LE CHANT DU GRILLON

Souffle, bise! tombe à flots, pluie

Dans mon palais tout noir de suie

Je ris de la pluie et du vent:

En attendant que l'hiver fuie,

Je reste au coin du feu, rêvant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La bouilloire rit et babille;

La flamme aux pieds d'argent sautille,

Et, accompagnant ma chanson,

La bûche de duvet s'habille;

La sève bout dans le tison.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pendant la nuit et la journée,

Je chante sous la cheminée;

Dans mon langage de grillon

J'ai, des rebuts de son aînée,

Souvent consolé Cendrillon.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C'est mon pauvre cher père qui t'a appris cela, dit-il avec une

tristesse dans les yeux. On dirait que tu mets une certaine malice

à parler justement de Cendrillon.... Eh bien, c'est moi qui te le

promets, désormais, cher petit grillon, tu te chaufferas toujours les

pattes à mon foyer.

Au dîner, je sus enfin pourquoi l'on m'avait retirée si brusquement du

couvent. Mon père me l'expliqua tout simplement.

--Moi, je n'ai jamais été pour le couvent, dit-il, et voilà longtemps

que cette affaire-là m'embêtait.... Ta grand'mère et ta tante Carlotte

s'imaginèrent de s'occuper de toi, de ton éducation, de ton avenir,

toutes choses parfaitement inutiles, puisque je suis là. Mais ta mère

ne voulait pas les contrarier, trouvait que cette intervention pouvait

t'être très utile et j'eus la faiblesse de te reprendre à mon père

et à mes sœurs, que cela peinait beaucoup, pour te laisser fourrer

dans cette boîte grillée. Mais il paraît que cela ne suffisait pas:

notre société est pernicieuse, notre contact dépravant et, pour

qu'on parvienne à faire de toi une personne tout à fait édifiante,

une vraie sainte, nous devions, ta mère et moi, renoncer à toi, nous

engager à ne jamais te revoir, à te considérer comme orpheline.--Ça,

c'est une idée de la mère Grisi, qui en a beaucoup de cette force.--Tu

penses comment fut accueillie cette ingénieuse proposition? Je me suis

mis en fureur et j'ai envoyé promener ces aimables personnes, comme

j'avais, d'ailleurs, envie de le faire depuis longtemps. Ta mère, par

extraordinaire, m'a approuvé, et Monstre Vert n'est pas fâché d'avoir

quelqu'un avec qui jouer.

La fin du dîner fut égayée par un incident.

Depuis quelques jours, une nouvelle femme de chambre était entrée.

C'était une jeune Alsacienne, qui parlait à peine le français, et était

placée pour la première fois. Elle avait une bonne figure fraîche, le

nez retroussé, de jolis yeux noirs, et s'appelait Marianne.

Craignant de manquer de pain, on lui dit d'aller vite en chercher un.

Elle partit en courant et, après un temps assez long, revint, mais sans

rien rapporter.

--Eh bien, où est-il, ce pain? demanda ma mère.

--On l'apporte tout de suite.

Nous finissions le dessert, quand un bruit de pas lourds, compliqué

de chocs sonores, arrêta la conversation, et un homme, coiffé d'une

baignoire de cuivre, entra dans la salle à manger.

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria ma mère.

--C'est le pain, madame, répondit Marianne, où faut-il le mettre?

Mais un fou rire seul lui répondit.

L'homme sous la cloche nous regardait ahuri; il se tint les côtes,

aussi, quand il eut compris. Marianne, elle, prit très mal la chose,

elle éclata en sanglots, et on eut beaucoup de peine à la consoler.

Pendant que mon père prenait son café, en lisant un journal, ma sœur

renversa sur la table une boîte de dominos, en me disant:

--Sais-tu jouer?

La Tatitata m'avait appris, autrefois, mais, au couvent, j'avais à peu

près oublié, cela ne m'empêcha pas de répondre sans hésiter:

--Bien sûr, que je sais.

Et nous nous absorbâmes dans une partie très fantaisiste.

