Le jour où elle parut, dans la petite classe, je crus avoir une
hallucination.
On avait annoncé une nouvelle élève, mais sans rien dire de plus, et ce
que je voyais était si inattendu, si invraisemblable, surtout dans ce
milieu austère, où tout était endeuillé et sombre, qu'il me sembla que
je rêvais.
Celle qui descendait, avec hésitation, le petit escalier de bois,
c'était une almée!... Vêtue d'une veste écarlate, à manches de gaze
lamée d'or, elle était coiffée d'une calotte brodée de perles, posée de
côté, au-dessus de deux belles nattes blondes.
Quelle vision! toute la classe était béante de stupeur, tandis que la
nouvelle venue, plus grande qu'aucune de nous, fronçait le sourcil et
baissait la tête, au point de cacher son visage, tellement elle était
intimidée d'être regardée par tant de paires d'yeux.
Le premier étonnement passé, malgré les: «_Chut, chut_» et les coups de
règle de la mère Saint-Raphaël, les élèves étouffèrent mal leurs rires
et leurs chuchotements moqueurs. Ces petites filles, alors, me parurent
si ridiculement sottes que je les pris définitivement en grippe.
Je sortis de mon banc, ce qui n'était pas permis, et passant derrière
la chaise de la religieuse, j'allai, dans un élan spontané, embrasser
la nouvelle venue.
--De quel pays es-tu, pour être si belle?
--Je suis Valaque, me répondit-elle.
--Comment t'appelles-tu?
--Catherine.
--Eh bien! Catherine, je serai ton amie, et tu n'as pas besoin d'avoir
peur de ces petites cruches-là.
Le lendemain toutes ces splendeurs avaient disparu, Catherine avait
pris le deuil; le ruban de laine verte de la division remplaçait les
palmettes d'or et les gazes lamées; mais elles existaient toujours pour
moi, je savais tout cela enfermé dans un coffre et la jeune Valaque
restait à mes yeux une personne mystérieuse et attrayante.
Elle était douce et craintive, avec un visage un peu large, des yeux
bruns et le teint légèrement brouillé de taches de rousseur. En
somme, dépouillée de son costume original, elle n'avait rien de très
particulier dans l'aspect, mais son caractère était singulier; sa
manière de parler, ses gestes, tout me rappelait à chaque instant son
origine et ce qu'elle contenait d'inconnu.
Je me mis à l'aimer beaucoup, et mon chagrin s'en alla. Tout fut changé
autour de moi. Je commençais à examiner les êtres qui peuplaient le
couvent; jusque-là ils n'avaient été pour moi qu'une foule vague, et,
poussée par mon caractère insoumis et mon instinct de domination, au
lieu de ruminer mon ennui, j'entrepris la conquête du couvent!
Dans la classe, je ne quittais plus la première place, à droite de la
religieuse; Catherine, plus âgée que la moins jeune de la division,
était en retard, quoique sachant parler le français; elle mérita
cependant par son application, la seconde place, et, ainsi, elle était
en face de moi, tout près, devant l'autre versant des pupitres noirs.
J'avais établi, entre elle et moi, toute une télégraphie de clins
d'yeux et de grimaces, que j'employais quand il était défendu de
parler, et qui la remplissait de terreur. Elle craignait, surtout pour
moi, les punitions, mais j'avais toujours une provision de bons points,
que je m'efforçais de gagner, uniquement pour avoir de quoi me libérer
et pouvoir tout me permettre. C'était là, la base initiale de mon
indépendance; j'étais étonnamment sage et laborieuse, dans le seul but
d'échapper à la règle.
Cette combinaison, fruit de profondes réflexions, embarrassait beaucoup
l'autorité; sous peine de renverser l'ordre établi par elle et de
rapporter ses propres décrets, elle était bien forcée d'accepter les
rançons qu'elle avait fixées, et de subir mes infractions. La mère
Saint-Raphaël disait: «que je me déguisais en ange pour mieux faire le
diable....»
Je tenais beaucoup, surtout, à quitter la classe sans permission,
car cela me paraissait très humiliant de demander toujours à être
autorisée, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts
d'heure de repos, où l'on était à peu près libre dans la classe, je
m'échappais, entraînant Catherine, quand elle avait assez de courage
et était munie de bons points. Nous allions rôder dans les couloirs, à
la buanderie, à la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous
lieux où il était défendu d'aller. Quelquefois nous montions, posément,
l'escalier bien ciré qui conduisait aux appartements de la supérieure
et des dames assistantes, et nous frappions à la porte de la vieille
mère Sainte-Trinité, dont l'enfance sénile se réjouissait toujours de
la nôtre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.
Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de
papier bleu et Catherine, honteuse, s'exécutait aussi, tout attristée
et repentante.
Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je dédaignais de me
racheter, celle surtout qui consistait à avoir le tablier noir relevé
sur la figure. En général, toute la classe la subissait en même temps
et je trouvais cela plutôt amusant et très ridicule. J'avais d'ailleurs
un moyen, qui réussissait presque à coup sûr, de faire pardonner à
toutes.
Une verve très singulière m'était venue depuis quelque temps, un besoin
de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprévus. La teneur
et le style de ces beaux discours m'échappent tout à fait, mais j'ai le
souvenir très net des effets qu'ils produisaient.
Le tablier sur la tête, dans le silence consterné de la classe, je
commençais à parler, à demi-voix, comme à moi-même, puis je haussais
le ton insensiblement. Je m'adressais à mes compagnes, les exhortant,
sans doute, au repentir, avec des inflexions et des éclats de voix de
prédicateur en chaire.
A travers l'étoffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la
mère, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle
retenait, mais, de plus en plus irrésistible. Tout à coup elle se
renversait sur sa chaise, en éclatant de rire:
--On n'a pas idée d'un pareil démon, disait-elle, qui est-ce qui lui
souffle tout cela?
Presque toujours elle ajoutait:
--Allons, je pardonne, reprenez vos livres.
J'allais alors la remercier, et elle m'embrassait, en recommençant à
rire....
Cette verve bizarre ne se bornait pas aux paroles, j'écrivais aussi. Ma
grand'mère m'avait fait cadeau d'une papeterie, où étaient rangés, avec
leurs enveloppes, des cahiers de papier à lettres, rose, vert pistache,
bleu tendre, lilas, tout à fait jolis. Elle me les avait donnés pour
m'inciter à écrire à ma famille, mais je n'avais rien à lui dire.
C'était à la mère Sainte-Madeleine que j'adressais, de préférence, mes
épîtres.
Depuis que l'amitié de Catherine me faisait prendre le couvent en
patience, je cherchais à m'expliquer dans quel but les religieuses
y étaient ainsi enfermées. J'avais cru d'abord qu'elles subissaient
une pénitence, pour le rachat de quelque faute très grave, et j'eus
beaucoup de peine à comprendre, et même je ne compris pas du tout,
comment elles y étaient de leur plein gré, pour toute leur vie, et
heureuses d'y être. Cela je ne pouvais pas le croire; en tous cas,
elles étaient abusées par quelque folie, et j'avais entrepris de
convaincre la mère Sainte-Madeleine qu'elle se trompait: je voulais la
guérir de son erreur....
C'est dans ce but que je lui adressais de si belles lettres, sur mon
papier à couleurs tendres. Je regrette d'avoir oublié les arguments que
j'employais et la façon dont je les énonçais, cela devait être d'une
extravagance et d'une drôlerie extrêmes, car la mère Sainte-Madeleine,
si réservée et si sérieuse, s'amusait infiniment de ces lettres, qui
cependant ne la convertissaient pas à mes idées.
Je me souviens seulement du sens de quelques-uns de ces gribouillages,
qui prenaient la forme de déclarations d'amour, car, aussi
invraisemblable que cela puisse paraître, c'était au nom de l'amour
(comment pouvais-je savoir quelque chose de lui?) que je l'adjurais de
renoncer à une réclusion aussi cruelle.
Je lui adressais donc des déclarations; prenant le rôle d'un jeune
homme, un prince naturellement, qui lui proposait de l'enlever et de
l'emmener dans son château, où elle s'amuserait à toutes sortes de
choses, et ne serait plus jamais religieuse.
Mon papier s'épuisa à cette correspondance, sans convaincre celle à qui
elle s'adressait, mais sans la lasser ni lui déplaire.
Mais, quelque chose me désolait, moi, outre la vaine dépense d'un
style, sans doute admirable, c'était le contraste de l'écriture
déplorable, dont je disposais alors, ponctuée de pâtés et
d'éclaboussures, avec la fraîcheur tendre du papier. Aux premières
lignes, je tâchais bien de m'appliquer, d'écrire un peu moins gros et
plus droit, mais le feu de l'inspiration m'entraînait vite, et c'était
très vilain à l'œil, ces lettres, qui ne finissaient pas de sécher,
et que je fermais, en poussant un gros soupir, à la fois résigné et
navré....