XL

Le jour où elle parut, dans la petite classe, je crus avoir une

hallucination.

On avait annoncé une nouvelle élève, mais sans rien dire de plus, et ce

que je voyais était si inattendu, si invraisemblable, surtout dans ce

milieu austère, où tout était endeuillé et sombre, qu'il me sembla que

je rêvais.

Celle qui descendait, avec hésitation, le petit escalier de bois,

c'était une almée!... Vêtue d'une veste écarlate, à manches de gaze

lamée d'or, elle était coiffée d'une calotte brodée de perles, posée de

côté, au-dessus de deux belles nattes blondes.

Quelle vision! toute la classe était béante de stupeur, tandis que la

nouvelle venue, plus grande qu'aucune de nous, fronçait le sourcil et

baissait la tête, au point de cacher son visage, tellement elle était

intimidée d'être regardée par tant de paires d'yeux.

Le premier étonnement passé, malgré les: «_Chut, chut_» et les coups de

règle de la mère Saint-Raphaël, les élèves étouffèrent mal leurs rires

et leurs chuchotements moqueurs. Ces petites filles, alors, me parurent

si ridiculement sottes que je les pris définitivement en grippe.

Je sortis de mon banc, ce qui n'était pas permis, et passant derrière

la chaise de la religieuse, j'allai, dans un élan spontané, embrasser

la nouvelle venue.

--De quel pays es-tu, pour être si belle?

--Je suis Valaque, me répondit-elle.

--Comment t'appelles-tu?

--Catherine.

--Eh bien! Catherine, je serai ton amie, et tu n'as pas besoin d'avoir

peur de ces petites cruches-là.

Le lendemain toutes ces splendeurs avaient disparu, Catherine avait

pris le deuil; le ruban de laine verte de la division remplaçait les

palmettes d'or et les gazes lamées; mais elles existaient toujours pour

moi, je savais tout cela enfermé dans un coffre et la jeune Valaque

restait à mes yeux une personne mystérieuse et attrayante.

Elle était douce et craintive, avec un visage un peu large, des yeux

bruns et le teint légèrement brouillé de taches de rousseur. En

somme, dépouillée de son costume original, elle n'avait rien de très

particulier dans l'aspect, mais son caractère était singulier; sa

manière de parler, ses gestes, tout me rappelait à chaque instant son

origine et ce qu'elle contenait d'inconnu.

Je me mis à l'aimer beaucoup, et mon chagrin s'en alla. Tout fut changé

autour de moi. Je commençais à examiner les êtres qui peuplaient le

couvent; jusque-là ils n'avaient été pour moi qu'une foule vague, et,

poussée par mon caractère insoumis et mon instinct de domination, au

lieu de ruminer mon ennui, j'entrepris la conquête du couvent!

Dans la classe, je ne quittais plus la première place, à droite de la

religieuse; Catherine, plus âgée que la moins jeune de la division,

était en retard, quoique sachant parler le français; elle mérita

cependant par son application, la seconde place, et, ainsi, elle était

en face de moi, tout près, devant l'autre versant des pupitres noirs.

J'avais établi, entre elle et moi, toute une télégraphie de clins

d'yeux et de grimaces, que j'employais quand il était défendu de

parler, et qui la remplissait de terreur. Elle craignait, surtout pour

moi, les punitions, mais j'avais toujours une provision de bons points,

que je m'efforçais de gagner, uniquement pour avoir de quoi me libérer

et pouvoir tout me permettre. C'était là, la base initiale de mon

indépendance; j'étais étonnamment sage et laborieuse, dans le seul but

d'échapper à la règle.

Cette combinaison, fruit de profondes réflexions, embarrassait beaucoup

l'autorité; sous peine de renverser l'ordre établi par elle et de

rapporter ses propres décrets, elle était bien forcée d'accepter les

rançons qu'elle avait fixées, et de subir mes infractions. La mère

Saint-Raphaël disait: «que je me déguisais en ange pour mieux faire le

diable....»

Je tenais beaucoup, surtout, à quitter la classe sans permission,

car cela me paraissait très humiliant de demander toujours à être

autorisée, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts

d'heure de repos, où l'on était à peu près libre dans la classe, je

m'échappais, entraînant Catherine, quand elle avait assez de courage

et était munie de bons points. Nous allions rôder dans les couloirs, à

la buanderie, à la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous

lieux où il était défendu d'aller. Quelquefois nous montions, posément,

l'escalier bien ciré qui conduisait aux appartements de la supérieure

et des dames assistantes, et nous frappions à la porte de la vieille

mère Sainte-Trinité, dont l'enfance sénile se réjouissait toujours de

la nôtre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.

Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de

papier bleu et Catherine, honteuse, s'exécutait aussi, tout attristée

et repentante.

Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je dédaignais de me

racheter, celle surtout qui consistait à avoir le tablier noir relevé

sur la figure. En général, toute la classe la subissait en même temps

et je trouvais cela plutôt amusant et très ridicule. J'avais d'ailleurs

un moyen, qui réussissait presque à coup sûr, de faire pardonner à

toutes.

Une verve très singulière m'était venue depuis quelque temps, un besoin

de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprévus. La teneur

et le style de ces beaux discours m'échappent tout à fait, mais j'ai le

souvenir très net des effets qu'ils produisaient.

Le tablier sur la tête, dans le silence consterné de la classe, je

commençais à parler, à demi-voix, comme à moi-même, puis je haussais

le ton insensiblement. Je m'adressais à mes compagnes, les exhortant,

sans doute, au repentir, avec des inflexions et des éclats de voix de

prédicateur en chaire.

A travers l'étoffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la

mère, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle

retenait, mais, de plus en plus irrésistible. Tout à coup elle se

renversait sur sa chaise, en éclatant de rire:

--On n'a pas idée d'un pareil démon, disait-elle, qui est-ce qui lui

souffle tout cela?

Presque toujours elle ajoutait:

--Allons, je pardonne, reprenez vos livres.

J'allais alors la remercier, et elle m'embrassait, en recommençant à

rire....

Cette verve bizarre ne se bornait pas aux paroles, j'écrivais aussi. Ma

grand'mère m'avait fait cadeau d'une papeterie, où étaient rangés, avec

leurs enveloppes, des cahiers de papier à lettres, rose, vert pistache,

bleu tendre, lilas, tout à fait jolis. Elle me les avait donnés pour

m'inciter à écrire à ma famille, mais je n'avais rien à lui dire.

C'était à la mère Sainte-Madeleine que j'adressais, de préférence, mes

épîtres.

Depuis que l'amitié de Catherine me faisait prendre le couvent en

patience, je cherchais à m'expliquer dans quel but les religieuses

y étaient ainsi enfermées. J'avais cru d'abord qu'elles subissaient

une pénitence, pour le rachat de quelque faute très grave, et j'eus

beaucoup de peine à comprendre, et même je ne compris pas du tout,

comment elles y étaient de leur plein gré, pour toute leur vie, et

heureuses d'y être. Cela je ne pouvais pas le croire; en tous cas,

elles étaient abusées par quelque folie, et j'avais entrepris de

convaincre la mère Sainte-Madeleine qu'elle se trompait: je voulais la

guérir de son erreur....

C'est dans ce but que je lui adressais de si belles lettres, sur mon

papier à couleurs tendres. Je regrette d'avoir oublié les arguments que

j'employais et la façon dont je les énonçais, cela devait être d'une

extravagance et d'une drôlerie extrêmes, car la mère Sainte-Madeleine,

si réservée et si sérieuse, s'amusait infiniment de ces lettres, qui

cependant ne la convertissaient pas à mes idées.

Je me souviens seulement du sens de quelques-uns de ces gribouillages,

qui prenaient la forme de déclarations d'amour, car, aussi

invraisemblable que cela puisse paraître, c'était au nom de l'amour

(comment pouvais-je savoir quelque chose de lui?) que je l'adjurais de

renoncer à une réclusion aussi cruelle.

Je lui adressais donc des déclarations; prenant le rôle d'un jeune

homme, un prince naturellement, qui lui proposait de l'enlever et de

l'emmener dans son château, où elle s'amuserait à toutes sortes de

choses, et ne serait plus jamais religieuse.

Mon papier s'épuisa à cette correspondance, sans convaincre celle à qui

elle s'adressait, mais sans la lasser ni lui déplaire.

Mais, quelque chose me désolait, moi, outre la vaine dépense d'un

style, sans doute admirable, c'était le contraste de l'écriture

déplorable, dont je disposais alors, ponctuée de pâtés et

d'éclaboussures, avec la fraîcheur tendre du papier. Aux premières

lignes, je tâchais bien de m'appliquer, d'écrire un peu moins gros et

plus droit, mais le feu de l'inspiration m'entraînait vite, et c'était

très vilain à l'œil, ces lettres, qui ne finissaient pas de sécher,

et que je fermais, en poussant un gros soupir, à la fois résigné et

navré....

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 45 / 75 题