Au retour de ces journées mondaines, je rapportais, dans le couvent,
des impressions qui m'enveloppaient quelque temps et n'étaient pas
toujours des plus édifiantes. Je répétais des mots et des bouts de
chansons que j'avais retenus, ou bien, ce qui était plus grave encore,
je m'efforçais d'imiter à ma façon, les entrechats de Giselle.
En général, je recherchais la solitude pour me livrer à ces exercices,
et un grand corridor, qui passait derrière les classes, coupé par des
marches de pierres, me semblait le lieu le plus propice à ces essais
tumultueux. Les deux mains posées sur une des marches, je donnais
de grands coups de pied en arrière, envoyant mes jambes par-dessus
ma tête, avec mes jupes à l'aventure. Je mettais une ardeur extrême
à cette étude, qui m'eût amenée, peut-être, à faire la roue assez
exactement. Mais j'y étais si appliquée que j'oubliais toute prudence.
Un jour, hélas! la sœur Sainte-Claire, sortant de sa classe, me surprit
au moment du plus bel effet!...
Quel spectacle! Elle en fut comme suffoquée; elle jugea même la faute
si grave, qu'elle ne se trouva pas le droit de décréter, seule, la
punition, et réunit un conseil.
La sœur Sainte-Claire était toute petite, avec de jolis yeux inquiets,
dans une figure ronde, aux joues rouges comme des pommes; elle n'était
pas méchante, mais toujours scandalisée, et elle dirigeait la seconde
classe, très nombreuse, en des effarements sans fin. Je tombais mal, en
ayant été surprise par cette timorée.
Il n'y eut pas moyen de racheter le châtiment. Je fus condamnée à être
à genoux devant la communauté, supplice--équivalant au pilori--destiné
à abaisser l'orgueil, et à inspirer au coupable, ainsi humilié, un
profond repentir de sa faute; mais qui produisait sur la pécheresse
endurcie que j'étais, bien peu d'effet.
C'était au réfectoire, que l'on subissait la peine. Toutes les
religieuses, revenant de la chapelle, défilaient, l'une derrière
l'autre, en récitant à demi-voix des litanies. Elles étaient obligées
pour gagner leur réfectoire, de traverser le nôtre, et chacune passait
ainsi devant la criminelle.
Je les regardais en dessous--tandis qu'elles laissaient tomber sur
moi un regard de commisération--très intéressée par leurs allures et
leurs attitudes diverses: le voile baissé, pour mieux garder leur
recueillement: l'une se balançait comme au rythme de quelque cantique;
l'autre ne se balançait pas, mais levait la tête avec des yeux
extatiques; beaucoup tenaient leurs mains contre leur poitrine, jointes
par les paumes; plusieurs égrenaient le rosaire, et le bourdonnement
sourd de toutes les voix était traversé de sons rauques, comme
sanglotés, de soupirs flûtés et de notes aiguës, aussitôt éteintes.
Quand le dernier voile avait disparu, il fallait baiser la terre, avant
de se relever. On m'avait heureusement indiqué le moyen d'esquiver, par
un subterfuge, cette désagréable opération: on baisait sa propre main,
et cela revenait au même: puisque nous ne sommes que poussière....