«Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante.
- Que voulez-vous me donner? demanda le bedeau.
- Faut bien que j'en aie un peu à la maison, pour mettre dans la
bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, répondit
Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d'où elle tira une bouteille
et un verre; c'est du gin.
- Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann?
demanda Bumble, en suivant de l'oeil l'intéressante opération du
mélange.
- Ah! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique _l'arrow-root_
coûte bien cher; mais je ne puis les voir souffrir, c'est plus
fort que moi, voyez-vous, monsieur.
- C'est bien, dit M. Bumble, c'est très bien, vous êtes une femme
compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je
saisirai la première occasion de dire cela au comité, madame Mann.
(Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mère, madame
Mann. (Il agite le gin et l'eau.) Je bois de tout mon coeur à
votre santé, madame Mann. (Il en avale la moitié.) Maintenant,
causons d'affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit
portefeuille de cuir: l'enfant qui a été ondoyé sous le nom
d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans...
- Le cher enfant! dit Mme Mann en se frottant l'oeil gauche avec
le coin de son tablier.
- Et, malgré l'offre d'une récompense de dix livres sterling,
qu'on a élevée successivement jusqu'à douze; malgré des efforts
incroyables et, si j'ose dire, surnaturels, de la part de la
paroisse, dit Bumble, il a été impossible de découvrir qui est le
père, pas plus que le nom ou la condition de la mère.»
Mme Mann leva les mains en signe d'étonnement, puis dit après un
moment de réflexion: «Mais alors, comment se fait-il qu'il ait un
nom?»
Le bedeau se redressa fièrement: «C'est moi qui l'ai inventé, dit-
il.
- Vous! monsieur Bumble?
- Moi-même, madame Mann: nous nommons nos enfants trouvés par
ordre alphabétique; le dernier était à la lettre S, je le nommai
Swubble; celui-ci était à la lettre T, je le nommai Twist; le
suivant s'appellera Unwin, un autre Vilkent. J'ai des noms tout
prêts d'un bout à l'autre de l'alphabet; et arrivé au Z, on
recommence.
- Vous êtes joliment lettré, monsieur, dit Mme Mann.
- Mais oui, c'est possible, c'est bien possible, madame Mann,» dit
le bedeau, évidemment satisfait du compliment. Il finit d'avaler
son genièvre et ajouta: «Comme Olivier est maintenant trop grand
pour rester ici, le conseil a résolu de le faire revenir au dépôt,
et je suis venu moi-même le chercher. Amenez-le-moi tout de suite.
- Vous allez le voir à l'instant,» dit Mme Mann, en quittant la
salle.
Olivier, qui, pendant ce temps, avait été débarrassé, autant du
moins qu'il était possible de le faire en une fois, de la crasse
qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientôt introduit par sa
bienveillante protectrice.
«Olivier, saluez monsieur,» dit Mme Mann.
Olivier salua à la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne
sur la table.
«Voulez-vous venir avec moi, Olivier?» dit le bedeau avec majesté?
Olivier était sur le point de dire qu'il ne demandait pas mieux
que de s'en aller avec n'importe qui, lorsque, levant les yeux, il
saisit un coup d'oeil de Mme Mann, qui s'était placée derrière la
chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur; il comprit
tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait été
trop souvent imprimé sur son dos pour n'être pas gravé
profondément dans sa mémoire.
«Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi? demanda le pauvre
Olivier.
- Non, c'est impossible, répondit M. Bumble; mais elle viendra
vous voir de temps en temps.»
Ce n'était pas très consolant pour l'enfant; mais, tout jeune
qu'il était, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de
s'en aller: il n'était pas difficile au pauvre enfant de verser
des larmes; la faim et les coups fraîchement reçus sont très
utiles quand on a besoin de pleurer; et Olivier se mit à pleurer
de la manière la plus naturelle.
Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une
tartine de pain et de beurre, pour qu'il n'eût pas l'air trop
affamé en arrivant au dépôt. Un morceau de pain à la main, et
coiffé de la petite casquette de drap brun des enfants de la
paroisse, Olivier fut emmené par M. Bumble hors de cet affreux
séjour, où jamais une parole ni un regard d'affection n'avait
embelli ses tristes années d'enfance. Et pourtant il éclata en
sanglots quand la porte se referma derrière lui; quelque
misérables que fussent les petits compagnons d'infortune qu'il
quittait, c'étaient les seuls amis qu'il eût jamais connus, et le
sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour
la première fois dans le coeur de l'enfant.
M. Bumble marchait à grand pas, et le petit Olivier, serrant bien
fort le parement galonné du bedeau, trottait à côté de lui, et
demandait à chaque instant s'ils n'allaient pas bientôt arriver.
M. Bumble répondait à ses questions d'une manière brève et dure:
il n'éprouvait plus l'influence bienfaisante qu'exerce le genièvre
sur certains coeurs, et il était redevenu bedeau.
Il n'y avait pas un quart d'heure qu'Olivier avait franchi le
seuil du dépôt de mendicité, et il avait à peine fini de faire
disparaître un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui
l'avait confié aux soins d'une vieille femme, revint lui dire que
c'était jour de conseil et que le conseil le mandait.
Olivier, qui n'avait pas une idée précise de ce que c'était qu'un
conseil, fut fort étonné à. cette nouvelle, ne sachant pas trop
s'il devait rire ou pleurer; du reste, il n'eut pas le temps de
faire de longues réflexions: M. Bumble lui donna un petit coup de
canne sur la tête pour le rendre attentif, un autre sur le dos
pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit
dans une grande pièce badigeonnée de blanc, où huit ou dix gros
messieurs siégeaient autour d'une table, au bout de laquelle un
monsieur d'une belle corpulence, au visage rond et rouge, était
assis dans un fauteuil plus élevé que les autres.
«Saluez le conseil,» dit Bumble.
Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux,
et salua la table du conseil.
- Votre nom, petit? dit le monsieur qui occupait le fauteuil.
Olivier eut peur à la vue de tant de messieurs, et resta interdit.
Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit
pleurer; aussi répondit-il bien bas et d'une voix tremblante; sur
quoi un monsieur à gilet blanc dit qu'il était un idiot, moyen
excellent pour donner un peu d'assurance à l'enfant et le mettre à
son aise.
«Écoutez-moi, petit, dit le président; vous savez que vous êtes
orphelin, je suppose?
- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda le pauvre Olivier.
- Cet enfant est idiot, j'en étais sûr, dit le monsieur au gilet
blanc, d'un ton péremptoire.
- Chut! dit le monsieur qui avait parlé le premier; vous savez que
vous n'avez ni père ni mère, et que vous êtes élevé aux frais de
la paroisse, n'est-ce pas?
- Oui, monsieur, répondit Olivier en pleurant amèrement.
- Pourquoi donc pleurez-vous? demanda le monsieur au gilet blanc.
(C'était en effet bien extraordinaire; qu'avait donc cet enfant à
pleurer ainsi?)
- J'espère que vous faites vos prières tous les soirs, dit un
autre monsieur d'un ton rechigné, et que vous priez en bon
chrétien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous?
- Oui, monsieur,» balbutia l'enfant.
Le monsieur qui venait de parler avait raison: il eût fallu en
effet qu'Olivier fût un bon chrétien et même un chrétien modèle,
s'il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin
de lui; mais il ne le faisait pas, parce qu'on ne le lui avait pas
enseigné.
«C'est bien, dit le président à mine rubiconde; vous êtes ici pour
votre éducation et pour apprendre un métier utile.
- Aussi, demain matin à six heures vous commencerez à éplucher de
l'étoupe,» dit le bourru au gilet blanc.
Faire éplucher de l'étoupe à Olivier, c'était combiner ensemble
d'une manière très simple les deux bienfaits qu'on lui accordait;
il reconnut l'un et l'autre par un profond salut à l'instigation
du bedeau, puis on l'emmena dans une grande salle de l'hospice,
où, sur un lit bien dur, il s'endormit en sanglotant: preuve
éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui
n'empêchent pas les pauvres de dormir!
Pauvre Olivier! Endormi dans l'heureuse ignorance de ce qui se
passait autour de lui, il ne songeait guère que ce jour-là même le
conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa
destinée ultérieure une influence irrésistible: mais la décision
était prise; et voici quelle elle était.
Les membres du conseil d'administration étaient des hommes pleins
de sagesse et d'une philosophie profonde: en fixant leur attention
sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout à coup ce
que des esprits vulgaires n'eussent jamais aperçu, que les pauvres
s'y plaisaient! C'était pour les classes pauvres un séjour plein
d'agrément, une taverne où l'on n'avait rien à payer, où l'on
avait toute l'année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper;
c'était un véritable Élysée de briques et de mortier, où l'on
n'avait qu'à jouir sans travailler.
«Oh! oh! se dit le conseil d'un air malin; nous sommes gens à
remettre les choses en ordre; nous allons faire cesser cela tout
de suite.» Sur ce ils posèrent en principe que les pauvres
auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de
mourir de faim lentement s'ils restaient au dépôt, ou tout d'un
coup s'ils en sortaient. À cet effet, ils passèrent un marché avec
l'administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée,
et avec un marchand de blé pour avoir à des périodes déterminées
une petite quantité de farine d'avoine: ils accordèrent trois
légères rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par
semaine, et la moitié d'un petit pain le dimanche. Ils prirent,
relativement aux femmes, beaucoup d'autres dispositions sages et
humaines, qu'il est inutile de rapporter: ils entreprirent, par
pure bonté, de séparer par une espèce de divorce les pauvres gens
mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d'un procès devant
la cour ecclésiastique; et, au lieu d'obliger le mari à soutenir
sa famille par son travail, ils lui arrachèrent sa famille et le
rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans
toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces
deux bienfaits; mais les administrateurs étaient des hommes
prévoyants et avaient obvié à cette difficulté: pour jouir de ces
bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau; cela
effrayait les gens.
Six mois après l'arrivée d'Olivier Twist, le nouveau système était
en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu coûteux; il fallut
payer davantage à l'entrepreneur des pompes funèbres, et rétrécir
les vêtements de tous les pauvres, amaigris et réduits à rien
après une semaine ou deux de gruau; mais le nombre des habitants
du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs
étaient dans le ravissement.
L'endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée,
au bout de laquelle était une chaudière d'où le chef du dépôt,
couvert d'un tablier et aidé d'une ou deux femmes, tirait le gruau
aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite
écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait
en plus deux onces un quart de pain; les bols n'avaient jamais
besoin d'être lavés: les enfants les polissaient avec leurs
cuillers jusqu'à ce qu'ils redevinssent luisants; et, quand ils
avaient terminé cette opération, qui n'était jamais longue, car
les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils
restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si
avides qu'ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se
léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes
de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en général
un excellent appétit; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent
pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la
faim finit par les égarer à ce point qu'un enfant, grand pour son
âge et peu habitué à une telle existence (car son père avait tenu
une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades
que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il
craignait de dévorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et
qui était jeune et faible: il avait, en parlant ainsi, l'oeil
égaré et affamé, et ses compagnons le crurent; on délibéra. On
tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander
au chef une autre portion; le sort tomba sur Olivier Twist.
Le soir venu, les enfants prirent leurs places; le chef de
l'établissement, affublé de son costume de cuisinier, était en
personne devant la chaudière; on servit le gruau; on dit un long
_benedictus_ sur ce chétif ordinaire. Le gruau disparut; les
enfants se parlaient à l'oreille, faisaient des signes à Olivier,
et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu'il était, la
faim l'avait exaspéré, et l'excès de la misère l'avait rendu
insouciant; il quitta sa place, et, s'avançant l'écuelle et la
cuiller à la main, il dit, tout effrayé de sa témérité:
«J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît.»
Le chef, homme gras et rebondi, devint pâle; stupéfait de
surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle; puis il
s'appuya sur la chaudière pour se soutenir; les vieilles femmes
qui l'aidaient étaient saisies d'étonnement, et les enfants de
terreur.
«Comment! dit enfin le chef d'une voix altérée.
- J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît,» répondit
Olivier.
Le chef dirigea vers la tête d'Olivier un coup de sa cuiller à
pot, l'étreignit dans ses bras, et appela à grands cris le bedeau.
Le conseil siégeait en séance solennelle quand M. Bumble tout hors
de lui, se précipita dans la salle, et s'adressant au président,
lui dit:
«Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier
Twist en a redemandé.»
Ce fut une stupéfaction générale; l'horreur était peinte sur tous
les visages.
«Il en a redemandé, dit M. Limbkins? calmez-vous, Bumble, et
répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu'il a redemandé de
la nourriture, après avoir mangé le souper alloué par le
règlement?
- Oui, monsieur, répondit Bumble.
- Cet enfant-là se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc;
oui, cet enfant-là se fera pendre.»
Personne ne contredit cette prédiction. Une discussion très vive
eut lieu; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un
avis affiché à la porte offrait une récompense de cinq livres
sterling[2] à quiconque voudrait débarrasser la paroisse d'Olivier
Twist; en d'autres termes, on offrait cinq livres sterling et
Olivier Twist à quiconque, homme ou femme, aurait besoin d'un
apprenti pour n'importe quel commerce ou quelle besogne.
«De ma vie vivante, je n'ai jamais été plus certain d'une chose,
disait le monsieur au gilet blanc en frappant à la porte le
lendemain matin et en lisant l'affiche; de ma vie vivante, je n'ai
jamais été plus certain d'une chose! c'est que cet enfant-là se
fera pendre.»
