tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu
ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait
tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et
ne restons pas là une heure à faire des phrases.»
La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se
remirent à marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy:
il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle était
pâle comme la mort.
Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu
fréquentées, et les quelques individus qu'ils rencontrèrent
avaient tout l'air d'occuper dans la société une position
semblable à celle de M. Sikes; enfin ils s'engagèrent dans une
ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de
fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la
vigilance était maintenant inutile, et s'arrêta à la porte d'une
boutique fermée et en apparence inoccupée; car la maison tombait
en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé
là depuis bien des années, annonçait qu'elle était à louer.
«Tout va bien, dit Sikes,» après avoir jeté autour de lui un
regard scrutateur.
Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit
d'une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques
instants sous une lanterne; on entendit lever un châssis avec
précaution, et presque au même instant la porte s'ouvrit
doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet
l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt
dans la maison.
L'allée était complètement sombre, et ils attendirent que la
personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et
les barres de fer qui barricadaient la porte.
«Il n'y a personne? demanda Sikes.
- Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.
- Le vieux est-il là? ajouta le brigand.
- Oui, répondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous
attendant. Va-t-il être content de vous voir! plus que ça de
chance!»
Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui
parlait, n'étaient pas inconnus à Olivier; mais il était
impossible, dans l'obscurité, de voir quel était cet
interlocuteur.
«Éclaire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou
ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je
ne vous dis que ça.
- Attendez un instant et vous aurez de la lumière,» répondit la
voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'éloignait, et au bout
d'une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit
le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu.
Le jeune filou ne s'arrêta pas à renouer connaissance avec Olivier
autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le
suivre au bas de l'escalier; ils traversèrent une cuisine où l'on
ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pièce
basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils
furent accueillis par de grands éclats de rire.
«Oh! la bonne tête! s'écria maître Charles Bates, en riant à se
tenir les côtes. Le voilà! ah! le voilà! regardez-le donc, Fagin:
mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voilà une
bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire.
Tenez-moi, ou j'étouffe!»
La gaieté de maître Bates n'eut plus de bornes; il se laissa
tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement
ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses
transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que
tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des
pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait
respectueusement et à plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant
au Matois, sournois comme il l'était, et peu enclin à rire dès
qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les
poches d'Olivier avec un soin minutieux.
«Voyez donc, Fagin, comme il est attifé! dit Charlot en approchant
tellement la lumière du vêtement neuf d'Olivier, qu'il faillit
l'enflammer; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de
muscadin! oh! c'est trop drôle! Et des livres, encore; mais,
Fagin, c'est un monsieur tout craché.
- Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en
saluant ironiquement Olivier jusqu'à terre; le Matois vous donnera
un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n'abîmiez votre
habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher,
pour nous prévenir de votre arrivée? nous aurions eu un souper
tout chaud à vous offrir.»
À ces mots, maître Bates fut repris d'un fou rire, qui dérida
Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier
tirait à l'instant même, de la poche d'Olivier, le billet de
banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l'explosion de
joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire.
«Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? demanda Sikes en s'avançant
vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient,
Fagin.
- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est à moi, Guillaume, c'est à
moi. Vous aurez les livres.
- Si on ose dire que ce n'est pas à moi, reprit Sikes en mettant
son chapeau d'un air résolu, c'est-à-dire à moi et à Nancy, je
remmène l'enfant.»
Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien
différent; il espérait que la dispute aurait pour effet de le
remettre en liberté.
«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non?
- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est
pas bien? demanda le juif.
- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous
dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons
rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse
au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi
ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!»
Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le
billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis
regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le
billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate.
«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce
que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la
lecture, ou sinon, vendez-les.
- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire
un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style!
hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître
Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté
comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant
que le premier.
«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant
les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez
lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je
vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi
ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie,
renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et
tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un
voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!»
En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur,
Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains
d'un air suppliant et désespéré.
«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup
d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux
sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es
un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se
trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.
- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu
entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout
simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion:
autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le
rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour
le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.»
Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour à tour Fagin et Sikes
d'un oeil égaré, et comme s'il avait à peine conscience de ce qui
se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume
Sikes il se releva subitement, et s'élança, tout effaré, hors de
la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les
échos de la vieille maison délabrée.
«Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'écria Nancy en se
précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux
élèves, qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier. Ne laisse
pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pièces.
- Ce serait bien fait! dit Sikes en se débattant pour se dégager
de l'étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête
contre le mur.
- Ça m'est égal, Guillaume, ça m'est égal, criait la jeune fille
en luttant énergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas
déchiré par le chien, ou tu me tueras la première.
- Tu vas voir! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou
ce sera l'affaire d'un instant.»
Le brigand lança la jeune fille à l'autre bout de la chambre...
juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant
Olivier après eux.
«Eh bien! qu'est-ce? dit le juif.
- Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d'un
air farouche.
«Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne
suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr.
- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaçant.
- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé;
voyons, qu'avez-vous à dire à cela?»
M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes
pour sentir qu'il n'était pas prudent de prolonger l'entretien.
Pour faire diversion, il s'adressa à Olivier:
«Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant
dans l'angle de la cheminée un gros bâton noueux.»
Olivier ne répondit rien: mais il observait les mouvements du
juif, et son coeur battait avec force.
«Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police,
n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en
saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer
l'envie, jeune homme!»
Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules
d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune
fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu'elle jeta au feu
avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu'au milieu de
la chambre.
«Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'écria Nancy. Vous
avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Tâchez de le
laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de
manière à me faire pendre avant mon tour.»
En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le
plancher; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées,
elle regardait tour à tour le juif et Sikes.
«Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, après un moment de
silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards
étonnés et inquiets; vous êtes... ce soir... plus admirable que
jamais; eh! eh! ma chère, vous jouez la comédie à ravir.
- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me
surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit
avec moi; tenez-vous-le pour dit.»
Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur
et le désespoir, peut arriver à un degré d'irritation que peu
d'hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait
inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un
caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il
jeta du côté de Sikes un coup d'oeil moitié craintif, moitié
suppliant, comme pour lui dire que c'était à lui naturellement à
continuer le dialogue.
M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil
personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut
immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois
douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la
variété faisaient beaucoup d'honneur à la fertilité de son esprit
inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur
l'objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus
frappants.
«Qu'est-ce que tu veux dire par là?» s'écria-t-il en appuyant sa
question d'une des imprécations familières à notre pays contre le
plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine,
imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là-
haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la répète ici-
bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la
rougeole. «Qu'est-ce que tu veux dire par là? Le diable me brûle!
Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es?
- Oh! que si, que je le sais bien,» répliqua la jeune fille avec
un rire nerveux, en balançant sa tète de droite à gauche, et
prenant un air d'indifférence qui dissimulait mal son émotion.
- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant
comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait à son
chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.»
La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne
qu'auparavant; puis, lançant à Sikes un coup d'oeil furtif, elle
détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.
«Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de
te donner des airs de bonté et de générosité! La belle occasion
pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie!
- Oui, je suis son amie! s'écria la jeune fille avec colère, et
maintenant j'aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris
la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que
d'avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir
d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un scélérat;
faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de
coups?
- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en
lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de
toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la
paix.
- Faire la paix! s'écria Nancy exaspérée; vieux scélérat. Je
n'avais pas la moitié de l'âge de cet enfant, que déjà je volais
pour vous et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours
pour vous! Est-ce vrai? dîtes; est-ce vrai?
- C'est bon, c'est bon, répondit le juif en tâchant de calmer
Nancy; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui
te fait vivre.
- En effet, reprit-elle avec volubilité; c'est ma vie, comme les
rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et
c'est vous, misérable! qui m'avez menée là, et qui m'y retiendrez
nuit et jour jusqu'à ce que je meure!
- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqué de ces
reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.»
Elle se tut; mais dans sa colère elle s'arrachait les cheveux et
déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût
probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût
intervenu à temps en la prenant par les mains; elle fit quelques
vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie.
«J'aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin
de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand
elle est montée comme ça.»
Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulagé en
voyant enfin cette scène terminée; mais ni lui, ni Sikes, ni le
chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose
qu'un incident ordinaire et inhérent au métier.
«C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en
remettant le bâton à sa place; mais elles sont bien fines, et nous
n'arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Olivier.
- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce
pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant.
- N'aie pas peur,» répondit le juif en riant aussi.
Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la
chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, où il y
avait deux ou trois lits semblables à celui où Olivier avait dormi
jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son coeur,
rendit à Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait été si
heureux d'être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu
que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait
achetés, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier.
«Ôte tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai à Fagin, qui
en aura soin. Ah! la bonne farce!»
Le pauvre Olivier obéit, bien à contre-coeur; maître Bates roula
les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la
porte à clef, et laissa Olivier dans les ténèbres.
Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui
survint à propos pour jeter de l'eau froide à la figure de son
amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour
empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il
était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s'endormit
profondément.
CHAPITRE XVII
Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène
tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa
réputation.
Il est d'usage au théâtre, dans tout bon mélodrame bien sanglant,
de présenter tour à tour des scènes tragiques et des scènes
comiques entrelardées. On nous montre, gisant sur un grabat, le
héros accablé sous le poids de ses chaînes et de ses malheurs;
puis, à la scène suivante, son écuyer fidèle, ignorant le sort de
son maître, vient égayer l'auditoire par une chanson bouffonne.
Nous voyons avec émotion l'héroïne à la merci d'un baron cruel et
superbe, exposée à perdre l'honneur ou la vie et tirant son
poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment où
l'intérêt est le plus vivement excité, on entend un coup de
sifflet, et nous voilà transportés tout d'un coup dans la grande
salle d'un château, où un vieux sénéchal, à la chevelure grise,
chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont
pas autre chose à faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours
joyeux, toujours chantant.
Ces changements de scène nous paraissent ridicules; ils ne sont
pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire
au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des
contrastes de ce genre, ici des fêtes et là un lit de mort; tantôt
le deuil et la tristesse, et tantôt la joie et le plaisir. Mais
alors nous sommes nous-mêmes acteurs, au lieu d'être témoins
passifs des événements, et cela fait une grande différence. Ces
transitions brusques, ces élans subits de colère ou de douleur,
qui ne nous étonnent point sur la scène du monde, nous semblent
ridicules et déplacés, dès que nous sommes réduits au rôle de
simples spectateurs.
Les soudains changements de scène, de temps et de lieu, ne sont
pas seulement sanctionnés dans les livres par un long usage; ils
sont encore considérés par beaucoup de gens comme étant le grand
art de la composition. Il y a même certains critiques qui
n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficultés
qu'il amoncelle autour de ses personnages à la fin de chaque
chapitre. Ce court préambule paraîtra peut-être inutile. En tout
cas, on doit y voir de la part de l'historien une manière délicate
de prévenir ses lecteurs qu'il va les ramener à la ville natale
d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce
voyage.
Un matin, de très bonne heure, M. Bumble sortit, la tête haute, du
dépôt de mendicité, et se mit à monter la grande rue d'un pas
majestueux. Il était dans l'éclat et la splendeur de sa dignité de
bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne
et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air résolu que
donnent la santé et la puissance. M. Bumble avait toujours la tête
haute, mais ce jour-là plus haute encore que d'habitude. Il y
avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa
démarche une fierté qui annonçait que de graves réflexions, trop
importantes pour être communiquées à personne, traversaient sa
cervelle de bedeau.
M. Bumble ne s'arrêta pas en route à causer avec les petits
marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la
parole, à peine répondait-il à leurs saluts par un geste rapide.
Il garda cette allure imposante jusqu'à ce qu'il eût gagné la
Ferme, où Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit
troupeau d'enfants pauvres.
«Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer
avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous
arrive si matin!... Ah! monsieur Bumble, j'étais bien sûre que
c'était vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur,
je vous prie.»
Les premiers mots s'adressaient à Susanne, et les exclamations de
joie à M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du
jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect.
«Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans
un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant;
bonjour, madame Mann.
- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, répondit Mme Mann d'un
air souriant. J'espère que vous vous portez bien, monsieur?
- Comme ça, madame Mann, répondit M. Bumble. Une vie _paroissiale_
n'est pas un lit de roses.
- Ah! monsieur Bumble, à qui le dites-vous?» répondit celle-ci.
