XLIX

Plus réfléchie, moins enragée de gaminage, je restais maintenant plus

volontiers à la maison, j'étais même capable de m'immobiliser en

compagnie d'un livre. La bibliothèque du grand-père était toujours

fermée à clef et il ne m'était permis que de regarder, à travers la

vitre, les rangées de dos et les titres. Hors de cette citadelle

impénétrable, quelques volumes traînaient sur des guéridons, comme

objets d'ornement, à cause de leurs reliures et des gravures qui les

illustraient. On me permettait de regarder les images, sans me défendre

de lire le texte, pensant bien qu'il était trop fort pour moi et que je

n'en lirais pas long. L'un de ces livres, à couverture violette gaufrée

d'or, était le _Werther_ de Gœthe, illustré par Tony Johannot.

Charlotte, distribuant des tartines, auprès d'un clavecin, à de jolis

enfants qui semblaient vouloir la prendre d'assaut, fut naturellement

la scène reproduite qui m'intrigua le plus; je cherchais le passage qui

l'expliquait, mais ce n'était pas bien clair et je dus lire beaucoup

tout autour.

Une autre image, dont la légende était: «_Elle posa sa main sur la

mienne et dit: O Klopstock_!» resta pour moi impénétrable. Le coup

de pistolet m'inquiétait beaucoup et j'aurais bien voulu savoir; je

n'avais cependant pas le courage de lire toute l'histoire, vraiment

bien compacte et ténébreuse. Je lisais d'un bout à l'autre, par

exemple, les _Contes_ de Charles Nodier, illustrés par le même artiste,

et l'un d'eux surtout, peut-être parce qu'il se passe dans un couvent,

me fit une impression très vive. C'est celui intitulé _La Sacristine_:

une sœur, si pieuse, que la Vierge lui a accordé cette faveur

miraculeuse: guérir les malades en les touchant. Un blessé, sauvé par

elle ainsi, s'éprend de la jeune religieuse et la séduit, il veut

l'enlever, et en pleurant, elle abandonne l'autel de la Vierge, qu'elle

a toujours desservi avec tant de dévotion, se dérobe à ses malades,

s'enfuit du couvent. Un an après, délaissée et repentante, elle

revient, et elle croit rêver, en se voyant elle-même occupée à parer la

chapelle. Personne ne connaît sa faute, personne ne sait qu'elle a fui;

pendant son absence, la Vierge a tenu sa place et fait son office;

maintenant, toute lumineuse, elle remonte sur l'autel, et reprend son

geste, qui bénit et pardonne. Ce délicieux conte, que Nodier avait pris

dans la légende dorée, m'était resté si net dans la mémoire, que sans

jamais l'avoir relu, j'ai pu, il y a quelques années, le prendre pour

thème d'un livret d'opéra....

Cependant le livre sur lequel je m'acharnais le plus était le vieux

poème, en d'innombrables vers, de Guillaume de Loris: _Le Roman de la

Rose_. On voulait toujours me le reprendre.

--Laisse cela, disait tante Lili, c'est un livre infâme, pas du tout

pour les petites filles.

--Qu'est-ce que tu veux qu'elle y comprenne? reprenait tante Zoé, c'est

comme si elle lisait du turc, ça la fait tenir tranquille, et puisqu'il

n'y a pas d'images....

Ces propos me donnaient encore plus envie de déchiffrer le grimoire.

J'y prenais une peine incroyable et, à travers le vieux français, il me

semblait m'enfoncer dans des broussailles inextricables. Je ne reculais

pas pourtant, le mystère dont l'histoire restait enveloppée la rendait

plus attrayante, et je finissais par en saisir le fil: Dame Oyseuse et

le château de Déduyt, où elle introduit un jeune pèlerin, qui est reçu

par Bel-Accueil et par Doux-Regard. Le parterre de roses, défendu par

une haie piquante, vers lequel le jeune homme s'élance pour cueillir

un frais bouton; mais l'audacieux reçoit une flèche, décochée par

l'Amour, et tombe sans avoir pu saisir la fleur. Il est contraint de

donner son cœur en gage, à l'Amour, qui l'enferme dans un coffre, à

triple tour de clef. Ah! je ne comprenais pas! Je grillais d'envie

d'aller redire le conte aux tantes incrédules, mais je jugeais plus

malin de me taire et de faire la bête, afin qu'on ne me reprît pas le

livre.

L

--Sans t'en douter, tu es une ingrate, car tu dois la vie à une prise

de tabac....

C'est tante Zoé qui me fait cette bizarre déclaration, tandis que je

me débats, parce que je ne veux pas qu'elle m'embrasse. Elle a pris la

mauvaise habitude de priser et j'ai déjà reçu du tabac dans les yeux,

ça fait trop mal.

--C'est comme je te le dis ... demande à ta tante.

Lili, qui n'a pas compris tout de suite, pouffe silencieusement et

reprend sa couture.

--Tu vas voir si ce n'est pas la vérité. Ton père, il avait alors une

douzaine d'années, fut très malade, quelque chose de terrible, comme le

croup. Maman était aux cent coups et fit venir les meilleurs médecins,

qui y perdirent leur latin; l'enfant étouffait, on le crut mort et

même on lui jeta le drap sur la tête. Heureusement, une vieille dame

de la maison, qui prisait comme moi, voulut le voir et puisque tout

était perdu, essayer d'un remède à elle. Ouvrant sa tabatière, elle

lui bourra le nez de tabac. Après un instant, voilà que celui que l'on

croyait mort, fait un mouvement, puis se met à éternuer, à tousser,

en inondant son lit de sang et d'humeur.... Il était sauvé.... C'est

la vérité pure ... demande à ton grand-père. Tu vois bien que sans le

tabac, tu ne serais pas là, à me regarder, d'un air ébahi, avec tes

yeux jaunes, et que tu dois la vie à une prise....

Et, ayant dit, elle renifla, de ses larges narines, une pincée de

poudre noire.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 54 / 75 题