux heures du matin. En conséquence, nos deux aimables

personnages prirent congé l'un de l'autre.

CHAPITRE XXVII.

Pour réparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui

avait planté là une dame, sans cérémonie.

Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de

faire attendre, selon son bon plaisir, un personnage aussi élevé

que l'est un bedeau, le dos au feu et les pans de son habit

relevés sous ses bras, et qu'il serait encore plus malséant et

plus indigne de la galanterie d'un écrivain qui sait vivre, de

traiter avec la même négligence une dame sur laquelle le bedeau

avait laissé tomber un regard affectueux et tendre, et à l'oreille

de laquelle il avait murmuré de ces douces paroles, qui, venant

d'un tel personnage, eussent agréablement ému le coeur d'une jeune

fille ou d'une femme de n'importe quelle condition, l'historien

consciencieux qui écrit ses lignes, fidèle à ses sentiments de

respect et de vénération pour ceux qui exercent ici-bas une grande

et importante autorité, se hâte de faire amende honorable, de leur

rendre le respect que leur position réclame, et de les traiter

avec tous les égards que leur rang élevé et par conséquent leurs

grandes qualités réclament impérieusement de lui. Dans ce but, il

avait eu l'intention de taire ici une dissertation sur le droit

divin des bedeaux, et de démontrer qu'un bedeau ne saurait mal

faire, le tout pour le plaisir et l'utilité du lecteur

consciencieux; mais il est malheureusement forcé, faute de temps

et de place, d'ajourner ce projet pour une meilleure occasion. Dès

qu'elle s'offrira, il sera en mesure de démontrer qu'un bedeau,

dans la plénitude de ses fonctions, c'est-à-dire un bedeau

paroissial, attaché à un dépôt de mendicité paroissial et à une

église paroissiale, est, en vertu de ses fonctions, doué de toutes

les qualités, disons mieux, de toutes les perfections de la nature

humaine et que les bedeaux attachés aux administrations, aux cours

de justice ou aux succursales, sont à cent lieues de ces

perfections: les bedeaux des succursales occupent, il est vrai, le

second rang, mais il y a un abîme entre le second et le premier.

M. Bumble avait donc compté et recompté les cuillers à thé, pesé

et repesé la pince à sucre, examiné scrupuleusement le pot au

lait, et procédé à l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'à

s'assurer de la manière dont les chaises étaient rembourrées. Il

avait bien renouvelé cet examen cinq ou six fois avant de songer

que Mme Corney allait rentrer. Une idée en amène une autre; et,

comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble

s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de

satisfaire complètement sa curiosité, et de jeter un rapide coup

d'oeil dans la commode de Mme Corney.

Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour

s'assurer que personne ne venait, puis, commençant par le bas, il

procéda à la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets

en bon état, soigneusement recouverts d'une couche de journaux,

parsemés de lavande sèche. À cette vue, M. Bumble parut enchanté;

il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, à

main droite, où était la clef, et aperçut une petite boîte bien

fermée; il la secoua, et elle fit entendre un son métallique fort

agréable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la cheminée,

reprit sa première attitude, et dit d'un air grave et résolu: «Mon

parti est pris!» Après cette exclamation remarquable, il se mit à

balancer sa tête comme un homme content de lui, et à contempler

ses jambes, de profil, d'un air satisfait.

Il était encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra

précipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une

chaise près du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son

coeur, comme une femme qui étouffe.

«Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y

a-t-il, madame? Vous serait-il arrivé quelque chose, madame?

Répondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des...»

M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot

«charbons»; aussi dit-il: «Je suis sur des bouteilles cassées.

- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai été si bouleversée.

- Bouleversée! madame, s'écria M. Bumble... Qui aurait eu l'audace

de?... Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux;

ce sont ces horreurs de pauvresses!

- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant.

- Alors n'y pensez plus, madame, répondit M. Bumble.

- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant.

- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la

plus douce. Un peu de vin?

- Pour rien au monde! répondit Mme Corney. Impossible... Oh! le

rayon du haut, à droite. Oh!»

En même temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et

retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'élança vers l'armoire,

prit une bouteille verte sur le rayon indiqué, remplit une tasse à

thé de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lèvres de

la dame.

«Je suis mieux à présent,» dit Mme Corney en retombant dans son

fauteuil, après avoir vidé la tasse à moitié.

M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions

de grâce, puis les reporta sur la tasse et se mit à flairer la

liqueur.

«C'est de la menthe poivrée, dit Mme Corney d'une voix faible en

souriant agréablement au bedeau. Goûtez-la: il y a un peu... un

peu d'autre chose avec.»

M. Bumble goûta le breuvage d'un air indécis, fit claquer ses

lèvres, le goûta de nouveau et vida la tasse.