Si les pauvres enfants du dépôt l'eussent entendue parler ainsi,
ils eussent tous fait chorus avec elle.
«La vie _paroissiale_, madame, continua M. Bumble en donnant un
coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agitée,
tourmentée; mais on sait bien que c'est la destinée de tous les
fonctionnaires publics d'être toujours en butte aux persécutions.»
Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par
là, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et
soupira.
«Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann!» dit le bedeau.
Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir,
à la grande satisfaction du fonctionnaire qui, réprimant un
gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand sérieux et
dit:
«Madame Mann, je pars demain pour Londres.
- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas.
- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends
la diligence, et j'emmène avec moi deux pauvres du dépôt, On est
en instance pour les placer ailleurs, et le conseil
d'administration m'a chargé, moi, entendez-vous, madame Mann, de
suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me
demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de
Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre avant d'en finir avec
moi.
- Oh! monsieur, ne soyez pas trop sévère à leur égard, dit
Mme Mann d'un ton doucereux.
- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, répondit M. Bumble;
et, si elles ne s'en tirent pas à leur honneur, les assises de
Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes.
M. Bumble prononça ces mots d'un air si résolu et même si menaçant
que Mme Mann parut effrayée.
«Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que
d'habitude on expédiait les pauvres en charrette?
- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous
les mettons en charrette découverte, quand il pleut: c'est pour
les empêcher de s'enrhumer.
- Oh! dit Mme Mann.
- Quant à ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend à
bon marché, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux état, et nous
avons calculé que les frais de transport coûteraient deux livres
sterling de moins que les frais d'enterrement... à condition
pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse.
J'espère que nous en viendrons à bout, à moins qu'ils n'aillent
s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!»
M. Bumble se mit à rire; mais ses yeux rencontrèrent son tricorne
et il reprit son air grave.
«N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici
l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.»
M. Bumble tira de son portefeuille quelques pièces d'argent
roulées dans du papier, et demanda un reçu que Mme Mann écrivit
aussitôt.
«C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en règle tout de
même. Merci, monsieur Bumble; bien obligée, monsieur.»
Celui-ci répondit par un léger signe de tête aux révérences de
Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants.
«Les chers petits trésors! dit Mme Mann d'une voix émue; ils se
portent à merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernière,
et le petit Richard qui est malade.
- Est-ce qu'il ne va pas mieux?» demanda le bedeau.
Mme Mann hocha la tête.
«C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature
vicieuse, un caractère rebelle, ajouta M. Bumble d'un air
courroucé. Où est-il?
- Je vais vous l'amener à l'instant, monsieur, répondit Mme Mann.
Richard! Richard! arrivez vite.»
Elle trouva bientôt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la
pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant
l'imposant M. Bumble.
Il était pâle et maigre; il avait les joues creuses, et de grands
yeux brillants. Le misérable uniforme de la paroisse, cette livrée
de la misère, flottait sur son corps débile, et ses petits membres
étaient rabougris comme ceux d'un vieillard.
Tel était le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de
M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la
voix du bedeau.
«Voulez-vous bien regarder monsieur, entêté que vous êtes?» dit
Mme Mann.
L'enfant leva timidement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux
de M. Bumble.
«Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service?
demanda M. Bumble en prenant, fort à propos, un ton goguenard.
- Rien, monsieur, répondit celui-ci d'une voix tremblante.
- Je le crois bien, dit Mme Mann après avoir ri de tout son coeur
de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense.
- Je voudrais bien... balbutia l'enfant.
- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez
besoin de quelque chose, petit misérable?
- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la
main d'un air d'autorité. Que demandez-vous, monsieur?
- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit à
m'écrire quelques mots sur un morceau de papier, à le plier, à le
cacheter et à le garder quand je serai sous terre.
- Que veut dire par là cet enfant? s'écria M. Bumble sur lequel le
ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque
impression, tout endurci qu'il était à de tels spectacles.
Qu'entendez-vous par là, monsieur?
- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amitié au
pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleuré en
songeant qu'il errait à l'aventure, pendant les nuits sombres,
sans personne qui vînt à son aide... Et je voudrais aussi lui
dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites
mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-être, si je
vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait
ou ne me reconnaîtrait plus: il vaut bien mieux que nous nous
retrouvions bientôt là-haut.»
M. Bumble, très étonné, considéra le petit orateur des pieds à la
tête, et s'adressant à Mme Mann:
«Ils sont tous taillés sur le même modèle, dit-il; cet effronté
d'Olivier les a tous démoralisés.
- Qui eût pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les
mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais
vu un petit misérable si endurci!
- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorité; je serai
forcé de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame
Mann.
- J'espère que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas là de ma
faute? dit Mme Mann en pleurnichant.
- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant
de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet
enfant; sa présence me fait mal.»
Richard fut emmené sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au
charbon; quelques instants après, M. Bumble sortit pour aller
faire ses préparatifs de voyage.
Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, après avoir changé
son tricorne contre un chapeau rond, et s'être bien enveloppé
d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur
l'impériale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont
l'administration voulait se défaire. Il arriva à Londres sans
autre désagrément que la détestable tenue des deux pauvres,
lesquels s'obstinaient à grelotter, et à se plaindre du froid, de
manière à faire dire à M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson,
et qu'il était gelé malgré sa grande redingote.
Après s'être débarrassé pour la nuit de ces êtres désagréables, le
bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et
dîna modestement de quelques tranches de boeuf rôti, à la sauce
aux huîtres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il
approcha sa chaise du feu, posa sur la cheminée un verre de grog,
et, après quelques réflexions morales sur la tendance coupable
qu'ont les hommes à murmurer et à se plaindre, il se disposa à
lire le journal tout à son aise.
Le premier article qui lui tomba sous les yeux était l'avis
suivant:
_Cinq guinées de récompense._
_Un jeune garçon, nommé Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de
son domicile à Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est
devenu: la récompense ci-dessus sera accordée à quiconque fournira
des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier
Twist, ou qui jettent quelque lumière sur son histoire, que
l'auteur du présent avis a le plus grand intérêt à connaître._
Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus
minutieux détails sur son costume et sur toute sa personne, et
enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow.
Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis
lentement et attentivement; cinq minutes après, il se dirigeait
vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son
grog.
«M. Brownlow est-il chez lui?» demanda-t-il à la servante qui vint
lui ouvrir.
À cette question, celle-ci fit la réponse ordinaire et évasive: Je
n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?»
M. Bumble n'eut pas plutôt prononcé le nom d'Olivier et expliqué
le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui écoutait de la porte de
la salle, se précipita hors d'haleine dans l'allée.
«Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses
nouvelles, le pauvre enfant! j'en étais sûre! je l'avais bien
dit!»
Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle
avec précipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes;
tandis que la servante, qui n'était pas aussi impressionnable,
courait prévenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la
suivre.
Elle l'introduisit dans le petit cabinet où se trouvaient
M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis à une table avec des
verres devant eux.
«Un bedeau! s'écria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est
un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tête.
- Ayez la bonté de ne pas nous interrompre en ce moment, dit
M. Brownlow. Veuillez vous asseoir,» ajouta-t-il en s'adressant à
M. Bumble.
Celui-ci obéit, très étonné des manières originales de M. Grimwig;
M. Brownlow plaça la lampe de manière à voir en plein la figure de
bedeau, et dit avec un peu d'impatience:
«Vous avez sans doute là, monsieur, l'avis que j'ai fait insérer
dans les journaux.
- Oui, monsieur, dit M. Bumble.
- Et vous êtes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda
M. Grimwig.
- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, répondit M. Bumble avec
orgueil.
- C'est cela, observa M. Grimwig à l'oreille de son ami; j'en
étais sûr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau
tout craché.»
M. Brownlow fit un léger signe de tête pour imposer silence à son
ami, et continua:
«Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant?
- Pas plus que vous, répondit M. Bumble.
- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux
monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez-
vous de lui?
- Vous n'avez probablement rien de bon à en dire?» observa
M. Grimwig d'un air moqueur, en considérant attentivement la
contenance du bedeau.
M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tête d'un
air profond.
«Voyez-vous!» dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air
triomphant.
M. Brownlow considérait avec appréhension la mine rengorgée du
bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brièvement que possible,
tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier.
M. Bumble posa son chapeau à terre, déboutonna sa redingote, se
croisa les bras, rejeta sa tête en arrière, et, après quelques
moments de réflexion, commença son récit.
Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau,
qui mit bien vingt minutes à discourir. En résumé, il dit
qu'Olivier était un enfant trouvé, né de parents obscurs et
pervers; que depuis sa naissance il n'avait montré qu'hypocrisie,
ingratitude et méchanceté; qu'il avait terminé son court séjour
dans sa ville natale en essayant d'assassiner lâchement un garçon
inoffensif, et qu'il s'était sauvé la nuit de la maison de son
maître. À l'appui de ses assertions, M. Bumble étala sur la table
les papiers qu'il avait apportés avec lui; puis, se croisant les
bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.
«Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux
monsieur avec tristesse, après avoir examiné les papiers. Voici
cinq guinées pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers
donné le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables à
l'enfant.»
Il est vraisemblable que, si M. Bumble eût su cela plus tôt, il
aurait donné à sa petite histoire une tout autre couleur. Mais
maintenant, il était trop tard; il fit un profond salut, empocha
les cinq guinées et sortit.
Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en
large dans la chambre, d'un air si attristé par le récit du
bedeau, que M. Grimwig renonça à le contrarier plus longtemps.
Enfin il s'arrêta et agita violemment la sonnette.
«Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de
charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur.
- C'est impossible, monsieur, tout à fait impossible, dit la
vieille dame avec énergie.
- Je vous répète que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur
avec rudesse. Que signifie votre: «C'est impossible?» Nous venons
d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a
jamais été qu'un méchant petit garnement.
- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, répondit la vieille
dame avec fermeté.
- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et
aux contes à dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps
que je savais à quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consulté
dès le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas
eu la fièvre. Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas?
Intéressant! quelle pitié!
- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant
aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut-
être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne
peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon
opinion.»
Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté
garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la
vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand
M. Brownlow lui imposa silence.
«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin
de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est
pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais,
sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin,
Souvenez-vous que je veux être obéi.»
Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow.
Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en
pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il
ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort
de désespoir.
CHAPITRE XVIII
Comment Olivier passait son temps dans la société de ses
respectables amis.
Le lendemain vers midi, après que le Matois et maître Bates furent
sortis pour vaquer à leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit
l'occasion de faire à Olivier un long sermon sur l'affreux péché
d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en était rendu
coupable au premier chef, d'abord en s'éloignant volontairement de
la société de ses amis, qu'il avait plongés dans l'inquiétude, et
ensuite en essayant de leur échapper de nouveau, après qu'ils
avaient pris tant de peine et dépensé tant d'argent pour le
retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalité qu'il avait
donnée à Olivier, et sur l'amitié qu'il lui avait témoignée; il
lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement
mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune
garçon qu'il avait secouru par charité, dans des circonstances
semblables, mais qui s'était montré indigne de sa confiance, avait
manifesté le désir d'entrer en relations avec la police, et avait
malheureusement fini par se faire pendre un beau matin à Old-
Bailey. Le juif ne chercha pas à dissimuler la part qu'il avait
prise à cette catastrophe; mais il déplora, les larmes aux yeux,
la cruelle nécessité à laquelle l'avait réduit le jeune homme en
question, lequel, par sa mauvaise tête et sa conduite perfide,
avait rendu ce fâcheux dénoûment indispensable à la sécurité de
lui Fagin et de ses intimes amis.
Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des
désagréments de la potence, et, d'un ton affable et poli, déclara
qu'il avait l'espoir de n'être jamais forcé de soumettre Olivier
Twist à cette fâcheuse opération.
En écoutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses
membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres
menaces contenues dans ces paroles. Il savait par expérience que
la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand
par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la
nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut
porté à croire que déjà le juif avait plus d'une fois mis à
exécution son plan pour réprimer les indiscrétions et faire
disparaître les personnes trop communicatives. Il avait déjà saisi
certaines allusions à quelque ancienne machination de ce genre. Il
leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du
juif; il comprit que sa pâleur et son effroi n'avaient pas échappé
au vieux scélérat, qui semblait même y prendre plaisir.
Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna à
Olivier une petite tape sur la tête, et lui dit que, s'il était
bien tranquille et se mettait à la besogne, ils deviendraient une
paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille
redingote rapiécée, et sortit en fermant derrière lui la porte à
double tour.
