petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription très
fine semblait y être gravée, car le juif le posa sur la table,
l'abrita soigneusement avec sa main, et la considéra longtemps et
attentivement; enfin, comme s'il désespérait de déchiffrer ces
caractères, il remit le bijou dans la boîte, et se renversant sur
sa chaise, il continua ses réflexions.
«Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il à demi-voix,
les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais
révéler de fâcheuses histoires! Ah! c'est une grande sécurité pour
le commerce! Cinq à la file, accrochés à la même corde! et pas un
lâche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!»
En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui
ses yeux noirs et brillants, qui rencontrèrent la figure
d'Olivier. L'enfant le considérait avec une curiosité muette; en
un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait été observé; il
ferma avec bruit le couvercle de la boîte, et saisissant un
couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au
point qu'Olivier, malgré sa terreur, pouvait voir vaciller la lame
du couteau.
«Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas?
Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie!
- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, répondit Olivier avec
douceur, et je suis bien fâché de vous avoir dérangé.
- Étais-tu éveillé depuis une heure? demanda le juif d'un air
menaçant et terrible.
- Non, monsieur, non, bien sûr, répondit Olivier.
- En es-tu bien sûr? s'écria le juif en jetant sur l'enfant un
regard sinistre.
- Je dormais, monsieur, répondit vivement Olivier, je dormais, sur
ma parole.
- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant
brusquement ses manières ordinaires et en jouant avec le couteau
avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il
ne l'avait pris que par badinage. J'en étais sûr, mon ami; je
voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es
brave, Olivier.» Et le juif se frottait les mains en riant, mais
jetait néanmoins sur la boîte un regard inquiet. «As-tu vu
quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif après un
court silence, en posant sa main sur la boîte.
- Oui, monsieur, répondit Olivier.
- Ah! dit le juif en pâlissant. C'est..., c'est à moi, Olivier...
c'est ma petite fortune... tout ce que j'aurai pour vivre dans mes
vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare... rien
de plus.»
Olivier pensa que le vieux monsieur devait être en effet d'une
avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de
montres; mais il réfléchit que sa tendresse pour le Matois et les
autres garçons lui coûtait peut-être beaucoup d'argent; il regarda
le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever.
«Certainement, mon ami, certainement, répondit le vieux monsieur;
tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrière la porte; va
la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.»
Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la
cruche; quand il se retourna, la boîte avait disparu.
Il avait à peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en
vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fenêtre, lorsque le
matois rentra, escorté d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la
veille au soir occupé à fumer, et qui lui fut présenté sous le nom
de Charlot Bates. Puis on se mit à table; le déjeuner se composait
de café et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois
avait rapporté dans le fond de son chapeau.
«Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant
malicieusement Olivier; j'espère, mes amis, que vous êtes allés ce
matin à l'ouvrage?
- Roide, répondit le matois.
- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates.
- Vous êtes de braves garçons, dit le juif; qu'est-ce que tu as
rapporté, Matois?
- Deux portefeuilles, répondit le jeune homme.
- Garnis? demanda le juif avec anxiété.
- Pas mal, répondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un
vert et l'autre rouge.
- Ils pourraient être plus lourds, dit le juif, après en avoir
soigneusement visité l'intérieur, mais ils sont tout neufs et d'un
bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?
- Certainement, monsieur,» dit Olivier.
Cette réponse fit rire M. Charlot Bates à se tenir les côtes, au
grand étonnement d'Olivier, qui ne voyait là rien de risible.
«Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin à Charlot
Bates.
- Des mouchoirs, répondit maître Bates, et il en tira quatre de sa
poche.
- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont
bons, très bons; mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot. Il
faudra ôter les marques avec une aiguille; nous montrerons à
Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha!
ha!
- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier.
- Tu aimerais à faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates,
n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif.
- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,»
répondit Olivier.
Maître Bates trouva cette réponse si plaisante qu'il poussa un
nouvel éclat de rire; mais comme il était en train d'avaler son
café, il faillit suffoquer.
«Il est si innocent!» dit-il, dès qu'il put parler, comme pour
s'excuser auprès de la compagnie de son impolitesse.
Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux
d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il
serait bientôt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter
au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si
l'exécution qui avait eu lieu le matin avait attiré une grande
foule. L'étonnement d'Olivier redoubla: car il était évident,
d'après la réponse des jeunes garçons, qu'ils y avaient tous deux
assisté, et il était étrange qu'ils eussent trouvé le temps de si
bien travailler.
Après le déjeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens
se livrèrent à un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il
consistait: le juif mit une tabatière dans une des poches de son
pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre
attachée à une chaîne de sûreté qu'il passa à son cou; il piqua
une épingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit
jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son étui
à lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une
canne à la main, tout comme nos vieux messieurs se promènent dans
la rue; tantôt il s'arrêtait devant le feu, et tantôt à la porte,
comme s'il contemplait attentivement l'étalage des boutiques.
Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il
craignait les voleurs, et tâtait toutes ses poches l'une après
l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air
si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les
deux jeunes garçons le suivaient de près; et, chaque fois qu'il se
retournait, ils se dérobaient à sa vue avec tant d'agilité, qu'il
était impossible de suivre leurs mouvements. À la fin, le Matois
lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par
derrière, et en un clin d'oeil, tabatière, portefeuille, montre,
chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, tout, jusqu'à l'étui
à lunettes, disparut avec une rapidité extraordinaire. Si le vieux
monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait
dans laquelle, et alors c'était à recommencer.
Quand on eut joué bien des fois à ce jeu, deux jeunes _dames_
vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et
l'autre Nancy; elles avaient une chevelure épaisse, mais peu
soignée, et des chaussures en mauvais état; elles n'étaient peut-
être pas précisément belles; mais elles étaient hautes en couleur,
et avaient le regard résolu et effronté. Comme leurs manières
étaient agréables et d'une grande liberté, Olivier pensa qu'elles
étaient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas.
La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant
d'avoir l'estomac glacé, on apporta des liqueurs, et la
conversation s'anima de plus en plus. À la fin, Charlot Bates
déclara qu'il était temps de jouer du jarret, et Olivier crut que
cela voulait dire sortir, en français; car le Matois, Charlot et
les deux jeunes femmes partirent à l'instant, et le vieux juif eut
la générosité de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors.
«C'est un genre de vie qui n'est pas désagréable, n'est-ce pas,
mon ami? dit Fagin. Les voilà sortis pour toute la journée.
- Ont-ils achevé leur travail, monsieur? demanda Olivier.
- Oui, dit le juif; à moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque
chose à faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien.
Prends-les pour modèles, mon ami, prends-les pour modèles, ajouta
le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour
que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te
diront, obéis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand
homme, et il te formera si tu prends modèle sur lui. Est-ce que
mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en
s'arrêtant court.
- Si, monsieur, dit Olivier.
- Tâche de le prendre sans que je m'en aperçoive, comme ils
faisaient quand nous jouions ce matin.»
Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu
faire au matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
«Est-ce fait? demanda le juif.
- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant.
- Tu es un charmant garçon, mon ami, dit le plaisant vieillard en
passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je
n'ai jamais vu un garçon plus habile; tiens, voici un schelling
pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus
grand homme de l'époque. Maintenant, viens que je t'apprenne à
démarquer les mouchoirs.»