«C'est très réconfortant, dit Mme Corney.

- Très réconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il

approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une

voix tendre ce qui lui était arrivé de fâcheux.

- Rien, répondit Mme Corney: c'est que je suis une créature si

impressionnable, si sensible, si faible!

- Oh non! pas faible, madame, répliqua M. Bumble en rapprochant

encore sa chaise: est-ce que vous êtes une faible créature, madame

Corney?

- Nous sommes tous de faibles créatures, dit Mme Corney, émettant

un principe général.

- C'est bien vrai,» dit le bedeau.

Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et

d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donné raison au

principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la

matrone, où il l'avait d'abord posé, autour de la taille de la

dame, qu'il enlaça peu à peu.

«Nous sommes tous de faibles créatures,» dit M. Bumble.

Mme Corney soupira.

«Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble.

- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un

nouveau soupir.

- Cette chambre est très confortable, madame, dit M. Bumble en

promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoutée à

celle-ci ferait un appartement complet.

- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame.

- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix

tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?»

À ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tête, et le bedeau

baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney.

Celle-ci, avec beaucoup de présence d'esprit, détourna la tête et

dégagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit

insensiblement dans celle de M. Bumble.

«L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda

le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney.

- Et la chandelle, répondit Mme Corney en rendant légèrement la

pression.

- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh!

madame Corney, vous êtes un ange.»

La dame ne put tenir contre cet élan de tendresse. Elle tomba dans

les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son émotion, déposa un

baiser passionné sur le chaste nez de la matrone.

«Quelle perfection paroissiale! s'écria M. Bumble avec transport.

Vous savez, mon adorée, que M. Stout va plus mal ce soir.

- Oui, répondit timidement Mme Corney.

- Il ne passera pas la semaine, à ce que dit le médecin,

poursuivit M. Bumble. Il est à la tête de cette maison; sa mort

amènera une vacance, et il faudra pourvoir à la vacance. Oh!

madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux

coeurs et ne faire qu'un ménage!»

Mme Corney sanglota.

«Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette

beauté timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma

charmante Corney!

- Ou....i...., soupira la matrone.

-- Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre émotion

pour me répondre encore un mot seulement... À quand la chose?»

Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui

manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras

autour du cou de M. Bumble, en lui disant: «Aussitôt que vous

voudrez, car il est impossible de vous résister, mon cher petit

canard.

Les affaires étant ainsi réglées à l'amiable et à la satisfaction

des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la

convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivrée, qui ne

pouvait pas venir plus à propos dans l'état d'agitation et

d'émotion où se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle

informa M. Bumble de la mort de la vieille femme.

«Très bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivrée; je vais

passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le

cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur,

mon amour?

- Pas précisément, mon ami, répondit évasivement la matrone.

- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit

M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?

- Pas maintenant, répondit-elle; un de ces jours, quand nous

serons mariés, mon ami.

- Quand nous serons mariés! s'écria M. Bumble. Est-ce que par

hasard un de ces mendiants-là aurait eu l'impudence de...

- Non, non, cher ami, se hâta de dire la matrone.

- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que

l'un de ces misérables eût eu l'audace de jeter un regard effronté

sur cet aimable visage...

- Ils n'auraient pas osé, mon amour, dit la dame.

- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je

voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial,

se permît une pareille liberté! j'ose dire qu'il ne la prendrait

pas deux fois.»

Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame

aurait pu les trouver médiocrement flatteuses pour ses charmes;

mais, comme M. Bumble proférait cette menace d'un air belliqueux,

elle fut vivement touchée de cette preuve de dévouement, et

déclara avec admiration que c'était un vrai tourtereau.

Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne,

échangea avec sa future moitié un long et tendre baiser, et sortit

pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. À

peine s'arrêta-t-il quelques instants dans la salle des indigents

pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait

toute la rudesse nécessaire pour s'acquitter comme il faut des

fonctions de directeur d'un dépôt de mendicité. Sûr de posséder

cette aptitude, M. Bumble sortit du dépôt le coeur léger, et, tout

occupé de la brillante perspective d'un avancement prochain, il

n'eut point d'autre pensée le long du chemin, jusqu'à la boutique

de l'entrepreneur de pompes funèbres.

M. et Mme Sowerberry étaient allés prendre le thé en ville, et,

comme le sieur Noé Claypole n'était jamais enclin à se donner plus

de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions

digestives, la boutique n'était pas encore fermée, quoique l'heure

ordinaire de clôture fût déjà passée. M. Bumble frappa à plusieurs

reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il

aperçut une légère lueur derrière la porte vitrée de l'arrière-

boutique, et se décida à aller voir ce qui se passait par là; et,

quand il vit ce qui se passait par là, il ne fut pas peu ébahi.