Pendant toute cette journée et pendant les jours suivants, Olivier
resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu'à minuit.
Abandonné pendant de longues heures à ses pensées, il se reportait
sans cesse vers ses bons amis de Pentonville, et songeait avec
amertume à la fâcheuse opinion qu'ils devaient avoir de lui. Au
bout d'une semaine, le juif ne ferma plus à clef la porte de la
chambre, et Olivier eut la liberté de rôder dans la maison.
C'était un triste séjour. Les pièces du haut étaient garnies de
grands panneaux de boiserie, avec de larges portes, et des
corniches qui, bien que noircies par le temps et couvertes de
poussière, laissaient apercevoir des sculptures variées. Olivier
en conclut que jadis, longtemps avant la naissance du juif, cette
maison avait appartenu à des gens d'une classe plus élevée, et que
peut-être, tout affreuse et délabrée qu'elle était maintenant,
elle avait été alors une demeure joyeuse et élégante. Des
araignées avaient tendu leurs toiles à tous les angles des murs et
le long des plafonds; quelquefois, tandis qu'Olivier arpentait
doucement la chambre, une souris se mettait à trotter sur le
plancher, et se sauvait épouvantée dans son trou: c'étaient là les
seuls êtres vivants qu'il put voir ou entendre; souvent, quand la
nuit tombait, et qu'il était fatigué d'errer de chambre en
chambre, il allait se blottir dans un coin de l'allée qui donnait
sur la rue, pour être aussi près que possible de la société des
vivants, et il restait là, l'oreille tendue, à compter les heures
jusqu'au retour du juif et de ses élèves.
Dans toutes les chambres, les volets vermoulus des fenêtres
étaient soigneusement fermés, et les barreaux qui les retenaient
étaient fortement vissés dans le bois; le jour ne pénétrait que
par quelques trous ronds: ce qui donnait aux appartements un
aspect encore plus sinistre, et les peuplait d'ombres bizarres. Il
y avait, il est vrai, dans un grenier du fond, une fenêtre sans
volets, et garnie de barreaux rouillés; souvent Olivier venait s'y
installer pendant des heures entières, et regardait au loin d'un
air pensif; mais il ne pouvait voir qu'une masse confuse de toits
et de cheminées noires; quelquefois, pourtant, une vieille tête
grise se montrait aux combles d'une maison éloignée; mais elle
disparaissait aussitôt D'ailleurs, comme la fenêtre de
l'observatoire d'Olivier était condamnée, et que les carreaux
étaient obscurcis par une épaisse couche de poussière et de suie,
il pouvait à peine distinguer au travers les objets extérieurs;
mais, quant à essayer de se faire voir ou entendre, autant eût
valu pour lui être niché dans la boule qui surmonte la cathédrale
de Saint-Paul.
Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée
dehors, le premier de ces jeunes filous se mit en tête d'apporter
à sa toilette plus de soin que de coutume; il n'avait pas souvent,
il faut le dire, de faiblesse de ce genre; en conséquence, il
daigna ordonner à Olivier de lui venir en aide.
Celui-ci était trop enchanté de se rendre utile, trop heureux
aussi de voir des visages humains quelque désagréables qu'ils
fussent, et trop désireux de se concilier l'affection de ceux qui
l'entouraient, quand il pouvait le faire honnêtement, pour hésiter
un instant à se plier à la volonté du Matois; celui-ci s'assit sur
la table, et Olivier, mettant un genou en terre, se mit à cirer
les bottes de M. Dawkins, ce que ce dernier appelait _se faire
vernir les trotteuses_.
Soit que le Matois éprouvât ce sentiment de liberté et
d'indépendance que ressent tout animal raisonnable, quand il est
assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe, balançant
mollement une jambe, tout en faisant cirer ses bottes qu'il n'a
pas eu la peine d'ôter et qu'il n'aura pas l'ennui de remettre;
soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou, que la
bonne qualité de la bière influât sur son humeur, il s'abandonna à
un élan d'enthousiasme qui contrastait singulièrement avec son
caractère habituel; d'un air pensif il abaissa ses regards sur
Olivier, puis, levant la tête, il dit avec un soupir, moitié à
part et moitié à maître Bates:
«Quel dommage qu'il ne soit pas du métier!
- Ah! oui, dit Charlot Bates; il refuse son bonheur.»
Le Matois poussa encore un soupir et reprit sa pipe. Charlot en
fit autant, et tous deux fumèrent en silence pendant quelques
instants.
«Je parie que tu ne sais seulement pas ce que c'est que le métier?
dit le Matois d'un air de pitié.
- Je crois que si, répondit Olivier en levant vivement la tête!
cela veut dire vol... C'est ce que vous faites, n'est-ce pas?
demanda-t-il en se reprenant.
- Oui, répondit le Matois, et j'aurais honte de faire autre
chose.» En même temps il mit son chapeau sur l'oreille d'un air
tapageur, et regarda maître Bates comme pour l'inviter à dire le
contraire, s'il l'osait. «Oui, c'est mon métier; et c'est celui de
Charlot, et de Fagin, et de Sikes, et de Nancy, et de Betty, de
nous tous tant que nous sommes, à commencer par Fagin et à finir
par le chien, qui ferme la marche.
- Et qui est le moins disposé à trahir, ajouta Charlot Bates.
- Ce n'est pas lui, dit le Matois, qui s'aviserait d'aboyer au
banc des témoins et d'aller se compromettre; on pourrait bien l'y
attacher et le laisser quinze jours sans manger, qu'il ne
bougerait pas.
- Il s'en garderait bien; il n'y a pas de danger, observa Charlot.
- C'est un drôle de chien, poursuivit le Matois; quand il est en
société, comme il regarde d'un air menaçant quiconque se met à
rire ou à chanter! Avec ça qu'il ne grogne pas quand il entend
jouer du violon, et qu'il ne déteste pas les chiens de toute autre
espèce! Non, il se gêne!
- C'est, ma foi, un parfait chrétien,» dit Charlot.
Maître Bates voulait seulement dire par là que c'était un chien
doué de toutes les qualités, et ne songeait pas que cette remarque
offrait un autre sens également juste: car il y a bien des hommes
et des femmes qui se donnent pour de parfaits chrétiens, et qui ne
ressemblent pas mal au chien de M. Sikes.
«C'est bon, c'est bon, dit le Matois en revenant au sujet de la
conversation; ceci n'a rien à faire avec le jeune nigaud ici
présent.
- C'est vrai, dit Charlot. Olivier, pourquoi ne te mets-tu pas au
service de Fagin?
- Ta fortune serait faite, ajouta le Matois en riant.
- Tu vivrais de tes rentes, et tu ferais le monsieur, comme c'est
mon intention, à Pâques ou à la Trinité.
- Cela ne me plaît pas, répondit timidement Olivier; je voudrais
bien qu'on me permît de m'en aller. J'aimerais mieux m'en aller.
- Et Fagin aime mieux que tu restes,» répliqua Charlot.
Olivier ne le savait que trop; mais, jugeant dangereux de
s'expliquer plus clairement, il soupira et se remit à cirer les
bottes du Matois.
«Allons donc! s'écria celui-ci; tu n'as donc pas de coeur, pas
d'amour-propre? Est-ce que tu voudrais vivre aux dépens de tes
amis?
- Oh! fi donc! dit maître Bates en tirant deux ou trois foulards
de sa poche et en les jetant dans une armoire, ce serait ignoble.
- Quant à moi, je ne pourrais pas vivre comme ça, dit le Matois de
l'air du plus profond dédain.
- Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, dit Olivier avec
un léger sourire, et que vous les laissez punir à votre place.
- Quant à cela, répondit le Matois, c'était par pure considération
pour Fagin, parce que les mouchards savent que nous travaillons
avec lui; et, si nous n'avions pas déguerpi, il aurait pu lui en
cuire. C'était là le seul motif, n'est-ce pas Charlot?»
Maître Bates fit un signe d'assentiment, et allait répondre, quand
tout à coup le souvenir de la fuite d'Olivier lui revint à
l'esprit et le fit pouffer de rire; il avala la fumée de sa pipe,
et resta cinq minutes au moins à tousser et à frapper du pied.
«Tiens, regarde-moi ça, dit le Matois en tirant de sa poche une
poignée de schillings et de pence, voila ce qui s'appelle mener
une jolie existence! Et à quel jeu gagne-t-on tout cela? Il ne
tient qu'à toi de l'apprendre. Le trésor où j'ai pris cet argent
n'est pas encore à sec, va. Et tu ne veux pas en avoir autant,
idiot que tu es!
- C'est bien laid, n'est-ce pas, Olivier? demanda Charlot. Il
finira par se faire accrocher, n'est-ce pas?
- Je ne comprends pas, répondit Olivier.
-- Voici à peu près ce que c'est,» dit Charlot. En même temps il
saisit un bout de sa cravate, et, le tenant en l'air, il pencha sa
tête sur son épaule, et fit craquer ses dents d'une manière
singulière, montrant, par cette pantomime expressive, que se faire
accrocher ou se faire pendre était une seule et même chose. «Tu
comprends maintenant, dit Charlot; mais vois donc, Jack, comme il
me regarde d'un air ébahi... Je n'ai jamais vu pareille innocence!
il me fera mourir à force de rire, c'est sûr.»
Et maître Bates, après avoir ri aux larmes, reprit sa pipe et se
remit à fumer.
«Tu n'as pas été bien éduqué, Olivier, dit le Matois en regardant
ses bottes avec satisfaction, quand Olivier les eut rendues bien
luisantes; Fagin fera quelque chose de toi pourtant, ou tu serais
le premier qui ne répondrait pas par ses progrès à l'habileté de
sa direction; tu ferais mieux de te mettre tout de suite à la
besogne, car tu en viendras toujours là un jour ou l'autre, sans
même t'en douter, et en attendant tu perds ton temps.»
Maître Bates appuya cet avis de force réflexions morales de son
cru; ensuite son ami M. Dawkins et lui entamèrent un long dialogue
sur les mille agréments de la vie qu'ils menaient; ils
insinuèrent, à plusieurs reprises, à Olivier, que le meilleur
parti qu'il eût à prendre était de mériter au plus vite la
bienveillance de Fagin, en s'y prenant comme eux-mêmes l'avaient
fait.
«Et mets-toi bien dans la cervelle, dit le Matois en entendant le
juif ouvrir la porte, que si tu n'escamotes pas des toquantes...
- À quoi bon lui parler ainsi? remarqua maître Bates; il ne
comprend seulement pas ce que cela veut dire.
- Si tu n'escamotes pas des montres et des foulards, reprit le
Matois en se servant d'expressions à la portée d'Olivier, d'autres
le feront; tant pis pour ceux qui se les laissent prendre, et tant
pis pour toi aussi; il n'en revient pas un sou de plus à personne,
excepté à celui qui met la main dessus; et tu as autant de droit
que celui-là à t'en emparer.
- Sans doute, sans doute, dit le juif qui était entré sans
qu'Olivier l'aperçût; c'est tout simple, mon ami, tu peux en
croire le Matois sur parole; ah! ah! en voilà un qui entend à
merveille le catéchisme de sa profession!»
Tout en donnant ainsi son assentiment aux beaux raisonnements du
Matois, le vieux juif se frottait les mains d'un air de
satisfaction, et s'applaudissait des talents de son élève.
La conversation en resta là, car le Juif était rentré en compagnie
de miss Betty et d'un monsieur qu'Olivier n'avait pas encore vu,
mais que le Matois salua du nom de Tom Chitling.
M. Chitling était plus âgé que le Matois et comptait environ dix-
huit printemps; mais il avait, à l'égard de son jeune confrère, un
ton de déférence qui semblait indiquer qu'il se reconnaissait un
peu inférieur à lui en génie et en habileté dans l'exercice de sa
profession. Il avait de petits yeux qu'il clignait sans cesse, et
la figure gravée de petite vérole. Une casquette de loutre, une
veste de gros drap brun, un méchant pantalon de futaine et un
tablier, composaient tout son costume; à dire vrai, sa garde-robe
n'était plus présentable; mais il s'excusa près de la compagnie en
disant qu'il avait fini son temps depuis une heure à peine, et
qu'ayant toujours porté le costume réglementaire, depuis six
semaines, il n'avait pas eu le loisir de s'occuper de ses effets,
M. Chitling ajouta, d'un ton très courroucé, qu'on avait adopté
là-bas un nouveau système de fumigation pour les vêtements,
système infernal et inconstitutionnel, qui les brûlait sans qu'on
eût aucun recours contre une telle injustice; il s'éleva aussi
avec force contre l'usage adopté de couper les cheveux des gens,
et déclara cette mesure absolument illégale; enfin il termina ses
observations en affirmant que, pendant quarante-deux mortelles
journées de travail forcé, il n'avait pas avalé une goutte de
n'importe quoi, et qu'il consentait à être empalé, s'il n'avait
pas le gosier aussi sec qu'un four à chaux.
