Le bulletin qui tenait l'état de ma conduite et que l'on remettait
chaque mois à ma famille, portait, invariablement:--_Religion:--aucune_.
Chose très singulière, dans ce milieu, sous ces influences, malgré mon
imagination très vive, le mysticisme n'avait aucune prise sur moi.
J'avais bien, tout d'abord, écouté attentivement l'histoire religieuse;
la toute-puissance, les grâces accordées, à qui les demandait d'un cœur
fervent et en ayant la foi, m'intéressaient surtout, mais, au point de
vue pratique. J'adressai plusieurs lettres à la Vierge et aux saints,
pour leur demander différentes choses--entre autres du chocolat--ayant
été sage dans le but de les obtenir. Les réponses n'étant pas venues,
j'avais, du coup, perdu la foi. Je dormais tout le long de la messe,
chaque matin, sous l'œil compatissant de la bonne sœur Dodo; et, le
dimanche, aux offices, je n'étais occupée qu'à tâcher de voir dans
l'église publique et à communiquer mes réflexions à Catherine, qui
n'osait pas rire et tremblait toujours de mes audaces.
On faisait cependant, pour l'édification des petites, un catéchisme
spécial, qui avait lieu les jeudis. A cet effet, des bancs étaient
rangés dans le chœur des religieuses et cela nous amusait d'être en ce
lieu sacré, si sévèrement interdit d'ordinaire.
Le prêtre, en surplis blanc, s'asseyait contre le grillage, dans
l'église publique, il nous apparaissait par le carré ouvert; sa tête,
et ses bras gesticulant, débordant de notre côté.
Il ne me semble pas que ce vieil abbé, jovial et rieur, prenait sa
mission très au sérieux; il nous racontait des histoires, le plus
souvent comiques, et je n'ai retenu, de son enseignement, qu'une seule
recommandation et des plus extraordinaires, faite surtout à des petites
filles de huit à dix ans:
«Lorsque l'on joue une partie de dames avec une dame, nous dit-il un
jour, il faut toujours lui laisser prendre les pions noirs, parce
qu'ils font ressortir la blancheur de ses mains».
Depuis lors, je me suis religieusement conformée à cette loi,
c'est-à-dire que j'ai toujours accaparé les pions noirs.
C'était ce même prêtre qui confessait toute la communauté, les élèves,
et jusqu'aux pécheresses de huit ans. Il n'avait pas besoin pour cela
de pénétrer dans le couvent: le confessionnal était, comme l'église,
partagé en deux par une grille et il ne communiquait pas autrement.
Quand c'était mon tour de confesser mes péchés, je mettais mon orgueil
à en avoir beaucoup et de très damnables, et comme en somme, mon examen
de conscience ne m'en fournissait que d'assez piètres, j'en inventais
de plus importants. On m'avait appris que l'on péchait en pensée, aussi
bien qu'en action, et puisque j'imaginais des fautes, j'en étais donc
vraiment coupable.
Ce n'était guère l'avis du brave confesseur, qui, au récit de
mes méfaits, avait des pouffements contenus, qui jaillissaient,
parfois, en gloussements si drôles, que je me mettais à rire aussi,
et nous arrivions à de tels éclats, que la sœur Marie-Jésus, qui
était sacristine, prenait sur elle d'ouvrir brusquement la porte du
confessionnal et de m'en faire sortir, en murmurant, pâle de colère:
--Cette petite-là est tellement pervertie, qu'elle est capable de
causer la perdition, même d'un prêtre!...
Etait-ce donc, alors, comme brebis égarée, qu'on cherche à reprendre
par des cajoleries, qu'on me gâtait, cependant, plus qu'aucune autre;
avait-on l'idée de me conquérir à la vie monastique, pour laquelle je
n'avais jamais donné aucun symptôme de vocation? il est certain qu'on
me traitait avec une indulgence spéciale.
Un jour, il y eut grande émotion dans le couvent, préparatifs de fête,
tapis, guirlandes, fleurs effeuillées: l'archevêque de Paris venait
visiter le couvent!
Il arriva en bel appareil, avec une suite nombreuse, et le cloître, si
fermé d'ordinaire, se laissa fouler par les pas de beaucoup d'hommes.
Très curieuse de voir ce spectacle inusité, je m'étais faufilée au
premier rang, en me cachant un peu, toutefois. Une des religieuses
m'aperçut et, au lieu de me gronder, m'attira à elle et me poussa vers
l'archevêque.
--Monseigneur, lui dit-elle, je vous présente l'espoir de la communauté.
Le prélat me tapota les joues en me félicitant; mais j'ai toujours
cherché, depuis, en quoi j'avais pu être, un seul instant, l'espoir de
la communauté....