Comme je me propose, dans la suite de ce récit, de montrer si le
monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-être à
l'intérêt de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant
pressentir si la vie d'Olivier Twist eut ou non ce terrible
dénoûment.
CHAPITRE III
Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une place qui
n'eût pas été une sinécure.
Après avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau,
Olivier resta pendant huit jours étroitement enfermé dans le
cachot où l'avaient envoyé la miséricorde et la sagesse du conseil
d'administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s'il
eût accueilli avec respect la prédiction du monsieur au gilet
blanc, il aurait pu établir, une fois pour toutes, la réputation
prophétique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de
son mouchoir à un clou dans la muraille, et en se suspendant à
l'autre. Il n'y avait qu'un obstacle à l'exécution de cet acte:
c'est que, par ordre exprès du conseil, signé, paraphé et scellé
de tous les membres, les mouchoirs, étant considérés comme objets
de luxe, avaient été, à toujours, interdits aux pauvres du dépôt;
l'âge si tendre d'Olivier était un second obstacle aussi sérieux;
il se contenta de pleurer amèrement pendant des journées entières;
et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il
mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir
l'obscurité, et se blottissait dans un coin pour tâcher de dormir;
parfois il s'éveillait en sursaut et tout tremblant; il se collait
contre le mur, comme s'il trouvait, à toucher cette surface dure
et froide, une protection contre les ténèbres et la solitude qui
l'environnaient.
Il ne faut pas que les ennemis du _Système_ s'imaginent que,
pendant la durée de son emprisonnement, Olivier fut privé du
bienfait de l'exercice, du plaisir de la société, ou des
consolations de la religion. Quant à l'exercice, comme le temps
était beau et froid, il avait la permission de se laver tous les
matins sous la pompe, dans une cour pavée, en présence de
M. Bumble, qui, pour l'empêcher de s'enrhumer, activait chez lui
la circulation du sang au moyen de fréquents coups de canne. Quant
à la société, on l'amenait tous les deux jours dans le réfectoire
des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le
bon exemple et l'édification des autres. Bien loin de lui refuser
les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer,
à coups de pieds, dans la salle, tous les soirs, à l'heure de la
prière, et il avait la permission d'écouter, pour sa plus grande
consolation, la prière de ses camarades, revue et augmentée par le
conseil, dans laquelle ils demandaient d'être bons, vertueux,
contents et obéissants, et d'être préservés des fautes et des
vices d'Olivier Twist, qu'on présentait ainsi comme exclusivement
placé sous le patronage et la protection de Satan, comme un
échantillon direct des produits de la manufacture du diable.
Tandis que les affaires d'Olivier prenaient cette tournure
favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield,
ramoneur de son métier, descendait la grande rue en se creusant la
tête pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer,
pour lesquels son propriétaire devenait fort exigeant. Il avait
beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de
cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son désespoir de
ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis
frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le
dépôt, il jeta les yeux sur l'affiche collée sur la porte.
«Oh, oh!» dit M. Gamfield à son baudet.
Le baudet était en ce moment tout à fait distrait: il se demandait
probablement s'il n'aurait pas à son déjeuner un ou deux trognons
de choux pour se régaler, quand il serait débarrassé des deux sacs
de suie qu'il traînait sur une petite charrette; il ne prit pas
garde à l'ordre de son maître et continua son chemin.
M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut après lui, et
lui appliqua sur la tête un coup qui eût brisé tout autre crâne
que celui d'un baudet; puis, saisissant la bride, il lui secoua
rudement la mâchoire pour le rappeler à l'obéissance; il lui fit
ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tête, de
manière à l'étourdir jusqu'à son retour; ensuite il monta sur le
perron pour lire l'affiche.
Le monsieur au gilet blanc était debout devant la porte, les mains
derrière le dos, après avoir opiné avec profondeur dans la salle
du conseil; il avait assisté à la petite dispute entre M. Gamfield
et le baudet; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur
s'approcher de l'affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield
était bien le maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield sourit
aussi, en parcourant l'affiche, car c'était justement cinq livres
sterling qu'il lui fallait; et, quant à l'enfant dont il devait se
charger, il pensa, d'après le régime du dépôt, qu'il devait être
de taille à grimper dans un tuyau de poêle; il relut l'avis d'un
bout à l'autre, syllabe par syllabe; puis, portant
respectueusement la main à sa casquette fourrée, il aborda le
monsieur au gilet blanc.
«Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en
apprentissage? dit M. Gamfield.
- Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un
sourire bienveillant. Que lui voulez-vous?
- Si la paroisse veut qu'il apprenne un état bien agréable, comme
de ramoner les cheminées par exemple, dit M. Gamfield, j'ai besoin
d'un apprenti, et je suis disposé à m'en charger.
- Entrez,» dit le monsieur au gilet blanc.
M. Gamfield alla d'abord donner à son âne un coup sur la tête et
une rude secousse à la mâchoire, par manière de précaution, pour
qu'il ne lui prît pas fantaisie de s'en aller, puis suivit le
monsieur au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist avait vu le
gentleman pour la première fois.
«C'est un état bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut
réitéré sa demande.
- On a vu des enfants qui ont été étouffés dans les cheminées, dit
un autre monsieur.
- C'est à cause qu'on mouillait la paille avant de l'allumer pour
les faire redescendre, dit Gamfield; il n'y a que de la fumée, pas
de flamme. D'ailleurs, la fumée n'est bonne à rien pour faire
descendre un enfant; elle ne fait que l'endormir, et c'est
justement ce qu'il veut; les enfants sont très entêtés, voyez-
vous, très paresseux; il n'y a rien de si bon qu'une belle flamme
pétillante pour les faire descendre quatre à quatre; ça vaut mieux
pour eux, voyez-vous, à cause que, s'ils sont pris dans la
cheminée, ils se trémoussent mieux pour se tirer d'affaire, quand
ils se sentent rôtir la plante des pieds.»
Cet éclaircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet
blanc, mais un coup d'oeil plus grave de M. Limbkins mit fin à sa
gaieté. Le conseil se mit à délibérer pendant quelques minutes,
mais à voix si basse, qu'on n'entendait que ces mots:
«Diminution de dépenses; soyons économes; l'occasion de publier un
bon rapport.» Encore n'entendait-on ces expressions que parce
qu'elles étaient répétées souvent avec énergie.
Enfin cette conversation à voix basse eut un terme, et les membres
du conseil ayant repris leurs sièges et leur attitude majestueuse,
M. Limbkins dit:
«Nous avons examiné votre demande, et nous ne pouvons
l'accueillir.
- Nous la repoussons complètement, dit le monsieur au gilet blanc.
- Sans hésitation,» ajoutèrent les autres membres.
M. Gamfield se trouvait sous le coup de l'accusation frivole
d'avoir déjà fait périr trois ou quatre enfants sous le bâton; il
lui vint à l'esprit que le conseil, par un singulier caprice,
faisait peut-être entrer en ligne de compte dans sa décision cette
circonstance accessoire. S'il en était ainsi, les administrateurs
sortaient évidemment de leur manière de faire habituelle;
pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce
souvenir, il se mit à tourner sa casquette dans ses doigts, et
s'éloigna lentement de la table:
«Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner? dit-il en
s'arrêtant sur la seuil de la porte.
- Non, répondit M. Limbkins; ou du moins, comme c'est un métier
malpropre, nous sommes d'avis que la récompense offerte devrait
être diminuée.»
La physionomie de M. Gamfield devint radieuse; il se rapprocha
bien vite de la table et dit:
«Combien voulez-vous me donner, messieurs? Voyons, ne soyez pas
trop durs pour un pauvre homme; combien me donneriez-vous?
- Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix
schellings, dit M. Limbkins.
- C'est encore dix schellings de trop, dit le monsieur au gilet
blanc.
- Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez
quatre livres, et vous en êtes à tout jamais débarrassés! Est-ce
dit?
- Trois livres dix schellings, répéta M. Limbkins avec fermeté.
- Tenez, messieurs, partageons le différend, dit Gamfield avec
insistance; trois livres quinze schellings.
- Pas une obole de plus, répondit M. Limbkins avec la même
fermeté.
- Vous êtes pour moi d'une dureté désolante, dit Gamfield avec
hésitation.
- Bah! bah! sottise! dit le monsieur au gilet blanc; ce serait
encore une bonne affaire que de le prendre pour rien; prenez-le,
niais que vous êtes; c'est un enfant comme il vous en faut, il a
souvent besoin de correction; cela lui fera du bien; et son
entretien ne sera guère coûteux, car depuis sa naissance il n'a
jamais eu d'indigestion. Ah! ah! ah!»
M. Gamfield jeta un coup d'oeil sournois sur les membres du
conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se
laissa aller à rire aussi lui-même.
L'affaire fut conclue, et M. Bumble reçut l'ordre de mener le jour
même Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et
approuver le contrat d'apprentissage.
En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à sa
grande surprise, tiré de sa prison, et on lui fit mettre une
chemise blanche. À peine avait-il terminé cette toilette
inaccoutumée que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme
aux jours de fête, deux onces un quart de pain.
À cette vue, Olivier se mit à pleurer à chaudes larmes, pensant
avec assez de vraisemblance que, si on l'engraissait de la sorte,
c'est que le conseil avait l'arrière-pensée décidée de le tuer
dans quelque vue d'utilité humanitaire.
«N'allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez
bien et soyez content, dit M. Bumble d'un air magistral; vous
allez entrer en apprentissage, Olivier.
- En apprentissage, monsieur! dit l'enfant tout tremblant.
- Oui, Olivier, dit M. Bumble; les hommes bienfaisants et généreux
qui vous tiennent lieu de père, Olivier, puisque vous n'en avez
pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie,
faire de vous un homme, bien qu'il en coûte à la paroisse trois
livres dix schellings. Trois livres dix schellings, Olivier!
soixante-dix schellings! Cent quarante pièces de six pence! Et
tout cela pour un misérable orphelin, qui n'est aimé de personne!»
M. Bumble s'arrêta pour reprendre haleine, après avoir prononcé
cette allocution d'un ton doctoral; les larmes inondaient le
visage du pauvre enfant et il sanglotait amèrement.
«Allons, dit M. Bumble avec moins d'emphase, car son amour-propre
était flatté de l'impression que causait son éloquence; allons,
Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne
pleurez pas dans votre gruau; c'est agir comme un sot, Olivier.»
Sans aucun doute, car il y avait déjà assez d'eau dans le gruau
sans cela.
En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit à Olivier que
tout ce qu'il avait à faire, c'était de paraître bien content, et,
quand on lui demanderait s'il voulait entrer en apprentissage, de
dire qu'il ne demandait pas mieux. Olivier promit d'obtempérer à
ces deux injonctions, d'autant plus que M. Bumble lui donna
doucement à entendre que, s'il y manquait, on ne pouvait répondre
de ce qui lui en adviendrait. Arrivé au bureau du magistrat, il
fut enfermé seul dans un petit cabinet, où M. Bumble lui ordonna
de l'attendre.
L'enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout
de ce temps M. Bumble entr'ouvrit la porte, montra sa tête sans
tricorne et dit à haute voix:
«Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat.» En même temps,
lançant à l'enfant un regard menaçant, il ajouta tout bas:
«Attention à ce que je t'ai dit, petit vaurien.»
En entendant ces deux manières de parler un peu contradictoires,
Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux; mais
celui-ci prévint toute observation de la part de l'enfant, en
l'introduisant tout de suite dans une pièce voisine, dont la porte
était ouverte. C'était une grande salle avec une grande fenêtre.
Derrière un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs à tête
poudrée, dont l'un lisait un journal, tandis que l'autre, à l'aide
d'une paire de lunettes d'écaille, parcourait un petit parchemin
étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d'un
côté, et de l'autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie,
tandis que deux ou trois gros gaillards à bottes à revers
paradaient dans la salle.
Le vieux monsieur à lunettes s'assoupit peu à peu sur le petit
morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, après
qu'Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau.
«Voici l'enfant, Votre Honneur,» dit M. Bumble.
Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tête,
et éveilla son voisin en le tirant par la manche.
«Ah! voici l'enfant? dit le vieux monsieur.
- Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami.
Olivier s'arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés
sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s'ils
venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tête, et
si c'était à cela qu'ils étaient redevables d'être magistrats.
«Eh bien! dit le vieux monsieur, je suppose qu'il a du goût pour
l'état de ramoneur?
- Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant
sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu'il ne devait
pas dire le contraire.
- Il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le vieux monsieur.
- Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se
sauverait immédiatement, répondit Bumble.
- Et voici l'homme qui doit être son maître? Vous, monsieur? Vous
le traiterez bien, n'est-ce pas? Vous le nourrirez, enfin vous en
aurez bien soin? dit le vieux monsieur.
- Quand je dis oui, c'est oui, répondit M. Gamfield d'un air
rébarbatif.
- Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l'air d'un
honnête homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en
tournant ses lunettes vers le candidat à la prime de cinq livres
sterling, dont l'extérieur hideux respirait la cruauté; mais le
magistrat était presque aveugle et moitié en enfance: aussi ne
pouvait-on s'attendre qu'il vit aussi clair que tout le monde.
- Je m'en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux
sourire.
- Je n'en doute pas, mon ami, répondit le vieux monsieur en
affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux
l'encrier.
