XLIV

Nous étions assez peu nombreuses, à la classe de musique; classe tout à

fait à part et soumise à l'autorité absolue de sa sœur Fulgence, seule

à la diriger.

C'était une personne très remarquable que la sœur Fulgence, au visage

énergique et anguleux, avec des yeux fauves, ombragés par des sourcils

en broussailles. Courte et trapue, elle marchait toujours très vite,

penchée en avant et se dandinant, comme si elle eût voulu faire valoir

sa tournure.

Son enseignement était divisé en deux parties. La première consistait

en une espèce de conférence, où elle racontait les origines et

l'histoire de la musique, en développait la théorie, en expliquait les

principes. Ce discours, qui s'adressait plutôt aux élèves de dix-huit

ans, qu'aux petites comme moi, je le suivais cependant sans en perdre

un mot, et la sœur Fulgence était certainement éloquente, car sa

parole me communiquait son enthousiasme et m'ouvrait tout un monde

magnifique.

Malheureusement, la seconde partie de l'enseignement n'était pas à

la hauteur de la première: assise devant le piano, je ne savais plus

du tout ce que le professeur voulait de moi. Sa façon d'enseigner me

rappelait assez la manière dont j'apprenais à lire à ma camarade de

Montrouge: Nini Rigolet; elle me disait: «Jouer», tandis que je n'avais

aucune notion, ni d'exécution, ni de lecture musicale. Le morceau

qu'elle plaçait sur le pupitre, n'eût pas été facile, même pour une

élève déjà forte: c'était une pièce de concert intitulée: _La Ronde des

Porcherons_, et pour moi, naturellement, absolument indéchiffrable. Il

y avait aussi une polka, hérissée de dièzes: _Fleur des champs et fleur

des salons_, qui m'intéressait davantage, à cause de l'image gravée sur

la couverture, mais je ne voyais pas plus loin.

Le sœur Fulgence insistait. Après avoir résisté longtemps, je me

mettais à taper, au hasard, sur le clavier et à donner même des coups

de pied dans la caisse. La leçon finissait mal. La maîtresse, qui avait

sa méthode à elle, pour enseigner, avait aussi une façon spéciale de

châtier, et là, les exemptions n'avaient pas cours.

Dans une terrine, à demi pleine d'eau et de vinaigre, trempaient des

verges menaçantes. La sœur Fulgence les saisissait, vous faisait mettre

à genoux, troussait vos jupes et vous fouettait d'une main alerte.

Après la leçon, sûre de ne pas l'échapper, j'allais moi-même dans la

chambre des exécutions et je me mettais en posture.

Je fis un jour à la «professeuse» cette proposition ingénieuse: «Ne pas

prendre de leçon et être fouettée tout de suite» puisque l'issue était

fatale, cela éviterait, à elle, la peine, à moi, l'ennui. D'un air à la

fois furieux et rieur, la sœur Fulgence me répondit:

--Non, mademoiselle, vous prendrez d'abord votre leçon, et vous serez

fouettée, ensuite.

Après deux ans de ce régime, j'étais parvenue à jouer une ligne de la

polka: _Fleur des champs et fleur des salons_, et une ligne et demie

de: _La Ronde des Porcherons_, mais j'avais la musique en horreur!

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 49 / 75 题