Plus réfléchie, moins enragée de gaminage, je restais maintenant plus
volontiers à la maison, j'étais même capable de m'immobiliser en
compagnie d'un livre. La bibliothèque du grand-père était toujours
fermée à clef et il ne m'était permis que de regarder, à travers la
vitre, les rangées de dos et les titres. Hors de cette citadelle
impénétrable, quelques volumes traînaient sur des guéridons, comme
objets d'ornement, à cause de leurs reliures et des gravures qui les
illustraient. On me permettait de regarder les images, sans me défendre
de lire le texte, pensant bien qu'il était trop fort pour moi et que je
n'en lirais pas long. L'un de ces livres, à couverture violette gaufrée
d'or, était le _Werther_ de Gœthe, illustré par Tony Johannot.
Charlotte, distribuant des tartines, auprès d'un clavecin, à de jolis
enfants qui semblaient vouloir la prendre d'assaut, fut naturellement
la scène reproduite qui m'intrigua le plus; je cherchais le passage qui
l'expliquait, mais ce n'était pas bien clair et je dus lire beaucoup
tout autour.
Une autre image, dont la légende était: «_Elle posa sa main sur la
mienne et dit: O Klopstock_!» resta pour moi impénétrable. Le coup
de pistolet m'inquiétait beaucoup et j'aurais bien voulu savoir; je
n'avais cependant pas le courage de lire toute l'histoire, vraiment
bien compacte et ténébreuse. Je lisais d'un bout à l'autre, par
exemple, les _Contes_ de Charles Nodier, illustrés par le même artiste,
et l'un d'eux surtout, peut-être parce qu'il se passe dans un couvent,
me fit une impression très vive. C'est celui intitulé _La Sacristine_:
une sœur, si pieuse, que la Vierge lui a accordé cette faveur
miraculeuse: guérir les malades en les touchant. Un blessé, sauvé par
elle ainsi, s'éprend de la jeune religieuse et la séduit, il veut
l'enlever, et en pleurant, elle abandonne l'autel de la Vierge, qu'elle
a toujours desservi avec tant de dévotion, se dérobe à ses malades,
s'enfuit du couvent. Un an après, délaissée et repentante, elle
revient, et elle croit rêver, en se voyant elle-même occupée à parer la
chapelle. Personne ne connaît sa faute, personne ne sait qu'elle a fui;
pendant son absence, la Vierge a tenu sa place et fait son office;
maintenant, toute lumineuse, elle remonte sur l'autel, et reprend son
geste, qui bénit et pardonne. Ce délicieux conte, que Nodier avait pris
dans la légende dorée, m'était resté si net dans la mémoire, que sans
jamais l'avoir relu, j'ai pu, il y a quelques années, le prendre pour
thème d'un livret d'opéra....
Cependant le livre sur lequel je m'acharnais le plus était le vieux
poème, en d'innombrables vers, de Guillaume de Loris: _Le Roman de la
Rose_. On voulait toujours me le reprendre.
--Laisse cela, disait tante Lili, c'est un livre infâme, pas du tout
pour les petites filles.
--Qu'est-ce que tu veux qu'elle y comprenne? reprenait tante Zoé, c'est
comme si elle lisait du turc, ça la fait tenir tranquille, et puisqu'il
n'y a pas d'images....
Ces propos me donnaient encore plus envie de déchiffrer le grimoire.
J'y prenais une peine incroyable et, à travers le vieux français, il me
semblait m'enfoncer dans des broussailles inextricables. Je ne reculais
pas pourtant, le mystère dont l'histoire restait enveloppée la rendait
plus attrayante, et je finissais par en saisir le fil: Dame Oyseuse et
le château de Déduyt, où elle introduit un jeune pèlerin, qui est reçu
par Bel-Accueil et par Doux-Regard. Le parterre de roses, défendu par
une haie piquante, vers lequel le jeune homme s'élance pour cueillir
un frais bouton; mais l'audacieux reçoit une flèche, décochée par
l'Amour, et tombe sans avoir pu saisir la fleur. Il est contraint de
donner son cœur en gage, à l'Amour, qui l'enferme dans un coffre, à
triple tour de clef. Ah! je ne comprenais pas! Je grillais d'envie
d'aller redire le conte aux tantes incrédules, mais je jugeais plus
malin de me taire et de faire la bête, afin qu'on ne me reprît pas le
livre.
L
--Sans t'en douter, tu es une ingrate, car tu dois la vie à une prise
de tabac....
C'est tante Zoé qui me fait cette bizarre déclaration, tandis que je
me débats, parce que je ne veux pas qu'elle m'embrasse. Elle a pris la
mauvaise habitude de priser et j'ai déjà reçu du tabac dans les yeux,
ça fait trop mal.
--C'est comme je te le dis ... demande à ta tante.
Lili, qui n'a pas compris tout de suite, pouffe silencieusement et
reprend sa couture.
--Tu vas voir si ce n'est pas la vérité. Ton père, il avait alors une
douzaine d'années, fut très malade, quelque chose de terrible, comme le
croup. Maman était aux cent coups et fit venir les meilleurs médecins,
qui y perdirent leur latin; l'enfant étouffait, on le crut mort et
même on lui jeta le drap sur la tête. Heureusement, une vieille dame
de la maison, qui prisait comme moi, voulut le voir et puisque tout
était perdu, essayer d'un remède à elle. Ouvrant sa tabatière, elle
lui bourra le nez de tabac. Après un instant, voilà que celui que l'on
croyait mort, fait un mouvement, puis se met à éternuer, à tousser,
en inondant son lit de sang et d'humeur.... Il était sauvé.... C'est
la vérité pure ... demande à ton grand-père. Tu vois bien que sans le
tabac, tu ne serais pas là, à me regarder, d'un air ébahi, avec tes
yeux jaunes, et que tu dois la vie à une prise....
Et, ayant dit, elle renifla, de ses larges narines, une pincée de
poudre noire.