C'était le moment critique de la destinée d'Olivier. Si l'encrier
s'était trouvé à la place où le vieux monsieur le cherchait, il y
eût trempé sa plume, il eût signé l'acte d'apprentissage, et
Olivier eût été emmené sur l'heure. Mais le hasard voulut que
l'encrier fût précisément sous son nez, et qu'il le cherchât des
yeux de tous côtés sans l'apercevoir. Pendant cette recherche, il
jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure
pâle et bouleversée d'Olivier Twist, qui, en dépit des coups
d'oeil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait
l'extérieur affreux de son futur maître avec une expression
d'horreur et de crainte, trop visible pour échapper même à un
magistrat à demi aveugle.
Le vieux monsieur s'arrêta, posa sa plume et regarda M. Limbkins
qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et
d'indifférence.
«Mon enfant,» dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.
Olivier tressaillit à cette parole, et on peut excuser son
trouble, car ces mots étaient dits d'un ton bienveillant, et un
bruit inconnu effraye toujours; il trembla de tout son corps et
fondit en larmes.
«Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l'air pâle et
épouvanté; pourquoi cela?
- Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l'autre magistrat en
posant son journal et en se penchant vers Olivier d'un air
d'intérêt. Voyons, mon enfant, qu'avez-vous? n'ayez pas peur.»
Olivier tomba à genoux, et, joignant les mains, supplia les
magistrats d'ordonner qu'on le ramenât au cachot, disant qu'il
aimait mieux mourir de faim, être battu, être tué même, si on
voulait, plutôt que d'être remis à cet homme qui le faisait
trembler.
«Bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus
majestueux. Bien, Olivier! De tous les orphelins rusés et
trompeurs que j'aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés.
- Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble
eût achevé ce superlatif.
- Je demande pardon à Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait
en croire ses oreilles; est-ce à moi que s'adresse Votre Honneur?
- Oui, taisez-vous.»
Bumble demeura stupéfait: ordonner à un bedeau de se taire!
c'était le monde renversé!
Le vieux monsieur à lunettes d'écaille regarda son collègue, et
lui fit un mouvement de tête qui témoignait de son approbation.
«Nous refusons notre sanction à cet acte d'apprentissage, dit le
magistrat, et en même temps il jeta de côté la feuille de
parchemin.
- J'espère, balbutia M. Limbkins, j'espère que, sur le témoignage
sans valeur d'un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la
conduite des autorités.
- Les magistrats ne sont pas appelés à se prononcer sur ce sujet,
dit d'un ton bref le vieux monsieur; reconduisez cet enfant au
dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin.»
Le soir même, le monsieur au gilet blanc affirma de la manière la
plus nette et la plus formelle qu'Olivier, non seulement se ferait
pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la
tête d'un air sombre et mystérieux et dit qu'il souhaitait que
l'enfant tournât bien; à quoi M. Gamfield répondit qu'il aurait
souhaité que l'enfant lui fût confié. Ce souhait semblait en
contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et
Gamfield fussent d'accord sur beaucoup de points.
Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu'Olivier
Twist était encore à louer, et que quiconque voudrait s'en charger
recevrait cinq livres sterling.
CHAPITRE IV.
Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde.
Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des années
et qu'on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat,
succession, réversibilité ou survivance, on a coutume de l'envoyer
sur mer. Le conseil d'administration, pour suivre un exemple si
sage et si salutaire, délibéra sur l'opportunité d'embarquer
Olivier Twist à bord de quelque bâtiment marchand en destination
d'un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux
administrateurs le meilleur que l'on pût suivre; il était probable
en effet que le patron s'amuserait un jour après son dîner à
fouetter l'enfant jusqu'à ce que mort s'ensuivit, ou à lui faire
sauter la cervelle avec une barre de fer; on sait que pour les
gens de cette classe ce sont là deux passe-temps ordinaires qui ne
manquent pas d'agrément. Plus le conseil envisageait la chose à ce
point de vue plus il y trouvait d'avantage. La conclusion fut que
le seul moyen d'assurer l'avenir d'Olivier était de l'embarquer
sans délai.
M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches
préliminaires, afin de découvrir un capitaine ou autre qui voulût
d'un mousse auquel âme qui vive ne s'intéressait; il revenait au
dépôt de mendicité pour rendre compte du résultat de sa mission,
quand il rencontra à la porte l'entrepreneur des pompes funèbres
da la paroisse, M. Sowerberry en personne.
M. Sowerberry était un homme grand, maigre, fortement charpenté,
vêtu d'un habit noir râpé, avec des bas de coton rapiécés de même
couleur et des souliers à l'avenant. La nature n'avait pas donné à
sa physionomie une expression souriante; mais, comme il trouvait
dans son métier ample matière à plaisanterie, sa démarche était
pour ainsi dire élastique et sa figure enjouée, quand il aborda
M. Bumble et lui donna une cordiale poignée de main.
«Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la
nuit dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.
- Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en
introduisant le pouce et l'index dans la tabatière que lui
présentait l'entrepreneur, laquelle offrait ingénieusement l'image
d'un petit cercueil breveté, sans garantie du gouvernement. Je
vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, répète
M. Bumble en lui donnant amicalement sur l'épaule un léger coup de
canne.
- Vous croyez? dit l'entrepreneur d'un ton qui ne voulait dire ni
oui ni non; les prix fixés par l'administration sont bien minces,
monsieur Bumble.
- Et vos cercueils aussi,» répondit le bedeau d'un air qui
approchait de la plaisanterie, autant qu'il convenait à un
fonctionnaire important.
M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l'être, de la finesse de
ce mot, et partit d'un long éclat de rire. «C'est vrai, monsieur
Bumble, dit-il enfin. Il faut l'avouer, depuis la mise en vigueur
du nouveau système de nourriture, les cercueils sont un peu plus
étroits et moins profonds que par le passé; mais il faut bien
gagner quelque chose, monsieur Bumble; le bois sec coûte fort
cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par
le canal.
-- Bah! dit M. Bumble, chaque métier a ses avantages et ses
inconvénients, et un beau profit est bien aussi quelque chose.
- Sans doute, répondit l'entrepreneur; si je ne gagne rien sur
chaque article en particulier, je me rattrape sur l'ensemble,
voyez-vous. Eh! eh! eh!
- Justement, dit-il, Bumble.
- Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le
fil de son discours que le bedeau avait interrompu; il faut
pourtant dire, monsieur Bumble, que j'ai contre moi un grand
désavantage: c'est que les gens robustes s'en vont les premiers.
Je veux dire que les gens qui ont vécu à leur aise, qui ont payé
leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers à
succomber quand ils entrent au dépôt; et, voyez-vous, monsieur
Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu'on n'avait calculé font
une grande brèche dans les profits, surtout quand on a une famille
à soutenir, monsieur.»
Comme Sowerberry disait cela du ton indigné d'un homme qui a lieu
de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener
quelques réflexions défavorables aux intérêts de la paroisse, ce
dernier crut prudent de parler d'autre chose; et Olivier Twist lui
fournit un sujet de conversation.
«Vous ne connaîtriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu'un qui
aurait besoin d'un apprenti? C'est un enfant de la paroisse qui
est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour
ainsi dire, pendue au cou de la paroisse! Offres avantageuses,
monsieur Sowerberry, offres avantageuses.»
Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l'affiche en
question et frappait trois petits coups sur les mots: _cinq livres
sterling_, qui étaient imprimés en majuscules de la plus grande
dimension.
- Ma foi! dit l'entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan à
garniture dorée de son habit; voici précisément ce dont je voulais
vous parler. Vous savez... Quel joli bouton vous avez là, mon cher
monsieur Bumble! je ne l'avais jamais remarqué.
- Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil
les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit; le sujet est le
même que celui du sceau paroissial: le bon Samaritain pansant le
voyageur blessé. Le conseil me l'a donné pour mes étrennes,
monsieur Sowerberry. La première fois que je l'ai mis, c'était
pour assister à l'enquête relative à ce marchand sans ressources,
qui mourut la nuit sous une porte cochère.
- Je m'en souviens, dit l'entrepreneur; le jury déclara qu'il
était mort de froid et de faim, n'est-ce pas?»
«Et le verdict ajoutait, je crois, d'une manière spéciale, dit
l'entrepreneur, que si l'officier de secours...
- Bast! sottise que cela! dit le bedeau avec humeur; si le Conseil
faisait attention à toutes les niaiseries que débitent ces
ignorants de jurés, il aurait fort à faire.
- C'est bien vrai, dit l'entrepreneur.
- Les jurés, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui
était chez lui signe de colère, les jurés sont des êtres sans
éducation, des êtres vils et rampants.
- C'est encore vrai, dit l'entrepreneur.
- Ils n'ont pas plus de philosophie et d'économie politique à eux
tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec
dédain.
- Non, sans doute, reprit Sowerberry.
- Je les méprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de
plus en plus.
- Et moi aussi, répondit l'entrepreneur.
- Et je voudrais seulement tenir ces jurés, si indépendants, au
dépôt pendant une semaine ou deux; les règlements de
l'administration leur rabattraient bien vite leur caquet.
- Enfin, laissons-les pour ce qu'ils sont,» reprit l'entrepreneur;
et en même temps il souriait d'un air approbateur, pour calmer la
colère croissante du bedeau courroucé.
M. Bumble ôta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur
que la colère faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne;
puis, se tournant vers l'entrepreneur, il dit d'un ton plus calme:
«Eh bien! et cet enfant?
- Oh! vous savez, monsieur Bumble, répondit le fabricant de
cercueils; je paye une forte taxe pour les pauvres.
- Hem! fit M. Bumble; eh bien?
- Eh bien! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye
beaucoup pour les pauvres, j'ai le droit de les exploiter aussi de
mon mieux, monsieur Bumble; ainsi... ainsi je crois que cet enfant
fera mon affaire.»
M. Bumble saisit le bras de l'entrepreneur et le fit entrer au
dépôt. M. Sowerberry resta en conférence avec les administrateurs
pendant cinq minutes, et il fut convenu qu'Olivier entrerait chez
lui le soir venu à l'essai, c'est-à-dire que si, au bout de
quelque temps, il trouvait que l'enfant lui rapportait plus par
son travail qu'il ne lui coûtait pour sa nourriture, il le
prendrait pour un nombre d'années déterminé, avec le droit de
l'employer à sa fantaisie.
Le petit Olivier fut amené le soir devant les administrateurs et
informé qu'il allait entrer immédiatement en qualité d'apprenti
chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa
position, s'il retombait encore à la charge de la paroisse, on
l'embarquerait pour être noyé ou assommé. Il ne manifesta aucune
émotion. Ces messieurs déclarèrent tous que c'était un petit
garnement sans coeur, et ordonnèrent à M. Bumble de l'emmener sur
le champ.
Quoiqu'il soit naturel de penser que les administrateurs plus que
qui que ce soit au monde, devaient éprouver un légitime sentiment
d'horreur à la moindre marque d'insensibilité, ils se trompaient
cependant complètement dans la circonstance actuelle. Le fait est
qu'Olivier, loin de manquer de sensibilité, en avait au contraire
une trop forte dose et n'était en train d'arriver à un état de
stupidité et d'abrutissement pour le reste de sa vie, que par
suite des mauvais traitements qu'il avait endurés. Il apprit sa
nouvelle destination sans dire un mot; mit sous son bras son petit
bagage, qui n'était pas lourd à porter, car il tenait dans un
morceau de papier d'un demi-pied carré sur trois pouces
d'épaisseur, enfonça sa casquette sur ses yeux, et s'accrochant
encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce
fonctionnaire à un nouveau lieu de souffrances.
Pendant quelque temps M. Bumble traîna ainsi Olivier après lui
sans faire attention à l'enfant: car le bedeau marchait la tête
haute, comme il sied à un bedeau. Il faisait du vent; le petit
Olivier était complètement caché par les basques de l'habit, qui
en s'entr'ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet à revers
et la culotte courte du bedeau. Au moment d'arriver, M. Bumble
jugea convenable de jeter un coup d'oeil sur l'enfant pour voir
s'il était présentable, et il le fit de l'air capable et entendu
qui convient à un protecteur bienveillant.
«Olivier! dit M. Bumble.
- Oui, monsieur, répondit l'enfant d'une voix faible et
tremblante.
- Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tête,
monsieur.»
Olivier obéit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses
yeux; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide,
et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considérait
d'un oeil sévère; cette larme fut suivie d'une autre, et d'une
autre encore. L'enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses
efforts furent vains; il lâcha la manche du bedeau, mit ses deux
mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula à travers ses
doigts décharnés.
«Bien! s'écria M. Bumble s'arrêtant court, et lançant à son petit
protégé un regard plein de méchanceté. C'est bien; de tous les
enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j'aie jamais vus,
vous êtes...
- Non, non, monsieur, s'écria Olivier en sanglotant et en se
cramponnant à la main qui tenait la fameuse canne; non, non,
monsieur; je veux être bon; oui, je serai bien sage, monsieur! je
suis si jeune, monsieur, et je suis si... si...
- Si quoi? demanda M. Bumble étonné.
- Si abandonné, monsieur, si complètement abandonné, s'écria
l'enfant. Tout le monde me déteste; oh! monsieur, je vous en prie,
ne soyez plus fâché contre moi.»
