Il y avait au couvent, une superbe novice, pleine de vie, de joie et de
santé et dont la vocation religieuse prenait une exubérance passionnée,
qui m'emplissait de surprise.
Grande, forte, les yeux lumineux, les joues colorées d'un sang riche,
les lèvres charnues et rouges elle semblait faite, plus qu'aucune
autre, pour la vie normale et tous les bonheurs naturels; c'était le
contraire d'une nonne, et l'idée qu'elle allait, sans y être forcée par
rien, se murer dans cette tombe, me causait un très vif chagrin.
Toutes les fois que je pouvais la joindre, j'entreprenais de combattre
sa résolution, par des discours véhéments. Elle discutait volontiers,
en riant de toutes ses dents éclatantes, en repoussant, sous le
bandeau, ses beaux cheveux noirs, qui débordaient toujours, malgré
elle. Je la suppliais, quand j'étais à bout d'arguments, je la
menaçais des regrets terribles qui lui viendraient plus tard, alors
qu'il ne serait plus temps. Les autres n'étaient pas entrées aussi
jeunes, et puis les laides, ça ne faisait rien, le monde aurait été
sans doute méchant pour elles, tandis qu'une belle comme elle, c'était
un crime.
Elle riait, sûre de son bonheur, fière de se donner à Dieu, sans avoir
eu ni déceptions ni tristesses, et à mesure que le jour de sa prise
d'habit approchait, sa joie rayonnait de plus en plus.
J'assistai, sans en rien perdre, à cette cérémonie, à ce cruel
spectacle, dont tous les détails se sont gravés dans mon souvenir,
assez nettement pour qu'il me fût facile, bien des années plus tard, de
donner à mon père, lorsqu'il composa son roman de _Spirite_, tous les
renseignements qui lui étaient nécessaires pour la prise de voile de
son héroïne.
Il voulut d'ailleurs choisir ce couvent, où j'avais vécu, loin de lui,
et un peu contre sa volonté, pour y enfermer la jeune fille déçue par
l'amour, de son œuvre; il en donna même, d'après mes indications, une
description assez développée, dans le livre.
On se souvient de cette page que Spirite dicte à Guy de Malivert:
«Le couvent des sœurs de la Miséricorde n'est pas un de ces cloîtres
romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un
désespoir d'amour. Point d'arcades en ogive, de colonnettes festonnées
de lierre, de rayon de lune pénétrant par le trèfle d'une rosace brisée
et jetant sa lueur sur l'inscription d'une tombe. Point de chapelle aux
vitraux diaprés, aux piliers fuselés, aux clefs de voûtes découpées
à jour, excellent motif de décoration ou de diorama. La religiosité
que cherche à soutenir le christianisme par son côté pittoresque et
poétique n'y trouverait aucun thème à descriptions dans le genre de
Chateaubriand. La bâtisse en est moderne et n'offre pas le moindre
recoin obscur pour loger une légende. Rien n'y amuse les yeux; aucun
ornement, aucune fantaisie d'art, ni peinture, ni sculpture; ce ne sont
que lignes sèches et rigides. Une clarté blanche illumine comme un jour
d'hiver la pâleur des longs couloirs, aux parois coupées par les portes
symétriques des cellules, et glace d'une lumière frisante les planchers
luisants. Partout règne une sévérité morne, insouciante du beau et ne
songeant pas à revêtir l'idée d'une forme. Cette architecture maussade
a l'avantage de ne pas distraire les âmes qui doivent être abîmées
en Dieu. Aux fenêtres, placées haut, des barreaux de fer se croisent
serrés, et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir
que le ciel bleu ou gris. On est là au milieu d'une forteresse élevée
contre les embûches du monde. La solidité de la clôture suffit. La
beauté serait superflue.
