Quelle surprise! Voilà que l'on emballe mes affaires! Sans préparation,
sans dire pourquoi, on me retire du couvent. La nouvelle en tombe tout
à coup....
La sœur Marie-Jésus, qui sait peut-être, pince les lèvres et reste
impénétrable.
Qu'est ce que j'éprouve?... Je ne sais pas bien..., en tout cas, ce
n'est pas de la joie. Est-ce que je vais regretter ce couvent, auquel
j'ai eu tant de peine à m'accoutumer? Non, bien sûr, je déteste
toujours la règle, les vilains murs gris, les grilles, cette vie sans
initiative, où je n'ai pas cessé d'être une révoltée. Cependant,
voilà près de deux ans que j'y suis et il a bien fallu m'accoutumer;
l'arbuste transplanté a refait quelques racines, c'est encore un
arrachement. Et Catherine? Il est certain que, si elle venait avec moi,
je ne sentirais plus les regrets et je danserais de plaisir, à l'idée
de m'en aller. Mais elle ne vient pas et, au moment de la quitter, je
sens encore plus combien je l'aime. Notre amitié était si sûre et si
confiante; mon effronterie protégeait sa timidité; mais elle, plus âgée
et plus sérieuse, me conseillait et me retenait, au bord des folies
trop graves; nous vivions si uniquement l'une avec l'autre, que, pour
ma part, je n'ai retenu le nom d'aucune autre de nos compagnes....
Pauvre Catherine! quelle solitude pour elle! La laisser était encore
pire que la quitter. Elle n'arrêtait pas de pleurer et de répéter:
--Qu'est-ce que je vais devenir sans toi?
On lui permit de rester avec moi le dernier jour et elle m'accompagna,
tandis que je faisais mes adieux, à toutes les religieuses que
j'aimais, et à quelques-unes que je n'aimais pas.
Ma première visite fut pour la sœur Sainte-Madeleine, qui n'avait
jamais cessé d'être ma protectrice et à qui j'avais écrit tant de
folles lettres. Puis, ce fut la maîtresse de ma classe, la mère
Saint-Raphaël, si bonne, malgré ses froncements de sourcils et ses
terribles moustaches. Je montai ensuite vers l'appartement réservé
à l'étrange musicienne qu'était la sœur Fulgence. De loin, nous
entendions le son du piano. Elle devait être en train de composer;
sous les broussailles de ses sourcils, ses yeux fauves brillaient
d'enthousiasme.
Elle regrettait beaucoup mon départ, car, disait-elle, j'avais de
grandes dispositions pour la musique, déclaration qui manqua me faire
pouffer de rire. Je lui rappelai les innombrables fessées au vinaigre,
qui semblaient bien la démentir....
--C'est égal, dit-elle, encore quelques-unes et vous étiez dans la
bonne voie.
Je vis la sœur Sainte-Barbe, toujours si florissante et si gaie. Elle
s'attrista un instant à l'idée que j'allais affronter le, monde et
courir tous les risques de la vie; tandis que sous le voile, on était
si bien protégée, si à l'abri de tout.
--Nous pensions que vous resteriez au couvent et, qu'à la longue, la
vocation vous viendrait, dit-elle.
Cette fois, je ne me retins pas de rire, c'était encore plus
extraordinaire que mes dispositions pour la musique.
Après avoir embrassé la bonne sœur Dodo, si câlinante et si douce, je
descendis à la cuisine, dire adieu à une des sœurs converses, pour
laquelle j'avais une admiration spéciale, à cause de la façon dont elle
enlevait, de ses bras robustes et en cambrant les reins, d'énormes
marmites de cuivre. Je pus saluer du même coup les étranges personnes
qu'on appelait les auxiliaires, qui, seules, communiquaient avec le
dehors. Leurs longues pèlerines, leur bonnet bordé de ruches noires
qui leur retombaient sur le nez, leur donnaient l'air de vieilles
poules huppées. Elles s'étaient chargées, parfois, des commissions pour
moi, lorsque j'avais quelques sous.
Je fis exprès de rendre en dernier la visite obligatoire à la
supérieure; elle me détestait et je ne pouvais pas la souffrir. Je lui
en voulais, surtout depuis qu'elle m'avait infligé une punition, dont
je n'avais jamais pu comprendre le motif. C'était un soir, où nous
traversions la cour, en rangs, deux par deux, pour aller de la classe
au réfectoire. Un vieux jardinier arrosait les pavés et un rayon de
soleil tapait sur son arrosoir. En passant, attirée par ces gouttes
brillantes, je fis un pas hors du rang et je passais ma main à travers
la gerbe de pluie lumineuse. La supérieure sortait du jardin, à ce
moment, voile baissé, à cause du vieux jardinier; elle me vit, et ce
geste bien innocent la mit hors d'elle-même. Elle déclara que c'était
là le signe d'une dépravation précoce et qu'il fallait une punition
exemplaire. J'avoue que j'ai souvent cherché à m'expliquer, depuis,
sans y parvenir, comment elle avait vu là un signe de dépravation
précoce!...
Notre entrevue fut courte et glaciale. Nous ne dissimulions, ni l'une
ni l'autre, le plaisir que nous avions de nous séparer.
J'allai passer le temps qui me restait, dans le jardin des religieuses,
sous cette treille sur laquelle je m'étais si bien cachée le soir de
mon arrivée.
J'échangeais maintenant, avec Catherine, toutes sortes de promesses.
Elle me donnait l'adresse de son correspondant à Paris, rue des
Jeûneurs. C'est là que je pourrais la voir, les jours de sortie.
Mais moi, il m'était impossible de lui dire où elle me trouverait,
et j'étais humiliée qu'on pût ainsi disposer de moi, sans moi. Où
allait-on me conduire encore? Etait-ce à Montrouge? Pourvu que ce ne
fût pas chez ma grand'mère!...
A cinq heures, on m'appela. J'embrassai une dernière fois, et pour la
dernière fois, ma chère Catherine....
C'étaient ma mère et ma sœur qui venaient me chercher. Elles
paraissaient très pressées, et très contentes de m'emmener.
--Où est-ce que nous allons? demandai-je, pendant que la voiture
commençait à dégringoler péniblement la pente raide de la Montagne
Sainte-Geneviève.
--Comment, où nous allons? s'écria ma mère de sa voix sonore et grave,
nous allons chez nous ... et, maintenant, je l'espère bien, tu ne nous
quitteras plus.