Il fut décidé qu'on passerait l'été à Enghien. Ma sœur avait la gorge
délicate, ma mère avait besoin de fortifier ses cordes vocales, l'eau
sulfureuse ferait du bien à tout le monde.
Nous sautions de joie, croyant voir l'institutrice renvoyée après les
vacances. Mais bien au contraire, ce départ hâta la décision. Mon père
devait rester, la plupart du temps, à Paris, ma mère avait besoin d'y
venir toutes les semaines, qu'aurait-on fait de nous? Mlle
Huet devenait indispensable.
Elle nous rejoignit après la première semaine de notre séjour à Enghien.
Nous étions si évaporées par le grand air, si éperdues de jeu et
d'un engouement nouveau pour de délicieuses Espagnoles, devenues nos
camarades, que l'effet de cette arrivée, si redoutée, en fut émoussé.
Ce jour-là même, ma mère allait à Paris et nous l'accompagnâmes à la
gare. Au retour, nous étions seules avec Mlle Huet. Elle
s'efforçait de se montrer très aimable, très bonne enfant, pas sévère
du tout; mais elle nous proposa de faire une promenade, au lieu de
rentrer, prétendant que rien n'était bon pour la santé, comme les
longues trottes.
Nous eussions préféré jouer dans le jardin; mais il fallait bien la
suivre. Elle nous entraîna vers des sites fort vilains, que nous ne
connaissions pas: le long d'un chemin poussiéreux, où des vignes
basses, sur des terrains bossués, cachaient toute vue. Nous nous
jetions des regards navrés, ma sœur et moi.
Tout à coup, Mlle Huet poussa un cri, et s'élança entre les
ceps.
Qu'est-ce qui lui prenait?... Nous nous étions arrêtées net, croyant
qu'elle avait été piquée par une guêpe, ou qu'elle avait vu un serpent.
Mais d'une voix joyeuse, elle s'écria:
--Un escargot!...
Alors, elle retira de sa poche, un mouchoir, qu'elle déploya et qui
parut presque aussi grand qu'une serviette, elle l'étendit par terre,
puis cueillant délicatement l'escargot, elle le posa au milieu.
--Comment! vous allez l'emporter?...
--Lui et bien d'autres, j'espère. Des escargots de vignes!... Vous ne
savez donc pas comme c'est recherché?... Allons, mes enfants, faites la
chasse avec moi....
Et nous voilà, cherchant des escargots sous les feuilles, en nous
demandant, tout ébahies, qu'est-ce qu'elle pourrait bien en faire!
C'était tout de même moins ennuyeux qu'une leçon de grammaire, et nous
allions gaîment d'un cep à l'autre, un peu dégoûtées, mais intéressées
tout de même à la chasse.
Quand le mouchoir fut rempli, Mlle Huet le noua
soigneusement, et tout verdi, gluant et grouillant, le rapporta à la
maison, au grand effroi de la cuisinière.
--Vous ne savez donc pas votre métier? disait Mlle Huet,
une cuisinière qui se respecte doit savoir accommoder les escargots,
car c'est un mets des plus délicats. Nous allons les faire jeûner, et,
demain, je les préparerai moi-même, selon la bonne recette provençale,
et vous vous en lécherez les doigts.
Malgré cette affirmation, personne ne voulut goûter aux escargots, et,
au risque de se donner une indigestion, Mlle Huet les dévora
toute seule, tandis que nous nous cachions les yeux, pour ne pas voir
ce spectacle.
On eût dit des représailles, quand, l'institutrice, un peu vexée,
déficela un ballot de livres menaçants, à cartonnages marbrés, qui nous
annonçaient l'irrévocable avènement d'une ère nouvelle.