La nappe était mise pour le souper, et sur la table il y avait du

pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter

et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. Noé Claypole se

prélassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un

des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine

de beurre dans l'autre. À côté de lui était Charlotte, occupée à

ouvrir des huîtres que M. Claypole lui faisait l'amitié d'avaler

avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'à

l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonçaient

qu'il était un peu lancé, et ce qui confirmait ces symptômes,

c'était l'avidité avec laquelle il faisait disparaître les

huîtres, dont il appréciait, sans nul doute, les propriétés

rafraîchissantes, dans les cas d'inflammation interne.

«Tenez, Noé, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse.

Goûtez-moi ça... Encore celle-là pour finir.

- Quelle délicieuse chose qu'une huître! observa M. Claypole après

l'avoir avalée; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup

sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte?

- C'est une vraie cruauté, dit Charlotte.

- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez

pas les huîtres?

- Pas beaucoup, répondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les

manger, cher Noé, que de les manger moi-même.

- Tiens! dit Noé après réflexion, c'est vraiment bizarre!

- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle

et si délicate!

- Pas une seule de plus, dit Noé; c'est impossible et je le

regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse.

-- Comment! dit M. Bumble en s'élançant dans la chambre. Répétez

cela, monsieur.»

Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier,

tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses

pieds à terre, considérait le bedeau de l'air d'un ivrogne

épouvanté.

«Répétez cela, misérable, effronté que vous êtes! dit M. Bumble.

Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment

osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'écria M. Bumble au

comble de l'indignation. Fi donc!

- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit Noé, les larmes aux

yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gré mal gré.

- Oh! Noé! s'écria Charlotte d'un ton de reproche.

- Si vraiment, vous savez bien que si, répliqua Noé: c'est elle

qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas

de caresses.

- Silence! dit sévèrement le bedeau; descendez à la cuisine,

mademoiselle! Et vous, Noé, fermez la boutique, et pas un mot de

plus; quand votre maître rentrera, dites-lui que M. Bumble est

venu le prévenir d'envoyer demain après déjeuner un cercueil pour

une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il

en levant les mains; la perversité, l'immoralité des basses

classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le

parlement ne prend pas en considération ces abominables

déportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des

villageois disparaîtront pour jamais!» Là-dessus le bedeau sortit

de la boutique d'un air sombre et majestueux.

Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu'à sa porte, et

que nous avons fait tous les préparatifs nécessaires pour les

funérailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du

sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant

dans le fossé où Tobie Crackit l'a laissé.

CHAPITRE XXVIII.

Olivier revient sur l'eau... Suite de ses aventures.

«Que le diable vous étrangle! murmura Sikes en grinçant des dents;

je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais

hurler encore plus fort.»

En proférant ces imprécations avec toute la fureur que comportait

sa nature féroce, il posa sur son genou l'enfant blessé, et tourna

un instant la tête pour voir s'il apercevait ceux qui le

poursuivaient.

Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des ténèbres;

mais de tous côtés retentissaient les cris des hommes, les

aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme.

«Arrête, poltron! s'écria le brigand en couchant en joue Tobie

Crackit, qui, mettant à profit ses longues jambes, avait déjà pris

les devants; arrête!»

Tobie s'arrêta court; car il n'était pas sûr d'être hors de la

portée du pistolet, et Sikes n'était pas en train de plaisanter.

«Viens donner la main à l'enfant, cria Sikes en faisant un geste

furieux à son complice; ici, vite!»

Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout

bas, d'une voix essoufflée, et de l'air le moins empressé.

«Plus vite que ça, s'écria Sikes en posant l'enfant dans un fossé

sans eau qui se trouvait là, et en tirant un pistolet de sa poche.

Ne va pas faire la bête avec moi.»

En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en

jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui

donnaient la chasse avaient déjà escaladé la barrière du champ où

il se trouvait, et lancé deux chiens à ses trousses.

«Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse là l'enfant, et

montre-leur les talons.» En même temps M. Crackit, préférant la

chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par ses

ennemis, tourna casaque et s'enfuit à toutes jambes.

Sikes, grinçant des dents, lança un coup d'oeil rapide autour de

lui, jeta sur Olivier inanimé le collet dans lequel il l'avait

enveloppé à la hâte, s'avança, en courant le long de la haie,

comme pour détourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de

l'endroit où gisait l'enfant, s'arrêta une seconde devant une

autre baie qui joignait la première à angle droit, déchargea son

pistolet en l'air et s'enfuit.

«Holà! holà! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher,

Neptune, ici, ici!»

Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de goût à ce jeu

que leurs maîtres, obéirent au premier ordre; et trois hommes, qui

s'étaient avancés à quelque distance dans le champ en question,

s'arrêtèrent pour délibérer.

«Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des

trois, est que nous retournions tout de suite à la maison.

- Tout ce qui convient à M. Giles me convient aussi, répondit un

petit homme à la mine rebondie, qui était très pâle, et aussi très

poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur.

- Je ne serais pas assez malhonnête pour vous contredire,

messieurs, dit le troisième, qui avait rappelé les chiens;

M. Giles sait ce qu'il fait.

- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas à nous à

aller à l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma

position, Dieu merci, je connais ma position.»

À dire vrai, le petit homme semblait se rendre très bien compte de

sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'était nullement

enviable, car la peur lui faisait claquer les dents.

«Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles.

- Non, dit Brittles.

- Si, dit Giles.

- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles.

- C'est vous qui mentez, Brittles,» dit M. Giles.

C'était l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attiré

ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'était moqué de

Brittles, c'est qu'il était indigné de ce qu'on rejetait sur lui

seul, sous forme de compliment, la responsabilité de la retraite,

le troisième individu mit fin à la discussion par une observation

très philosophique:

«Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons

tous peur.

- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui était le plus pâle

des trois.

- C'est aussi ce que je fais, répondit-il; rien de plus simple, de

plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour

moi, j'ai peur.

- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela à un

homme, de but en blanc.»

Ces aveux pleins de franchise apaisèrent M. Giles, qui reconnut

qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte-

face et se mirent à fuir, avec une unanimité touchante, jusqu'à ce

que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui était gêné

dans sa course par une fourche dont il s'était armé, demandât

poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacités de

langage.

«C'est une chose étonnante, dit-il, après avoir fait agréer ses

explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est

monté; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si nous avions

attrapé un de ces gredins.»

Comme les deux autres étaient du même avis, et qu'ils étaient

maintenant, ainsi que M. Giles, tout à fait calmés, ils se mirent

à chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain

dans leur tempérament.

«Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrière.

- Cela ne m'étonnerait pas, s'écria Brittles, s'arrêtant tout de

suite à cette idée.

- Soyez sûr, dit Giles, que c'est la barrière qui a mis un frein à

notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout à coup au

moment où j'escaladais la barrière.»

Par une coïncidence digne de remarque, les deux autres avaient

éprouvé la même sensation désagréable, juste au même moment. Il

fut donc évident pour tous trois que c'était la barrière, d'autant

plus qu'il n'y avait nul doute à avoir sur le moment précis où ce

changement s'était produit en eux: car tous trois se souvenaient

que c'était en escaladant la barrière qu'ils avaient aperçu les

voleurs.

Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris

les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couché sous

un hangar, et qu'on avait réveillé ainsi que ses deux chiens

barbets pour prendre part à la poursuite. M. Giles remplissait à

la fois les fonctions de sommelier et d'intendant près de la

vieille dame, propriétaire de l'habitation, et Brittles était pour

tout faire; comme il était entré tout enfant dans la maison, on le

traitait toujours comme un jeune garçon qui promettait, bien qu'il

eût quelque chose comme trente ans passés.

Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du

courage; mais ils marchaient serrés les uns entre les autres, et

jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent

agitât les branches; ils se portèrent avec précipitation vers un

arbre au pied duquel ils avaient laissé leur lanterne, qu'ils

enlevèrent dans la crainte que la lueur n'indiquât aux voleurs le

point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continuèrent à se

diriger vers la maison, plutôt courant que marchant, et, longtemps

après qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait

encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain,

assez semblable à une vapeur qui s'élève d'un sol humide et

détrempé.

L'air devint plus froid à mesure que le jour avança lentement, et

le brouillard couvrit la terre comme d'un épais nuage de fumée.

L'herbe était trempée, les sentiers et les bas-fonds n'étaient que

boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre

son triste sifflement. Olivier était toujours immobile et privé de

sentiment, à l'endroit où Sikes l'avait laissé.

Le jour se leva lentement; une pâle lueur éclaira le ciel,

marquant plutôt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les

objets qui, dans l'obscurité, semblaient effrayants et terribles,

devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu à peu leur

aspect habituel. La pluie tombait fine et serrée, et battait les

buissons dégarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et

restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa

couche d'argile.

Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le

poussant l'enfant s'éveilla. Son bras gauche, grossièrement

enroulé dans un châle, pendait sans force à son côté, et la bande

était couverte de sang. Il était si faible qu'il eut de la peine à

se mettre sur son séant, et, quand il en fut venu à bout, il

regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et

la douleur lui arracha des gémissements. Tremblant de froid et

d'épuisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le

saisit de la tête aux pieds, et il retomba à terre.