«Olivier, demanda le juif, tandis que les jeunes filous mettaient
sur la table une bouteille d'eau-de-vie, d'où penses-tu qu'arrive
monsieur?
- Je... ne sais pas, monsieur, répondit l'enfant.
- Qu'est-ce que c'est que celui-là? demanda Tom Chitling en jetant
sur Olivier un regard de dédain.
- Un de mes jeunes amis, mon cher, répliqua le juif.
- Eh. bien! il a de la chance, dit le jeune homme en regardant
Fagin d'un air d'intelligence; ne t'inquiète pas de savoir d'où je
viens, mon garçon. Tu prendras assez vite le même chemin, j'en
gagerais bien un écu.»
Les jeunes voleurs rirent de cette saillie, et, après quelques
plaisanteries sur le même sujet, ils échangèrent avec Fagin
quelques mots à voix basse, et quittèrent la chambre.
Après avoir causé un instant tête à tête, le nouveau venu et Fagin
allèrent s'asseoir auprès du feu. Le juif dit à Olivier de venir
prendre place près de lui, et fit tomber la conversation sur les
sujets les plus propres à intéresser ses auditeurs. Il s'étendit
sur les grands avantages du métier, sur l'habileté du Matois, la
bonne humeur de Charlot Bates et la libéralité de lui, Fagin.
Quand il eut épuisé tous ces sujets, comme M. Chitling tombait de
fatigue (effet ordinaire d'un séjour de quelques semaines à la
maison de correction), miss Betty se retira, et la société se
sépara pour aller dormir.
À partir de ce jour, Olivier ne resta presque jamais seul; il fut
continuellement en rapport avec les deux jeunes filous, qui
jouaient chaque matin avec le juif à leur jeu favori; était-ce
pour les rendre plus adroits, ou pour former peu à peu Olivier? à
cela M. Fagin eût pu répondre mieux que personne. Parfois le vieux
scélérat leur contait des histoires d'escroquerie de sa jeunesse,
d'une manière si plaisante et si originale, qu'Olivier ne pouvait
s'empêcher de rire de tout son coeur, et de montrer qu'en dépit de
la délicatesse de ses sentiments, il prenait plaisir à ces récits.
En un mot, le vieux misérable tenait l'enfant dans ses filets;
après l'avoir amené, par la solitude et la tristesse, à préférer
une société quelconque à l'isolement dans cet affreux séjour, sans
autre passe-temps que ses tristes pensées, il versait peu à peu
dans son coeur le poison sur lequel il comptait pour le corrompre
et le souiller à tout jamais.
CHAPITRE XIX.
Discussion et adoption d'un plan de campagne.
Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, après avoir
boutonné jusqu'au haut sa grande redingote, et relevé le collet
sur ses oreilles de manière à cacher le bas de sa figure, sortit
de son affreuse tanière. Il s'arrêta un instant sur le seuil,
tandis que, derrière lui, on fermait soigneusement la porte à clef
et qu'on poussait les verrous; il prêta l'oreille pour s'assurer
que ses élèves s'acquittaient bien de ces mesures de prudence, et,
quand il n'entendit plus le bruit de leurs pas, il s'éloigna au
plus vite.
La maison où l'on avait conduit Olivier était dans le voisinage de
Whitechapel. Arrivé au coin de la rue, le juif s'arrêta de
nouveau, jeta autour de lui un regard défiant, puis passa de
l'autre côté, et se dirigea vers Spitalfields.
Une boue épaisse couvrait le pavé; les rues étaient plongées dans
le brouillard; la pluie tombait lentement, l'air était froid, le
sol glissant: c'était, en un mot, une nuit faite exprès pour un
promeneur tel que le juif. Tandis qu'il cheminait à pas de loup,
rasant les murailles ou se dissimulant sous l'auvent des
boutiques, l'affreux vieillard ressemblait à un hideux reptile
sorti de la fange et des ténèbres, et rampant dans l'ombre, à la
recherche d'une nourriture immonde.
Il parcourut un grand nombre de rues étroites et tortueuses,
jusqu'à ce qu'il eût atteint Bethnal-Green; puis, tournant tout à
coup à gauche, il s'engagea dans un dédale de petites rues sales,
comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres.
Le juif semblait du reste trop bien connaître les lieux qu'il
traversait, pour éprouver la moindre difficulté à s'orienter,
malgré l'obscurité, au milieu de ce labyrinthe; il parcourut à
grands pas nombre de passages et d'allées, et s'engagea enfin dans
une rue mal éclairée par un unique réverbère, placé à l'autre
bout. Il frappa à la porte d'une maison, et, après avoir échangé
quelques mots à voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir,
il monta l'escalier.
Au moment où il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et
on entendit une voix d'homme demander: «Qui va là?»
- C'est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un
coup d'oeil dans la chambre.
- Entrez, dit Sikes, Couche là, vilaine bête! Tu ne reconnais donc
plus le diable, quand il a sa grande redingote.»
L'accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en
erreur: car, dès que le juif eut déboutonné sa redingote et l'eut
posée sur le dos d'une chaise, l'animal regagna son coin en
remuant la queue, montrant par là qu'il était aussi satisfait que
possible.
«Eh bien! dit Sikes.
- Eh bien, mon ami? répondit le juif. Ah! bonjour Nancy.»
Le juif s'adressa à la jeune fille avec un certain embarras, et
comme s'il doutait de l'accueil qu'elle lui ferait; car c'était la
première fois qu'il la voyait depuis qu'elle avait pris parti pour
Olivier. Mais ses doutes, s'il en avait, furent bientôt dissipés
par la conduite de Nancy à son égard; elle retira ses pieds du
garde-feu, recula sa chaise, et dit à Fagin d'avancer la sienne;
car la nuit était glaciale.
«Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses
mains ridées; il y a de quoi vous glacer jusqu'aux os, ajouta-t-il
en portant la main à son côté gauche.
- Il faudrait un fameux froid pour vous pénétrer jusqu'au coeur,
dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose à boire. Dépêche-toi,
mille tonnerres! Il y a de quoi tomber malade, rien qu'à voir
grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l'air
d'être sorti tout à l'heure de son tombeau.»
Nancy se hâta de prendre une bouteille dans une armoire qui en
contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement
pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d'eau-
de-vie, et invita le juif à le vider.
«Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le
verre après y avoir seulement touché du bout des lèvres.
- Comment! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions
votre affaire? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi
donc!»
M. Sikes, de l'air le plus méprisant, prit le verre, et jeta dans
les cendres la liqueur qu'il contenait, puis le remplit pour lui-
même, et le vida d'un trait.
Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la
chambre, non par curiosité, car il la connaissait depuis
longtemps, mais avec cette expression inquiète et soupçonneuse qui
lui était naturelle. Elle était pauvrement meublée, et les objets
contenus dans l'armoire indiquaient seuls qu'elle n'était pas
occupée par un ouvrier. Rien ne pouvait éveiller de soupçons, sauf
deux ou trois gros gourdins placés dans un coin, et un casse-tête
accroché au-dessus de la cheminée.
«Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant, je
suis à vous.
- Pour causer d'affaires, hein? demanda le juif.
- Oui, pour causer d'affaires, répondit Sikes. Ainsi, dites ce que
vous avez à dire.
- Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume, dit le juif en
rapprochant sa chaise et en parlant très bas.
- Oui; eh bien, quoi? demanda Sikes.
- Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le
juif. N'est-ce pas, Nancy, qu'il sait bien ce que je veux dire?
- Non, il n'en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut
pas le savoir, ce qui est tout comme; parlez, et appelez les
choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps à cligner de
l'oeil, à barguigner et à parler par énigmes, comme si ce n'était
pas vous qui avez eu la première pensée de ce vol? expliquez-vous,
que diable!
- Paix, paix, Guillaume! dit le juif, qui avait essayé inutilement
de modérer l'indignation de M. Sikes; on pourrait nous entendre,
mon cher, on pourrait nous entendre.
- Eh bien! qu'on nous entende! répliqua Sikes; que m'importe?»
Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en
prononçant ces mots et redevint plus calme.
«Allons, allons, dit le juif d'un air doucereux, c'était seulement
par prudence... rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de
cette maison de Chertsey; quand fait-on le coup, hein! Guillaume?
Tant d'argenterie, mes amis, tant d'argenterie! ajouta-t-il en se
frottant les mains et en écartant ses sourcils, comme s'il avait
déjà le trésor.
- Il n'y a rien à faire, dit froidement Sikes.
- Rien à faire! répète le juif en se laissant tomber sur le dos de
sa chaise.
- Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n'est pas une affaire
bâclée, comme nous l'espérions.
- Alors, c'est qu'on s'y est mal pris, dit le juif pâle de colère.
Ne me dites plus rien.
- Si fait, reprit Sikes. Qui êtes-vous donc pour refuser de
m'écouter? Je vous dis qu'il y a quinze jours que Tobie Crackit
rôde autour de la maison, et il n'a pas pu faire broncher un
domestique.
- Voulez-vous dire par là, Guillaume, interrompit le juif en
s'adoucissant à mesure que son compagnon s'animait, que les deux
valets n'ont pu être gagnés ni l'un ni l'autre?
- Oui, voilà la chose, répondit Sikes. Il y a vingt ans qu'ils
sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq
cents livres sterling qu'ils ne voudraient entendre à rien.
- Mais mon cher, observa le juif, et les femmes? Est-ce qu'on n'a
rien pu faire de ce côté?
- Absolument rien, répondit Sikes.
- Pas même par le moyen du séduisant Tobie Crackit? dit le juif
d'un air d'incrédulité. Vous savez bien ce que c'est que les
femmes, Guillaume.
- Eh bien non, le séduisant Tobie Crackit en personne en a été
pour ses frais, répondit Sikes; il dit qu'il a eu beau porter tout
le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c'était comme
s'il chantait.
- Il aurait dû se mettre des moustaches et porter un pantalon
d'uniforme, dit le juif après quelques instants de réflexion.
- Il n'y a pas manqué, reprit Sikes, et ça n'a pas fait plus
d'effet.»
À ces mots, le juif parut déconcerté, et, après avoir rêvé
quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tête et
dit que, si le rapport du séduisant Tobie Crackit était exact, il
était à craindre que l'affaire ne tombât dans l'eau.
«Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses
genoux, c'est une chose déplorable, mon cher, que de perdre tant
de richesses que nous croyions déjà tenir.
- C'est vrai, dit M. Sikes, c'est avoir du guignon!»
Un long silence s'ensuivit, pendant lequel le juif resta plongé
dans une profonde rêverie; ses traits contractés avaient une
expression vraiment diabolique. De temps à autre Sikes l'observait
du coin de l'oeil, et Nancy, craignant sans doute d'irriter le
brigand, restait immobile, les yeux fixés au fond de la cheminée,
comme si elle n'avait pas entendu un mot de la conversation.
«Fagin, dit Sikes, rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-
il cinquante souverains hors part, si nous en venons à bout du
dehors?
- Oui, dit le juif, comme s'il sortait subitement d'un rêve
prolongé.
- Est-ce dit? demanda Sikes.
- Oui, oui, mon cher,» reprit le juif en serrant la main de Sikes.
Ses yeux étincelaient, et tous les muscles de son visage
trahissaient l'émotion que lui causait cette demande.
«Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec
dédain, ça se fera quand vous voudrez. L'avant-dernière nuit, nous
avons escaladé, Tobie et moi, le mur du jardin, et sondé les
volets et les battants de la porte. La maison est barricadée la
nuit comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons
briser sans bruit.
- Où donc, Guillaume? demanda le juif avec empressement.
- Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a traversé la
pelouse...
- Oui, oui, dit le juif, en avançant la tête et en ouvrant de
grands yeux.
