Pendant les grandes vacances, je me retrouvais à Montrouge, où rien
n'était changé; mais il me fallait quelque temps pour me reprendre; il
me semblait que moi, je n'étais plus la même. Je ne perdais pas tout
de suite l'habitude de la contrainte, du silence, des longues heures
d'immobilité. Catherine me manquait; nous étions si bien accoutumées à
nous serrer l'une contre l'autre, à nous comprendre à demi-mot, à être
toujours deux contre les attaques. Nini Rigolet me paraissait vulgaire,
et j'en voulais à la vieille Catherine, celle qui me conduisait jadis
chez Mlle Lavenue, de porter le même nom que mon amie.
On était surpris de me voir si taciturne, dans ce milieu triste, où on
attendait ma venue pour retrouver un peu de gaîté!
--Tu ne fais donc plus ton sabbat? demandaient les tantes.
--Hé! hé! disait le grand-père, les nonnes sont venues à bout de la
diablesse; il n'est plus question de Chabraque, et l'Ouragan se calme.
--Elles l'ont rendue sournoise, disait tante Zoé.
Et tante Lili approuvait de la tête.
Mais cela ne durait pas. J'allais revoir tous les coins familiers,
toutes les figures connues; je m'essayais à regrimper dans le catalpa,
dans les abricotiers des vergers, je risquais quelques galopades à
travers la prairie, et, bientôt comme un drapeau longtemps roulé qui se
défripe, je recommençais à flotter gaîment, à faire fête à l'air libre.
Je revis le bon curé de Montrouge, qui avait une communication à me
faire. Après de patientes recherches, il avait fini par découvrir
une «Sainte Judith». Cela le taquinait de me voir porter un nom, qui
n'avait pas de date dans le calendrier; depuis longtemps, il fouillait
le Martyrologe et il était très fier d'avoir retrouvé cette sainte
Judith, vierge et martyre, dont la fête tombe le 5 mai. Il avait même
fait la trouvaille d'une petite image, bordée de dentelle, qui la
représentait. Il la conservait entre les feuillets de son bréviaire
et me la donna. Bien des années je l'ai gardée, à cause de lui,
dévotement.
Quelques nouvelles connaissances fréquentaient la maison de la route de
Châtillon, entre autres une vieille demoiselle, qui venait on ne sait
d'où, mais me parut, à moi, venir du fond du passé.
Elle s'appelait Mlle du Médic--je crus entendre d'abord
du Midi.--Surannée et solennelle, tout en elle était d'ailleurs et
d'autrefois. Maigre, grande, d'une suprême distinction, les cheveux du
même blanc que son teint, et soigneusement disposés en bouclettes, sous
un chapeau d'une forme inusitée; toujours vêtue d'une robe claire, avec
un mantelet de soie changeante, bordé de dentelle, ses longues mains
voilées de mitaines en filet blanc. Elle embaumait la frangipane et
marchait d'un pas cadencé et pompeux, comme si elle eût fait son entrée
à la Cour. Sa levrette Flox, avait l'air d'être en porcelaine; timide
et maniérée, elle retirait ses pattes, aussitôt posées, comme si le
parquet l'eût brûlée.
Après des politesses chuchotées et des ébauches de révérences,
Mlle du Médic s'asseyait et ouvrait un joli sac garni
d'acier, pour y prendre son ouvrage; elle faisait du filet et parlait
d'une voix mystérieuse, tandis que courait sa navette d'ivoire.
Je ne me lassais pas de la regarder et de l'écouter et j'entrevoyais,
à propos d'elle, d'imprécises histoires, que j'aurais voulu mieux
connaître.
Ce besoin de découvrir le passé et l'attrait qu'il exerçait sur mon
imagination, s'affirmait de plus en plus. Tout ce qui était ancien
m'attirait et me retenait des heures en contemplation. Je voulais
maintenant des histoires très vieilles; je questionnais sur les
origines de ma famille.
Mais les renseignements que j'obtenais étaient très décousus. Les
tantes ne parlaient que par lambeaux de phrases, par sous-entendus
énigmatiques, et leurs narrations manquaient d'ordre.
Avignon était le pays d'origine, là, où la bonne tante Mion était
seule, aujourd'hui, à représenter la famille des Gautier d'Avençon, qui
avaient tenu jadis une place importante. Grand-père parlait des papes
et du palais formidable, toujours debout; du poète Pétrarque et des
délicieux souvenirs de ses promenades sentimentales à la fontaine de
Vaucluse.