Un coup de timbre nous interrompit, et, bientôt, un personnage, très

singulier, entra, sans aucun bruit et en saluant de la tête. Il me fit

l'effet d'un prêtre sans soutane.

C'était Charles Baudelaire.

--Ah! voilà Baldelarius! s'écria mon père, en tendant la main au

nouveau venu.

Mon père a tracé ainsi son portrait.

«... Il avait les cheveux coupés très ras et du plus beau noir; ces

cheveux faisant des pointes régulières sur le front d'une éclatante

blancheur, le coiffaient comme une espèce de casque sarrasin; les yeux,

couleur de tabac d'Espagne, avaient un regard spirituel, profond, et

d'une pénétration peut-être un peu trop insistante, quant à la bouche,

meublée de dents très blanches, elle abritait, sous une légère et

soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosités mobiles,

voluptueuses et ironiques, comme les lèvres des figures peintes par

Léonard de Vinci; le nez fin et délicat, un peu arrondi aux narines

palpitantes, semblait subodorer de vagues parfums lointains. Une

fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final

du statuaire; les joues soigneusement rasées, contrastaient par leur

fleur bleuâtre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances

vermeilles des pommettes; le cou d'une élégance et d'une blancheur

féminines, apparaissait dégagé, partant d'un col de chemise rabattu et

d'une étroite cravate en madras des Indes et à carreaux. Son vêtement

consistait en un paletot d'une étoffe noire lustrée et brillante, un

pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout

méticuleusement propre et correct avec un cachet voulu de simplicité

anglaise et comme l'intention de se séparer du genre artiste, à chapeau

de feutre mou, à veste de velours, à vareuse rouge, à barbe prolixe et

à crinière échevelée. Rien de trop frais, ni de trop voyant dans cette

tenue rigoureuse. Charles Baudelaire appartenait à ce dandysme sobre

qui râpe ses habits avec du papier de verre pour leur ôter l'éclat

endimanché et tout battant neuf si cher au philistin et si désagréable

pour le vrai gentleman. Plus tard même, il rasa sa moustache, trouvant

que c'était un reste de vieux chic pittoresque, qu'il était puéril et

bourgeois de conserver....»

Déjà, il avait coupé cette moustache et c'est ce qui lui donnait pour

moi l'air d'un prêtre. Je le regardais avec ces yeux écarquillés et

fixes que j'avais devant toute chose nouvelle.

--Je te présente mon autre fille, dit mon père.

--Ah! c'est ce mystérieux «_Ouragan_» dont on parle quelquefois et

qu'on ne voit jamais?... Tu l'as exécutée, à ce qu'il me semble, sur le

modèle de ton rêve, car elle a l'air d'une petite fille grecque.

--Ma foi, je n'y pensais guère en la faisant, dit mon père en riant.

Baudelaire se tourna vers moi.

--Mademoiselle, me dit-il d'un air solennel, défiez-vous de ce nom

d'Ouragan, je vous prédis que vous causerez des naufrages.

Là-dessus, il s'en alla, avec mon père, dans une autre pièce et ma mère

nous emmena nous coucher, ma sœur et moi.

On avait dressé un petit lit pour moi dans la chambre de ma mère, où ma

sœur avait le sien, que l'on plaçait, le soir, tout contre le grand.

Sous la lumière opaline et douce de la veilleuse, je m'endormis

bientôt, la tête bourdonnante d'une journée si pleine d'événements.

Pour la première fois, j'eus, la nuit, une légère crise de

somnambulisme. Ma mère, éveillée par le bruit, me vit me promenant

dans la chambre, d'une allure bizarre, cherchant sur les tables en

tâtonnant, ouvrant les tiroirs, avec les gestes lents et en regardant

ailleurs.

Elle m'observa quelque temps, puis me dit, à voix basse pour ne pas

éveiller ma sœur:

--Qu'est-ce que tu fais là?...

--Je cherche le numéro six, répondis-je.

--Eh bien! va te coucher, tu le trouveras plus tard!

J'allai me coucher sans répliquer et je ne bougeai plus. On me raconta

cela à mon réveil, car je ne me souvenais de rien.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 62 / 75 题