XLVI

Un glas sinistre, qui tombe, lourdement, dans le silence. Les classes

suspendues; à la chapelle, les cierges allumés, toutes les sœurs en

prière: la mère Sainte-Trinité est à l'agonie....

Une impression de terreur pèse sur nous. Dans la classe, muette, le

front contre une des vitres, je regarde de l'autre côté, les fenêtres

que je connais bien, de l'appartement où se passe cet événement

horrible et solennel. Je cherche à m'imaginer tous les détails: la

longue vieille figure, sans son voile noir, renversée sur l'oreiller,

grimaçante et râlante; et les sœurs autour du lit, et le prêtre, que

l'on a vu passer, venant du dehors, et portant les saintes huiles.

Mais ce qui m'apparaît surtout, c'est le placard aux friandises,

qu'elle ouvrait si complaisamment et qu'elle n'ouvrira plus. J'entends

sur le bord du verre les petits chocs du flacon tenu par sa main

incertaine, je retrouve l'intonation de sa voix: «Du cassis comme on

n'en boit pas».

J'ai supplié qu'on me laissât la voir une dernière fois: c'est

impossible, elle ne parle plus, n'entend plus et ne m'apercevrait même

pas. Alors je trépigne de colère contre cette inconnue implacable: la

mort!...

Le matin, au dortoir, on nous éveille en nous touchant l'épaule, pour

ne pas sonner la cloche. La mère Sainte-Trinité est morte dans la nuit.

La journée se passe, presque tout entière, dans la chapelle, autour du

catafalque, dressé au milieu du chœur et tout illuminé de cierges. La

nuit, quelques-unes des grandes, les plus pieuses, obtiennent la faveur

de veiller la morte, avec les religieuses.

Et, le lendemain, pour la première fois depuis mon arrivée, la porte

cochère s'ouvre toute grande, devant le corbillard qui vient du dehors.

Les chevaux piaffent sur les pavés de notre cour et les bottes noires

du cocher luisent. Je comprends alors la fonction de cette porte,

toujours close et voilée d'un crêpe de poussière; elle ne s'ouvre que

pour laisser sortir les mortes....

C'est toujours un chagrin pour la communauté de voir ainsi rentrer, de

force, dans le monde profane, la dépouille d'une d'elles, et un grief

inapaisé, qu'il leur soit interdit de dormir l'éternel sommeil sous une

dalle de l'église où elles ont prié toute leur vie.

On chuchote des histoires mystérieuses, d'inhumations clandestines,

de saintes abbesses, dont les ossements miraculeux sont gardés dans

des souterrains inconnus. On me montre même, en me faisant promettre

de garder le secret, dans un reliquaire d'or, fermé d'une vitre de

cristal, et posé sur un autel dans la sacristie, le cœur, desséché et

noir, d'une religieuse d'autrefois, aimée entre toutes.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 51 / 75 题