«Elle même, la chapelle ne se livre qu'à moitié aux dévotions des
fidèles extérieurs. Une grande grille montant du sol à la voûte et
garnie d'épais rideaux s'interpose comme la herse d'une place de guerre
entre l'église et le chœur réservé aux religieuses. Des stalles de
bois aux sobres moulures et lustrées par le frottement, le garnissent
de chaque côté. Au fond, vers le milieu, sont placés trois sièges
pour la supérieure et ses deux assistantes. C'est là que les sœurs
viennent entendre l'office divin, le voile baissé et traînant leur
longue robe noire sur laquelle se dessine une large bande d'étoffe
blanche semblable à la croix d'un drap funèbre dont on aurait retranché
les bras. De la tribune à treillis où se tiennent les novices, je
les regardais saluer la supérieure et l'autel, s'agenouiller, se
prosterner, s'engloutir dans leurs stalles changées en prie-Dieu. A
l'élévation, le rideau s'entr'ouvre à demi et permet d'entrevoir le
prêtre consommant le saint sacrifice à l'autel placé en face du chœur.»
Et plus loin, lorsque Spirite prononce ses vœux, tous les détails qu'il
donne sont ceux-là mêmes qui m'avaient si vivement impressionnée à la
prise d'habit de la sœur Sainte-Barbe.
J'y assistai de la sacristie, située au fond du chœur à droite et je
ne sais pas pour quelle raison je jouissais de cette faveur unique;
peut-être la récipiendaire, à qui on ne refuse rien ce jour-là,
avait-elle voulu que sa petite amie fût tout près d'elle, et pût se
convaincre que, devant l'épreuve suprême, l'enthousiasme de la nouvelle
élue ne fléchissait pas.
Je la vis revêtir le costume somptueux et un peu théâtral, dans lequel
elle devait abjurer les vanités du monde. On ouvrit l'écrin où dormait
le collier de fausses perles; on posa, au-dessus du voile pailleté d'or
une couronne fleuronnée de pierres rouges et vertes, et au bruissement
de sa longue robe de brocard pourpre, elle fit son entrée dans le
chœur, où toute la communauté était rangée, debout devant les stalles.
Au milieu d'un tapis, des coussins de soie et un prie-Dieu de velours
étaient disposés pour elle; d'un pas solennel, entre deux assistantes,
elle s'y rendit, accompagnée des grondements de l'orgue, s'agenouilla,
toute rayonnante dans ses atours, et écouta l'office.
Quand le moment fut venu, elle prononça d'une voix ferme et sonore les
paroles qui la liaient à jamais. Elle arracha avec violence le collier
de perles, repoussa les coussins, jeta loin d'elle la couronne et cria
presque: «Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.»
On la ramena dans la sacristie, pour la dépouiller de sa toilette
mondaine, ses lourds cheveux noirs roulèrent jusqu'à ses reins et
j'aperçus, dans les mains d'une sœur, de grands ciseaux luisants, qui
disparurent, en grinçant, sous les mèches épaisses. Quand je compris
qu'on allait couper ces beaux cheveux, je me mis à crier et à pleurer,
et je me jetai sur la sœur pour l'empêcher de continuer. Une autre me
retint. Les éclats de l'orgue et des chants liturgiques couvrirent ma
voix.
Je fus frappée de l'expression extatique de la victime: ses prunelles
disparaissaient presque des globes bleuâtres de ses yeux levés, un
sourire ravi laissait voir ses dents, entre ses lèvres qui chuchotaient
des prières, tandis que, maladroitement, on massacrait sa chevelure,
qui s'envolait autour d'elle sous la morsure des ciseaux et tombait,
légèrement, comme des plumes, à mesure que sa tête se hérissait et
devenait ressemblante à une tête de garçon. Tout disparut sous le
serre-tête et le bandeau blanc, qui eurent peine à contenir cet
ébouriffement rebelle.
On lui fit endosser la robe de bure et l'étole blanche; puis on la
reconduisit dans le chœur, où elle se prosterna, la face contre terre;
on jeta alors sur elle un drap funèbre qui la recouvrit complètement et
on chanta l'office des morts, sur celle qui était morte au monde.
Mais j'étais trop bouleversée par la scène de la sacristie, je ne
voulus pas regarder jusqu'à la fin; je m'en allai toute seule, dans le
préau, où les chants lugubres m'arrivaient encore. J'étais consternée
et révoltée; fâchée aussi contre cette sœur Sainte-Barbe, qui me
paraissait folle, car je cherchais en vain à comprendre pourquoi elle
avait dû laisser détruire une parure naturelle, et devenir laide,
de belle qu'elle était, pour plaire à Celui qu'elle disait être son
créateur.