Quand les sorties n'étaient que de quelques jours, je passais chez
mon père, chez ma grand'mère ou même chez Carlotta Grisi, ces courtes
vacances.
C'était chez Giselle que je m'ennuyais le moins.
Le matin, elle travaillait pendant plusieurs heures, en chemise, devant
sa psyché, elle étudiait ses pas: elle courait, bondissait, marchait
sur la pointe des orteils, se renversait en toutes sortes de poses,
souple, légère, délicieuse. J'assistais à ce spectacle, bien sage dans
un petit coin, avec une surprise et une curiosité extrêmes.
Je n'ai, d'ailleurs, jamais vu danser Giselle, que là.
Les personnes qu'elle recevait étaient très aimables pour moi; dans
l'idée de plaire à la tante, sans doute, on flattait la nièce.
J'ai gardé le souvenir, toujours attendri, d'un jeune prince étranger,
pâle et blond, qui était mon ami plus que les autres. Je lui tenais
compagnie, dans ses longues stations d'attente au salon. Il causait
avec moi, comme avec une grande demoiselle, d'une voix douce et sourde,
et toute sa personne me paraissait particulièrement précieuse et
élégante. Il me fit des cadeaux merveilleux, entre autres celui d'un
canard mécanique que l'on remontait avec une clé, et qui marchait,
battait des ailes et faisait: _coin-coin!..._ Il me donna aussi un
salon, formé d'un paravent rose et or, où s'enchâssaient des glaces,
alternant avec des tableaux, d'un mobilier mignon et de deux belles
dames qui se rendaient visite. Ce fut là mon jouet de prédilection, et
je le conservai très tard dans ma vie.
Quand c'était chez ma grand'mère, que je passais mes jours de sortie,
ils étaient alors pour moi une vraie pénitence.
Cette dame, solennelle, sévère et grognonne, m'était tout à fait
antipathique, et, de plus, elle me faisait peur, de sorte que, contre
ma coutume, je subissais sa tyrannie.
Elle occupait, passage Saulnier, derrière une cour, séparée de la rue
par une porte cochère, et un mur orné de pots de fleurs, un petit
appartement au premier. Victoire, sa bonne, une femme d'un certain
âge, coiffée d'un tour de cheveux noirs comme de l'encre, qui lui
donnait un air terrible, venait me chercher au couvent. Aussitôt
arrivée passage Saulnier, ma grand'mère me faisait asseoir sur une
petite chaise auprès du feu (c'était le plus souvent en hiver) et me
donnait à lire un livre très ennuyeux, pour me faire tenir tranquille,
disait-elle.
Je rôtissais d'un côté, ma joue devenait toute rouge, et avec des
impatiences dans les jambes et des envies de crier, je n'osais pas
bouger, pendant des heures. Quelquefois, j'obtenais d'aller faire le
marché avec Victoire, et c'était une délivrance.
Quand la grand'mère était absente, ma seule ressource pour me
distraire, était de converser avec le perroquet, le seul personnage de
la maison pour qui j'eus de la sympathie.
C'était un vieil oiseau, qui en savait long, et m'enseignait
complaisamment tout son répertoire. Il me reprenait très drôlement
quand je me trompais, en me regardant de son petit œil malin et j'avais
pour lui la plus vive admiration. J'ai appris de lui bien des refrains
et, entre autres une chanson, paroles et musique, que je n'ai jamais
oubliée:
«Quand je bois du vin clairet,
Tout tourne au cabaret....»
Chez mes parents c'était plus gai; je retrouvais ma sœur, et il y avait
un perpétuel va-et-vient de gens, que je ne connaissais pas, mais qui
étaient connus, quelquefois célèbres; entre autres Ernest Reyer, qui
chantait au piano d'extraordinaires chansons, Paul de Saint-Victor,
Nadar, Vivier, qui jouait du cor de chasse et imaginait les farces les
plus étonnantes. Une négresse cantatrice: Maria Martinez, surnommée
la Milabran noire. Elle embrassait, de ses grosses lèvres, ma mère,
qui n'aimait pas du tout cela et prétendait qu'elle sentait le singe.
Mon père s'intéressait à elle et s'efforçait de la protéger dans
sa carrière fantaisiste et décousue. Il composa même pour elle une
opérette, qui fut jouée, intitulée: _La Négresse et le Pacha._
Une rieuse demoiselle, connue par voisinage (elle habitait sur le
même palier) Marie Dupin, était là aussi très souvent. Son nez,
spirituellement relevé, amusait beaucoup mon père, qui essaya plusieurs
fois de le croquer.
Louis de Cormenin, le parrain de ma sœur, venait souvent nous chercher,
et nous conduisait au théâtre de Séraphin, ou bien nous promenait en
voiture; mais, à moi, campagnarde, puis recluse, la voiture ne me
plaisait guère, je n'y étais pas très rassurée et je vois encore le
regard de surprise et de dédain suprême, que ma sœur, Parisienne déjà
blasée, laissa tomber sur moi, un jour où j'avais peur d'un cheval, que
je trouvais trop grand, et qui se cabrait!