- Hum! fit Sikes, s'arrêtant court sur un léger signe de tête de
la jeune fille, qui lui faisait remarquer l'expression de figure
du juif. Que vous importe de savoir où c'est? Vous ne pouvez rien
faire sans moi, je le sais; mais il est bon d'être toujours sur
ses gardes quand on a affaire à vous.
- Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, répondit le
juif en se mordant les lèvres. Et il n'y a besoin de personne
autre que de vous et de Tobie?
- Non, dit Sikes: il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et
un enfant; le premier, nous l'avons: à vous de nous trouver le
second.
- Un enfant! s'écria le juif; oh! alors, il faut s'introduire par
un panneau, hein?
- Encore une fois, que vous importe? répliqua Sikes, il me faut un
enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu! ajouta-t-il après un
instant de réflexion; si j'avais seulement le petit garçon de Ned,
le ramoneur!... il l'empêchait tout exprès de grandir, et le
louait à l'occasion; mais le père s'est fait pincer, et alors la
société des jeunes délinquants arrive, enlève l'enfant à un métier
où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire,
et avec le temps en fait un apprenti; et voilà comme ils
procèdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colère, voilà
comme ils se mêlent de tout; et, s'ils avalent assez d'argent
(mais Dieu merci ils n'en sont pas encore là), il ne nous
resterait pas six enfants par an pour notre métier.
- C'est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait,
était resté absorbé dans ses pensées, et n'avait saisi que les
derniers mots; Guillaume!
- Eh bien?» demanda Sikes.
Le juif fit un signe de tête en montrant Nancy, qui restait
immobile devant le feu: il donnait ainsi à entendre à Sikes qu'il
devrait éloigner la jeune fille: celui-ci haussa les épaules avec
impatience, mais se rendit pourtant au désir du juif, et demanda à
Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.
«Tu n'en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant
tranquillement à sa place.
- Je te dis que si, répondit Sikes.
- Allons donc! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin.
Je sais ce qu'il va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire
attention à moi.»
Le juif hésitait encore, et Sikes les regarda l'un et l'autre avec
quelque surprise.
«En quoi cette fille peut-elle vous gêner, Fagin? demanda-t-il
enfin; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous
fier à elle, ou alors, à tous les diables! Elle n'est pas femme à
jaser; n'est-ce pas, Nancy?
- Je pense bien que non, répondit la jeune fille en approchant sa
chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes.
- Non, non, ma chère, je n'en doute pas, dit le juif; mais...»
Et il s'arrêta encore.
«Mais quoi? demanda Sikes.
- Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-être aussi
mal disposée que l'autre soir,» répondit le juif.
Nancy partit d'un grand éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-
de-vie, secoua la tête d'un air de défi, et se mit à pousser des
exclamations incohérentes: «Allez toujours votre chemin! Ne parlez
jamais de vous rendre!» et autres semblables, ce qui parut
rassurer complètement les deux hommes. Le juif hocha la tête avec
satisfaction et se rassit; M. Sikes en fit autant.
«Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez à Guillaume vos
projets sur Olivier.
- Ah! ma chère, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus
maligne que je connaisse! dit le juif en lui donnant une petite
tape sur le cou. C'était justement d'Olivier que je voulais
parler. Ha! ha!
- Pour quoi faire? demanda Sikes.
- C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher, répondit le juif à
voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une
affreuse grimace.
- Lui? s'écria Sikes.
- Prends-le, Guillaume! dit Nancy. À ta place, je n'hésiterais
pas; il n'est peut-être pas aussi futé que d'autres; mais qu'est-
ce que ça fait, s'il s'agit seulement de t'ouvrir une porte? Sois
sûr qu'on peut compter sur lui, Guillaume.
- C'est vrai, reprit Fagin; il est en bon train depuis quelques
semaines, et il est temps qu'il commence à gagner sa vie.
D'ailleurs, les autres sont trop gros.
- Ce n'est pas l'embarras, il est justement de la taille qu'il me
faut, dit M. Sikes après réflexion.
- Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le
juif; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui
fassiez assez peur.
- Lui faire peur! répéta Sikes; il aura peur pour tout de bon,
sachez-le bien. S'il s'avise de broncher, une fois à la besogne,
s'il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin,
songez-y avant de me l'envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le
brigand en brandissant une lourde pince qu'il venait de prendre
sous le lit.
- J'ai songé à tout cela, dit le juif avec énergie; j'ai l'oeil
sur lui, mes amis; je l'ai observé de près, de très près; qu'il
comprenne une bonne fois qu'il est des nôtres; qu'il soit
convaincu qu'il a volé, et il est à nous... à nous pour la vie!
Oh! cela ne pouvait pas se trouver plus à propos!»
Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfonça sa tête dans
ses épaules, et tressaillit de joie.
«À nous! dit Sikes. À vous, vous voulez dire.
- Peut-être, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. À
moi, si vous voulez, Guillaume.
- Ah çà! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agréable ami
d'un air refrogné, comment se fait-il que vous vous inquiétiez
tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu'il y en a chaque soir
cinquante comme lui qui flânent aux alentours de Common Garden
parmi lesquels vous n'avez qu'à choisir?
- Parce qu'ils ne sont bons à rien, mon cher, répondit le juif un
peu embarrassé; ils ne valent pas la peine qu'on les prenne; quand
ils se font pincer, leur physionomie seule dépose contre eux, et
je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet
enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu'avec vingt
autres. D'ailleurs, s'il parvenait encore à nous fausser
compagnie, il nous tient: il est donc indispensable qu'il soit des
nôtres. Qu'il participe à un seul vol, il n'en faut pas davantage
pour que je le tienne à ma merci, et c'est tout ce que je veux.
Cela vaut bien mieux que d'être obligé de se défaire de ce pauvre
petit garnement; d'abord nous y perdrions, et puis nous pourrions
courir quelque danger.
- À quand l'expédition? demanda Nancy au moment où M. Sikes allait
se récrier avec violence, et exprimer le profond dégoût que lui
inspiraient les semblants d'humanité de Fagin.
- Ah! c'est vrai, dit le juif; à quand l'expédition, Guillaume?
- Dans la nuit d'après-demain, répondit Sikes d'une voix sombre;
c'est convenu avec Tobie, à moins que je ne lui donne contre-
ordre.
- Bon, dit le juif; il n'y a pas de lune.
- Non, répliqua Sikes.
- Et tout est disposé pour emporter le magot?» demanda Fagin.
Sikes fit un signe de tête affirmatif.
«Et avez-vous songé...
- Oh! tout est prévu, repartit Sikes; assez de détails comme ça.
Il vaudra mieux amener l'enfant ici demain soir; je plierai bagage
au point du jour. Ainsi taisez-vous, et préparez le creuset: c'est
tout ce que vous avez à faire.»
Après une discussion à laquelle les trois personnages prirent
part, il fut décidé que le lendemain, à la nuit close, Nancy irait
chez le juif et ramènerait Olivier. Fagin observa adroitement que,
si l'enfant montrait de la répugnance pour l'entreprise, il
suivrait plutôt Nancy que tout autre, puisqu'elle s'était
interposée récemment en sa faveur. On stipula formellement que le
pauvre Olivier serait abandonné, sans réserve, aux soins et à la
garde de M. Guillaume Sikes; et de plus que ledit Sikes en agirait
avec lui comme il l'entendrait, sans être responsable, auprès du
juif, de ce qui pourrait arriver de fâcheux à l'enfant, ni de tout
châtiment qu'il jugerait nécessaire de lui infliger, à condition,
bien entendu, que les assertions de M. Sikes, à son retour,
seraient confirmés, dans tous les détails importants, par le
témoignage du séduisant Tobie Crackit.
Quand on fut d'accord sur tous les points, M. Sikes se mit à boire
de l'eau-de-vie à plein verre et à brandir sa pince d'une manière
peu rassurante, en chantant à tue-tête, ou en proférant
d'affreuses imprécations. Enfin, dans un accès d'enthousiasme pour
son métier, il voulut examiner sa boite à outils; il ne l'eut pas
plutôt ouverte, pour expliquer l'usage et l'emploi des divers
instruments d'effraction qu'elle contenait, et vanter le mérite de
leur fabrication, qu'il tomba sur le plancher, et s'endormit à
l'endroit où il était tombé.
«Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s'affublant de sa grande
redingote.
- Bonsoir.»
Leurs yeux se rencontrèrent, et Fagin lança à la jeune fille un
regard pénétrant et scrutateur. Elle ne broncha pas; le juif
allongea sournoisement en passant un coup de pied à l'ivrogne
étendu sur le plancher, et descendit l'escalier à tâtons.
«Toujours la même chose, marmottait le juif entre ses dents en
prenant le chemin de sa demeure. Ce qu'il y a de pis chez ces
femmes, c'est qu'un rien leur rappelle un sentiment oublié depuis
longtemps; mais ce qu'il y a de bon, c'est que cela ne dure pas.
Ha! ha! l'homme contre l'enfant, pour un sac d'or!»
Tout en trompant l'ennui de la route par ces agréables réflexions,
M. Fagin regagna son obscure tanière, où le Matois était encore
sur pied, attendant avec impatience le retour de son maître.
«Olivier est-il couché? j'ai à lui parler, fut la première phrase
du juif en descendant l'escalier.
- Il y a longtemps, répondit le Matois en ouvrant une porte. Le
voici.»
L'enfant, profondément endormi, reposait sur un matelas grossier
étendu sur le plancher. L'inquiétude, la tristesse, l'ennui de la
captivité, l'avaient rendu pâle comme la mort, non telle qu'elle
se montre à nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle
qu'elle s'offre à nos yeux au moment où la vie vient de
s'éteindre; quand une âme jeune et pure vient de s'envoler vers le
ciel, et que l'air grossier de ce monde n'a pas encore eu le temps
de souffler sur cette poussière qu'elle animait et qu'elle
sanctifiait.
«Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant sans bruit. Demain,
demain.»
CHAPITRE XX.
Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes.
Le matin, à son réveil, Olivier ne fut pas peu surpris de trouver
au pied de son lit, au lieu de ses vieilles chaussures, une paire
de souliers neufs, garnis de bonnes grosses semelles. Cette
découverte le réjouit d'abord, dans l'espérance que c'était peut-
être le prélude de sa mise en liberté; mais cet espoir s'évanouit
bientôt. Au moment du déjeuner, comme il se trouvait seul avec le
juif, celui-ci lui dit, d'un ton et d'un air qui ne firent
qu'augmenter ses craintes, que le soir même on viendrait le
prendre pour le mener à la demeure de Guillaume Sikes.
«C'est pour... pour y rester, monsieur? demanda Olivier avec
anxiété.
- Non, non, mon ami, pas pour y rester, répondit le juif; nous ne
voudrions pas te perdre. N'aie pas peur, Olivier, tu nous
reviendras. Ha! ha! nous n'aurions pas la cruauté de te renvoyer,
mon cher; oh! que non.»
Le vieillard, tout en raillant ainsi Olivier, était accroupi
devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain; il se
mit à rire pour montrer qu'il savait parfaitement que l'enfant
serait charmé de s'échapper, s'il le pouvait.
«Je suppose, reprit-il en le regardant fixement, je suppose que tu
voudrais savoir pourquoi tu vas chez Guillaume, hein?»
Olivier rougit involontairement en voyant que le vieux scélérat
avait lu dans sa pensée, mais il répondit sans hésiter:
«C'est vrai; je voudrais le savoir.
- Tu ne te doutes pas de ce que ce peut être? demanda Fagin en
éludant la question.
- Non, en vérité, monsieur, répondit Olivier.
- Bah! dit le juif, en se retournant d'un air désappointé après
avoir scruté attentivement la figure de l'enfant. Dans ce cas,
attends que Guillaume te mette au courant.»
Le juif parut très contrarié de voir qu'Olivier ne témoignait pas
plus de curiosité à ce sujet; mais, à vrai dire, celui-ci, bien
qu'il fût dévoré d'inquiétude, était si troublé par le regard
scrutateur de Fagin et par ses propres pensées, qu'il ne put en
demander davantage en ce moment. L'occasion ne se présenta plus;
le juif resta morne et silencieux jusqu'au soir, et, à la nuit
close, se prépara à sortir.
«Tu peux allumer une chandelle, dit le juif en en posant une sur
la table; et voici un livre pour te distraire jusqu'à ce qu'on
vienne te chercher. Bonsoir.
- Bonsoir, monsieur,» répondit doucement Olivier.
Le juif se dirigea vers la porte, en regardant l'enfant du coin de
l'oeil; puis il s'arrêta brusquement et l'appela par son nom.