Après être revenu quelques instants à l'état de stupeur dans

lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant un

affreux malaise, présage d'une mort certaine s'il restait où il

était, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tête

embarrassée, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint

néanmoins à se tenir sur ses pieds, et, la tête pendante sur la

poitrine, il s'avança d'un pas incertain, sans savoir où il

allait.

Une foule d'idées bizarres et confuses se croisaient dans son

esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et

Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles

frappaient son oreille; si, dans son délire, il faisait un violent

effort pour s'empêcher de tomber, il se trouvait tout à coup qu'il

était en conversation réglée avec eux; puis il était seul avec

Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il

croyait sentir encore l'étreinte du brigand chaque fois que

quelqu'un passait à côté d'eux. Tout à coup il tressaillait au

bruit d'une détonation d'arme à feu, et il entendait de grands

cris; des lumières brillaient devant ses yeux; tout était bruit et

tumulte, et il lui semblait qu'il était enchaîné par une main

invisible; à ces visions rapides venait se joindre un sentiment

vague et pénible de souffrance qui le tourmentait sans relâche.

Il s'avança ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage

entre les barrières et les baies qui se trouvaient sur son chemin,

et enfin il arriva à une route; là, la pluie commença à tomber si

fort qu'il revint à lui.

Il regarda tout à l'entour et vit à peu de distance une maison,

jusqu'à laquelle il pourrait peut-être se traîner. En voyant son

état on aurait sans doute pitié de lui, et dans le cas contraire,

mieux valait encore, pensait-il, mourir près d'un toit habité par

des êtres humains, que dans la solitude des champs, à la belle

étoile. Il réunit tout ce qui lui restait de force pour cette

dernière tentative, et s'avança d'un pas incertain.

En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il

l'avait déjà vue; il ne se souvenait d'aucun détail, mais la forme

et l'aspect de cette maison ne lui étaient pas inconnus.

Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre côté, il était tombé

à genoux la nuit dernière, et avait imploré la merci des deux

brigands; c'était bien là la maison qu'ils avaient essayé de

dévaliser.

En reconnaissant où il était, Olivier éprouva une telle crainte,

qu'il oublia, un instant les tortures que sa blessure lui faisait

éprouver, et ne songea qu'à fuir. Fuir! il pouvait à peine se

tenir debout; et quand même il aurait eu toute l'agilité de la

jeunesse, où pouvait-il fuir? Il poussa la porte du jardin; elle

n'était pas fermée à clef et roula sur ses gonds; il franchit

péniblement la pelouse, gravit les marches du perron, frappa

doucement à la porte, et les forces lui manquant tout à fait, il

s'affaissa contre un des piliers de la porte d'entrée.

En ce moment, M, Giles, Brittles et le chaudronnier étaient dans

la cuisine, et se remettaient des fatigues et des terreurs de la

nuit avec du thé et des friandises; non qu'il fût dans les

habitudes de M. Giles de laisser prendre trop de familiarité aux

domestiques inférieurs, envers lesquels il était plutôt enclin à

se comporter avec une bienveillance hautaine, de manière à ne pas

leur laisser oublier la supériorité de sa position sociale; mais

devant la mort, les incendies, les attaques à main armée, tous les

hommes sont égaux. M. Giles était donc assis à la cuisine, les

jambes croisées devant le feu, le bras gauche appuyé sur la table,

tandis qu'il gesticulait du bras droit et faisait de l'attaque

nocturne un récit détaillé et minutieux, que tous les auditeurs,

et surtout la cuisinière et la femme de chambre, écoutaient

avidement.

«Il était à peu près deux heures et demie, dit M. Giles, je ne

jurerais pas pourtant qu'il ne fût pas plutôt près de trois heures

quand je m'éveillai, et me tournant dans mon lit, comme ceci (ici

M. Giles se retourna sur sa chaise en attirant à lui le bout de la

nappe, pour simuler les draps), il me sembla que j'entendais un

certain bruit.»

À cet endroit du récit, la cuisinière pâlit et demanda à la femme

de chambre d'aller fermer la porte; la femme de chambre s'adressa

à Brittles, et celui-ci au chaudronnier, qui fit semblant de ne

pas entendre.

«Il me sembla que j'entendais un certain bruit, continua M. Giles.

«C'est une illusion,» que je me dis d'abord, et j'allais me

remettre à dormir quand j'entendis le bruit recommencer, et d'une

manière distincte.

- Quel genre de bruits? demanda la cuisinière.

- Une espèce de bruit sourd, répondit M. Giles en promenant ses

regards sur l'assistance.

- Ou plutôt le bruit d'une râpe à muscade sur une barre de fer,

observa Brittles.

- Peut-être bien, au moment où vous, vous l'avez entendu,

monsieur, reprit M, Giles; mais au moment dont je parle c'était un

bruit sourd; je rejetai mes couvertures (et en même temps M. Giles

repoussa la nappe), je m'assis sur mon lit, et j'écoutai.»

