Mon père trouvait que décidément, les entrechats du Conservatoire
et les leçons de piano de Virginie Huet, ne constituaient pas une
éducation suffisante, et, quand il en avait le loisir, il se désolait
de nous laisser ainsi nous élever au hasard.
Cependant, l'idée de la réclusion dans les pensionnats lui était
particulièrement antipathique, à cause, sans doute, de ses souvenirs
personnels et de ses premières tristesses.
Quand on l'avait mis, à l'âge de huit ans, au collège Louis-le-Grand,
il avait failli mourir de chagrin, et on avait dû le retirer. C'est
dans ce collège qu'il avait conçu pour un affreux pion qui le
tourmentait de préférence, une haine qui ne s'est jamais éteinte, ni
amoindrie. Il nous racontait, avec orgueil, l'affreuse méchanceté
qu'il avait imaginée, pour se venger de son bourreau: ayant poussé
très loin l'étude du latin, qu'il approfondissait avec son père, très
fort latiniste, il avait dépassé en savoir le pion qu'il détestait.
Avec une malice diabolique, il glissait, dans un thème latin, quelque
faute rare, difficile à remarquer pour un savant médiocre, et, quand le
maître avait déclaré que le thème était sans faute: «Vous vous trompez,
s'écriait l'élève, devant toute la classe attentive, il y a une faute
dans mon thème, et la voici. Je l'y ai mise exprès, pour démontrer que
vous ne savez pas ce que vous enseignez.»
On peut juger de ce qu'était cette haine. Jamais mon père ne parlait
de ce pion sans pâlir de colère, et il redisait souvent,--il l'a même
écrit--que s'il se trouvait en sa présence, après si longtemps, il lui
sauterait à la gorge.
Donc, il ne voulait pas plus du pensionnat que du couvent. Restait
l'institutrice. On commençait à y songer.
Quand il en trouvait le temps, mon père nous faisait bien quelques
dictées, admirables et instructives; nous donnait des leçons à
apprendre, des devoirs à écrire; mais livrées à nous-mêmes, nous les
faisions tout de travers, ou pas du tout. Alors, il s'efforçait de
nous persuader, à l'aide de raisonnements, car il s'élevait contre les
taloches, punitions et brusques réprimandes, qu'il trouvait inefficaces
et cruelles. Nous asseyant chacune sur un genou, il nous faisait de
la morale, et nous démontrait, par des exemples saisissants et des
paraboles superbes, l'avantage qu'il y avait à être sage, à se bien
conduire et à apprendre rapidement les leçons prescrites; puis, pour
bien fixer dans notre esprit l'excellence de son discours, il concluait
en nous faisant cadeau d'une pièce de quarante sous. On peut s'imaginer
à quel point cette morale nous plaisait, nous l'aurions voulue tous les
jours. Mais il dut renoncer à ce système, le jour où, avec une naïve
impudence, nous lui proposâmes de supprimer la morale, et de donner
tout de suite les quarante sous.
L'institutrice, de plus en plus menaçante, planait au-dessus de notre
vie.
Les jours des leçons de piano, on en parlait mystérieusement avec la
belle Virginie. Nous allions le plus souvent travailler chez elle,
dans le petit logement où elle habitait, avec sa mère et une sœur plus
âgée qu'elle. Cet intérieur était des plus modestes; tous les efforts
étaient concentrés sur Virginie, le seul espoir du pauvre ménage, tous
les sacrifices étaient admis pour soutenir son élégance extérieure et
pour parer sa beauté. Les autres ne comptaient pas. La vieille mère,
qui en négligé tournait à la sorcière, nous ouvrait la porte, et dès
le seuil, une odeur d'huile frite et d'ail, nous prenait à la gorge,
provenant de quelque fricassée marseillaise, cuisinée avec amour.
Nous ne faisions pas grande attention à Honorine, qui n'avait aucun
vestige de la beauté de sa sœur, et de beaucoup son aînée, avait plutôt
l'air d'être sa tante. Grande, forte, le visage gras, les cheveux
ternes, dont les grands bandeaux donnaient l'impression d'une perruque;
elle n'avait rien de remarquable, si ce n'est qu'elle parlait du nez.
D'ailleurs, elle était le plus souvent absente, car elle donnait au
dehors, elle aussi, des leçons ... des leçons de français!...
Nous ne nous doutions guère quelle importance prendrait pour nous cette
Honorine Huet, que nous regardions à peine. Nous ne soupçonnions pas
que, sous cet air inoffensif, elle cachait de redoutables qualités,
qu'elle était très savante, possédait des diplômes, et avait déjà été
institutrice.
Toutes sortes de conciliabules avaient lieu, qui nous donnaient un
peu de répit, mais nous sentions le dénouement tout proche. Nous en
gémissions avec Marianne, presque aussi tourmentée que nous.
--Pense donc, lui disions-nous, elle sera toujours sur notre dos;
ce sera un vrai gendarme, plus moyen de jeter le riz au lait dans
l'évier, ni de te lire des romans tout haut. Elle ne nous laissera
pas jouer l'opéra italien avec des robes à maman: ça va être une vie
impossible!... Et si tu savais comme elle parle du nez ... on dirait
qu'elle ne se mouche jamais!
--Ça, c'est _tégoûdant_, disait Marianne.
Et d'avance, nous formions une alliance offensive et défensive contre
la majestueuse Honorine.