Olivier leva la tête; le juif, lui montrant du doigt la chandelle,
lui fit signe de l'allumer. Il obéit; et, comme il posait le
flambeau sur la table, il vit que le juif, les sourcils froncés,
l'examinait attentivement du fond de la chambre.
«Prends garde, Olivier! prends garde à toi! dit le vieillard avec
un geste qui en disait plus que des paroles; c'est un butor
capable de tout, pour peu qu'on l'irrite. Quoi qu'il arrive, ne
dis rien, et fais tout ce qu'il voudra. Réfléchis bien à ce que je
te dis là!»
Il appuya beaucoup sur ces derniers mots; un horrible sourire
passa sur son visage; il fit un signe de tête et sortit.
Olivier, resté seul, mit sa tête dans ses mains, et réfléchit avec
angoisse aux paroles qu'il venait d'entendre: plus il pensait à la
recommandation du juif, et plus il se perdait en conjectures sur
le sens et la portée de cet avis. Si l'on avait à son égard des
intentions criminelles, ne pouvait-on pas les mettre à exécution
tout aussi bien chez Fagin que chez Sikes? Tout considéré, il
s'arrêta à l'idée qu'on l'avait choisi pour remplir chez ce
dernier quelques fonctions domestiques, jusqu'à ce qu'il se fût
procuré un garçon qui lui convînt davantage; il était trop habitué
à souffrir, et il avait trop souffert chez le juif, pour regretter
un changement, quel qu'il fût. Il resta quelques minutes plongé
dans ces pensées, puis moucha la chandelle en soupirant, et,
ouvrant le livre que Fagin lui avait laissé, se mit à le
parcourir.
D'abord il le feuilleta d'un air distrait; mais il tomba bientôt
sur un passage qui attira son attention, et il finit par être
complètement absorbé dans sa lecture. C'était l'histoire de la vie
et du jugement des grands criminels; le livre avait tant servi que
les pages en étaient souillées et noircies. Il y lut le récit de
crimes horribles, à faire dresser les cheveux sur la tête,
d'assassinats commis secrètement sur des chemins détournés, des
histoires de cadavres jetés dans des fossés ou dans des puits qui,
tout profonds qu'ils étaient, n'avaient pu les cacher pour
toujours: au bout de quelques années on les avait retrouvés, et,
en les voyant, les assassins avaient perdu la tête, confessé leur
crime, et demandé à grands cris que le gibet mît fin à leurs
tourments. Plus loin, c'était l'histoire d'hommes qui s'étaient
familiarisés peu à peu avec l'idée du crime, et avaient fini par
commettre des horreurs à faire frissonner. Ces affreux tableaux
étaient tracés avec tant de vérité, que les pages du livre prirent
aux yeux d'Olivier une couleur de sang, et qu'il crut entendre les
gémissements étouffés des victimes.
La terreur de l'enfant devint telle qu'il ferma le livre et le
jeta loin de lui; il tomba à genoux, et demanda à Dieu avec
ferveur de le garder pur de tels forfaits, et de lui envoyer
plutôt la mort que de permettre qu'il devint criminel. Peu à peu
il se calma, et, d'une voix faible et tremblante, il conjura le
ciel de lui venir en aide au milieu des dangers qui le menaçaient,
d'avoir pitié d'un pauvre enfant abandonné qui n'avait jamais
connu l'affection d'un parent ni d'un ami, et de le secourir en ce
moment où, désespéré et sans appui, il se trouvait seul au milieu
d'hommes pervers et criminels.
Sa prière terminée, il était encore à genoux, la tête cachée dans
ses mains, quand un léger bruit le fit tressaillir.
«Qu'est-ce? s'écria-t-il en se relevant et en apercevant quelqu'un
debout près de la porte, qui est là?
- C'est moi, moi seule,» répondit une voix tremblante.
Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête, et regarda du côté
de la porte: c'était Nancy.
«Baisse cette chandelle, dit la jeune fille en détournant la tête,
elle me fait mal aux yeux.»
Olivier vit qu'elle était très pâle, et lui demanda
affectueusement si elle était malade. Elle se laissa tomber sur
une chaise, en lui tournant le dos, et se tordit les mains; mais
elle ne répondit pas.
«Dieu me pardonne! dit-elle après un silence; je n'aurais jamais
cru cela.
- Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier; puis-je vous
être utile? Je suis prêt, parlez.»
Elle s'agita sur sa chaise, porta la main à sa gorge, poussa un
sourd gémissement, et fit des efforts pour respirer.
«Nancy! s'écria Olivier très inquiet; qu'avez-vous?»
La jeune fille frappa des mains sur ses genoux, et des pieds sur
le plancher, puis s'arrêta tout à coup, s'enveloppa dans son châle
et grelotta de froid.
Olivier attisa le feu; elle rapprocha sa chaise du foyer et resta
quelques instants sans parler; enfin elle leva la tête et regarda
autour d'elle.
«Je ne sais ce qui me prend de temps à autre, dit-elle, en se
donnant une contenance et en réparant le désordre de sa toilette;
c'est l'effet de cette chambre sale et humide, je crois.
Maintenant, mon petit Olivier, es-tu prêt?
- Est-ce que je m'en vais avec vous? demanda Olivier.
- Oui, répondit-elle; je viens de la part de Guillaume; il faut
que tu viennes avec moi.
- Pour quoi faire? dit Olivier, en reculant de deux pas.
- Pour quoi faire? répéta la jeune fille en regardant l'enfant;
mais, dès qu'elle rencontra le regard d'Olivier, elle baissa les
yeux. Oh! pour rien de mal.
- J'en doute, dit Olivier, qui l'observait attentivement.
- Comme tu voudras, repartit la jeune fille avec un rire affecté.
Pour rien de bien, alors.»
Olivier put voir qu'il avait quelque influence sur la sensibilité
de Nancy, et il eut un instant la pensée de faire appel à sa
commisération; mais il songea tout à coup qu'il était à peine onze
heures, qu'il y avait encore du monde dans les rues, et qu'il
trouverait sans doute quelqu'un qui ajouterait foi à ses paroles.
Dès que cette réflexion se fut présentée à son esprit, il s'avança
vers la porte, et dit bien vite qu'il était prêt à partir.
Ni cette réflexion ni le projet de l'enfant n'échappèrent à Nancy.
Tandis qu'il parlait, elle le regardait attentivement, et elle lui
lança un coup d'oeil qui indiquait assez qu'elle devinait
parfaitement ce qui se passait en lui.
«Chut! dit-elle en se penchant vers Olivier, et en montrant du
doigt la porte, tandis qu'elle regardait autour d'elle avec
précaution. Tu ne peux pas te sauver. J'ai fait pour toi tout ce
que j'ai pu, mais il n'y a pas eu moyen. Tu es cerné de tous
côtés, et, si jamais tu dois parvenir à t'échapper, sois sûr que
ce n'est pas en ce moment.»
Frappé du ton énergique de la jeune fille, Olivier la regarda avec
étonnement. Évidemment elle parlait sérieusement. Elle était pâle
et agitée, et tremblait de tous ses membres.
«Je t'ai déjà fait éviter des mauvais traitements, dit-elle, et je
t'en ferai éviter encore; c'est pour cela que je suis ici: car, si
d'autres que moi étaient venus te chercher, ils t'auraient mené
plus durement. J'ai promis que tu serais sage et tranquille; s'il
en est autrement, tu ne feras que te nuire et à moi aussi, et
peut-être seras-tu cause de ma mort. Tiens! regarde: voilà ce que
j'ai déjà enduré pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.»
En même temps, elle montrait à Olivier son cou et ses bras
couverts de meurtrissures.
Elle continua, en parlant très vite:
«N'oublie pas cela, et ne cherche pas en ce moment à m'attirer de
nouvelles souffrances; je ne demanderais pas mieux que de te venir
en aide, mais c'est au-dessus de mon pouvoir. On n'a pas
l'intention de te faire du mal, et, quoi qu'on exige de toi, tu
n'en es pas responsable. Tais-toi! chaque mot que tu prononces me
fait mal. Donne-moi la main. Vite! vite!»
Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, souffla
la lumière, et entraîna l'enfant au haut de l'escalier. La porte
s'ouvrit aussitôt, tirée par une personne cachée dans l'obscurité,
et se referma immédiatement derrière eux. Un fiacre les attendait;
Nancy y fit monter bien vite Olivier, se plaça près de lui et
baissa les stores. Le cocher ne demanda pas où l'on allait, et en
moins d'une seconde le cheval partit comme un trait.
Nancy serrait toujours la main d'Olivier et lui réitérait à voix
basse ses avis et ses recommandations. Tout cela fut l'affaire
d'un instant; et il avait à peine eu le temps de songer où il
était, et à ce qui lui était arrivé, que la voiture s'arrêta à la
porte de la maison où le juif s'était rendu la veille au soir.
Olivier jeta un coup d'oeil rapide sur la rue déserte, et fut au
moment de crier au secours! Mais la jeune fille lui parlait à
l'oreille, et le suppliait si instamment de ne pas la
compromettre, qu'il n'eut pas le coeur de crier. Tandis qu'il
hésitait, il n'était déjà plus temps; il était dans la maison, et
la porte se refermait derrière lui.
«Par ici! dit Nancy en lâchant la main d'Olivier. Guillaume!
-- On y va! répondit Sikes en se montrant au haut de l'escalier,
une chandelle à la main. Oh! tout va bien. Montez!»
Pour un individu de la trempe de M. Sikes, c'étaient là des
paroles de satisfaction, et un accueil singulièrement cordial,
Nancy parut y être très sensible, et le salua amicalement.
«J'ai fait sortir Turc avec Tom, observa Sikes en les éclairant;
il nous aurait gênés.
- C'est juste, répliqua Nancy.
- Eh bien! tu as amené le chevreau? dit Sikes en fermant la porte,
dès qu'ils furent entrés dans la chambre.
- Le voici, répondit Nancy.
- S'est-il tenu tranquille? demanda Sikes.
- Comme un agneau, dit Nancy.
- C'est bon à savoir, dit Sikes en regardant Olivier d'un air
farouche. Tant mieux pour ta petite carcasse; car autrement elle
s'en serait ressentie. Arrive ici, marmot, et écoute-moi bien:
autant vaut que je te prêche une fois pour toutes.»
En s'adressant ainsi à son nouveau protégé, M. Sikes lui ôtait sa
casquette, et la jetait dans un coin; puis, prenant Olivier par
l'épaule, il s'assit près de la table, et fit tenir l'enfant droit
devant lui.
«D'abord, connais-tu ça?» demanda Sikes en prenant sur la table un
pistolet de poche.
Olivier répondit affirmativement.
«Dans ce cas, attention! continua Sikes, Voici de la poudre, voici
une balle, et un lambeau de vieux chapeau pour servir de bourre.»
Olivier murmura à voix basse qu'il connaissait l'usage de ces
divers objets, et M. Sikes se mit à charger le pistolet avec
beaucoup de soin.
«Maintenant le voici chargé, dit-il quand il eut fini.
- Oui, je vois bien, monsieur, dit Olivier tout tremblant.
- Eh bien! dit le brigand, en serrant étroitement le poignet
d'Olivier, et en lui appliquant le canon du pistolet si près de la
tempe que l'enfant ne put réprimer un cri: si tu as le malheur,
quand tu sortiras avec moi, de dire un seul mot avant que je
t'adresse la parole, je te loge une balle dans la tête, sans autre
préambule. Ainsi, si tu veux te passer la fantaisie de parler sans
permission, dis d'abord tes prières.»
Pour donner encore plus de force à ses paroles, M, Sikes proféra
un affreux jurement et continua:
«Autant que je puis le savoir, si on t'expédiait, personne au
monde ne viendrait savoir de tes nouvelles: ainsi je n'aurais pas
besoin de me casser la tête à te donner toutes ces explications,
si ce n'était pour ton bien. Tu m'entends, hein?
- Cela signifie tout simplement, dit Nancy en appuyant sur chaque
mot pour éveiller l'attention d'Olivier, que, s'il te contrecarre
le moins du monde dans l'affaire que tu as en vue, tu le mettras
hors d'état de jaser en lui brûlant la cervelle, et que tu courras
la chance de te faire pendre pour cela, de même que tu exposes à
chaque instant ta vie pour faire ton métier.