L'enfant en même temps se frappait la poitrine, sanglotait et
regardait le bedeau avec angoisse.
Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec étonnement la
mine piteuse et désolée d'Olivier; il toussa trois ou quatre fois,
comme un homme enroué, en se plaignant entre ses dents de cette
toux importune, et dit à Olivier de s'essuyer les yeux et d'être
sage. Puis lui prenant la main, il continua à marcher en silence.
Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa
boutique, et était en train d'inscrire quelques entrées sur son
livre de compte, à la lueur d'une mauvaise chandelle, quand
M. Bumble entra.
«Ah! dit-il en levant les jeux et arrêtant sa plume au milieu d'un
mot; c'est vous, monsieur Bumble?
- En personne, monsieur Sowerberry, répondit le bedeau, tenez, je
vous amène l'enfant.»
Olivier fit un salut.
«Ah! voici l'enfant en question, dit l'entrepreneur des pompes
funèbres en levant la chandelle pour voir à fond Olivier. Madame
Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chère?»
Mme Sowerberry sortit d'une petite pièce derrière la boutique;
c'était une femme petite, maigre, pincée, une vraie mégère.
«Ma chère, dit M. Sowerberry avec déférence; voici l'enfant du
dépôt, dont je vous ai parlé.»
Olivier salua de nouveau.
«Dieu! dit la femme, qu'il est maigre!
- En effet, il n'est pas fort, répondit M. Bumble en regardant
Olivier sévèrement, comme si c'était sa faute; Il n'est pas fort,
il faut l'avouer; mais il poussera, madame Sowerberry, il
poussera.
- Oui, dit la femme avec humeur, grâce à notre boire et à notre
manger. Qu'y a-t-il à gagner avec ces enfants de la paroisse? Ils
coûtent toujours plus qu'ils ne valent. Mais les hommes veulent
n'en faire qu'à leur tête; allons, descends, petit squelette.» À
ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier
fort roide qui conduisait à une petite cave, sombre et humide,
attenante au bûcher, qu'on nommait la _cuisine_, et où se trouvait
une fille malpropre, avec des souliers éculés, et de gros bas
bleus en lambeaux. «Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi
Olivier, donnez à cet enfant quelques-uns des restes qu'on a mis
de côté pour Trip; il n'est pas revenu à la maison de toute la
journée, ainsi il s'en passera. Je suppose que tu ne feras pas le
dégoûté, hein, petit?»
Olivier, dont les yeux s'allumaient à l'idée de manger de la
viande et qui mourait d'envie de la dévorer, répondit que non, et
un plat de restes grossiers fut placé devant lui.
Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne
chère n'engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang
glacé, au coeur de fer, eût pu voir Olivier Twist se jeter sur ces
restes dont le chien n'avait pas voulu, et contempler l'affreuse
avidité avec laquelle il déchirait et avalait les morceaux. Il n'y
a qu'une chose que je préférerais à cela; ce serait de voir ce
philosophe faire le même repas, et avec le même plaisir.
«Eh bien! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel
elle avait assisté avec une horreur silencieuse, épouvantée de
l'appétit futur de l'enfant; as-tu fini?»
Comme il n'y avait plus rien à avaler, Olivier répondit que oui.
«Alors, viens avec moi,» dit-elle. Elle prit une lampe sale et
fumeuse et le conduisit au haut de l'escalier. «Ton lit est sous
le comptoir. Tu n'as pas peur de coucher au milieu des cercueils,
je suppose? D'ailleurs, qu'importe que cela te convienne ou non?
Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir là
toute la nuit?»
Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle
maîtresse.
CHAPITRE V.
Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la première fois
qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée défavorable du
métier de son maître.
Laissé seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier
posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui,
avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus âgés que lui
peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachevé, posé
sur des tréteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait
une apparence si lugubre, que l'enfant était pris de frisson
chaque fois que ses yeux se portaient de ce côté; il s'attendait
presque à voir se dresser lentement la tête d'un horrible fantôme
dont l'aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille
était disposée une longue rangée de planches de sapin coupées
uniformément, qui avaient l'air dans le demi-jour d'autant de
spectres à larges épaules, avec les mains dans leurs poches; des
plaques de métal, des copeaux, des clous à tête luisante, des
morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derrière le comptoir
on voyait figurés en manière d'enjolivement, sur le mur, deux
croque-morts, à cravate empesée, debout devant la porte d'une
maison, et dans le lointain un corbillard traîné par quatre
chevaux noirs. La boutique était fermée et chaude; l'atmosphère
semblait chargée d'une odeur de cercueil; sous le comptoir, le
trou où était jeté le matelas d'Olivier avait l'air d'une fosse.
Il n'y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnât
l'enfant; il était seul dans ce lieu étrange; et nous savons tous
combien les plus vaillants d'entre nous se trouveraient parfois
affectés dans une telle situation. L'enfant n'avait point d'ami
auquel il s'intéressât ou qui s'intéressât à lui; il n'avait pas à
pleurer la mort récente d'une personne aimée; son coeur n'avait
pas à gémir de l'absence d'un visage chéri: et pourtant il était
profondément triste; en se glissant dans sa couche étroite, il eut
souhaité d'être dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour
toujours dans le cimetière, tandis que l'herbe haute se
balancerait doucement sur sa tête, et que les tristes sons de la
vieille cloche charmeraient son sommeil.
Il fut réveillé le matin par le bruit d'un grand coup de pied
lancé du dehors dans la porte de la boutique, et qu'on réitéra
vingt-cinq fois avec colère pendant qu'il s'habillait à la hâte;
quand il commença à tirer les verrous, les pieds cessèrent de
frapper, et une voix se fit entendre.
«Vas-tu ouvrir la porte? criait-on.
- Oui, monsieur, tout de suite, répondit Olivier tirant le verrou
et faisant tourner la clef dans la serrure.
- Tu es le nouvel apprenti, n'est-ce pas? dit la voix à travers le
trou de la serrure.
- Oui, monsieur, répondit Olivier.
- Quel âge as-tu?
- Dix ans, monsieur, dit Olivier.
- Alors je vais te secouer, dit la voix; tu vas voir, méchant
bâtard que tu es!»
Après cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler.
Olivier avait trop souvent éprouvé les effets de semblables
promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu'il fût,
manquât à sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante et
ouvrit la porte.
Il regarda un instant dans la rue, à droite, à gauche, pensant que
l'inconnu qui lui avait adressé la parole par le trou de la
serrure avait fait quelques pas pour se réchauffer; car il ne
voyait personne qu'un gros garçon de l'école de charité, assis sur
une borne en face de la maison, occupé à manger une tartine de
beurre, qu'il coupait en morceaux de la grandeur de sa bouche, et
qu'il avalait avec avidité.
«Pardon, monsieur, dit enfin Olivier, ne voyant aucun autre
visiteur; est-ce vous qui avez frappé?
- J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre.
- Auriez-vous besoin d'un cercueil?» demanda naïvement Olivier.
Le garçon parut furieux et dit que c'était Olivier qui aurait
besoin de s'en procurer un avant peu, s'il se permettait de
pareilles plaisanteries avec ses supérieurs.
«Tu ne sais sans doute pas qui je suis, méchant orphelin? dit-il
en descendant de sa borne avec une édifiante gravité.
- Non, monsieur, répondit Olivier.
- Je suis monsieur Noé Claypole, reprit l'autre, et tu es mon
subordonné. Allons, ôte les volets, petit gredin.»
En même temps M. Claypole gratifia Olivier d'un coup de pied, et
entra dans la boutique d'un air de dignité, qui lui donna beaucoup
d'importance, quoiqu'il soit difficile à un garçon, avec une
grosse tête, de petits yeux et une physionomie stupide, de
paraître majestueux dans n'importe quelle situation; à plus forte
raison quand il joint à ces avantages extérieurs un nez rouge et
des tâches de rousseur. Olivier enleva les volets, et, lorsqu'il
voulut en porter un dans une petite cour à côté de la maison, où
on les mettait pendant le jour, il chancela sous le poids et cassa
un carreau; Noé vint gracieusement à son aide, le consola en
l'assurant qu'il le payerait, et daigna lui donner un coup de
main. M. Sowerberry descendit bientôt, et presque aussitôt
Mme Sowerberry parut; Olivier paya le carreau, suivant la
prédiction de Noé, et suivit celui-ci à la cuisine pour déjeuner.
«Venez près du feu, Noé, dit Charlotte; j'ai retiré pour vous du
déjeuner de monsieur un bon petit morceau de lard. Olivier, ferme
la porte derrière M. Noé; prends les morceaux de pain que j'ai mis
sur le couvercle du coffre; voici ton thé; va-t'en l'avaler dans
un coin et dépêche-toi, car il faut aller garder la boutique,
entends-tu?
- Entends-tu, enfant trouvé? dit Noé Claypole.
- Quel drôle de corps vous faites, Noé! dit Charlotte; ne pouvez-
vous laisser cet enfant tranquille?
- Le laisser tranquille! dit Noé; mais il me semble que tout le
monde le laisse assez tranquille comme ça. Il n'a ni père ni mère
qui se mêle de ses affaires; tous ses parents le laissent bien
faire à sa guise; hein, Charlotte? Ah! ah!
- Farceur que vous êtes!» dit Charlotte en riant aux éclats.
Noé fit comme elle; puis ils jetèrent tous deux un coup d'oeil
dédaigneux sur le pauvre Olivier Twist, qui grelottait assis sur
un coffre au fond de la cuisine, et mangeait les restes de pain
dur qu'on lui avait spécialement réservés.
Noé était un enfant de charité, mais non du dépôt de mendicité; il
n'était pas enfant trouvé, car il pouvait faire remonter sa
généalogie jusqu'à son père et à sa mère, qui demeuraient près de
là; sa mère était blanchisseuse; son père, ancien soldat, ivrogne
et retiré du service avec une jambe de bois et une pension de deux
pence et demi par jour. Les garçons de boutique du voisinage
avaient eu longtemps l'habitude d'apostropher Noé dans les rues
par les surnoms les plus injurieux, et il avait souffert sans mot
dire. Mais maintenant que la fortune avait jeté sur son chemin un
pauvre orphelin sans nom, que l'être le plus vil pouvait montrer
du doigt avec mépris, il se vengeait sur lui avec usure. C'est là
un intéressant sujet de réflexion. Nous voyons sous quel beau côté
se montre parfois la nature humaine, et avec quelle similitude les
mêmes qualités aimables se développent chez le plus noble
gentilhomme et chez le plus sale enfant de charité.
Il y avait trois semaines ou un mois qu'Olivier demeurait chez
l'entrepreneur de pompes funèbres, et M. et Mme Sowerberry, après
avoir fermé la boutique, soupaient dans la petite arrière-
boutique, quand M. Sowerberry, après avoir considéré sa femme à
plusieurs reprises de l'air le plus respectueux, entama la
conversation.
«Ma chère amie...»
Il allait continuer, mais Mme Sowerberry leva les yeux d'une façon
si revêche qu'il s'arrêta court.
«Eh bien, quoi? dit Mme Sowerberry avec humeur.
- Rien, chère amie, rien du tout, dit M. Sowerberry.
- Hein? niais que vous êtes, dit Mme Sowerberry.
- Du tout, ma chère, dit humblement M. Sowerberry; je pensais que
vous ne vouliez pas m'écouter; je voulais dire seulement...
- Oh! gardez pour vous ce que vous aviez à dire, interrompit
Mme Sowerberry; je suis comptée pour rien; ne me consultez pas,
entendez-vous? Je ne veux pas me mêler de vos secrets.»
À ces mots, elle poussa un éclat de rire affecté qui faisait
craindre des suites violentes.
«Mais, ma chère, dit Sowerberry, il me faut votre avis.
- Non, non, que vous importe mon avis? répliqua la femme d'un air
pincé; demandez conseil à d'autres.»
Et elle réitéra ce rire forcé qui faisait trembler M. Sowerberry.
Elle suivait en ceci la politique ordinaire aux femmes, celle qui
leur réussit le plus souvent: elle forçait son mari à solliciter
comme une faveur la permission de lui dire ce qu'elle était
curieuse d'apprendre, et, après une petite querelle qui ne dura
pas tout à fait trois quarts d'heure, elle accorda généreusement
cette permission.
«C'est seulement au sujet du petit Olivier, dit M. Sowerberry; il
a fort bonne mine, cet enfant.
- Le beau miracle! il mange assez pour ça, répondit la dame.
- Ses traits ont une expression de tristesse qui lui donne l'air
très intéressant, reprit M. Sowerberry. Il ferait un excellent
muet[3], ma chère.»
Mme Sowerberry leva la tête en signa d'étonnement; son mari s'en
aperçut et, sans laisser le temps à la bonne dame de placer une
observation, il continua:
«Non pas un muet pour accompagner le convoi des grandes personnes,
ma chère, mais seulement pour les convois d'enfants; ce serait une
nouveauté d'avoir un muet d'un âge en rapport avec celui du
défunt. Soyez sûre que cela ferait un effet superbe.»
Mme Sowerberry, qui montrait un goût exquis dans les questions
relatives aux pompes funèbres, fut frappée de la nouveauté de
cette idée; mais comme elle eût compromis sa dignité en approuvant
son mari, dans la circonstance actuelle, elle se contenta de lui
demander avec beaucoup d'aigreur comment il se faisait que cette
idée ne lui fût pas venue à l'esprit depuis longtemps.
