LVII

Ce n'était plus rue Rougemont, que mes parents habitaient, mais rue de

la Grange-Batelière, un appartement plus vaste, au cinquième encore,

avec une belle terrasse, qui prenait de l'air par-dessus les bâtiments

de l'Hôtel Drouot.

Aussitôt arrivée, ce qui me séduisit le plus, ce fut le moelleux des

fauteuils. Ceux du salon étaient cependant des meubles Louis XIV,

assez rigides, entre leurs moulures dorées, mais ils repoussaient bien

loin, dans le dédain et l'oubli, les bancs étroits et secs du couvent.

J'allai m'asseoir, successivement, sur tous les sièges, en caressant du

bout des doigts les fleurs satinées du damas pourpre.

Mon père rentra, très impatient de me voir.

--Elle est là? demanda-t-il dès la porte.

Il vint s'asseoir dans le salon et me prit entre ses genoux.

--Je suis joliment content que cette affaire soit close, dit-il. Et

toi, es-tu contente d'être ici?

--Je ne sais pas encore.

--C'est vrai, tu ne nous connais guère et nous avons beaucoup à nous

faire pardonner....

--Je te connais, lui dis-je, tu es un monsieur qui fait des histoires

et des fables.

--Des fables!...

--J'en sais, veux-tu que j'en récite une?

--Voyons?...

Très sûre de ma mémoire, sans embarras, je me suis mis à réciter d'une

petite voix monotone:

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 61 / 75 题