Olivier se demandait avec étonnement quel rapport il y avait entre
escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la
chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu
son âge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la
table, et se livra avec ardeur à sa nouvelle étude.
CHAPITRE X.
Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons,
et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté de ce
chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important de
l'histoire de notre héros.
Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occupé à
démarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantité au logis, et à
prendre part quelquefois au jeu que nous avons décrit, et qui se
renouvelait régulièrement chaque matin entre le juif et les deux
jeunes garçons. Au bout de quelque temps, il commença à soupirer
après le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au
vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses
deux compagnons.
Olivier était d'autant plus désireux de travailler activement,
qu'il avait pu juger de l'inflexible sévérité du vieux juif.
Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les
mains vides, il leur adressait une longue et énergique mercuriale,
sur les inconvénients de la paresse et de l'oisiveté, et, pour
mieux graver dans leur mémoire la nécessité d'être actifs et
laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla même une
fois jusqu'à les précipiter du haut de l'escalier; mais il était
rare qu'il poussât jusqu'à cette extrémité la ferveur de ses
recommandations vertueuses.
Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si
vivement sollicitée; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas
eu de mouchoirs à démarquer, et les dîners avaient été chétifs:
ces motifs influèrent peut-être sur la décision du vieux juif;
quoi qu'il en soit, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et il
le plaça sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois.
Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retroussées et le
chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; maître Bates flânant les
mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant où
ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord
apprendre.
Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de
badauds si désoeuvrés, qu'Olivier commençait à croire qu'ils
étaient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout
pour aller à l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de
s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la
lancer dans la première cour venue; Charlot Bates, de son côté,
semblait n'avoir qu'une notion très imparfaite du droit de
propriété; il escamotait, aux étalages des marchands, des pommes
ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui étaient d'une
si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vêtements.
Olivier trouvait ces procédés si coupables qu'il était sur le
point de déclarer son intention de s'en retourner comme il
pourrait à la maison, quand son attention fut tout à coup attirée
d'un autre côté par un changement d'allure très singulier de la
part du Matois.
Ils venaient de sortir d'un passage étroit à peu de distance de
Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un étrange abus de mots,
_la place Verte_, quand le Matois s'arrêta court, mit un doigt sur
ses lèvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande
circonspection.
«Qu'y a-t-il? demanda Olivier.
- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon à l'étalage du
libraire?
- Ce vieux monsieur, de l'autre côté de la rue? dit Olivier.
Certainement je le vois.
- On va lui faire son affaire, dit le Matois.
- Fameuse trouvaille!» ajouta Charlot Bates.
Olivier les considérait l'un après l'autre avec surprise, mais il
n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversèrent la rue
à pas de loup, et allèrent se planter derrière le vieux monsieur
qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit à
quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou
reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux.
Le vieux monsieur avait l'extérieur le plus respectable, la tête
poudrée et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille
avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras
une canne de bambou. Il avait pris un livre à l'étalage et le
parcourait debout avec autant d'attention que s'il eût été dans
son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est même probable qu'il
s'imaginait y être; car il était évident, tant il était absorbé,
qu'il ne voyait plus ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les
jeunes garçons, ni quoi que ce fût sauf son livre qu'il lisait en
conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une
page, recommençant sa lecture à la première ligne de la page
suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif
intérêt.
Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, placé à
quelques pas en arrière, et regardant de tous ses yeux, quand il
vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en
tirer un mouchoir qu'il passa à Charlot Bates, puis gagner le coin
de la rue avec son camarade en fuyant à toutes jambes!
En un instant, tout le mystère des mouchoirs, des montres, des
bijoux, et de l'existence même du juif, se dévoila à l'esprit de
l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait
bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis,
épouvanté et confus, il prit ses jambes à son cou, et, ne sachant
plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite.
Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment même où
Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son
mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna
brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa
naturellement qu'il était le voleur; il se mit à courir après
Olivier, sans quitter son livre, et à crier de toutes ses forces:
«Au voleur! au voleur!»
Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul à crier ainsi. Le
Matois et maître Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en
courant à toutes jambes, s'étaient mis à l'abri dans la première
allée venue, après avoir tourné le coin de la rue. Dès qu'ils
entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir,
ils devinèrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement
dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent à la poursuite en
criant au voleur!
Bien qu'Olivier eût été élevé par des philosophes, il ne
connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi-
même est la première loi de la nature; s'il l'eût connu, peut-être
eût-il été préparé à ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il
fut encore plus effrayé; aussi courait-il comme le vent, avec le
vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.
«Au voleur! au voleur!» il y a quelque chose de magique dans ce
cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa
charrette; le boucher laisse là son panier, le boulanger sa
corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets,
l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa
raquette. Tous s'élancent pêle-mêle, en désordre, tout d'un trait,
criant, hurlant, culbutant les passants au détour des rues,
excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places,
passages, tout retentit bientôt du même cri: «Au voleur! au
voleur!» cent voix répètent ce cri, et la foule augmente à chaque
coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait
résonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fenêtres
s'ouvrent, on sort des maisons, on se précipite en avant. Tout
l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et
se joint à la foule en donnant une nouvelle force à ce cri: «Au
voleur! au voleur!»
«Au voleur! au voleur!» L'homme a dans le coeur la passion
enracinée de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors
d'haleine, haletant de fatigue, à demi mort de frayeur, le visage
ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur
ceux qui le poursuivent; on le suit à la piste, on gagne à chaque
instant du terrain sur lui, et, à mesure que ses forces
décroissent, les cris redoublent, les huées augmentent; «Au
voleur! arrêtez-le!» s'écrie-t-on avec joie; ah! sans doute,
arrêtez-le pour l'amour de Dieu, ne fût-ce que par pitié!
On l'arrête enfin. Bel exploit, en vérité! Il est étendu sur le
pavé et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se
pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir:
«Écartez-vous!
- Donnez-lui un peu d'air!
- Sottise! il n'en vaut pas la peine!
- Où est le monsieur?
- Le voici.
- Faites place au monsieur.
- Est-ce là le garçon, monsieur?
- Oui.»
Olivier était étendu à terre, couvert de boue et de poussière,
rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux égarés la
foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au
milieu du cercle, et répondit aux questions qu'on lui adressait
avec anxiété:
«Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit
lui!
- Il le craint! murmura la foule; le brave homme!
- Pauvre garçon! dit le monsieur, il s'est blessé.
- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avançant, c'est moi qui
lui ai appliqué un coup de poing, et je me suis joliment coupé la
main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrêté, monsieur.»
En même temps il portait la main à son chapeau, et souriait
niaisement, s'attendant à recevoir quelque chose pour sa peine;
mais le vieux monsieur le toisa avec dégoût, et jeta autour de lui
des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-même un moyen de
s'évader: il eût probablement essayé de le faire, et occasionné
par là une nouvelle poursuite, si un officier de police, la
dernière personne d'ordinaire à arriver en pareil cas, n'eût fendu
la foule en ce moment et pris Olivier au collet.
«Allons, debout, lui dit-il rudement.
- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont
deux autres garçons, disait Olivier en se tordant les mains avec
désespoir; ils sont quelque part par ici.
- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se
moquer, disait la vérité; car le Matois et Charlot Bates avaient
enfilé la première cour qu'ils avaient rencontrée. Allons, debout!
- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.
- Oh non, on ne lui en fait pas, répondit l'agent; et comme preuve
il déchira jusqu'au milieu du dos le vêtement d'Olivier. Arrive,
je te connais; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire; veux-tu
bien te mettre sur tes jambes, petit scélérat!
Olivier, qui pouvait à peine se soutenir, fit un effort pour se
relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entraîna par le collet le
long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait à côté de
l'officier de police; bien des gens dans la foule tâchaient de les
dépasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins
poussaient des cris de joie, et suivaient le cortège.
CHAPITRE XI.
Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l'on
trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice.
Le délit avait été commis dans la circonscription et même dans le
voisinage immédiat d'un bureau central de police bien connu. La
foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. À
Mutton-Hill, on le fit passer sous une voûte basse, et de là dans
une cour malpropre située derrière le sanctuaire de la justice
sommaire; là ils rencontrèrent un homme de haute taille avec une
grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs à
la main.
«Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance.
- C'est un jeune filou, répondit l'agent de police qui conduisait
Olivier.
- C'est vous qu'on a volé, monsieur? demanda l'homme aux clefs.
- Oui, répondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sûr que ce
soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je...
j'aimerais mieux que l'affaire en restât là.
- Il faut aller devant le magistrat, à cette heure, monsieur,
répondit l'homme; Son Honneur va être libre dans un instant. Par
ici, petit gibier de potence.»
Il invitait par là Olivier à entrer dans une petite cellule dont
tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouillé, et,
après qu'on n'eut rien trouvé sur lui; on le mit sous les verrous.
Cette cellule ressemblait assez à une cave; elle était fort
obscure et d'une saleté repoussante: car c'était un lundi matin et
elle avait été occupée par six ivrognes qui y étaient restés sous
clef depuis le samedi soir; mais ce n'est là qu'un détail. Dans
nos postes de police, hommes et femmes sont entassés chaque soir,
sous les prétextes les plus frivoles, dans des cachots auprès
desquels la prison de Newgate, séjour des plus grands criminels,
condamnés comme tels et jugés dignes de mort, est un véritable
palais. Si l'on en doute, on n'a qu'à s'y faire mettre pour
vérifier la justesse de la comparaison.
Le vieux monsieur parut presque aussi consterné qu'Olivier quand
la clef du geôlier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en
soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit.
«Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche
et m'intéresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques
pas à l'écart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la
couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble... voyons
donc, dit-il en s'arrêtant brusquement et en regardant en l'air;
mon Dieu! où ai-je vu une figure comme celle-là?»
Après quelques minutes de réflexion, le vieux monsieur, toujours
pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour;
il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures
auxquelles il n'avait pas songé depuis bien des années. «Non, se
dit-il en hochant la tête; il faut que ce soit un rêve de mon
imagination.»
Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures
qu'il avait évoquées; il n'était pas facile de les congédier si
vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui
étaient presque inconnus, des visages de fraîches jeunes filles,
maintenant vieilles et fanées; d'autres qui étaient devenus la
proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort,
lui retraçait dans tout l'éclat de leur beauté d'autrefois; il les
revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui
font pour ainsi dire rayonner l'âme hors de son enveloppe
d'argile; souvenirs qui nous font rêver à cette beauté qui survit
à la mort, plus éclatante que la beauté terrestre; visages
charmants qui nous sont ravis pour aller éclairer d'une douce
lumière la route qui mène au ciel.
Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures
les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait évoqués lui firent
pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il
était fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste.
Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui lui donna un petit
coup sur l'épaule et le pria de le suivre. Il ferma aussitôt son
livre, et fut introduit dans la salle où siégeait l'imposant et
célèbre M. Fang.
Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond était assis
M. Fang derrière une petite balustrade, et près de la porte, sur
une petite sellette de bois, se trouvait déjà le pauvre Olivier,
tout effrayé de la gravité de cette scène.
M. Fang était de taille moyenne et presque chauve; le peu de
cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrière et les côtés
de la tête; l'expression de ses traits était dure, et son teint
très coloré. Si en réalité il ne sortait jamais des bornes de la
sobriété, il eût pu intenter à sa figure un procès en diffamation
et obtenir des dommages-intérêts considérables.
Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avançant
vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: «Voici
mon nom et mon adresse, monsieur;» puis il fit deux ou trois pas
en arrière en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adressât
la parole.
Or il advint que M. Fang se trouvait justement occupé en ce moment
à lire un journal du matin, où l'on rendait compte d'un jugement
qu'il avait récemment prononcé et où on le recommandait pour la
centième fois à l'attention et à la surveillance particulière du
secrétaire d'État de l'intérieur. Cette lecture le mit hors de lui
et il leva les yeux avec humeur.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa
carte.
«Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant
dédaigneusement de côté la carte et le journal.
- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance,
mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi à mon tour de
demander le nom du magistrat, qui, protégé par la loi, insulte
gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.»
En même temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle
quelqu'un qui répondit à sa question.
«Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il
accusé?
- Il n'est pas accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit
l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garçon,
monsieur le magistrat.»
Celui-ci le savait parfaitement; mais c'était un bon moyen de
tracasser les gens impunément.
«Il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant
dédaigneusement M. Brownlow de la tête aux pieds. Faites-lui
prêter serment.
- Avant de prêter serment, je demande à dire un mot, dit
M. Brownlow; c'est que, si je n'en étais témoin, je n'aurais
jamais pu croire...
- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.
- Non, monsieur, répondit M. Brownlow.
- Taisez-vous à l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience,
dit M. Fang. Vous êtes un insolent, un impertinent, d'oser braver
un magistrat.
- Comment! s'écria le vieux monsieur rougissant de colère.
- Faites prêter serment à cet homme! dit Fang au greffier. Je
n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prêter serment.»
L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais il réfléchit
qu'en s'emportant il pouvait faire du tort à Olivier; il se
contint et consentit à prêter serment sur-le-champ.
«Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accusé?
Qu'avez-vous à dire, monsieur?
- J'étais à l'étalage d'un libraire... commença M. Brownlow.
- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! où est
l'agent de police? voyons, qu'il prête serment. De quoi s'agit-il,
agent?»
Celui-ci déclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrêté
l'enfant, qu'il l'avait fouillé et n'avait rien trouvé sur lui, et
qu'il n'en savait pas davantage.
«Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.
- Non, monsieur le magistrat,» répondit l'agent de police.
M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se
tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courroucée:
«Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garçon?
Vous avez prêté serment; si maintenant vous refusez de donner des
preuves, je vous punirai pour manque de respect à la magistrature;
je vous punirai, nom de...»
Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le
geôlier toussèrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber
par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empêcher
qu'on n'entendit la fin de la phrase.
Malgré bien des interruptions et des insultes de la part de
M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer
que, dans la surprise du moment, il n'avait couru après l'enfant
que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il
espérait que, dans le cas où le magistrat regarderait Olivier non
comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait
avec autant de douceur que la justice le permettrait.
«D'ailleurs cet entant est blessé, dit-il en terminant; et je
crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je
crains réellement qu'il ne soit tout à fait malade.
- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton
railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles
ne prendraient pas. Ton nom?»
Olivier essaya de répondre, mais la voix lui manqua; il était pâle
comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de
lui.
«Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre.
Officier! quel est son nom?»
Ces paroles s'adressaient à un gros bonhomme à gilet rayé, qui se
tenait près de la barre; il se pencha vers Olivier et répéta la
question, mais voyant que l'enfant était hors d'état de répondre
et sentant que ce silence ne ferait qu'exaspérer le magistrat et
rendre la sentence plus sévère, il répondit au hasard:
«Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.
- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; très bien, très
bien. Où demeure-t-il?
- Où il peut, monsieur le magistrat, répondit encore l'officier de
police, comme s'il transmettait la réponse d'Olivier.
- A-t'il des parents? demanda M. Fang.
- Il dit qu'il les a perdus dès son enfance, monsieur le
magistrat,» continua l'officier de la même manière.
L'interrogatoire en était là quand Olivier leva la tête et, jetant
autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix éteinte
un verre d'eau.
«Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de
me prendre pour dupe.
- Je crois qu'il est sérieusement malade, monsieur le magistrat,
objecta l'officier de police.
- Je sais à quoi m'en tenir là-dessus, dit M. Fang.
- Prenez garde, dit le vieux monsieur à l'agent en levant les
mains instinctivement; il va tomber.
- Écartez-vous, officier de police, s'écria Fang avec brutalité;
qu'il tombe si cela lui fait plaisir.»
Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement
sur le plancher. Il était sans connaissance. Les gens de service
se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de
l'enfant.
«Je savais bien qu'il jouait la comédie, dit M. Fang, comme si cet
accident en était la preuve; laissez-le à terre, il en aura
bientôt assez.
- Quelle décision allez-vous prendre, monsieur? demanda le
greffier à voix basse.
- Le condamner sommairement à trois mois de prison, répondit
M. Fang; avec travail forcé, bien entendu. Faites évacuer la
salle.»
On ouvrait déjà la porte et deux hommes se préparaient à porter
dans la cellule Olivier évanoui, quand un individu d'un certain
âge, d'un extérieur convenable, quoique pauvre, à voir son habit
noir un peu râpé, s'élança dans la salle et s'approcha de la
barre.
«Arrêtez! arrêtez! ne l'emmenez pas, s'écria le nouveau venu tout
hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!»
Quoique les hommes de génie qui président aux tribunaux de ce
genre exercent une autorité arbitraire et immédiate sur la
liberté, la réputation, le caractère et même la vie des sujets de
Sa Majesté; quoique dans cette enceinte il se passe
quotidiennement des scènes à arracher des larmes aux anges, le
public en est exclu et n'est initié à ces détails que par les
journaux. M. Fang ne fut pas peu irrité de voir entrer quelqu'un
sans permission et d'une manière si peu respectueuse.
«Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le à la porte, s'écria-t-
il. Faites évacuer la salle.
- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir.
J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande à prêter serment. On
ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur
Fang. Vous n'oseriez me refuser.»
Cet homme était dans son droit; il avait l'air résolu et
déterminé, et la chose devenait trop sérieuse pour être traitée
légèrement.
«Faites prêter serment à cet individu, grommela Fang de mauvaise
grâce. Allons, qu'avez-vous à dire?
- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garçons, celui qui est
arrêté et deux autres, qui flânaient de l'autre côté de la rue
tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis
le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'étonnement et la
stupéfaction de celui qui est devant vous.»
Tout en parlant, l'honnête libraire reprenait haleine, et il put
raconter en détail toutes les circonstances du larcin.
- Pourquoi ne pas être venu plus tôt? demanda M. Fang près un
moment de silence.
- Je n'avais personne pour garder la boutique, répondit le
libraire; tout le monde s'était mis à la poursuite du voleur; il
n'y a que cinq minutes que j'ai trouvé quelqu'un, et je suis venu
tout courant.
- La partie civile était en train de lire, n'est-ce pas? demanda
Fang après un autre silence.
- Oui, répondit le témoin, le livre qu'il tient encore à la main.
- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il payé?
- Non, pas encore, répondit le libraire en souriant.
- Je n'y ai pas songé, en effet, mon brave homme! s'écria
ingénument le vieux monsieur distrait.
- Voilà un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un
pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir
l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous êtes emparé
de ce livre d'une manière blâmable, pour ne pas dire plus, et il
est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas
pour ce fait: que ceci vous serve de leçon, monsieur, ou vous
tomberiez sous le coup de la loi. Je lève la condamnation
prononcée contre l'enfant. Évacuez la salle.
- Morbleu! s'écria le vieux monsieur donnant cours à sa colère
qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux...
- Évacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police,
m'entendez-vous? faites évacuer la salle.»
L'ordre fut exécuté et M. Brownlow conduit dehors, tenant son
livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie à une colère
inexprimable.
Il gagna la cour, et se calma tout à coup. Le petit Olivier Twist
était étendu sur le pavé, la chemise ouverte, les tempes baignées
d'eau fraîche; il était pâle comme la mort, et un tremblement
convulsif agitait tous ses membres.
«Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers
Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!»
On fit avancer une voiture; Olivier fut étendu avec soin sur un
des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre.
«Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire.
- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore
vous oublier. J'ai toujours à vous ce malheureux livre. Montez.
Pauvre enfant! il n'y a pas une minute à perdre.»
Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route.
CHAPITRE XII.
Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - Nouveaux
détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves.
La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street,
prenant ainsi à peu près le même chemin qu'Olivier avait suivi le
jour de son arrivée à Londres en compagnie du Matois. Arrivée à
Islington devant l'hôtel de l'Ange, elle prit une autre direction,
et s'arrêta enfin devant une jolie maison près de Pentonville,
dans une rue tranquille et retirée. On prépara sur-le-champ un
lit, où M. Brownlow fit coucher son jeune protégé; on y installa
Olivier avec une sollicitude et une bonté parfaites.
Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible à
tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se
leva et se coucha, et l'enfant restait étendu sur son lit de
douleur, en proie à une fièvre dévorante, qui le minait comme
l'acide subtil pénètre et ronge le fer le plus dur: faible, pâle,
amaigri, il sortit enfin de ce rêve pénible et prolongé. Il se
souleva avec peine sur son lit, appuya sa tête sur son bras
tremblant, et regarda avec inquiétude autour de lui.
«Où suis-je? où m'a-t-on mené?» dit-il.
Épuisé comme il l'était par la fièvre, il prononça ces mots d'une
voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau
du lit fut tiré aussitôt, et une dame âgée, d'une mise simple et
décente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, près du
lit.
«Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur à Olivier; il
faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous
avez été bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous
comme un bon petit garçon.»
En même temps, elle replaça tout doucement la tête d'Olivier sur
l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et
le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put
s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur celle de la
vieille dame et de l'attirer autour de son cou.
«Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la
vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle émotion
éprouverait sa mère si, après l'avoir veillé comme je l'ai fait,
elle le revoyait maintenant!
- Peut-être qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les
mains, peut-être a-t-elle veillé près de moi, madame; il me semble
qu'elle était là.
- C'est l'effet de la fièvre, mon enfant, dit la vieille d'un ton
affectueux.