M. Sowerberry en conclut avec raison que sa proposition était bien
accueillie; il fut décidé sur-le-champ qu'Olivier serait tout
d'abord initié aux mystères de la profession, et que, dans ce but,
il accompagnerait son maître à la première occasion.
Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain matin, après
le déjeuner, M. Bumble entra dans la boutique, et, appuyant sa
canne contre le comptoir, tira de sa poche son grand portefeuille
de cuir, et y prit un bout de papier qu'il passa à Sowerberry.
«Ah! dit l'entrepreneur, en le parcourant des yeux d'un air
réjoui; c'est une commande pour un cercueil, hein?
- Pour un cercueil d'abord, et un enterrement paroissial ensuite,
dit M. Bumble en fermant son portefeuille qui était, comme lui,
très rebondi.
- Bayton? dit l'entrepreneur, cessant de lire et regardant
M. Bumble; voilà la première fois que j'entends ce nom-là.
- Des entêtés, monsieur Sowerberry, répondit M. Bumble en hochant
la tête; des entêtés, et des orgueilleux, je le crains.
- Des orgueilleux? s'écria M. Sowerberry avec un rire moqueur;
pour le coup, c'est trop fort.
- Ça fait pitié, dit le bedeau; ça fait suer.
- D'accord, répondit le fabricant de cercueils d'un air
approbatif.
- Nous n'avons entendu parler d'eux qu'avant-hier soir, dit le
bedeau; et nous n'aurions rien su sur leur compte, si une femme
qui loge dans la même maison ne s'était adressée au comité
paroissial pour le prier d'envoyer le chirurgien paroissial
visiter une femme qui était au plus mal. Il était sorti pour
dîner; mais son aide, qui est un garçon fort habile, leur envoya
haut la main une médecine dans une bouteille à cirage.
- Ah! voila ce qu'on peut appeler de la promptitude, dit
l'entrepreneur.
- Sans doute, reprit le bedeau; mais qu'en est-il résulté? Savez-
vous jusqu'où a été l'ingratitude de ces rebelles, monsieur?
Croiriez-vous que le mari a renvoyé dire que la médecine ne
convenait pas au genre de maladie de sa femme et qu'elle ne la
prendrait pas? Entendez-vous cela? qu'elle ne la prendrait pas!
une médecine excellente, énergique, salutaire, qu'on avait
administrée avec succès, pas plus tard qu'il y a huit jours, à
deux manoeuvres irlandais et à un portefaix; qu'on lui avait
envoyée pour rien, avec la bouteille par-dessus le marché; et il
fait dire qu'elle ne la prendra pas, monsieur!
Comme l'atrocité de cette conduite se présentait dans toute sa
force à l'esprit de M. Bumble, il donna, de colère, un grand coup
de canne sur le comptoir, et devint pourpre d'indignation.
«Oh! dit Sowerberry, jamais de ma vie...
- Non, jamais! s'écria le bedeau; jamais pareille infamie n'a été
commise; mais maintenant qu'elle est morte, il s'agit de
l'enterrer; voici l'adresse: le plus tôt sera le mieux.»
Et M. Bumble, dans son accès d'emportement, mit son tricorne à
l'envers, et s'élança hors de la boutique.
«Tiens! Olivier, il était si en colère qu'il a oublié de demander
de tes nouvelles, dit M. Sowerberry en suivant des yeux le bedeau
qui arpentait la rue à grands pas.
- Oui, monsieur,» répondit Olivier, qui s'était prudemment tenu à
l'écart pendant l'entretien, et qui tremblait de tout son corps au
seul souvenir de la voix de M. Bumble.
Il était pourtant superflu qu'il cherchât à échapper à la vue de
M. Bumble: car ce fonctionnaire, sur lequel la prédiction du
monsieur au gilet blanc avait fait une vive impression, pensait
que, maintenant que l'entrepreneur des pompes funèbres avait pris
Olivier à l'essai, il valait mieux éviter d'aborder ce sujet,
jusqu'à ce que l'enfant fût engagé pour une période de sept ans,
et qu'on fut ainsi définitivement rassuré sur le danger de le voir
retomber à la charge de la paroisse.
«Allons, dit M. Sowerberry en mettant son chapeau, plus tôt cette
besogne sera terminée et mieux ce sera. Noé, attention à la
boutique. Olivier, mets ta casquette et suis-moi.» Olivier obéit
et suivit son maître dans l'exercice de sa profession.
Ils marchèrent quelque temps à travers le quartier le plus
populeux de la ville, puis descendirent une ruelle étroite plus
sale et plus misérable que les autres, et s'arrêtèrent pour
chercher de l'oeil la maison en question. Des deux côtés de la
rue, les maisons étaient hautes et grandes, mais très vieilles, et
occupées par les gens de la classe la plus pauvre, comme leur
apparence négligée l'aurait suffisamment indiqué, sans qu'il fût
besoin de la présence d'un petit nombre d'hommes et de femmes qui,
les bras croisés et le corps plié en deux, traversaient de temps à
autre furtivement la rue. La plupart de ces habitations avaient
sur le devant des boutiques hermétiquement fermées et tombant en
ruines: il n'y avait d'habité que les étages supérieurs. D'autres
menaçaient de s'écrouler et étaient étayées par de grosses poutres
appliquées aux murailles et solidement fixées dans le sol; mais
ces réduits lézardés, semblaient servir de retraite pour la nuit à
quelques vagabonds sans asile: car plusieurs des planches
grossières qui bouchaient la porte et les fenêtres avaient été
arrachées, de manière à laisser une ouverture suffisante pour y
passer le corps. Le ruisseau était sale et stagnant. Les rats eux-
mêmes, qui ça et là se vautraient dans cette ordure, étaient d'une
maigreur affreuse.
Il n'y avait ni marteau ni cordon de sonnette à la porte où
s'arrêtèrent Olivier et son maître; celui-ci se glissa à tâtons
dans un passage obscur, dit à Olivier de se tenir sur ses talons
et de n'avoir pas peur, monta au premier étage et, trébuchant
contre une porte sur le palier, y frappa doucement.
Une jeune fille de treize à quatorze ans vint ouvrir.
L'entrepreneur vit tout de suite, à l'aspect de la chambre, que
c'était bien là qu'il avait affaire; il entra, et Olivier le
suivit.
Il n'y avait pas de feu dans la chambre; un homme était accoudé
machinalement sur le poêle vide; une vieille femme était assise
près de lui sur un tabouret; dans un coin se tenaient plusieurs
enfants déguenillés, et dans un petit renfoncement, en face de la
porte, gisait sur le plancher un objet enveloppé d'une vieille
couverture. Olivier frissonna en jetant les yeux de ce coté et se
serra involontairement contre son maître; malgré la couverture,
Olivier devina que c'était un cadavre.
L'homme était pâle et décharné; il avait les yeux injectés, la
barbe et les cheveux grisonnants; la vieille femme était ridée;
elle avait des yeux animés et perçants, et les deux dents qui lui
restaient avançaient sur sa lèvre inférieure. Olivier avait peur
de les regarder l'un ou l'autre: ils lui rappelaient trop les rats
qu'il avait vus si maigres dans la rue.
«Nul ne la touchera, dit l'homme en s'élançant vers l'entrepreneur
qui s'approchait du grabat. Arrière, arrière! vous dis-je, si vous
tenez à la vie.
- Sottise! mon brave homme, dit l'entrepreneur, qui était habitué
à voir la misère sous toutes ses formes; sottise que cela!
- Je vous répète, dit l'homme en serrant les poings et en frappant
le plancher avec fureur, je vous répète que je ne veux pas qu'on
l'enterre; elle ne pourrait dormir là. Les vers la tourmenteraient
sans trouver rien à manger; elle est si décharnée!»
L'entrepreneur ne répondit rien à ce malheureux en délire, mais
tirant une ficelle de sa poche, il s'agenouilla un instant à côté
du corps.
«Ah! dit l'homme fondant en larmes et se jetant à genoux aux pieds
de la pauvre morte, mettez-vous à genoux, mettez-vous tous à
genoux autour d'elle et écoutez-moi. C'est de faim qu'elle est
morte; jusqu'au moment où la fièvre l'a saisie, je ne savais pas
combien elle était mal; mais alors les os lui perçaient la peau;
nous n'avions ni feu ni chandelle; elle est morte dans les
ténèbres, oui dans les ténèbres; elle n'a pas même pu voir la
figure de ses enfants, mais nous l'entendions les appeler dans son
agonie. J'ai été dans la rue mendier pour elle, et on m'a mis en
prison. À mon retour, elle était mourante; mon coeur s'est
desséché, en voyant qu'ils l'avaient laissée mourir de faim. Je le
jure devant Dieu qui en a été témoin, elle est morte de faim!» Il
s'arracha les cheveux, poussa un cri horrible et se roula sur le
plancher, l'oeil hagard et l'écume sur les lèvres.
Les enfants épouvantés se mirent à pleurer; mais la vieille femme,
qui était restée jusqu'alors immobile et comme étrangère à ce qui
se passait autour d'elle, les menaça pour les faire taire; puis
ayant détaché la cravate de l'homme qui gisait sur le plancher,
elle s'avança en chancelant vers l'entrepreneur.
«C'était ma fille, dit-elle en faisant un signe de tête du côté du
cadavre et en parlant avec l'air effaré d'une idiote, plus hideuse
à voir que la mort même. Mon Dieu! mon Dieu! dire que je lui ai
donné la vie dans le temps que j'étais femme, et que maintenant je
suis vivante et joyeuse, tandis qu'elle est là étendue, froide et
roide. Mon Dieu! mon Dieu! quand j'y pense! c'est une comédie! une
vraie comédie!»
Tandis que la pauvre vieille marmottait ces paroles avec un
affreux ricanement, l'entrepreneur se disposait à sortir.
«Attendez! attendez! dit-elle en forçant sa voix cassée;
l'enterrement est-il pour demain, pour après-demain, ou pour ce
soir? Je l'ai ensevelie et je dois l'accompagner, n'est-ce pas?
Envoyez-moi un grand manteau; un manteau bien chaud, car le froid,
est vif; nous devrions avoir aussi un gâteau et du vin avant de
partir; mais n'importe; envoyez-nous du pain; rien qu'un morceau
de pain et un verre d'eau. Nous enverrez-vous du pain, mon ami?
dit-elle vivement en s'attachant à l'habit de M. Sowerberry qui
regagnait la porte.
- Oui, oui, sans doute, dit-il, vous aurez quelque chose; tout ce
qu'il vous faudra.»
Il se dégagea de l'étreinte de la vieille femme et, traînant
Olivier après lui, il s'élança au dehors.
Le lendemain, la famille ayant reçu dans l'intervalle le secours
d'un pain de deux livres et d'un morceau de fromage, apportés par
M. Bumble en personne, Olivier et son maître revinrent à cette
misérable demeure, où M. Bumble les avait précédés, accompagnés de
quatre hommes du dépôt de mendicité, qui devaient servir de
porteurs. Un vieux manteau noir couvrait les haillons de la
vieille femme et du mari. On vissa le cercueil; les porteurs le
chargèrent sur leurs épaules et le descendirent dans la rue.
«Maintenant, la vieille, tâchez d'allonger le pas, dit tout bas
Sowerberry; nous sommes en retard et il ne faut pas faire attendre
le prêtre... Avancez, porteurs, aussi vite que vous voudrez.»
Ceux-ci prirent une allure rapide avec leur léger fardeau, tandis
que la vieille femme et l'homme les suivaient de leur mieux.
M. Bumble et Sowerberry marchaient en tête d'un pas dégagé, et
Olivier, avec ses petites jambes courait à côté du convoi.
Il n'était pourtant pas aussi urgent de se presser que
M. Sowerberry le prétendait; quand ils eurent atteint le coin
obscur du cimetière où poussent les orties et où sont les fosses
de la paroisse, le prêtre n'était pas encore arrivé, et le clerc,
assis au coin du feu dans la sacristie, donna à entendre que
probablement il ne viendrait pas avant une heure. En conséquence,
on déposa la bière au bord de la fosse; l'homme et la vieille
femme attendirent patiemment dans la boue, sous une pluie froide
et pénétrante, tandis que des enfants déguenillés, attirés par la
curiosité, jouaient à cache-cache derrière les tombes, ou
sautaient à pieds joints par-dessus le cercueil; Sowerberry et
Bumble, amis intimes du clerc, se chauffaient avec lui et lisaient
le journal.
Enfin, après plus d'une heure d'attente, M. Bumble, Sowerberry et
le clerc se dirigèrent en hâte vers la fosse, et en même temps
parut le prêtre, qui mettait son surplis en marchant. M. Bumble
gourmanda un ou deux enfants pour sauver les apparences; et le
respectable ecclésiastique, après avoir lu l'office des morts
pendant quatre minutes, remit son surplis au clerc et s'en alla.
«Maintenant, Bill, remplis,» dit Sowerberry au fossoyeur. La tâche
était facile; car la fosse était si pleine que le dernier cercueil
était à quelques pieds seulement du niveau du sol. Le fossoyeur
jeta sur la bière quelques pelletées de terre qu'il foula sous ses
pieds, mit sa pelle sur son épaule, et s'éloigna, suivi des
enfants, qui se plaignaient que leur amusement fût si vite
terminé.
«Allons, venez, mon brave homme, dit Bumble en frappant doucement
sur l'épaule du pauvre malheureux; on va fermer le cimetière.»