La fontaine de Vaucluse! je la connaissais, je la savais même par cœur,
et elle m'avait fait bien souvent rêver. Je la contemplais tous les
soirs, avant de m'endormir, et tous les matins en m'éveillant, car,
dans la chambre des tantes, une belle gravure encadrée la représentait.
Au milieu d'un paysage nébuleux, on voyait, d'une vasque pareille à
une coupe géante, l'eau ruisseler en débordant; un jeune homme et une
jeune fille accouraient pleins d'impatience et tendaient leurs lèvres
avidement; des petits anges voltigeaient au-dessus de la coupe et
semblaient les inviter à boire. Je ne tarissais pas de questions sur
cette fontaine; sur ces deux personnages si jolis, qui avaient l'air
si altérés et si heureux. «Est-ce que Vaucluse était loin de chez la
tante Mion?--Est-ce qu'elle avait bu de cette eau?--Fallait-il être
habillé comme cela, avec une tunique courte et les jambes nues?--Quand
me conduirait-on à cette fontaine?» Et en m'endormant, j'entendais
longtemps le murmure de l'eau.
Ce n'est que bien longtemps plus tard que j'ai découvert que l'on
m'avait trompée, que ce tableau ne représentait pas la fontaine de
Vaucluse, mais la _Fontaine d'Amour_, chose impossible à révéler à une
petite fille!... Je n'ai jamais pu séparer de ce souvenir, le chef
d'œuvre de Fragonard; j'ai beau savoir, maintenant, la vérité, il reste
toujours pour moi, la fontaine de Vaucluse.
Tante Zoé me dit un jour, tandis que l'aïeul somnolait dans son
fauteuil:
--Tel que tu le vois, ton grand-père est un héros.
--Un héros?... Qu'est-ce qu'il a fait?
--Pendant la Révolution....
--Laisse-la donc tranquille! s'écria le grand-père, en s'éveillant,
est-ce qu'elle sait ce que c'est que la Révolution? Elle n'en est
encore qu'aux rois fainéants.
--Si, si, je veux savoir ce qu'a fait grand-père!...
--Pendant la Révolution, reprit tante Zoé..., la Révolution c'est des
bandits qui coupaient la tête à tout le monde....
--Surtout aux nobles et aux prêtres, ajouta tante Lili.
--Sans compter les rois et les reines ... enfin tu sauras cela plus
tard ... ton grand-père qui était ami des nobles et noble lui-même, fut
arrêté pour cela, et enfermé, avec beaucoup d'autres, dans une prison
d'Avignon, où ils attendaient tous qu'on vienne les chercher pour leur
couper le cou. Il y avait des prêtres et beaucoup des plus importants
châtelains du pays. Papa, qui était alors un tout jeune homme, eut
l'idée de sauver ses compagnons et de se sauver lui-même. Mais ça
n'était pas facile. Après avoir beaucoup cherché, il trouva un moyen
bizarre ... et pas très propre....
Tante Lili ferma ses tout petits yeux et tortilla sa bouche, trop
grande, en un rire.
--Ça valait mieux que la guillotine, dit-elle.
--Enfin, conclut tante Zoé, après un travail terrible, pour leur frayer
un chemin, il les fit évader ... par les commodités ... et ne sortit
lui-même, que lorsque tous les prisonniers furent dehors. Ils se
cachèrent si bien, qu'on ne put les reprendre, et personne n'eut le cou
coupé.
--C'est vrai, grand-père, tu as fait cela?
--Ma foi, il y a si longtemps qu'il ne me semble plus que c'est à moi
que c'est arrivé. Pourtant je revois toujours la scène, comme si j'y
étais. Il y eut surtout un certain abbé, corpulent et peu agile, qui ne
pouvait passer. On le tirait par les pieds ... il manqua de faire tout
échouer ... plutôt que d'en abandonner un seul, aucun ne serait parti
... on n'oublie pas un pareil quart d'heure.
--On t'a donné la croix, au moins pour cela? demandai-je.
--Ah bien oui! tu ne connais pas le pèlerin, s'écria tante Zoé, quand
les Bourbons sont revenus, il a refusé toutes les faveurs.
--Cela lui suffisait d'avoir été un héros, dit tante Lili, il a bien
fait.
--Allons, assez! grogna le grand-père qui avait une quinte de toux, le
héros est à présent un vieux catarrheux. Passe-moi ma boîte de pâte
pectorale.