- C'est probable, répondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si
loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas près du lit d'un
enfant; mais si elle a su que j'étais malade, elle a bien dû me
plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut
pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier après un moment de
silence: car, si elle m'avait vu battre, elle eût été triste, et
dans mes rêves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.»
La vieille dame ne répondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis
ses lunettes, qui étaient posées sur le couvre-pied, donna à
Olivier une boisson rafraîchissante, et lui passa affectueusement
la main sur la joue, en lui recommandant d'être bien sage et bien
tranquille, sans quoi il retomberait malade.
Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait à coeur d'obéir
en toute chose à la bonne vieille dame, et aussi, à dire vrai,
parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient épuisé ses
forces. Il s'assoupit doucement, et fut réveillé par la lumière
d'une bougie, qui, placée près de son lit, lui laissa voir un
monsieur tenant à la main une grosse montre d'or; celui-ci tâta le
pouls de l'enfant et déclara qu'il allait beaucoup mieux.
«Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il à
Olivier.
- Oui, monsieur, merci, répondit celui-ci.
- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez
faim, n'est-ce pas?
- Non, monsieur, répondit Olivier.
- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas
faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin,» ajouta-t-il d'un ton
sentencieux.
La vieille dame fit un signe de tête respectueux, qui semblait
dire qu'elle regardait le docteur comme très habile; celui-ci
semblait avoir de lui-même absolument la même opinion.
«Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur.
- Non, monsieur, répondit Olivier.
- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et
vous n'avez pas soif non plus, hein?
- Si monsieur, j'ai bien soif, répondit Olivier.
- Voilà justement à quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le
docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous
pouvez lui donner un peu de thé, et une tranche de pain grillé
sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez
pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir
cette bonté?»
La vieille dame fit une révérence, et le docteur, après avoir
goûté la tisane et en avoir hautement apprécié la qualité, sortit
comme un homme pressé, et descendit l'escalier en faisant craquer
ses bottes sur les degrés, d'un air d'importance.
Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'éveilla, il était
près de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une
bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui
venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prières
et un large bonnet de nuit. Elle plaça l'un sur la table, l'autre
sur sa tête, dit à Olivier qu'elle était là pour le veiller, et,
s'asseyant près du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent
interrompu par des soubresauts, à la suite desquels elle se
frottait le nez et s'endormait de nouveau.
La nuit s'écoula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps
éveillé, occupé à compter les petits cercles lumineux que la
veilleuse projetait au plafond, ou à suivre d'un oeil languissant
le dessin compliqué du papier qui ornait la muraille.
Ce demi-jour et le profond silence qui régnait dans la chambre
avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer à l'enfant
que la mort avait plané sur lui, pendant bien des jours et bien
des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible;
il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente
prière.
Peu à peu il éprouva ce sommeil profond et paisible que le
soulagement d'une récente souffrance peut seul procurer; repos si
calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait,
si ce repos était celui de la mort, se réveiller pour endurer
encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en
proie aux soucis du présent, aux inquiétudes de l'avenir et
surtout aux pénibles souvenirs du passé?
Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les
yeux; il éprouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise
était passée, et il se retrouvait définitivement encore de ce
monde.
Au bout de trois jours il put s'étendre sur une chaise longue,
bien garnie d'oreillers; comme il était encore trop faible pour
marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre
chambre, l'installa devant le feu, s'assit près de lui, et dans le
transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit à
sangloter très fort.
«Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame;
c'est plus fort que moi; là, c'est fini; me voici remise.
- Vous êtes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier.
- Ne parlons plus de ça, mon ami, dit la vieille; ça n'a rien à
faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le
docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-être vous voir ce
matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que
mieux nous serons, plus il sera content.»
Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite
casserole un bol de bouillon, qui eût été assez fort pour suffire
au dîner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dépôt de
mendicité.
«Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en
voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroché à la
muraille juste en face de lui.
- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la
toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de
cette dame est belle et douce!
- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent
toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs
pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la
ressemblance exacte aurait dû prévoir qu'il n'aurait pas de
succès; c'est trop sincère, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t-
elle en riant de sa malice.
- Est-ce que cela ressemble à quelqu'un, madame? demanda Olivier.
- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le
bouillon; c'est un portrait.
- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement.
- En vérité, je n'en sais rien, répondit gaiement la vieille dame;
ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu,
je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant.
- Il est si joli, si beau! répondit Olivier.
- Il ne vous fait pas peur, j'espère, dit la vieille dame,
observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant
contemplait le portrait.
- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si
tristes, et ils ont l'air fixés sur moi. Le coeur me bat, ajouta
Olivier à voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne
le pouvait pas.
- Mon Dieu! s'écria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de
ces choses-là, mon ami; vous êtes faible et nerveux; c'est l'effet
de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre
côté, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en
joignant l'action à la parole, vous ne pouvez plus le voir, à
présent.»
Olivier le voyait avec les yeux de l'âme aussi distinctement que
s'il n'avait pas changé de position, mais il craignit d'importuner
la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le
regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala
son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain
grillé, avec tout le sérieux que comporte une telle opération.
Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il
venait à peine de prendre la dernière cuillerée, quand on frappa
doucement à la porte.
«Entrez,» dit la vieille dame, et M. Brownlow parut.
Il s'avança aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutôt
relevé ses lunettes sur son front, et croisé ses mains derrière
son dos pour contempler longtemps et à son aise Olivier, que son
visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. Épuisé
par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un
effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le
vieux M. Brownlow, qui avait à lui seul plus de coeur que n'en ont
d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux
avec une abondance que nous ne chercherons pas à expliquer, parce
que nous ne sommes pas assez philosophe.
«Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tâchant de s'éclaircir la
voix. Je suis enroué ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir
attrapé un rhume.
- Espérons que non, dit celle-ci. Tout votre linge était bien sec,
monsieur.
- Ce n'est pas sûr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous
m'avez donné hier à dîner une serviette humide, mais n'en parlons
plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami?
- Bien heureux, monsieur, répondit Olivier, et bien reconnaissant
de toutes vos bontés.
- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous
donné à manger, Bedwin? Un bouillon, hein?
- Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit
Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot,
pour montrer qu'entre un bouillon et un consommé il n'y a pas le
moindre rapport.
- Bah! fit M. Brownlow en haussant les épaules, quelques verres de
porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom
White?
- Je me nomme Olivier, monsieur, répondit le petit malade d'un air
étonné.
- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein?
- Non, monsieur, Olivier Twist.
- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au
magistrat que vous vous nommiez White?
- Je n'ai jamais dit cela, monsieur,» répondit Olivier tout
interdit.
Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur
l'enfant un coup d'oeil un peu sévère; mais il n'était pas
possible de douter de sa parole: le caractère de la vérité était
empreint sur tous les traits de son visage.
«C'est sans doute une méprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il
n'eût plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir
de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint à
l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait détacher de lui ses
regards.
«J'espère que vous n'êtes pas mécontent de moi, monsieur? dit
Olivier en levant des yeux suppliants.
- Non, non, répondit le vieux monsieur. Bonté divine! que vois-je?
Bedwin, regardez donc là, et là.»
Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour à tour le portrait
placé au-dessus de la tête d'Olivier, puis la figure de l'enfant:
c'était la copie vivante du portrait; mêmes yeux, même bouche,
mêmes traits. En ce moment la ressemblance était tellement
frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites
avec une précision merveilleuse.
Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il
n'était pas assez fort pour supporter l'émotion qu'elle lui causa,
et il s'évanouit.
* * * * *
Quand le Matois et son digne camarade maître Bates, après s'être
approprié d'une manière illégale le mouchoir de M. Brownlow,
s'étaient joints à la foule qui poursuivait Olivier, comme nous
l'avons raconté précédemment, ils avaient obéi à un sentiment
louable et méritoire, celui de se sauver eux-mêmes. Comme le
respect de la liberté individuelle est un des privilèges dont tout
bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire
observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever
dans l'esprit des patriotes sincères. Ce qui montre bien qu'ils
agissaient en vrais philosophes, c'est que, dès que l'attention
générale fut fixée sur Olivier, ils cessèrent de poursuivre celui-
ci, et regagnèrent leur demeure par le plus court chemin; après
avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un dédale de
passages et de rues étroites, ils s'arrêtèrent d'un commun accord
sous une voûte basse et sombre, et, dès qu'il eut repris haleine,
maître Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa
gaieté, se tordit à force de rire et finit par se rouler à terre.
«Qu'as-tu à rire de la sorte? demanda le Matois.
- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates.
- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un
regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal?
- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as
vu comme il courait, enfilant une rue après l'autre, se heurtant
aux poteaux, et comme s'il était de fer aussi bien qu'eux,
reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans
la poche, à crier après lui: Au voleur! c'est trop fort.»
La vive imagination de maître Bates lui représenta de nouveau
cette scène sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et
retomba à terre, en se tenant les côtes à force de rire.
«Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment où
Bates reprenait haleine.
- Quoi? dit Charlot.
- Oui, quoi? fit le Matois.
- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant
court à son accès de gaieté; car le ton du Matois était sérieux.
Qu'est-ce qu'il peut dire?»
M. Dawkins, pour toute réponse, se mit à siffler, ôta son chapeau
et secoua la tête en se grattant l'oreille.
«Qu'est-ce que tu veux dire par là? demanda Charlot.
- Tra déri déra; bah! va-t'en voir s'ils viennent,» dit le Matois
en ricanant.
C'était une explication, mais peu satisfaisante; aussi maître
Bates renouvela t'il sa question:
«Qu'est-ce que ça signifie?»
Le Matois ne répondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses
bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la
langue, se pinça le bout du nez à plusieurs reprises, puis
tournant les talons, s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit
d'un air pensif. Quelques instants après cette conversation, le
facétieux vieillard prêtait l'oreille en entendant le bruit de
leurs pas dans le vieil escalier. Il était assis près du feu en
face d'un pot d'étain, tenant d'une main un cervelas et un petit
pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son
visage blême, quand il se retourna pour écouter, penchant
l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses
sourcils roux.
«Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont
que deux! leur serait-il arrivé quelque chose? Attention!»
Les pas se rapprochèrent et se firent bientôt entendre sur le
palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates
entrèrent et la fermèrent derrière eux.
CHAPITRE XIII.
Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles
connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines
particularités intéressantes de cette histoire.
«Où est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air
menaçant; qu'est-il devenu?»
Les jeunes filous regardèrent leur maître avec un sentiment de
crainte, puis se regardèrent l'un l'autre avec embarras, et ne
répondirent pas.
«Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet
et en le menaçant avec d'affreuses imprécations. Parle, ou je
t'étrangle.»
Fagin disait cela d'un ton si sérieux, que Charlot Bates, qui en
tout cas jugeait prudent de se mettre à l'abri, et qui ne voyait
rien d'impossible à ce que le juif l'étranglât ensuite à son tour,
tomba à genoux, et poussa un cri perçant et prolongé qui tenait du
mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette
marine.
«Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le
Matois d'une telle force, que c'était merveille que l'habit ne lui
restât pas dans les mains.
- Il est tombé dans la souricière et voilà tout, dit le Matois
d'un air maussade. Ah ça! allez-vous me laisser tranquille?»
Et d'un seul élan se dégageant de son habit, il saisit la
fourchette à rôtir et visa, au gilet du facétieux vieillard, un
coup qui, s'il eût porté, lui eût fait perdre sa gaieté pour un
mois ou deux, et peut-être davantage.
Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilité qu'on
n'eût pu en soupçonner chez un nomme si décrépit en apparence, et
saisissant le pot d'étain, il se préparait à le jeter à la tête de
son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son
attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif
jeta le pot plein de bière.
«Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout à coup
une grosse voix, qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est
bien heureux que je n'ai reçu que la bière, et non pas le pot,
sans quoi j'aurais fait à quelqu'un son affaire. Je n'aurais
jamais cru qu'un vieux coquin de juif pût jeter autre chose que de
l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux
filtrées. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est
pleine de bière... Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais là
dehors? As-tu honte de ton maître? Ici!»
L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide
gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de
velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés
et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes
massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer
quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il
avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les
bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant,
et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune,
avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et
des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent.
«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative.
Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant
dans la chambre.
«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me
reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!»
Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya
l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste,
habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un
coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux
vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection
de l'appartement.
«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air
résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre,
vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à
leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y
a longtemps que la farce serait jouée, et... Mais non; je ne
pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus
bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de
laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.
«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez
pas si haut.
- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que
vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est-
ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu.
- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une
humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.
- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes
aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des
pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas
plus de mal qu'à dénoncer et à...
- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en
montrant du doigt les jeunes garçons.
M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du
cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite,
pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.
Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse
émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient
inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.
«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en
posant son chapeau sur la table.
Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se
mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers
le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait
inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à
l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.
Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la
bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette
gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la
cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent
rapportées tout au long, avec les modifications et les
embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler.
«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans
l'embarras.
- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire.
Vous voilà dans de beaux draps, Fagin.
- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à
l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc
des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne
commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être
encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.»
L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant;
mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux
errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui.
Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable
association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans
excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois,
et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la
première personne qu'il rencontrerait dans la rue.
«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au
bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que
celui qu'il avait pris depuis son arrivée.
Le juif fit un signe de tête d'assentiment.
«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à
craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on
en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une
autre.»
Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.
Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais
malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât;
cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et
profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de
M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion
qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel
motif.
Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans
parler, à se regarder les uns les autres, dans un état
d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait
superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée
soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment
fit reprendre le cours de la conversation.
«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma
chère?
- Où? demanda la jeune dame.
- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une
voix caressante.
Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas
positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement
qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate
d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce
sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de
contrarier notre prochain par un refus direct et formel.
La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui
avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe
rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa
compagne.
«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma
chère?
- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin,
inutile d'insister.
- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un
air sombre.
- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la
dame.
- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes;
personne ne te connaît dans le quartier.
- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy
avec le même calme, je refuse net, Guillaume.
-- Elle ira, Fagin, dit Sikes.
- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy.
- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes.
M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de
cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la
commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes
considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis
peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir
habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à
craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses
nombreuses connaissances.
