Un glas sinistre, qui tombe, lourdement, dans le silence. Les classes
suspendues; à la chapelle, les cierges allumés, toutes les sœurs en
prière: la mère Sainte-Trinité est à l'agonie....
Une impression de terreur pèse sur nous. Dans la classe, muette, le
front contre une des vitres, je regarde de l'autre côté, les fenêtres
que je connais bien, de l'appartement où se passe cet événement
horrible et solennel. Je cherche à m'imaginer tous les détails: la
longue vieille figure, sans son voile noir, renversée sur l'oreiller,
grimaçante et râlante; et les sœurs autour du lit, et le prêtre, que
l'on a vu passer, venant du dehors, et portant les saintes huiles.
Mais ce qui m'apparaît surtout, c'est le placard aux friandises,
qu'elle ouvrait si complaisamment et qu'elle n'ouvrira plus. J'entends
sur le bord du verre les petits chocs du flacon tenu par sa main
incertaine, je retrouve l'intonation de sa voix: «Du cassis comme on
n'en boit pas».
J'ai supplié qu'on me laissât la voir une dernière fois: c'est
impossible, elle ne parle plus, n'entend plus et ne m'apercevrait même
pas. Alors je trépigne de colère contre cette inconnue implacable: la
mort!...
Le matin, au dortoir, on nous éveille en nous touchant l'épaule, pour
ne pas sonner la cloche. La mère Sainte-Trinité est morte dans la nuit.
La journée se passe, presque tout entière, dans la chapelle, autour du
catafalque, dressé au milieu du chœur et tout illuminé de cierges. La
nuit, quelques-unes des grandes, les plus pieuses, obtiennent la faveur
de veiller la morte, avec les religieuses.
Et, le lendemain, pour la première fois depuis mon arrivée, la porte
cochère s'ouvre toute grande, devant le corbillard qui vient du dehors.
Les chevaux piaffent sur les pavés de notre cour et les bottes noires
du cocher luisent. Je comprends alors la fonction de cette porte,
toujours close et voilée d'un crêpe de poussière; elle ne s'ouvre que
pour laisser sortir les mortes....
C'est toujours un chagrin pour la communauté de voir ainsi rentrer, de
force, dans le monde profane, la dépouille d'une d'elles, et un grief
inapaisé, qu'il leur soit interdit de dormir l'éternel sommeil sous une
dalle de l'église où elles ont prié toute leur vie.
On chuchote des histoires mystérieuses, d'inhumations clandestines,
de saintes abbesses, dont les ossements miraculeux sont gardés dans
des souterrains inconnus. On me montre même, en me faisant promettre
de garder le secret, dans un reliquaire d'or, fermé d'une vitre de
cristal, et posé sur un autel dans la sacristie, le cœur, desséché et
noir, d'une religieuse d'autrefois, aimée entre toutes.