LVI

Quelle surprise! Voilà que l'on emballe mes affaires! Sans préparation,

sans dire pourquoi, on me retire du couvent. La nouvelle en tombe tout

à coup....

La sœur Marie-Jésus, qui sait peut-être, pince les lèvres et reste

impénétrable.

Qu'est ce que j'éprouve?... Je ne sais pas bien..., en tout cas, ce

n'est pas de la joie. Est-ce que je vais regretter ce couvent, auquel

j'ai eu tant de peine à m'accoutumer? Non, bien sûr, je déteste

toujours la règle, les vilains murs gris, les grilles, cette vie sans

initiative, où je n'ai pas cessé d'être une révoltée. Cependant,

voilà près de deux ans que j'y suis et il a bien fallu m'accoutumer;

l'arbuste transplanté a refait quelques racines, c'est encore un

arrachement. Et Catherine? Il est certain que, si elle venait avec moi,

je ne sentirais plus les regrets et je danserais de plaisir, à l'idée

de m'en aller. Mais elle ne vient pas et, au moment de la quitter, je

sens encore plus combien je l'aime. Notre amitié était si sûre et si

confiante; mon effronterie protégeait sa timidité; mais elle, plus âgée

et plus sérieuse, me conseillait et me retenait, au bord des folies

trop graves; nous vivions si uniquement l'une avec l'autre, que, pour

ma part, je n'ai retenu le nom d'aucune autre de nos compagnes....

Pauvre Catherine! quelle solitude pour elle! La laisser était encore

pire que la quitter. Elle n'arrêtait pas de pleurer et de répéter:

--Qu'est-ce que je vais devenir sans toi?

On lui permit de rester avec moi le dernier jour et elle m'accompagna,

tandis que je faisais mes adieux, à toutes les religieuses que

j'aimais, et à quelques-unes que je n'aimais pas.

Ma première visite fut pour la sœur Sainte-Madeleine, qui n'avait

jamais cessé d'être ma protectrice et à qui j'avais écrit tant de

folles lettres. Puis, ce fut la maîtresse de ma classe, la mère

Saint-Raphaël, si bonne, malgré ses froncements de sourcils et ses

terribles moustaches. Je montai ensuite vers l'appartement réservé

à l'étrange musicienne qu'était la sœur Fulgence. De loin, nous

entendions le son du piano. Elle devait être en train de composer;

sous les broussailles de ses sourcils, ses yeux fauves brillaient

d'enthousiasme.

Elle regrettait beaucoup mon départ, car, disait-elle, j'avais de

grandes dispositions pour la musique, déclaration qui manqua me faire

pouffer de rire. Je lui rappelai les innombrables fessées au vinaigre,

qui semblaient bien la démentir....

--C'est égal, dit-elle, encore quelques-unes et vous étiez dans la

bonne voie.

Je vis la sœur Sainte-Barbe, toujours si florissante et si gaie. Elle

s'attrista un instant à l'idée que j'allais affronter le, monde et

courir tous les risques de la vie; tandis que sous le voile, on était

si bien protégée, si à l'abri de tout.

--Nous pensions que vous resteriez au couvent et, qu'à la longue, la

vocation vous viendrait, dit-elle.

Cette fois, je ne me retins pas de rire, c'était encore plus

extraordinaire que mes dispositions pour la musique.

Après avoir embrassé la bonne sœur Dodo, si câlinante et si douce, je

descendis à la cuisine, dire adieu à une des sœurs converses, pour

laquelle j'avais une admiration spéciale, à cause de la façon dont elle

enlevait, de ses bras robustes et en cambrant les reins, d'énormes

marmites de cuivre. Je pus saluer du même coup les étranges personnes

qu'on appelait les auxiliaires, qui, seules, communiquaient avec le

dehors. Leurs longues pèlerines, leur bonnet bordé de ruches noires

qui leur retombaient sur le nez, leur donnaient l'air de vieilles

poules huppées. Elles s'étaient chargées, parfois, des commissions pour

moi, lorsque j'avais quelques sous.

Je fis exprès de rendre en dernier la visite obligatoire à la

supérieure; elle me détestait et je ne pouvais pas la souffrir. Je lui

en voulais, surtout depuis qu'elle m'avait infligé une punition, dont

je n'avais jamais pu comprendre le motif. C'était un soir, où nous

traversions la cour, en rangs, deux par deux, pour aller de la classe

au réfectoire. Un vieux jardinier arrosait les pavés et un rayon de

soleil tapait sur son arrosoir. En passant, attirée par ces gouttes

brillantes, je fis un pas hors du rang et je passais ma main à travers

la gerbe de pluie lumineuse. La supérieure sortait du jardin, à ce

moment, voile baissé, à cause du vieux jardinier; elle me vit, et ce

geste bien innocent la mit hors d'elle-même. Elle déclara que c'était

là le signe d'une dépravation précoce et qu'il fallait une punition

exemplaire. J'avoue que j'ai souvent cherché à m'expliquer, depuis,

sans y parvenir, comment elle avait vu là un signe de dépravation

précoce!...

Notre entrevue fut courte et glaciale. Nous ne dissimulions, ni l'une

ni l'autre, le plaisir que nous avions de nous séparer.

J'allai passer le temps qui me restait, dans le jardin des religieuses,

sous cette treille sur laquelle je m'étais si bien cachée le soir de

mon arrivée.

J'échangeais maintenant, avec Catherine, toutes sortes de promesses.

Elle me donnait l'adresse de son correspondant à Paris, rue des

Jeûneurs. C'est là que je pourrais la voir, les jours de sortie.

Mais moi, il m'était impossible de lui dire où elle me trouverait,

et j'étais humiliée qu'on pût ainsi disposer de moi, sans moi. Où

allait-on me conduire encore? Etait-ce à Montrouge? Pourvu que ce ne

fût pas chez ma grand'mère!...

A cinq heures, on m'appela. J'embrassai une dernière fois, et pour la

dernière fois, ma chère Catherine....

C'étaient ma mère et ma sœur qui venaient me chercher. Elles

paraissaient très pressées, et très contentes de m'emmener.

--Où est-ce que nous allons? demandai-je, pendant que la voiture

commençait à dégringoler péniblement la pente raide de la Montagne

Sainte-Geneviève.

--Comment, où nous allons? s'écria ma mère de sa voix sonore et grave,

nous allons chez nous ... et, maintenant, je l'espère bien, tu ne nous

quitteras plus.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 60 / 75 题