En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier
blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille,
articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif,
Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission.
«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit
panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus
respectable.
- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura
l'air encore plus naturel.
- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de
la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à
merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains.
- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant
en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef
comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait?
Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où
est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons
messieurs.»
Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant,
à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna
des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.
«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant
aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les
inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre
exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.
- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son
verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé!
et puissent les autres lui ressembler!»
Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des
femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y
arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce
sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans
les rues seule et sans protection.
Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte
d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien;
alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait
pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle
doucement; mon petit Olivier!
Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait
été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans
patente, et qui, une fois son attentat contre la société
clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un
mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait
ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que,
puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus
salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans
une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui
inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne
répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à
la porte.
«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.
- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant.
- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve!
Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans,
qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou,
en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire
quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était
un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir
vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent
cherché à gagner sa vie au détriment du timbre.
Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne
pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de
police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des
sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en
agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère.
«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent.
- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré.
- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent.
- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria
Nancy.
Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la
pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau
de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un
témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et
qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la
maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car
ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher.
La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte
en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à
la demeure du juif par le chemin le plus détourné.
M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la
démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau,
et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la
compagnie.
«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le
retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout
à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles.
Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à
toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez,
attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante;
voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous
savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute,
pas un instant, mes amis!»
En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis,
fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant
derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait
involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec
précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les
bijoux qu'il contenait.
Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette
occupation:
«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi.
- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure.
- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.
- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le
Matois à voix basse.
- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le,
trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que
j'aurai à faire, n'ayez pas peur.»
Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à
quatre pour rejoindre ses compagnons.
«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa
besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis,
il est encore temps de lui couper le sifflet.»
CHAPITRE XIV.
Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction
remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il
partit en commission.
Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la
brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin
évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation
ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais
seulement sur des sujets propres à le distraire sans
l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le
déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de
la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard
avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la
belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu.
«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup
d'oeil d'Olivier, il n'est plus là.
- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-
t-on enlevé?
- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que
M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire
mal, et retarderait peut-être votre guérison.
- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je
l'aimais tant!
- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous
bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le
promets. Maintenant, parlons d'autre chose.»
Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le
portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour
lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta
attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une
belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau
et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son
fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un
brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles
lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en
parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections
de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui
était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il
fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer
le _cribbage[5]_ à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils
jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps
pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé
d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit.
Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier;
autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on
avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie
bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai
paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow
lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit
à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux
habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup
de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder
l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et
Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces
vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif
sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il
n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le
dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé
de neuf.
Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir
en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire
que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le
voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.
«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos
cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous
demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait
beau comme un astre.»
Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle
regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la
petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante
en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire
qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire
toilette.
Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow
lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de
livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la
fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis,
occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à
l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier
obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de
volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le
monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus
expérimentés qu'Olivier Twist.
«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow,
en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les
rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.
- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai
jamais vu tant.
- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y
trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas
toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait
tout le prix.
- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant
du doigt de forts in-quarto à reliure dorée.
- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant
une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique
d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des
livres, hein?
- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier.
- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?»
Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il
valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout
son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit
Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant
d'esprit.
«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son
sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un
honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du
plâtre.
- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit
encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents
quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit
pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.
«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant
peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux;
maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que
je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis
sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le
faire bien des personnes plus âgées.
- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez
me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de
prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que
j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous
servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez
pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.
- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec
laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous
abandonne, à moins que vous ne m'y forciez.
- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.
- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous
ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions
de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis
pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse
à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes
plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais,
quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de
ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai
pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction
profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela
devait être, car le malheur épure notre coeur.»
Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et
comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le
silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine
respirer.
«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus
gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai
éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec
d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes
orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu
recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre
histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous
avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi
seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai,
vous ne serez pas sans ami.»
Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de
parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme
et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups
de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte
de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig.
«Monte-t-il? demanda M. Brownlow.
- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait
des _muffins[6]_ à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a
répondu qu'il venait prendre le thé.»
M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que
M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas
prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était
un digne homme.
«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.
- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.»
En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence,
s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait
un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de
nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un
petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de
laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son
gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en
un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il
était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en
parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de
regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose
d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée
dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de
peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur:
«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne
puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de
ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est
une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que
c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur,
je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!»
C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de
poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa
bouche, c'est que, même en admettant que la science se
perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête
si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une
dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans
compter qu'elle était poudrée à l'excès.
«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en
frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que
ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.
- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit
M. Brownlow.
Olivier fit un salut.
«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit
M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il
brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte
de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une
orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma
tête et la sienne avec.
- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu
d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune
ami.
- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard
en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange
sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon
du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier
soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est
tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je
la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire
l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la
fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en...»
Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le
plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son
expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et,
ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il
se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un
examen en règle, rougit et salua de nouveau.
«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig.
- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de
tête amical.
- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig.
- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier;
M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami
n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre
et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui
n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux
d'avoir une occasion de sortir.
«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.
- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru.
- Comment cela?
- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent.
Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.
- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier?
- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu;
on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues
rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait
toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les
coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le
connais bien, le gredin!
- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune
Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère.
- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas
mieux.»
M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une
vive satisfaction à M. Grimwig.
«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient-
il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre... eh bien! après? il n'y a pas
que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les
filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un
individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son
maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on
lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!»
Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement
disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa
faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire,
et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une
peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer
par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou
non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami.
Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une
manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait
remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il
serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig
prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la
ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce
que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de
moins, il en mangerait plutôt sa... etc.
M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela
avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries
de son ami.
De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les
_muffins_ excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui
prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à
l'aise en présence du terrible vieux monsieur.
«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et
des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow
après le thé.
En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté.
«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe
dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à
dix heures, mon ami.
- Oui, monsieur, dit Olivier.»
Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé
en voyant M. Grimwig le regarder fixement.
«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à
M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter;
vous êtes floué, mon cher ami.
- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur.
- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais...»
Et il frappa de sa canne le plancher.
«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit
M. Brownlow en donnant un coup sur la table.
- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en
frappant aussi du poing sur la table.
- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de
colère.
- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique,
nous verrons bien.»
Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un
petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à
ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le
posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet.
«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a
quelque chose à reporter.
- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin.
- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas
riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs
quelques-uns à reporter.»
On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un
sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le
seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien
loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir
pu le rejoindre.
«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais
extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même.
- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il
les remettra consciencieusement, à coup sûr.
- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit
Olivier; je ne ferai que courir.»
Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous
aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que
M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de
prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point
du moins, étaient mal fondés.
«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur
une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.»
Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres
sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de
M. Brownlow.
«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que
vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les
quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq
guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre.
- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier
avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste
jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un
salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la
porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le
plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses
qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir
répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas
s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.
«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas,
je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.»
En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe
d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui
rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa
chambre.
«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur
la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là
il fera nuit.
- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda
M. Grimwig.
- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.