Celui-ci, qui n'avait pas fait un mouvement depuis qu'il était
arrivé au bord de la fosse, tressaillit, leva la tète, regarda
fixement celui qui lui parlait, fit quelques pas, et tomba
évanoui. La vieille folle était trop occupée de la perte de son
manteau, que l'entrepreneur lui avait repris, pour faire attention
à autre chose; on fit revenir à lui l'homme évanoui avec une
douche d'eau froide; on le déposa sain et sauf hors du cimetière,
et, après avoir fermé à clef la porte, chacun s'en retourna chez
soi.
«Eh bien, Olivier, dit Sowerberry en regagnant sa boutique,
comment trouves-tu cela?
- Assez bien, monsieur, je vous remercie, répondit l'enfant en
hésitant beaucoup; pas trop bien, monsieur.
- Bah! tu t'y feras, Olivier, dit Sowerberry; ça ne vous fait plus
rien du tout, une fois qu'on y est fait, mon garçon.»
Olivier aurait bien voulu savoir s'il avait fallu beaucoup de
temps à son maître pour s'y accoutumer; mais il crut sage de ne
pas hasarder cette question, et s'en retourna à la boutique, la
tête pleine de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.
CHAPITRE VI.
Olivier, poussé à bout par les sarcasmes de Noé, engage une lutte
et déconcerte son ennemi.
Au bout d'un mois d'essai, Olivier fut définitivement apprenti; il
y eut précisément alors une bonne saison d'épidémies. En style de
commerce, les cercueils étaient en hausse; et dans l'espace de
quelques semaines, Olivier acquit beaucoup d'expérience; le succès
de l'ingénieuse spéculation de M. Sowerberry dépassait son
espérance. Les plus vieux habitants ne se souvenaient pas d'avoir
jamais vu la rougeole si intense et si meurtrière pour les
enfants; nombreux furent les convois en tête desquels marchait le
petit Olivier avec un chapeau garni d'un crêpe qui lui tombait
jusqu'aux genoux, à l'étonnement et à l'admiration de toutes les
mères. Olivier accompagnait aussi son maître à presque tous les
convois d'adultes, afin d'acquérir l'impassibilité de maintien et
l'insensibilité complète qui sont si nécessaires à un croque-mort
accompli, et il eut souvent occasion d'observer la belle
résignation et la force d'âme avec laquelle les gens courageux
savent supporter la perte de leurs proches.
Ainsi, quand on commandait à Sowerberry un convoi pour quelque
personne vieille et riche, possédant un grand nombre de neveux et
de nièces, lesquels pendant la dernière maladie s'étaient montrés
inconsolables, et dont la douleur n'avait pu se contenir en
public, on les trouvait chez eux aussi heureux que possible,
joyeux et satisfaits, conversant ensemble avec autant de gaieté et
de liberté d'esprit que s'ils n'avaient éprouvé aucune perte.
Certains maris supportaient avec un calme admirable la perte de
leur femme; les femmes, de leur côté, en portant le deuil de leur
mari, avaient soin de le rendre aussi attrayant que possible; il
était aussi à remarquer que ceux dont la douleur avait le plus
éclaté au convoi, se calmaient en rentrant chez eux, et étaient
tout à fait remis avant l'heure du thé. Ce spectacle à la fois
curieux et consolant excitait l'étonnement d'Olivier.
Je ne puis affirmer avec certitude, en ma qualité de biographe,
que l'exemple de ces braves gens ait disposé Olivier à la
résignation; mais il est certain qu'il continua pendant plusieurs
mois à supporter patiemment la domination et les mauvais
traitements de Noé Claypole, qui le maltraitait plus que jamais
depuis que sa jalousie était excitée en voyant le nouveau venu
décoré d'un chapeau à crêpe et d'un bâton noir, tandis que lui,
son ancien, portait toujours le bonnet en forme de marmite, la
culotte de peau, le costume enfin de l'école de charité; Charlotte
le maltraitait aussi pour imiter Noé, et Mme Sowerberry était son
ennemie déclarée, parce que son mari était bien disposé pour lui:
de sorte qu'ayant à lutter à la fois contre cette ligue et contre
le dégoût que lui inspiraient les funérailles, Olivier n'était pas
tout à fait aussi à l'aise que le rat de la fable dans son fromage
de Hollande.
J'arrive maintenant à un fait très important dans l'histoire
d'Olivier; j'ai à parler d'une action qui peut d'abord paraître
presque indifférente, mais qui modifia et changea complètement son
avenir.
Olivier et Noé étaient un jour descendus à la cuisine, à l'heure
habituelle du dîner, pour se régaler d'un petit morceau de mouton;
une livre et demie de la viande la plus commune. Mais Charlotte
était sortie, et, pendant son absence, le sieur Noé Claypole,
affamé et vicieux, crut qu'il ne pouvait mieux passer le temps
qu'à tourmenter et molester le petit Olivier Twist.
Pour se donner cette innocente distraction, Noé mit les pieds sur
la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les oreilles, et
lui déclara qu'il n'était qu'un «capon» Il annonça le projet
d'aller le voir pendre un jour; enfin il n'y eut pas de malices
qu'il ne se permît, comme un méchant enfant de charité qu'il
était. Mais, comme rien de tout cela ne faisait pleurer Olivier,
Noé essaya d'un moyen plus ingénieux; il fit ce que beaucoup de
petits esprits, bien plus célèbres que Noé, font journellement
pour être spirituels: il eut recours aux personnalités.
«Petit bâtard! dit Noé; comment se porte ta mère?
- Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous
prie.»
L'enfant rougit en disant ces mots. Sa respiration était
précipitée, et, à voir la contraction de ses lèvres et de ses
narines, M. Claypole crut qu'il allait fondre en larmes; aussi
revint-il à la charge.
«De quoi est-elle morte, ta mère? dit Noé.
- De désespoir, à ce qu'on m'a dit, répondit Olivier, comme s'il
se parlait à lui-même; et je crois que je comprends ce que c'est
que de mourir ainsi!
- Tra déri déra, petit bâtard! dit Noé en voyant une larme couler
sur la joue de l'enfant; qu'est-ce qui te fait pleurnicher à
présent?
- Ce n'est pas vous, répondit Olivier en essuyant vite la larme
qui mouillait sa joue; ne croyez pas que ce soit vous.
- Ah! vraiment! ce n'est pas moi? dit Noé en ricanant.
- Non, ce n'est pas vous, reprit Olivier d'un ton sec; tenez, en
voilà assez; n'ajoutez plus un mot sur ma mère; c'est ce que vous
avez de mieux à faire.
- Ce que j'ai de mieux à faire! s'écria Noé; en vérité! ne fais
pas l'impudent, méchant orphelin. Il paraît que ta mère était une
belle femme, hein?»
Et ici Noé secoua la tête d'une manière expressive et fronça de
toute sa force son petit nez rouge.
«Tu sais bien, orphelin, continua Noé, encouragé par le silence
d'Olivier, et d'un ton de feinte compassion (le plus blessant de
tous), tu sais bien que tu n'y peux rien, que personne n'y peut
rien; j'en suis bien fâché pour toi; tu sais sans doute, enfant
trouvé, que ta mère était une vraie coureuse.
- Comment dites-vous? demanda Olivier en levant bien vite la tête.
- Une vraie coureuse, répondit froidement Noé; et au fait, il vaut
mieux qu'elle soit morte, car elle se serait fait enfermer, ou
transporter, ou pendre, ce qui est encore plus probable.»
Le visage en feu, Olivier s'élança, renversa chaise et table,
saisit Noé à la gorge, le secoua avec une telle rage que ses dents
claquaient, et, rassemblant toutes ses forces, il lui appliqua un
tel coup qu'il l'étendit à terre.
Un instant auparavant, cet enfant accablé de mauvais traitements
était la douceur même; mais son courage s'était éveillé enfin;
l'outrage fait à la mémoire de sa mère l'avait mis hors de lui;
son coeur battait violemment; il avait une attitude fière, l'oeil
vif et animé; tout en lui était changé, maintenant qu'il voyait
son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et il le défiait avec
une énergie qu'il ne s'était jamais connue auparavant.
«À l'assassin! criait Noé; Charlotte, madame! l'apprenti
m'assassine; au secours! au secours! Olivier est enragé!
Char...lotte!»
Aux hurlements de Noé, Charlotte répondit par un cri perçant et
Mme Sowerberry par un cri plus perçant encore: la première
s'élança dans la cuisine par une porte latérale; la seconde
s'arrêta sur l'escalier, afin de s'assurer qu'elle n'exposait pas
sa vie en allant plus loin.
«Ah! petit misérable! s'écria Charlotte en étreignant Olivier de
toute sa force, qui égalait bien celle d'un homme robuste et bien
portant; ah! petit ingrat! assassin! monstre!»
Et à chaque syllabe Charlotte donnait à Olivier un coup de toute
sa force et l'accompagnait d'un cri perçant, pour la plus grande
gloire de la société, dont elle prenait en main la cause.
Le poing de Charlotte n'était pas léger; mais, dans la crainte
qu'il ne fût pas suffisant pour calmer la colère d'Olivier,
Mme Sowerberry s'aventura dans la cuisine et d'une main saisit
l'enfant, tandis que de l'autre elle lui égratignait la figure.
Enfin Noé, profitant des avantages de sa position, se releva et
donna des coups à Olivier par derrière.
Cet exercice était trop violent pour durer longtemps; quand ils
furent tous trois fatigués de frapper, ils entraînèrent l'enfant
qui criait et se débattait, mais n'était nullement intimidé, dans
le cellier, où ils l'enfermèrent à clef; puis Mme Sowerberry tomba
épuisée sur une chaise et fondit en larmes.
«Dieu! voilà qu'elle se pâme! dit Charlotte. Noé, mon cher, vite
un verre d'eau!
- Oh! Charlotte, dit Mme Sowerberry en parlant de son mieux,
malgré son étouffement et la forte dose d'eau froide que Noé lui
versait sur la tête et les épaules; oh! Charlotte; quelle chance
nous avons eue de n'être pas tous assassinée dans notre lit!
- Ah! une grande chance, bien vrai, madame, répondit Charlotte.
J'espère seulement que ceci apprendra à monsieur à ne plus
recevoir de ces êtres terribles, qui sont nés pour le meurtre et
le vol, dès le berceau. Pauvre Noé! il était presque tué quand je
suis entrée.
- Pauvre garçon! dit Mme Sowerberry en jetant un regard de
compassion sur l'apprenti.
Noé, qui avait la tête et les épaules de plus qu'Olivier, se
frottait les yeux avec la paume des mains tandis qu'on s'apitoyait
ainsi sur son sort, et sanglotait de son mieux.
«Qu'allons-nous faire? s'écria Mme Sowerberry; mon mari est sorti,
il n'y a point d'homme à la maison; et Olivier va enfoncer la
porte à coups de pied avant dix minutes.»
Les violentes secousses que celui-ci imprimait à la porte du
cellier rendaient en effet ce résultat probable.
«Mon Dieu! mon Dieu! je n'en sais rien, madame, dit Charlotte...
Si nous faisions venir la police?
- Ou la garde? ajouta M. Claypole.
- Non, non, dit Mme Sowerberry se souvenant de l'ancien ami
d'Olivier. Noé, courez chez M. Bumble et dites-lui de venir tout
de suite, de ne pas perdre une minute; ne cherchez pas votre
casquette. Dépêchez-vous; vous n'avez en chemin qu'à tenir un
couteau appliqué sur votre oeil, cela fera diminuer l'enflure.»
Noé n'en attendit pas davantage et s'élança dehors au plus vite.
Les gens qui étaient dans les rues s'étonnèrent de voir un garçon
de l'école de charité courir ainsi à perdre haleine, sans
casquette et une lame de couteau sur l'oeil.
CHAPITRE VII.
Olivier persiste dans sa rébellion.
Noé Claypole courut à toutes jambes et ne s'arrêta pour reprendre
haleine qu'à la porte du dépôt de mendicité. Il attendit une
minute environ, afin de recommencer ses sanglots de plus belle, et
de donner à sa figure une expression de douleur et de terreur
violente; puis il frappa rudement à la porte, et présenta au vieil
indigent qui vint lui ouvrir une physionomie si piteuse que celui-
ci, bien qu'habitué à ne voir autour de lui que des visages
malheureux, recula d'étonnement.
«Que peut-il être arrivé à ce garçon? se dit le vieux pauvre.
- Monsieur Bumble! monsieur Bumble!» criait Noé, feignant
l'épouvante, et avec une telle force, que non seulement il se fit
entendre de M. Bumble qui avait l'oreille dure, mais qu'il
l'alarma au point de le faire s'élancer dans la cour sans son
tricorne; circonstance remarquable et vraiment curieuse en ce
qu'elle montre qu'un bedeau lui-même, sous l'empire d'une émotion
soudaine et puissante, peut momentanément perdre la tète et
oublier sa dignité personnelle, «Oh! monsieur Bumble, dit Noé;
c'est Olivier, monsieur, c'est Olivier qui a...
- Comment? comment? interrompit M. Bumble avec une expression de
joie dans son regard terne. Il ne s'est pas échappé? il ne s'est
pas échappé, n'est-ce pas, Noé?