- C'est cela! observa M. Sikes d'un air d'approbation. Les femmes
savent toujours dire les choses en peu de mots, excepté quand
elles ont la tête montée... car alors, elles n'en finissent plus.
Maintenant qu'il est au fait, il s'agit de souper, de faire un
somme avant de partir.»
Aussitôt Nancy mit la nappe, et, après s'être absentée quelques
instants, rentra avec un pot de bière et un plat de têtes de
mouton, lequel fournit à M. Sikes l'occasion de faire quelques
plaisanteries. Cet honnête homme, stimulé peut-être par la
perspective d'une expédition immédiate, se laissa aller à un accès
de gaieté et de bonne humeur. Par exemple, il trouva plaisant
d'avaler toute la bière d'un seul trait, et il ne jura guère plus
d'une centaine de fois pendant le repas.
Le souper fini (on comprend aisément qu'Olivier n'avait pas eu
grand appétit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta
sur son lit, en ordonnant à Nancy avec mille imprécations pour le
cas où elle y manquerait, de l'éveiller à cinq heures précises. Il
enjoignit à Olivier de s'étendre tout habillé sur un matelas à
terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la cheminée,
pour être prête à les éveiller à l'heure dite.
Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-être
Nancy chercherait l'occasion de lui donner à voix basse quelque
nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. Épuisé de
fatigue et d'inquiétude, l'enfant finit par s'endormir
profondément.
Quand il s'éveilla, la théière était sur la table, et Sikes était
occupé à mettre différents objets dans la poche de sa grande
redingote, posée sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se
donnait beaucoup de mouvement pour préparer le déjeuner. Il ne
faisait pas jour; la chandelle brûlait encore, et tout était
sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et
le ciel semblait noir et couvert de nuages.
«Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq
heures et demie! Dépêche-toi, ou tu n'auras pas le temps de
déjeuner; il faut se mettre en route!»
Olivier ne fut pas long à faire sa toilette; il mangea un peu et
dit qu'il était prêt.
Nancy, le regardant à peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir
le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'étoffe grossière pour
se couvrir les épaules. Ainsi accoutré, l'enfant donna la main au
brigand, qui s'arrêta un instant pour lui montrer, avec un geste
menaçant, qu'il avait le pistolet dans la poche de côté de sa
redingote; puis il serra étroitement la main d'Olivier dans la
sienne, dit adieu à Nancy, et sortit.
Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tête un
instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle
avait repris sa place devant le feu, et se tenait complètement
immobile.
CHAPITRE XXI.
L'expédition.
Ce fut par une triste matinée qu'ils se mirent en route; le vent
soufflait avec violence, et la pluie tombait à torrents; des
nuages sombres et épais voilaient le ciel; la nuit avait été très
pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient ça et là les
rues, et les ruisseaux débordaient. Une faible lueur annonçait
l'approche du jour, mais elle ajoutait à la tristesse de la scène
plus qu'elle ne la dissipait; cette pâle lumière ne faisait
qu'affaiblir l'éclat des réverbères, sans éclairer davantage les
toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que
personne fût encore debout dans ce quartier; toutes les fenêtres
étaient soigneusement fermées, et les rues qu'ils traversaient
étaient désertes et silencieuses.
Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout à fait.
Déjà nombre de réverbères étaient éteints; quelques chariots se
dirigeaient lentement vers Londres: de temps à autre une diligence
couverte de boue brûlait le pavé, et le postillon, par manière
d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant
charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chaussée,
l'avait exposé à arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes,
intérieurement éclairées au gaz, étaient déjà ouvertes. Peu à peu
d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques
passants: des bandes d'ouvriers se rendant à leur travail; des
hommes et des femmes portant sur la tête des paniers de poisson;
de petites charrettes de légumes traînées par des ânes; des
voitures à bras pleines de viande; des laitières avec leurs seaux;
enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des
marchandises de toute sorte vers les faubourgs à l'est de la
capitale. À mesure qu'ils approchaient de la Cité, le bruit et le
mouvement ne firent que s'accroître, et, quand ils enfilèrent les
rues situées entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvèrent au
milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins
qu'il peut faire jour à Londres en hiver, et la moitié de la
population vaquait déjà aux affaires de la matinée.
Après avoir quitté Sun-Street et Crown-Street, et traversé
Finsbury-Square, M. Sikes prit par Chiswell-Street, Barbican et
Long-Lane, et atteignit Smithfield, d'où s'élevait un vacarme qui
remplit Olivier de surprise.
C'était jour de marché; on avait de la boue jusqu'aux chevilles;
une épaisse vapeur se dégageait du corps des bestiaux, et se
confondait avec le brouillard dans lequel disparaissaient les
cheminées. Tous les parcs, au milieu de cette vaste enceinte,
étaient pleins de moutons; on avait même ajouté un grand nombre de
parcs provisoires, et une multitude de boeufs et de bestiaux de
toute sorte étaient attachés, en files interminables, à des
poteaux le long du ruisseau; paysans, bouchers, marchands
ambulants, enfants, voleurs, flâneurs, vagabonds de toute sorte,
mêlés et confondus, formaient une masse confuse.
Le sifflement des bouviers, l'aboiement des chiens, le beuglement
des boeufs, le bêlement des moutons, le grognement des porcs; les
cris des marchands ambulants, les exclamations, les jurements, les
querelles, le son des cloches et les éclats de voix qui partaient
de chaque taverne, le bruit de gens qui vont et viennent, qui se
poussent, se battent, crient et hurlent; le brouhaha du marché, le
mouvement de tant d'hommes à la figure sale et repoussante, à la
barbe inculte, se démenant en tout sens, se coudoyant et se
heurtant, tout contribuait à vous assourdir: il y avait vraiment
de quoi être ahuri.
M. Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait violemment
passage au plus épais de la foule, et faisait peu attention à ce
tumulte, qui était pour l'enfant chose nouvelle et surprenante.
Deux ou trois fois, il fit un signe de tête à des amis qu'il
rencontra; mais chaque fois il refusa de boire avec eux le coup du
matin, et continua à avancer aussi vite que possible, jusqu'à ce
qu'il fût sorti du marché et qu'il eût gagné Hosier-Lane et
Holburn.
«Allons, jeune homme! dit-il d'un ton bourru en regardant
l'horloge de l'église de Saint-André; il est près de sept heures!
il faut tricoter des jambes. Ne va pas rester en arrière au moins,
paresseux!»
Disant cela, M. Sikes secoua brusquement le bras d'Olivier, et
celui-ci hâtant le pas, ou plutôt se mettant à trotter, régla sa
marche de son mieux sur les grandes enjambées du brigand.
Ils gardèrent cette allure rapide jusqu'au delà de Hyde-Park, sur
la route de Kensington. Sikes ralentit le pas et attendit qu'une
charrette vide qui venait derrière eux les eût rejoints; voyant
écrit sur la plaque: _Hounslow_, il demanda au charretier, avec
toute la politesse dont il était capable, s'il voulait bien le
laisser monter jusqu'à Isleworth.
«Montez, dit l'homme. C'est à vous, ce petit garçon?
- Oui, répondit Sikes, en regardant Olivier de travers et en
portant la main à la poche où était le pistolet.
- Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon
garçon? demanda le charretier en voyant Olivier hors d'haleine.
- Pas le moins du monde, répondit Sikes, il y est habitué. Allons,
donne-moi la main, Édouard; monte vite!
En même temps il fit monter l'enfant dans la charrette; le
charretier lui montra du doigt un tas de sacs, sur lesquels il lui
dit de se coucher pour se reposer.
En voyant se succéder sur la route les bornes posées à chaque
mille, Olivier se demandait avec étonnement où son compagnon avait
dessein de le mener. Déjà ils avaient laissé derrière eux
Kensington, Hammersmith, Chiswick, Kew-Bridge, Brentfort, et ils
allaient toujours, comme s'ils ne faisaient que de se mettre en
route. Enfin, ils arrivèrent à une auberge ayant pour enseigne:
_la diligence à quatre chevaux;_ un peu plus loin, la route était
coupée par un chemin transversal. La charrette s'arrêta.
Sikes descendit avec précipitation, sans lâcher la main d'Olivier;
puis il aida celui-ci à descendre, en lui lançant un regard
furieux, et en portant la main, d'une manière significative, sur
la poche au pistolet.
«Au revoir, mon garçon! dit l'homme.
- Il est honteux, répondit Sikes en secouant vivement le bras de
l'enfant; il est honteux, ce petit nigaud! n'y faites pas
attention.
- Non certes, reprit l'autre en montant dans sa charrette. Tenez,
voilà le temps qui se met au beau.»
Il fouetta son cheval et s'éloigna. Sikes attendit qu'il fût hors
de vue; alors il dit à Olivier qu'il pouvait regarder autour de
lui s'il voulait, et ils continuèrent leur route.
À peu de distance de l'auberge ils tournèrent à gauche, puis à
droite, et marchèrent longtemps droit devant eux. De beaux
jardins, d'élégantes maisons de campagne, bordaient la route. Ils
ne s'arrêtèrent que pour prendre un peu de bière, et arrivèrent
enfin à une ville où Olivier vit écrit en grosses lettres sur un
mur: _Hampton_. Ils rôdèrent dans les champs pendant quelques
heures; ils revinrent enfin dans la ville, entrèrent dans une
vieille auberge dont l'enseigne était effacée, et se firent servir
à dîner dans la cuisine, au coin du feu.
C'était une espèce de salle basse, avec une grosse poutre au
milieu du plafond, et devant la cheminée des bancs à dossier
élevé, sur lesquels étaient assis plusieurs hommes en blouse,
occupés à boire et à fumer; ils regardèrent à peine Sikes, et
nullement Olivier. Sikes de son côté ne fit pas attention à eux,
alla se placer dans un coin avec son jeune compagnon, et ne fut
guère importuné par la compagnie.
On leur servit de la viande froide. Après le dîner, M. Sikes fuma
trois ou quatre pipes, et resta si longtemps à table qu'Olivier
commença à croire qu'ils n'iraient pas plus loin. Fatigué par une
si longue marche, et étourdi par la fumée du tabac, il s'assoupit,
et bientôt s'endormit profondément.
Il faisait tout à fait nuit quand Sikes le réveilla brusquement.
En ouvrant les yeux, il vit son compagnon en conférence intime
avec un paysan, avec lequel il buvait une pinte d'ale.
«Comme cela, vous allez au Bas-Halliford, n'est-ce pas? demanda
Sikes.
- Oui, répondit l'homme, qui semblait un peu échauffé par la
boisson; ça ne sera pas long. Mon cheval n'est pas chargé pour
retourner, comme il l'était ce matin pour venir, et il fera la
route en moins de rien, et bien content! C'est une fameuse bête.
- Pourrez-vous me conduire jusque-là, moi et mon garçon? demanda
Sikes en versant à boire à son nouvel ami.
- Oui, si vous partez tout de suite, répondit l'homme. Vous allez
à Halliford?
- Je vais jusqu'à Shepperton, dit Sikes.
- Je suis votre homme jusqu'à ma destination, reprit l'autre. Tout
est payé, Rebecca?
- Oui, monsieur a payé, répondit celle-ci.
- Dites donc! fit le paysan du ton sérieux d'un homme qui a bu un
coup de trop; ça ne peut pas se passer comme ça, entendez-vous?
- Pourquoi? dit Sikes; vous nous rendez service; vous m'épargnez
le désagrément de rester ici en plan; est-ce que cela ne vaut pas
une pinte ou deux?»
L'étranger pesa mûrement la valeur de cet argument, puis donna une
poignée de main à Sikes en déclarant qu'il était un digne homme. À
quoi celui-ci répondit que c'était une plaisanterie; on eût pu le
croire en effet, si le paysan eût été de sang-froid.
Après avoir encore échangé quelques politesses, ils souhaitèrent
le bonsoir à la compagnie, et sortirent, tandis que la servante
rangeait les pots et les verres, et venait, les mains pleines, se
planter devant la porte pour les voir partir.
Le cheval, à la santé duquel on avait bu, était devant la porte,
attelé à la charrette. Olivier et Sikes y montèrent sans plus de
cérémonie, et le paysan, après s'être répandu de nouveau en éloges
sur son cheval, et avoir défié l'aubergiste d'en trouver un
pareil, monta à son tour. Le garçon d'auberge prit le cheval par
la bride, le mena jusqu'au milieu de la route; mais à peine eut-il
lâché la bête qu'elle se mit à faire un mauvais usage de sa
liberté, à s'élancer de l'autre coté de la route et à se cabrer;
puis elle partit au galop, et disparut comme un trait.