La cuisinière et la femme de chambre s'écrièrent en même temps:

«Dieu de Dieu!» et rapprochèrent leurs chaises l'une contre

l'autre.

«Alors j'entendis le bruit, à n'en pouvoir douter, reprit

M. Giles. «On est en train, que je me dis, de forcer une porte ou

une fenêtre; que faut-il faire? Je vais aller prévenir ce pauvre

Brittles pour l'empêcher de se laisser assassiner dans son lit;

autrement, que je me dis, on lui couperait bel et bien la gorge

d'une oreille à l'autre, sans qu'il s'en aperçoive.»

Ici tous les yeux se dirigèrent sur Brittles, qui avait les siens

fixés sur le narrateur, et le considérait la bouche ouverte, de

l'air le plus épouvanté.

«Je repousse mes draps, dit Giles, en regardant fixement la

cuisinière et la femme de chambre, je saute doucement à bas du

lit, je mets une paire de...

- Il y a des dames, monsieur Giles, murmura le chaudronnier.

- De souliers, monsieur, dit Giles en se tournant vers lui et en

appuyant sur le mot: je m'empare du pistolet chargé qui est

toujours sur l'escalier près du panier à argenterie, et je me

dirige à pas de loup vers sa chambre. «Brittles, que je lui dis

après l'avoir éveillé, n'ayez pas peur!»

- C'est tout à fait exact, observa Brittles à demi-voix.

«Nous sommes des hommes morts, à ce que je crois, Brittles, que je

lui dis; mais n'ayez aucune inquiétude.»

- A-t-il eu bien peur? demanda la cuisinière.

- Pas le moins du monde, répondit M. Giles; il a été aussi

ferme... tenez, presque aussi ferme que moi.

- Moi, je serais morte sur le coup, c'est sûr, observa la femme de

chambre.

- C'est que vous n'êtes qu'une femme, répliqua Brittles, qui

reprenait un peu d'assurance.

- Brittles a raison, dit M. Giles en approuvant d'un signe de tête

ce qu'il venait de dire. De la part d'une femme, on ne doit pas

attendre autre chose; mais nous, qui sommes des hommes, nous

prenons une lanterne sourde qui était sur la cheminée de Brittles,

et nous descendons l'escalier à tâtons, dans l'obscurité, comme

ceci.»

M. Giles s'était levé et avait fait deux ou trois pas les yeux

fermés pour joindre le geste au récit, quand tout à coup il

tressaillit vivement, ainsi que toute la compagnie, et regagna

vite sa chaise. La cuisinière et la femme de chambre poussèrent un

cri.

«On a frappé à la porte, dit M. Giles en affectant une parfaite

sérénité. Allez ouvrir, quelqu'un.»

Personne ne bougea.

«Il est assez singulier qu'on vienne frapper à la porte si matin,

dit M. Giles en considérant les visages pâles de ceux qui

l'entouraient et en pâlissant lui-même; mais il faut ouvrir la

porte: entendez-vous, quelqu'un?»

M. Giles, tout en parlant, regardait Brittles; mais ce jeune

homme, étant naturellement modeste, ne se considéra probablement

pas comme quelqu'un, et se persuada que cette injonction ne le

regardait pas; en tout cas, il ne répondit rien. M. Giles fit

signe au chaudronnier, mais celui-ci s'était tout à coup endormi.

Quant aux femmes, il ne fallait pas y songer.

«Si Brittles préfère ouvrir la porte en présence de témoins, dit

M. Giles après un court silence, je suis prêt à l'accompagner.

- Et moi aussi,» dit le chaudronnier, se réveillant aussi vite

qu'il s'était endormi.

Brittles capitula à ces conditions, et la société, quelque peu

rassurée après avoir découvert, en ouvrant les volets, qu'il

faisait grand jour, monta l'escalier, les chiens formant l'avant-

garde, et les deux femmes l'arrière-garde, parce qu'elles avaient

peur de rester seules en bas. Sur le conseil de M. Giles, tout le

monde parlait très haut, afin de montrer qu'on était en nombre,

s'il y avait à la porte quelque malintentionné; une autre idée

lumineuse traversa l'esprit du rusé M. Giles; ce fut de pincer la

queue des chiens dans le vestibule pour les faire aboyer à tue-

tête.

Ces précautions prises, M. Giles prit le bras du chaudronnier

(pour empêcher celui-ci de se sauver, dit-il en plaisantant), et

donna l'ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit, et tous, se

serrant les uns contre les autres, ne virent d'autre objet

formidable que le pauvre petit Olivier Twist, épuisé et sans voix,

qui entrouvrit péniblement les yeux et implora du regard leur

pitié.