- Non, non, monsieur, il ne s'est pas échappé; mais il est devenu
mauvais sujet, répondit Noé. Il a voulu m'assassiner, monsieur,
puis il a essayé de tuer Charlotte et madame. Oh! que je souffre!
oh! monsieur, quelles tortures!
Et Noé se tordait en tous sens comme une anguille, pour faire
croire à M. Bumble que, dans l'attaque violente et féroce
d'Olivier Twist, il avait éprouvé quelque grave lésion interne qui
lui faisait souffrir des douleurs atroces.
Quand Noé vit l'effet que ses paroles produisaient sur M. Bumble,
il voulut l'émouvoir encore davantage en se lamentant sur ses
blessures bien plus fort qu'auparavant; et, quand il vit un
monsieur à gilet blanc traverser la cour, il gémit d'une manière
plus tragique que jamais, parce qu'il crut de la plus grande
importance d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation dudit
personnage.
L'attention de celui-ci fut en effet bientôt éveillée: car il
n'avait pas fait trois pas qu'il se retourna brusquement et
demanda pourquoi hurlait ce jeune mâtin, et pourquoi M. Bumble ne
lui administrait pas quelques coups pour lui faire mieux articuler
ses plaintes.
«C'est un pauvre garçon de l'école de charité, monsieur, répondit
M. Bumble, qui a été presque assassiné par le jeune Twist. Il l'a
échappé belle.
- Parbleu, j'en étais sûr, s'écria le monsieur au gilet blanc en
s'arrêtant tout court; j'ai eu dès le principe un singulier
pressentiment, c'est que ce jeune sauvage finirait à la potence.
- Il a aussi voulu assassiner la domestique, dit M. Bumble, pâle
de frayeur.
- Et sa maîtresse aussi, ajouta M. Claypole.
- Et puis son maître, n'est-ce pas, Noé? dit M. Bumble.
- Non, il était sorti, sans quoi il l'eût tué, répondit Noé; il
disait qu'il voulait le tuer.
- Ah! il a dit cela, mon garçon? répliqua le monsieur au gilet
blanc.
- Oui, monsieur, répondit Noé, et ma maîtresse demande si
M. Bumble pourrait venir tout de suite fouetter Olivier, parce que
monsieur est sorti.
- Certainement, mon garçon,» dit le monsieur au gilet blanc, en
souriant avec bonté et en passant sa main sur la tête de Noé qui
avait au moins trois pouces de plus que lui; il ajouta: «Tu es un
brave garçon, un digne garçon; voici un penny pour ta peine.
Bumble, prenez votre canne, et allez chez Sowerberry. Faites pour
le mieux, ne le ménagez pas, Bumble.
- Non, monsieur, certainement non, répondit le bedeau en ajustant
un fouet au bout de sa canne.
- Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner; on n'en fera jamais
rien si on ne le rosse d'importance, dit le monsieur au gilet
blanc.
- J'y veillerai, monsieur, répondit le bedeau;» et après avoir
ajusté son tricorne et sa canne, M. Bumble prit en toute hâte avec
Claypole le chemin de la maison de l'entrepreneur de pompes
funèbres.
La situation ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry n'était pas
rentré, et Olivier continuait à donner de vigoureux coups de pied
dans la porte du cellier. Mme Sowerberry et Charlotte firent une
si étrange peinture de la férocité de l'enfant, que M. Bumble crut
prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. Il commença par y
donner un coup de pied, en manière d'exorde; puis, appliquant sa
bouche sur la serrure, il dit d'une voix forte et imposante:
«Olivier!
- Allons, ouvrez-moi la porte! répondit l'enfant.
- Reconnais-tu la voix qui te parle, Olivier? dit M. Bumble.
- Oui, répondit-il.
- Et vous n'êtes pas épouvanté, monsieur? Vous ne tremblez pas à
ma voix, monsieur? dit M. Bumble.
- Non!» répondit courageusement Olivier.
Une réponse si différente de celle qu'il attendait et à laquelle
il était accoutumé fit hésiter M. Bumble, il quitta le trou de la
serrure, se redressa, de toute sa hauteur, et considéra l'un après
l'autre les trois témoins de cette scène, sans prononcer une
parole.
«Voyez-vous, monsieur Bumble, dit Mme Sowerberry, il faut qu'il
soit devenu fou. Un enfant, ne fut-il qu'à demi raisonnable, ne se
hasarderait jamais à vous parler ainsi.
- Ce n'est pas de la folie, répondit M. Bumble, après quelques
instants de profonde réflexion; c'est la viande.
- Comment? s'écria Mme Sowerberry.
- Oui, madame, la viande, la viande, reprit Bumble d'un ton
magistral; vous l'avez nourri outre mesure, madame. Vous avez fait
naître en lui une âme et un esprit artificiels, déplacés chez
quelqu'un de sa condition. Messieurs du Conseil d'administration,
qui sont des philosophes pratiques, vous le diront, madame
Sowerberry. Qu'ont à faire les pauvres d'une âme et d'un esprit?
C'est bien assez pour nous d'entretenir la vie dans leur corps. Si
vous n'aviez donné que du gruau à ce garçon, jamais pareille chose
ne fût advenue.
- Mon Dieu! dit Mme Sowerberry en levant pieusement les yeux vers
le plafond de la cuisine; voilà ce que c'est que d'être généreux!»
La générosité de Mme Sowerberry pour Olivier avait consisté à lui
prodiguer les restes dont personne n'eût voulu. Aussi y avait-il
de sa part une grande abnégation à rester sous le coup de
l'accusation portée contre elle par Bumble, et dont elle était
absolument innocente, de pensée, de parole et d'action.
«Tenez, dit M. Bumble à la dame qui tenait ses yeux baissés vers
la terre; la seule chose à faire maintenant, à mon sens, c'est de
le laisser dans le cellier pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que
la faim l'affaiblisse, et ensuite de le mettre en liberté et de le
nourrir de gruau pendant tout son apprentissage; il sort d'une
mauvaise famille, de gens irritables, madame Sowerberry; la
nourrice et le médecin m'ont dit que sa mère était arrivée ici
après des difficultés et des fatigues qui auraient tué depuis
longtemps une femme bien portante.»
M. Bumble en était là de son discours quand Olivier, qui entendait
assez le dialogue pour comprendre qu'on faisait allusion à sa
mère, recommença à donner des coups de pied dans la porte, de
manière qu'on ne pouvait s'entendre. Sowerberry rentra sur ces
entrefaites; on lui expliqua l'attentat d'Olivier, avec toute
l'exagération que les femmes crurent propre à le mettre en colère;
en un clin d'oeil il ouvrit la porte du cellier il en fit sortir
par la collet l'apprenti rebelle.
Les vêtements d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte; il
avait la figure égratignée et écorchée, les cheveux en désordre
sur le front. Sa colère n'était pourtant pas éteinte, et, en
sortant de sa prison, loin de paraître intimidé, il lança à Noé un
regard menaçant.
«Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry en donnant un soufflet
à Olivier.
- Il a outragé ma mère, répondit Olivier.
- Eh bien! quand même... petit misérable, dit Mme Sowerberry; il
n'en a pas dit assez sur elle; elle méritait encore pis.
- Non, dit l'enfant.
- Si vraiment, dit Mme Sowerberry.
- Vous mentez!» dit Olivier.
Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait
à son mari aucune alternative. S'il eût hésité un instant à punir
Olivier plus sévèrement, il est clair comme le jour que, d'après
les usages reçus dans les querelles de ménage, il eût été une
brute, un mari dénaturé, un être méprisable et n'ayant d'humain
que le visage, sans compter mille autres agréables épithètes trop
nombreuses pour avoir place dans ce chapitre.
Il faut reconnaître qu'autant qu'il dépendait de lui (mais son
autorité était fort limitée), il était bien disposé pour l'enfant,
soit parce qu'il y allait de son intérêt, soit parce que sa femme
le détestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle
ressource. En conséquence il administra à Olivier une correction
telle, que Mme Sowerberry elle-même s'en montra satisfaite, et que
la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du
jour, Olivier fut enfermé dans l'arrière-cuisine, en compagnie de
la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry,
après avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la
mémoire de sa mère, lui ouvrit la porte, et, au milieu des
sarcasmes de Noé et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit.
Abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du
croque-mort, Olivier se livra aux réflexions que le traitement
qu'il venait d'éprouver devait éveiller dans son coeur d'enfant.
Il avait écouté les sarcasmes avec dédain; il avait supporté les
coups sans pousser un cri: car il sentait se développer dans son
coeur un sentiment d'orgueil qui l'eût empêché de proférer une
plainte, quand même on l'eût brûlé vif: mais, maintenant que
personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba à genoux sur
le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de
telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature
que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des
enfants de cet âge!
Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle
allait finir de brûler quand il se leva; il regarda prudemment
autour lui, écouta attentivement; puis il tira doucement les
verrous de la porte d'entrée et regarda dans la rue.
La nuit était froide et sombre; les étoiles paraissaient à
l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais
vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres
projetaient sur le sol était complètement immobile et avait
quelque chose de sinistre et de sépulcral. Il referma doucement la
porte, et, profitant des dernières lueurs de la chandelle pour
réunir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possédait, il
s'assit sur un banc et attendit les premières clartés du matin.
Dès qu'un rayon de lumière pénétra à travers les fentes des
volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta
autour de lui un regard timide, hésita quelques instants, puis
tira la porte derrière lui: il était dans la rue.
Il regarda à droite et à gauche, incertain du côté par où il
fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils
sortaient de la ville, gravir péniblement la colline; il prit la
même direction, et arriva à un petit sentier à travers champs,
qu'il savait rejoindre bientôt la grande route; il s'y engagea et
se mit à marcher rapidement.
Il se rappela très bien avoir déjà suivi ce sentier, lorsqu'il
trottait derrière M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dépôt de
mendicité. Le chemin le conduisit tout droit à la chaumière; son
coeur battit violemment à ce souvenir, et il était presque résolu
à revenir sur ses pas; mais il avait déjà fait bien du chemin, et
un détour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il était
si matin, qu'il avait peu à craindre d'être vu; il continua à
avancer.
Il arriva à la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits
habitants fussent debout à cette heure matinale: Olivier s'arrêta
et jeta à la dérobée un coup d'oeil dans le jardin; un enfant
arrachait les mauvaises herbes d'un carré dans un moment où il
leva son visage pâle, Olivier reconnut en lui un de ses anciens
compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de
s'éloigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait été son
petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient été tant de fois
affamés, battus, enfermés ensemble!
«Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait à la porte et
passait ses petits bras à travers les barreaux pour lui faire
accueil; est-ce qu'on est levé?
- Non, il n'y a que moi, répondit l'enfant.
- Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick, reprit Olivier; je me
sauve; on me bat et on me maltraite, Dick; je vais chercher
fortune, si loin, si loin que je ne sais où. Comme tu es pâle!
- J'ai entendu le médecin dire que j'allais mourir, répondit
l'enfant avec un léger sourire; je suis bien content de te voir,
mon cher ami; mais ne t'arrête pas, ne t'arrête pas.
- Oui, oui; mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier. Je te
reverrai, Dick, j'en suis sûr; et alors tu seras bien portant et
heureux.
- Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort, et pas
avant, le médecin a raison, Olivier; car je rêve souvent du ciel
et des anges, et de douces figures que je ne vois jamais quand je
suis éveillé. Embrasse-moi! ajouta l'enfant en grimpant sur la
petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou
d'Olivier. Adieu, mon cher ami; que Dieu te bénisse!»
Cette bénédiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'était
la première qu'Olivier eût jamais entendu appeler sur sa tête. Au
milieu des épreuves, des souffrances, des vicissitudes de sa vie,
il ne l'oublia jamais.
CHAPITRE VIII.
Olivier va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune
homme.
Arrivé à la barrière, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur
la grande route. Il était huit heures; et, bien qu'il fût à peu
près à cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments
derrière les haies, jusqu'à midi, dans la crainte d'être poursuivi
et rattrapé; il s'assit alors près d'une borne pour se reposer, et
se mit à songer pour la première fois à l'endroit qu'il devait
choisir pour tâcher de gagner sa vie.
La borne au pied de laquelle il était assis indiquait en gros
caractères qu'elle était posée à soixante-dix milles de Londres;
ce nom fit naître dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de
pensées. S'il allait à Londres, dans l'immense ville, où personne,
pas même M. Bumble, ne pourrait le découvrir! il avait souvent
entendu dire aux vieux indigents du dépôt qu'un garçon d'esprit
n'était jamais dans le dénuement à Londres, et qu'il y avait dans
cette grande ville des moyens d'existence dont les gens élevés à
la campagne ne se doutaient pas. C'était bien l'endroit qui
convenait à un garçon sans asile, destiné à mourir dans la rue, si
on ne venait à son aide. Tout en se laissant aller à ces pensées,
il se leva et continua sa route.
Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le
séparait de Londres, sans songer à tout ce qu'il devrait souffrir
avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette réflexion se
faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit à
méditer sur les moyens d'arriver à Londres. Il avait dans son
paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de
bas, et dans sa poche un penny que lui avait donné Sowerberry
après un enterrement où il s'était distingué encore plus que de
coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait
Olivier, et deux méchantes paires de bas, et un penny; mais c'est
une mince ressource pour faire soixante-cinq milles à pied pendant
l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et
ingénieux à découvrir les difficultés, mais lent et paresseux à
découvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'après avoir bien
réfléchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son
petit paquet sur l'autre épaule et doubla le pas.