L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment
M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que
l'affermir dans cette disposition.
«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table.
L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de
prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira
rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous.
S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»
En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux
amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la
montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien
l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig,
bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au
contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une
supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment,
qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de
contradictions.
La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les
aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant
immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XV.
Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient
attachés à Olivier.
Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la
partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où
pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais
pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis
devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées
et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de
velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un
agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour
M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil
blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil
en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie
large et saignante attestait un combat récent.
«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant
brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans
ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait
pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces
réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais
traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit,
Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui
allongea un coup de pied.
En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il
reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son
propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout
probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il
se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses
dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en
grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain
que M. Sikes lui lança à la tête.
«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les
pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long
couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?»
Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd;
mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le
cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et
saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit
avec rage.
Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se
mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal
sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme
jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique
pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout
à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume
Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main.
Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe.
M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère
sur le nouveau venu.
«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi?
demanda-t-il avec un geste menaçant.
- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin
d'une voix humble.
C'était en effet le juif qui venait d'entrer.
«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous
n'entendiez donc pas le vacarme?
- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit
le juif.
- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire
menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende
entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la
place de mon chien, il y a une minute.
- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé.
- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que
vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer
son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau
d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.»
Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table,
affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était
visiblement mal à son aise.
«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en
place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais
ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière
votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du
diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez
aussi. Ainsi ménagez-moi.
- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela.
Nous...nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt
réciproque.
- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus
intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me
dire?
- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici
votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami;
mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois,
et...
- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience.
Voyons, donnez vite.
- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps,
répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et
sauf.»
En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit
un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet
enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il
l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait.
«Est-ce tout? demanda Sikes.
- Tout, répondit le juif.
- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou
deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre
mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le
grelot.»
Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre
juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque
aussi ignoble et repoussant.
Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif,
comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir,
après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les
yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un
signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas,
occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure,
que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé
ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien
de bon.
«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les
yeux, maintenant que Sikes le regardait.
- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles
vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.
- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait
peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte.
- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il.
- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je
n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!
- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le
comptoir, ajouta Barney.
- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur;
faites-la venir.»
Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son
autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas
d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque
aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un
bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main.
«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui
offrant un verre.
- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y
suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a
gardé le lit, et...
- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux.
Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant
à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t-
il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de
confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta
court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes
plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après
dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur
quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en
aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans
la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de
l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de
distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son
maître fut hors de vue.
Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait
de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il
franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant
d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint
prendre place devant la table, où il se plongea dans
l'intéressante lecture du _Journal des Tribunaux_.
Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si
près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du
libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention,
une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à
moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant
que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se
dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à
marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses
jambes.
Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle
situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un
instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment,
battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa
rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut:
«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir
ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras
étroitement serrés autour de son cou.
«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi
tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?»
Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui
avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à
pousser des cris et des gémissements.
«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier!
Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles
inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu
soit loué! je t'ai enfin retrouvé!»
Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses
gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que
plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à
la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène,
s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi
le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne
pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence.
«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en
serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à
la maison, cruel enfant! allons!
- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.
- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près
d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour
aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et
sa mère en est presque morte de chagrin.
- Petit misérable! dit la femme.
- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.
- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais
pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je
demeure à Pentonville.
«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme.
- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure
de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il
recula d'étonnement et d'effroi.
- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux
assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la
bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir
son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir.
- Que diable est ceci? dit un homme en s'élançant hors d'une
taverne, avec un chien blanc derrière les talons. Comment! le
petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mère,
vaurien que tu es! allons! vite à la maison!
- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au
secours! cria Olivier en se débattant contre la vigoureuse
étreinte de l'homme.
- Au secours! répéta celui-ci; c'est moi qui viens au secours,
petit scélérat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-là? Tu les as
volés, n'est-ce pas? donne-moi ça.»
À ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le
frappa violemment à la tête.
«C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette
scène; voilà la vraie manière de mettre ces gamins-là à la raison!
- C'est vrai ça, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant
d'un air approbateur celui qui venait de parler.
- Ça lui fera du bien, dirent les deux femmes.
- Eh! c'est évident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier
et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc!
attention au commandement!
Affaibli par sa récente maladie, étourdi par les coups et par
cette attaque à l'improviste, épouvanté des grondements menaçants
du chien et de la brutalité de l'homme, accablé surtout par la
conviction où étaient les spectateurs qu'il était réellement un
vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le
quartier était désert; nul secours à attendre. Toute résistance
était inutile. En un instant, il fut entraîné dans un labyrinthe
de rues sombres et étroites, et avec une rapidité qui rendait
complètement inintelligibles les quelques cris qu'il osait
pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles,
puisque personne n'était là pour s'en inquiéter?
* * * * *
Les becs de gaz étaient partout allumés; Mme Badwin attendait avec
anxiété à la porte de la maison; vingt fois la servante avait
couru au bout de la rue pour tâcher d'apercevoir Olivier, et les
deux vieux messieurs restaient obstinément assis dans le cabinet,
au milieu de l'obscurité, et les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XVI.
Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été réclamé par
Nancy.
Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages
détournés, Sikes, Nancy et Olivier arrivèrent à un vaste espace
découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient
pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune
fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils
avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui
enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy.
«M'entends-tu?» gronda-t-il en voyant Olivier hésiter et regarder
aux alentours.
Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et
Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de
résistance possible; il tendit la main à Nancy qui la lui serra
étroitement.
«Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!»
Le chien leva la tête en grondant.
«Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge
d'Olivier et en proférant un affreux jurement, s'il souffle un
mot, jette toi là-dessus! tu comprends?»
Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Olivier
comme s'il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder.
«Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en
regardant son chien d'un oeil féroce et satisfait.
- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si
l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire;
allons, plus vite que ça.»
Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles
caressantes, auxquelles il n'était pas habitué; puis il poussa un
nouveau grognement à l'adresse d'Olivier, et prit les devants.
C'était Smithfield qu'ils traversaient; c'eût été Grosvenor-
Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre
et brumeuse. L'éclairage des boutiques se voyait à peine à travers
l'épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et
enveloppait de ténèbres les rues et les maisons; l'aspect de ces
lieux n'en était que plus étrange pour Olivier, et son anxiété
plus grande.
Ils marchaient d'un pas précipité, quand l'horloge d'une église
voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent
halte, et prêtèrent l'oreille.
«Huit heures, Guillaume, dit Nancy.
- À quoi bon me dire ça? je l'entends bien, n'est-ce pas? répondit
Sikes.
- Et _eux_, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit
Nancy.
- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffré,
c'était l'époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n'y
avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je
n'entendisse le vacarme; quand j'étais sous les verrous le soir,
le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence
de la damnée vieille prison, que j'étais tenté de me briser la
tête contre les ferrures de la porte.
- Pauvres garçons! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le
point où l'horloge s'était fait entendre; quel dommage, Guillaume,
de si beaux garçons!
- Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention
qu'à ça. De si beaux garçons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore
morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.»
Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et
serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer.
«Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par
ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'être pendu le lendemain
à huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais
pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place
jusqu'à extinction.