«Un jeune garçon! s'écria M. Giles en repoussant énergiquement le

chaudronnier en arrière; qu'est-ce... tiens!... Brittles...

regardez donc... ne le reconnaissez-vous pas?»

Brittles qui, en ouvrant la porte, avait eu soin de se tenir

derrière, n'eut pas plus tôt vu Olivier qu'il poussa un cri

perçant. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et un bras

(heureusement ce n'était pas son bras cassé), le porta dans le

vestibule et le déposa sur les dalles.

«Nous le tenons! cria Giles du bas de l'escalier; voici un des

voleurs, madame! nous tenons un voleur! mademoiselle, ... blessé,

mademoiselle. C'est moi qui ai tiré sur lui, madame, et Brittles

tenait la chandelle.

- Dans une lanterne, mademoiselle,» cria Brittles en mettant une

main près de sa bouche pour donner plus de portée à sa voix.

Les deux servantes montèrent l'escalier en courant, pour porter en

haut la nouvelle que M. Giles avait capturé un voleur, et le

chaudronnier tâcha de faire revenir Olivier de son évanouissement,

de crainte qu'il ne mourût avant d'être pendu. Au milieu de ce

bruit et de ce mouvement, on entendit une douce voix de femme, et

tout s'apaisa à l'instant.

«Giles! dit la voix du haut de l'escalier.

- Me voici, mademoiselle, répondit celui-ci. N'ayez pas peur,

mademoiselle, je n'ai pas trop de mal; il n'a pas fait une

résistance désespérée; il a vu bien vite qu'il avait trouvé son

maître.

- Chut! reprit la jeune dame. Vous effrayez ma tante autant et

plus que les voleurs. Est-ce que le pauvre homme est

dangereusement blessé?

- Blessé mortellement, mademoiselle, répondit Giles d'un air de

satisfaction.

- Je crois bien qu'il va passer, mademoiselle, cria Brittles; ne

voulez-vous pas venir le voir dans le cas où...

- Chut! je vous prie, reprit la jeune dame. Attendez un instant

que j'aille parler à ma tante.»

Avec autant de douceur et de grâce dans sa démarche que dans sa

voix, la jeune demoiselle s'éloigna et revint bientôt pour

ordonner de transporter avec soin le blessé dans la chambre de

M. Giles, et dire à Brittles de seller le poney, et de se rendre

tout de suite à Chertsey, pour faire venir en toute hâte un

constable et un médecin.

«Ne voulez-vous pas le voir, mademoiselle? demanda M. Giles avec

autant d'orgueil que, si Olivier était quelque oiseau d'un plumage

rare, abattu d'un coup de fusil qui faisait honneur à son adresse;

pas seulement un petit coup d'oeil, mademoiselle?

- Non, pas pour tout un monde, répondit la jeune fille: le pauvre

garçon! Oh! traitez-le avec bonté, Giles, ne fût-ce que pour

l'amour de moi.»

Le vieux domestique la regarda s'éloigner avec autant d'orgueil et

d'admiration que si c'eût été sa propre fille; puis se penchant

sur Olivier, il aida à le transporter en haut de l'escalier, avec

le soin et la sollicitude d'une femme.

CHAPITRE XXIX.

Détails d'introduction sur les habitants de la maison où se trouve

Olivier.

Dans une belle salle à manger, meublée à l'ancienne mode et avec

le confort d'autrefois plutôt que d'après les lois de l'élégance

moderne, deux dames assises à une table bien servie étaient en

train de déjeuner. M. Giles, en grande tenue et vêtu tout de noir,

était occupé à les servir. Il était debout à égale distance du

buffet et de la table, se redressant de toute sa hauteur, la tête

rejetée en arrière et légèrement penchée, la jambe gauche en

avant, une main dans son gilet, l'autre pendante et tenant une

assiette. Dans cette attitude, il avait l'air d'un homme bien

pénétré du sentiment de son mérite et de son importance.

Des deux dames, l'une était déjà avancée en âge, et pourtant aussi

droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. Sa mise,

extrêmement soignée, offrait le mélange des anciennes modes avec

quelques légères concessions au goût moderne, destinées à faire

agréablement ressortir le style ancien plutôt qu'à en atténuer

l'effet. Pleine de dignité dans son maintien, elle avait les mains

jointes et posées sur la table, et fixait attentivement sur sa

jeune compagne des yeux dont les années n'avaient presque pas

affaibli l'éclat.

Celle-ci était dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et si

jamais les anges, pour exécuter les volontés de Dieu, revêtent une

forme mortelle, on peut supposer sans impiété qu'ils empruntent

des traits semblables aux siens.