Il fit vingt milles ce jour-là, sans prendre autre chose que son
morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la
route, à la porte des chaumières. À la nuit, il entra dans une
prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et résolut d'y
attendre le jour. Il éprouva d'abord un sentiment de crainte en
entendant le vent siffler tristement sur la campagne déserte, Il
avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la
fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il
oublia ses peines.
Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il
avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier
village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles
quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds étaient enflés et
ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde
nuit passée à la belle étoile, par un temps froid et humide,
acheva d'épuiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer
son voyage, il pouvait à peine se traîner, il attendit au pied
d'une côte assez roide qu'une diligence vînt à passer, et il
demanda l'aumône aux voyageurs de l'impériale; il n'y eut presque
personne qui fit attention à lui; ceux qui le remarquèrent, lui
dirent d'attendre qu'on fût arrivé au haut de la côte, et de leur
montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi-
penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne
le put, à cause de son épuisement et de ses pieds tout meurtris;
alors les voyageurs de l'impériale remirent leur demi-penny dans
leur poche, en disant que c'était un petit fainéant, qui ne
méritait rien. La diligence s'éloigna, ne laissant derrière elle
qu'un nuage de poussière.
Dans quelques villages, de grands poteaux étaient plantés sur la
route, et portaient un écriteau annonçant que quiconque mendierait
serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il
s'éloignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrêtait devant les cours
d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient,
jusqu'à ce que l'hôtesse donnât l'ordre à un des postillons qui
flânaient dans la cour de chasser cet étrange garçon qui restait
là, sans aucun doute, dans l'intention de dérober quelque chose.
S'il mendiait à la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur
dix qu'on le menaçait de lâcher le chien après lui; s'il mettait
le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse,
et, à ce nom, il ne savait où se cacher.
Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrière et la
charité d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent été
abrégées comme celles de sa mère, c'est-à-dire qu'il serait mort
sur la grande route. Mais le garde-barrière lui donna du pain et
du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait
naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut
pitié du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec
des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de
compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus
d'impressions que toutes ses souffrances.
Le matin du septième jour après son départ, il atteignit, clopin-
clopant, la petite ville de Barnet. Les volets étaient partout
fermés, les rues désertes, et personne ne se rendait encore aux
travaux de la journée. Le soleil se levait radieux, mais son éclat
ne servait qu'à faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa
misère et de son isolement; il s'assit, couvert de poussière et
les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron.
Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores des fenêtres se
levèrent, et les passants commencèrent à circuler. Quelques-uns,
en petit nombre, s'arrêtaient un instant pour considérer Olivier,
ou se détournaient seulement en passant rapidement; mais personne
ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment
il était venu là: il n'avait pas le coeur de mendier, et il
restait assis immobile et silencieux.
Il y avait déjà quelque temps qu'il était là; il s'étonnait de
voir tant de tavernes, car la moitié des maisons de Barnet sont
des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les
voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles
pussent faire aisément en quelques heures un trajet qu'il avait
mis une longue semaine à parcourir avec un courage et une
résolution au-dessus de son âge.
Il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune garçon, qui
était passé devant lui quelques instants auparavant sans avoir
l'air de le voir, était revenu sur ses pas et s'était placé de
l'autre côté de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit
d'abord peu d'attention; mais ce garçon resta si longtemps devant
lui dans la même attitude, qu'Olivier leva la tête et le considéra
avec le même intérêt. Alors celui-ci traversa la rue, et se
dirigeant vers Olivier lui dit:
«Eh bien! camarade, quoi qui se passe?
Le garçon qui adressait cette question à notre jeune voyageur
était à peu près de même âge que lui; c'était l'individu le plus
original qu'Olivier eût jamais vu: il avait le nez retroussé, le
front bas, les traits communs, et l'extérieur le plus sale qu'on
pût voir, ce qui ne l'empêchait pas de se donner des airs de
monsieur. Il était de petite taille, avec des jambes arquées et de
vilains petits yeux effrontés; son chapeau était posé si
légèrement sur sa tête, qu'il semblait toujours près de tomber; et
il serait tombé, en effet, sans une brusque secousse que le jeune
homme imprimait de temps à autre à sa tête, pour le ramener à sa
place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux
talons; il avait les manches relevées presque jusqu'au coude,
probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait
alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il était
aussi fringant, avec ses brodequins à la Blucher, que le fut
jamais jeune homme de sa taille, c'est-à-dire de quatre pieds six
pouces.
«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda à Olivier cet
étrange interlocuteur.
- J'ai bien faim et je suis bien fatigué, répondit Olivier les
larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voilà sept jours que je
marche.
- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est
par ordre du _bec_, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air étonné
d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un _bec_, mon
camarade?»
Olivier répondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot
signifiait la bouche d'un oiseau.
«En voilà un innocent! s'écria le jeune homme; un _bec_, c'est un
magistrat; marcher par ordre du _bec_, c'est ne pas aller droit
devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu
été au _moulin_?
- Quel moulin? demanda Olivier.
- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec
moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est
maigre, mais tant que ça durera, ça durera. Allons, debout sur tes
quilles! arrive.»
Le jeune homme aida Olivier à se lever, le mena dans une petite
boutique de marchand de chandelles, où il acheta un peu de jambon
et un pain de deux livres; il eut l'ingénieuse idée de faire un
trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il fût à l'abri
de la poussière, et plaçant le tout sous son bras, il entra dans
une petite taverne et pénétra avec Olivier dans une salle de
derrière. Là, le mystérieux jeune homme fit apporter un pot de
bière; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le
festin et se mit à dévorer à belles dents, tandis que l'étranger
le considérait de temps à autre bien attentivement.
«On va donc à Londres? dit l'étrange garçon quand Olivier eut
fini.
- Oui.
- A-t-on un gîte?
- Non.
- De l'argent?
- Non.»
L'individu se mit à siffler et enfonça ses mains dans ses poches,
autant que le permettaient les larges manches de son habit.
«Vous habitez Londres? demanda Olivier.
- Oui, quand je suis chez moi, répondit le garçon. Tu as besoin
d'un gîte pour passer la nuit, n'est-ce pas?
- Oui, répondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que
j'ai quitté mon pays.
- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois
être à Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard
qui te logera pour rien, à condition que tu lui sois présenté par
une de ses connaissances; avec ça que je n'en suis pas de ses
connaissances!» ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces
dernières paroles étaient dites par ironie; et en même temps il
vida son verre.
Cette offre inespérée d'un gîte était trop séduisante pour être
refusée, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le
vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place à
Olivier dans un bref délai. Ceci amena un entretien amical et
confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami se nommait
Jack Dawkins, et qu'il était le favori et le protégé du vieux
monsieur en question.
L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des
avantages que le crédit de son patron procurait à ceux qu'il
prenait sous sa protection; mais comme sa conversation était
légère et incohérente, et qu'il avouait que ses amis le
connaissaient sons le sobriquet de _rusé matois_, Olivier en
conclut que son compagnon étant d'un naturel dissipé et étourdi,
les préceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu
d'influence sur lui. Dans cette pensée, il résolut de mériter
aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer
à l'honneur de fréquenter le _matois_, si celui-ci, comme il avait
lieu de le croire, était incorrigible.
Jack Dawkins ne voulut pas entrer à Londres avant la nuit, et il
était près d'onze heures quand ils arrivèrent à la barrière
d'Islington. Ils passèrent par la rue Saint-Jean, descendirent la
petite rue qui aboutit au théâtre de Sadlerwell, longèrent
Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dépôt
de mendicité; ils traversèrent ensuite le terrain classique qui se
nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnèrent _Little Saffron-
Hill_ et _Saffron-Hill the Great_, que le rusé matois franchit
d'un pas rapide, en recommandant à Olivier de le suivre de près.
Quoique Olivier eût assez à faire pour ne pas perdre de vue son
guide, il ne put s'empêcher de jeter en passant quelques regards
furtifs des deux côtés de la rue: c'était l'endroit le plus sale
et le plus misérable qu'il eût jamais vu. La rue était étroite et
humide, et l'air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un
assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'étalage
consistait en un tas d'enfants qui criaient à qui mieux mieux,
malgré l'heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui
parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les
tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c'est-à-dire la
lie de l'espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces.
De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là
aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques
chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres
se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec
précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont,
selon toute apparence, les intentions n'étaient ni louables ni
rassurantes.
Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand
ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prît par le bras,
poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer
dons une allée et referma la porte derrière lui.
«Qui va là? cria une voix en réponse à un sifflet du matois.
- Plummy et Slam!» fut la réponse. C'était sans doute un signal ou
un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien.
La faible lueur d'une chandelle éclaira le mur au fond de l'allée,
et l'on vit paraître une tête au niveau du sol, derrière la rampe
brisée d'un escalier qui menait jadis à une cuisine.
«Vous êtes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en
mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les
objets; qui est l'autre?
- Une nouvelle recrue, répondit Jack Dawkins en faisant avancer
Olivier.
- D'où vient-il?
- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut?
- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.»
L'homme disparut, et ils restèrent dans les ténèbres.
Toujours entraîné par son compagnon qui lui serrait fortement la
main, Olivier cherchait de l'autre sa route à tâtons. Il gravit
difficilement, dans l'obscurité, les degrés en ruine que son guide
enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait
parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de
derrière et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond étaient
noircis par le temps et la malpropreté. Devant le feu, sur une
table de sapin, se trouvaient une chandelle fixée dans le goulot
d'une bouteille de grès, deux ou trois pots d'étain, un pain, du
beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une poêle
dont la queue était attachée avec une ficelle au manteau de la
cheminée, et auprès se tenait un vieux juif, une fourchette à la
main. Son visage était couvert de rides, et ses traits ignobles et
repoussants étaient en partie cachés par une épaisse chevelure
rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait
pas de cravate, et semblait partager son attention entre la poêle
et une corde à laquelle pendaient un grand nombre de foulards.
Plusieurs méchants lits, faits avec de vieux sacs, étaient
disposés l'un près de l'autre sur le plancher. Autour de la table,
quatre ou cinq enfants de l'âge du _Matois_ fumaient leur pipe et
buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garçons;
ils entourèrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots à
voix basse; puis ils se tournèrent en riant vers Olivier, ainsi
que le juif qui tenait toujours sa fourchette.
«Je vous présente mon ami Olivier Twist,» dit Jack Dawkins.
Le juif rit en grimaçant. Il fit un profond salut à Olivier, le
prit par la main et dit qu'il espérait avoir l'honneur de faire
avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs
l'entourèrent, lui donnèrent de solides poignées de main, de
manière à faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de
le débarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de
fouiller ses poches pour lui épargner, vu son état de fatigue, la
peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se
seraient sans doute pas bornées là, sans les coups de fourchette
que le juif prodigua généreusement sur la tête et les épaules de
ces complaisants petits drôles.
«Nous sommes charmés de te voir, Olivier, dit le juif. Matois,
tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir
Olivier. Ah! tu regardes avec étonnement les mouchoirs! en voilà
une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les
préparer pour la lessive. Voilà tout, Olivier, voilà tout; ah! ah!
ah!»
Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par
ses jeunes élèves, puis on se mit à souper.
Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog
au genièvre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce
qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obéit;
bientôt il se sentit porté doucement sur un des sacs et s'endormit
d'un profond sommeil.
CHAPITRE IX.
Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable vieillard et
sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance.
Le lendemain, la matinée était déjà avancée quand Olivier se
réveilla après un sommeil profond et prolongé. Il n'y avait dans
la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café dans
une casserole pour le déjeuner, et sifflait tout bas entre ses
dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps à
autre il s'arrêtait pour écouter, dès qu'il entendait en bas le
moindre bruit; et, quand il s'était assuré que tout était
tranquille, il continuait à siffler et à remuer le café.
Bien qu'Olivier ne dormît plus, il n'était pas tout à fait
éveillé. Il y a un état d'assoupissement, entre le sommeil et la
veille, où l'on rêve plus en cinq minutes, les yeux à demi ouverts
et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne
ferait en cinq nuits, les yeux bien fermés et les sens
complètement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments-
là, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son
esprit pour se faire une faible idée des puissantes facultés de
cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'élance
loin de la terre et se joue du temps et de l'espace.
Olivier était précisément dans un de ces moments. Les yeux à demi
fermés, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il
reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la
casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait
dans le passé, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus.
Quand le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et
resta quelques instants dans une attitude indécise, comme s'il ne
savait à quel parti s'arrêter; puis il se retourna, regarda
Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne répondit pas et parut
complètement endormi. Le juif, rassuré à cet égard, se dirigea
sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratiquée
dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite boîte
qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis
qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil à
l'intérieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit
et tira du coffret une magnifique montre d'or étincelante de
diamants.
«Ah! les lurons! dit le juif en haussant les épaules, et le visage
contracté par un affreux sourire; les braves lurons! fermes
jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prêtre où était la
cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel
intérêt? Cela n'eût pas desserré le noeud coulant, ni retardé la
bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux
gaillards!»
Tout en faisant à voix basse ces réflexions et d'autres
semblables, le vieux juif remit la montre dans la boîte; il en
tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le même
ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des
bijoux de toute sorte, si précieux et d'un travail si exquis,
qu'Olivier ne connaissait pas même de nom toutes ces belles
choses.