La nuit était très sombre; un épais brouillard s'élevait de la
rivière et des marais d'alentour, et se répandait sur les champs.
Le froid était perçant. Tout était sombre et d'un aspect sinistre;
les voyageurs n'échangèrent pas une parole, car le conducteur
s'était assoupi, et Sikes n'avait nulle envie d'engager la
conversation; Olivier, blotti dans un coin, dévoré d'inquiétude et
de crainte, croyait voir dans les arbres, dont les branches se
balançaient tristement, autant de fantômes grimaçant au milieu de
cette nature désolée.
Comme ils passaient devant l'église de Sunbury, l'horloge sonna
sept heures. Une lumière brillait à la fenêtre de la maison du
péage, et la lueur se projetait sur la route, juste assez pour
laisser entrevoir un if qui ombrageait des tombes. À peu de
distance on entendait le bruit monotone d'une chute d'eau, et le
feuillage du vieil arbre s'agitait doucement sous le souffle du
vent de la nuit. On eût dit une musique monotone pour le repos des
morts.
Après avoir traversé Sunbury, ils se retrouvèrent sur la route
solitaire. Deux ou trois milles plus loin, la charrette s'arrêta.
Sikes en descendit, prit Olivier par la main, et ils se remirent à
marcher.
À Shepperton, ils ne s'arrêtèrent nulle part, comme l'eût désiré
l'enfant épuisé de fatigue; mais ils continuèrent leur route par
de mauvais chemins, au milieu de la boue et des ténèbres, jusqu'à
ce qu'ils aperçurent les lumières d'un bourg voisin. En regardant
attentivement devant lui, Olivier vit que la rivière coulait à
leurs pieds et qu'ils arrivaient près d'un pont.
Au moment où ils allaient s'engager sur ce pont, Sikes tourna
brusquement à gauche, et descendit au bord de l'eau. «La rivière!
pensa Olivier, à demi-mort de frayeur. Il m'a amené dans ce lieu
désert pour se défaire de moi!»
Il allait se jeter à terre, et tenter un suprême effort pour
sauver sa vie, quand il vit qu'ils s'arrêtaient devant une maison
isolée et en ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la
porte délabrée, et un seul étage au-dessus; nulle apparence de
lumière: la maison était sombre, dégradée, et, selon toute
apparence, inhabitée.
Sikes, tenant toujours la main d'Olivier, se dirigea doucement
vers la porte, et poussa le loquet; la porte céda, et ils
entrèrent tous deux.
CHAPITRE XXII
Vol avec effraction.
«Qui va là? dit une grosse voix, dès qu'ils eurent mis le pied
dans la maison.
- Pas tant de bruit, dit Sikes en poussant les verrous de la
porte. De la lumière, Tobie.
- Ah! ah! c'est toi, camarade, reprit la même voix. De la lumière,
Barney! Montre le chemin à monsieur; et tâche d'abord de
t'éveiller, si c'est possible.»
Celui qui parlait lança probablement un tire-bottes, ou quelque
objet semblable, à la personne à laquelle il s'adressait, pour
l'arracher au sommeil: car on entendit le bruit d'un morceau de
bois tombant avec force, puis le grognement d'un homme à demi
éveillé.
«Est-ce que tu n'entends pas? dit la même voix. Guillaume Sikes
est dans le couloir, sans personne pour le recevoir; et tu es là à
dormir, comme si tu avais bu du laudanum! As-tu les yeux ouverts,
ou faut-il que je te lance à la tête le chandelier de fer pour
t'éveiller tout à fait?»
À ces mots, on entendit un bruit de savates sur le plancher; puis
une chandelle, à peine allumée, se montra à une porte à droite, et
enfin on vit se dessiner la forme d'un individu que nous avons
déjà représenté comme affligé d'une voix nasillarde, et employé en
qualité de garçon à la taverne de Saffron-Hill.
«Bonsieur Sikes! s'écria Barney avec une joie réelle ou feinte.
Endrez, bonsieur, endrez.
- Allons! en avant, dit Sikes en faisant passer Olivier devant
lui; plus vite! ou je te marche sur les talons.»
Tout en jurant contre la lenteur de l'enfant, M. Sikes le poussa
vers la porte, et ils entrèrent dans une chambre basse, sombre et
enfumée, garnie de deux ou trois chaises cassées, d'une table, et
d'un vieux canapé vermoulu, sur lequel un individu, les pieds
beaucoup plus haut que la tète, et fumant une longue pipe de
terre, était étendu tout de son long. Il portait un habit marron,
coupé à la dernière mode, et garni de gros boutons brillants, une
cravate orange, un gilet à revers de couleur voyante, et un
pantalon gris; M. Crackit (car c'était lui) avait peu de cheveux;
mais le peu qu'il en avait était d'une teinte rousse, et frisé en
longs tire-bouchons, dans lesquels il passait de temps à autre ses
doigts malpropres, ornés de grosses bagues communes. Sa taille
était un peu au-dessus de la moyenne, et il semblait avoir les
jambes assez faibles; ce qui ne l'empêchait pas d'admirer ses
bottes, qu'il contemplait avec une visible satisfaction.
«Guillaume, mon brave, dit-il en tournant la tête vers la porte,
je suis enchanté de te voir; je craignais presque que tu n'eusses
renoncé à l'expédition, et dans ce cas je me serais risqué seul...
Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?»
Il poussa cette exclamation de surprise en apercevant Olivier; il
se mit sur son séant et demanda ce que cela voulait dire.
«C'est l'enfant, répondit Sikes en approchant sa chaise du feu.
- Un des abrentis de bonsieur Fagid, s'écria Barney en riant.
- De Fagin? dit Tobie, en considérant Olivier; ça fera un garçon
sans pareil pour dévaliser les poches des vieilles dames à
l'église; il a une touche à faire fortune.
-- Assez... assez là-dessus,» interrompit Sikes avec impatience;
et, se penchant vers son ami, il lui dit à l'oreille quelques mots
qui firent rire M. Crackit de tout son coeur; en même temps celui-
ci toisait Olivier d'un air très étonné.
«Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous pouvez nous donner
à boire et à manger en attendant, ça ne nous fera pas de mal; à
moi, du moins, ce qu'il y a de sûr. Assieds-toi près du feu,
petit, et repose-toi: car tu auras encore à sortir avec nous cette
nuit, mais pas pour aller loin.»
Olivier regarda timidement Sikes d'un air surpris, mais ne dit
mot: il approcha un siège du feu, mit dans ses mains sa tête
brûlante, et resta immobile, sachant à peine où il était et ce qui
se passait autour de lui.
«Allons, dit Tobie, tandis que le jeune juif posait sur la table
une bouteille et quelques provisions, au succès de l'entreprise!»
Il se leva pour faire honneur au toast, posa soigneusement sa pipe
dans un coin, s'approcha de la table, remplit un verre d'eau-de-
vie et le vida d'un trait, M. Sikes en fit autant.
«Un coup pour l'enfant, dit Tobie en remplissant un verre à demi.
Avale ça, ingénu!
- Vraiment, dit Olivier en regardant Tobie d'un air piteux;
vraiment, je ne...
- Avale ça, répéta Tobie. Est-ce que tu crois que je ne sais pas
ce qu'il te faut? Dis-lui de boire, Guillaume.
- Il ferait mieux de se dépêcher, dit Sikes en portant la main à
sa poche. Morbleu, il est, à lui tout seul, plus difficile à mener
qu'une bande de Matois: bois vite, petit drôle!»
Effrayé par les gestes menaçants des deux hommes, Olivier avala
d'un trait la liqueur contenue dans le verre, et fut pris aussitôt
d'une toux violente, ce qui amusa beaucoup Tobie Crackit et
Barney, et fit sourire jusqu'au farouche M. Sikes.
Cela fait, quand M. Sikes eut assouvi sa faim (Olivier ne put
manger qu'un petit morceau de pain qu'on le força d'avaler), les
deux hommes se renversèrent sur leurs chaises pour sommeiller
quelques instants. Olivier resta assis près du feu, et Barney,
enveloppé dans une couverture, s'étendit sur le plancher, près du
foyer.
Ils s'endormirent ou firent semblant: nul ne bougea que Barney,
qui se releva une ou deux fois pour jeter du charbon sur le feu.
Olivier était tombé dans un profond assoupissement, et s'imaginait
qu'il parcourait encore de sombres ruelles, ou qu'il errait la
nuit dans le cimetière; ou bien il se retraçait quelqu'une des
scènes de la veille, quand il fut réveillé par Tobie Crackit, qui
se leva brusquement en déclarant qu'il était une heure et demie.
En un instant, les deux autres dormeurs furent sur pied, et tous
s'occupèrent activement de faire leurs préparatifs. Sikes et son
compagnon s'enveloppèrent le cou de grosses cravates et
endossèrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une
armoire, en tirait divers objets dont il garnissait leurs poches à
la hâte.
«Donne-moi les _tapageurs_, Barney, dit Tobie Crackit.
- Les voici, répondit Barney en lui présentant une paire de
pistolets. Vous les avez chargés vous-même.
- Bon! reprit Tobie en les mettant dans sa poche. Et les
_persuadeurs_?
- Je les ai, dit Sikes.
- Et les fausses clefs, les vilebrequins, les lanternes sourdes,
rien n'est oublié? demanda Tobie, en attachant une petite pince à
une bride placée sous la doublure de sa redingote.
- Tout est en règle, reprit son compagnon. Donne-nous les
gourdins, Barney; il ne nous manque plus que ça.»
À ces mots, il prit des mains de Barney un gros bâton; Tobie en
fit autant.
«En avant!» dit Sikes en tendant la main à Olivier.
Celui-ci, abattu par la fatigue de la marche, étourdi par le grand
air et la liqueur qu'il avait été contraint d'avaler, posa
machinalement sa main dans celle que Sikes lui tendait.
«Prends-lui l'autre main, Tobie, dit Sikes. Donne un coup d'oeil
au dehors, Barney.»
Celui-ci alla à la porte et revint annoncer que tout était
tranquille. Les deux voleurs sortirent, avec Olivier entre eux
deux; et Barney, après avoir soigneusement fermé la porte derrière
eux, s'enroula de nouveau dans sa couverture, et se remit à
dormir.
L'obscurité était profonde, le brouillard beaucoup plus épais
qu'au commencement de la nuit, et l'atmosphère si humide que, bien
qu'il ne plût pas, les cheveux et les sourcils d'Olivier se
raidirent en quelques minutes, imprégnés qu'ils étaient d'une
humidité glaciale. Ils franchirent le pont et se dirigèrent vers
les lumières qu'il avait aperçues précédemment; ils n'en étaient
pas loin, et, comme ils marchaient d'un pas rapide, ils
atteignirent bientôt Chertsey.
«Traversons le village, dit Sikes à voix basse; il n'y aura pas un
chat dans la rue pour nous voir.»
Tobie ne fit aucune objection, et ils enfilèrent précipitamment la
grand'rue du village, complètement déserte à cette heure avancée
de la nuit. Une faible lueur se montrait par intervalles à la
fenêtre d'une chambre à coucher, et parfois l'aboiement des chiens
venait troubler le silence de la nuit; mais il n'y avait personne
dehors: comme ils sortaient du village, deux heures sonnèrent à
l'horloge de l'église.
Ils hâtèrent le pas et quittèrent la route pour prendre un chemin
à gauche. Après avoir fait à peu près un quart de mille, ils
s'arrêtèrent devant une habitation isolée, dont le jardin était
clos de murs: sans même reprendre haleine, Tobie Crackit escalada
la muraille en un clin d'oeil.
«Passe-moi l'enfant,» dit-il à Sikes. Avant qu'Olivier eût eu le
temps de faire un mouvement, il se sentit saisir sous les bras,
et, une seconde après, il était avec Tobie sur le gazon, de
l'autre côté du mur. Sikes les rejoignit bientôt, et ils se
dirigèrent à pas de loup vers la maison.
Ce fut alors que, pour la première fois, Olivier, éperdu de
douleur et d'effroi, comprit que l'effraction, le vol et peut-être
le meurtre, étaient le but de l'expédition: il se tordit les mains
et laissa échapper involontairement un cri d'horreur. Un nuage
passa devant ses yeux, une sueur froide couvrit son visage, ses
jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba à genoux.