Elle n'avait pas plus de dix-sept ans; sa taille était si svelte

et si gracieuse, ses traits si beaux et si purs, l'expression de

son visage si douée et si suave, qu'il ne semblait pas que la

terre fût son élément, ni les autres femmes ses semblables.

L'intelligence qui brillait dans ses yeux bleus et éclairait sa

noble tête, paraissait au-dessus de son âge et même de ce monde.

La douceur et la gaieté se reflétaient tour à tour sur son visage;

le sourire, le joyeux sourire du bonheur, s'y peignait aussi; et à

tous ces charmes elle joignait un coeur animé des sentiments les

plus purs et les plus affectueux dont notre nature soit capable.

Tandis que la vieille dame la contemplait, elle leva les yeux par

hasard, rejeta gracieusement en arrière ses cheveux tressés sur

son front, et il y avait dans son regard une telle expression

d'affection et de tendresse naïve, qu'on ne pouvait la voir sans

l'aimer.

La vieille dame sourit; mais son coeur était plein, et tout en

souriant elle laissa échapper une larme.

«Voilà plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas?

demanda-t-elle après un moment de silence.

- Une heure douze minutes, madame, répondit M. Giles en consultant

une montre d'argent suspendue à un ruban noir.

- Il ne se presse jamais, remarqua la vieille dame.

- Brittles a toujours été un garçon lent, madame, répondit le

domestique; ce qui signifiait que, Brittles ne s'étant jamais

pressé depuis plus de trente ans, il y avait peu d'apparence qu'il

devînt jamais expéditif.

- Loin de se corriger, il empire, à ce qu'il me semble, dit la

dame.

- Il est tout à fait inexcusable s'il s'arrête pour jouer avec les

autres petite garçons,» dit la jeune fille en riant.

M. Giles réfléchissait sans doute s'il devait se permettre un

sourire respectueux, quand une voiture s'arrêta à la porte du

jardin. Un gros monsieur en descendit précipitamment, entra sans

se faire annoncer, et s'élança dans la salle à manger, où il

faillit culbuter M. Giles et la table par-dessus le marché.

«Vit-on jamais chose pareille, s'écria-t-il, ma chère madame

Maylie? Est-il possible!... Et la nuit, encore! Jamais je n'ai

rien vu de pareil!»

Tout en faisant ce compliment de condoléance, le gros monsieur

tendit la main aux dames, s'assit près d'elles et s'informa de

leur santé.

«Il y avait de quoi mourir, dit-il... oui... mourir de frayeur.

Pourquoi ne pas m'avoir envoyé chercher? Mon domestique serait

arrivé en un instant, et moi et mon aide... ou n'importe qui...

nous nous serions fait un plaisir, en vérité, dans cette

circonstance... si inattendue... et la nuit, encore!»

Le docteur paraissait surtout ému à l'idée que les voleurs étaient

venus à l'improviste, et de nuit, comme si ces messieurs avaient

l'habitude de vaquer à leurs affaires en plein jour, et d'annoncer

leur visite en écrivant un mot, deux ou trois jours à l'avance.

«Et vous, mademoiselle Rose, dit le docteur en s'adressant à la

jeune fille, vous avez dû...

- Oh! beaucoup, en vérité, dit Rose en l'interrompant; mais il y a

là-haut un pauvre malheureux que ma tante désire que vous voyiez.

- Certainement, répondit le docteur; c'est vous, Giles, à ce qu'il

paraît, qui l'avez mis en cet état.»

M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses d'un air agité,

devint très rouge, et dit qu'en effet c'était lui qui avait eu cet

honneur.

«Cet honneur? dit le médecin. Au fait, je ne sais pas trop: peut-

être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur un voleur

dans une cuisine que de toucher son adversaire à quinze pas.

Figurez-vous, Giles, qu'il a tiré en l'air et que vous vous êtes

battu en duel.»

M. Giles, qui voyait dans cette manière légère de traiter la chose

une injuste atteinte à sa gloire, répondit respectueusement qu'il

ne lui appartenait pas de juger la question, mais qu'elle n'avait

toujours pas tourné d'une manière plaisante pour son adversaire.

«Eh! c'est vrai! dit le docteur. Où est-il? montrez-moi le chemin.

J'aurai l'honneur de vous revoir en descendant, madame. Ah! voici

la petite fenêtre par laquelle il est entré. Je n'aurais jamais

cru qu'on pût passer par là.» Tout en continuant ses réflexions,

il monta l'escalier derrière M. Giles.

Il faut savoir que M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu

dans tout le pays sous le nom de docteur, devait son embonpoint à

sa bonne humeur plus qu'à la bonne chère; c'était un vieux garçon

plein de coeur et d'originalité, et tel qu'on n'eût pas trouvé son

pareil à vingt lieues à la ronde.

Oliver Twist(#16023) · 第 7 / 13 题